RÉCRÉATIONS
Les récréations consistent surtout dans les promenades et dans les
réunions du soir. '
Le père et la mére de famille font trois excursions par année : l’une à Sainte-Anne de Beaupré, c’est leur pèlerinage annuel au sanctuaire de la bonne sainte Anne, dont nous parlerons plus loin; les deux autres chez des amis, à Saint-Augustin, village situé sur la rive nord du fleuve, à vingt kilomètres à l’ouest de Québec. Ces promenades durent une journée et n'imposent que de faibles dépenses. «
Les jeunes gens font aussi leur pélerinage à Sainte-Anne, et à peu près tous les dimanches une petite promenade aux alentours fe la ville, soit en tramway électrique, soit en bateau à vapeur, soit en voiture. Ils dépensent en moyenne trois francs par dimanche. Ces promenades avec des amis pourraient offrir certains dangers, surtout au point de vue de la sobriété. Cependant ces dangers sont évités par le fait que les amis de Loyola et de Philéas sont des jeunes gens sobres et honnêtes qui, comme eux, appartiennent à la Ligue du Sacré-Cœur et à la Congrégation de la Sainte-Vierge.
Une ou deux fois par semaine, il y a concert sur la terrasse Frontenac ou dans un parc de la ville, Le peuple dirige alors sa promenade de! ce côté, et les jeunes gens et les jeunes filles en profitent pour se rencontrer.
Les réunions du soir constituent une des récréations les plus ordi-
naires de la famille. Voisins, parents ou amis, réunis, passent la soirée
en des amusements divers. Les jeux de cartes sont très en honnerr. Dans les familles, on ne joue pas les jeux d’argent, en vogue plutôt dans les clubs et les restaurants. Dans quelques familles aisées, l'habitude malheureuse s'introduit cependant de jouer ces jeux ; les femmes ellesmèmes y prennent part et y mettent une ardeur qui peut devenir dangereuse.
Autrefois, les soirées se passaient surtout à écouter la narration de contes et d'histoires. 11 y avait des conteurs rencmmés, qui étaient l'objet d’invitations spéciales. Ma bisaieule avait un répertoire considérable de contes et de récits apportés de France par les ancêtres et dont les détails intéfessants charmaient et les enfants et même les personnes plus Agées. Je relisais cette année avec plaisir, dans une revue normande, trois contes que j'avais entendus autrefois de la bouche de cette bonne grand'mère. Aujourd'hui les contes ont été remplacés par les mots d'esprit, les petites historiettes, quelquefois un peu grivoises, destinées surtout à faire rire.
La musique et le chant constituent aussi un des amusements habi-
tuels des soirées. Le Canadien aime beaucoup la musique, et dans ‘nombre de familles, même oùvrières, on trouve des pianos. Doué d'ordinaire d’une voix souple et agréable, il est amateur de chant. Aussi, dans les réunions du soir, pendant que les personnes plus âgées se groupent autour des tables de cartes, les jeunes entourent le piano. Les chansons à la mode sont celles du répertoire français, surtout les chansons patriotiques.
En temps de carnaval, les cartes sont quelquefois remplacées par la danse, qui allonge la veillée et retient la compagnie souvent jusqu’au matin. Cependant les danses sont considérées par le clergé comme un amusement qui n’est pas sans péril, surtout à la campagne, où le plus souvent elles sont l’occasion de conversations licencieuses et d’inten:pérance, Aussi cherche-t-on autant que possible à les empêcher complètement. A la ville, le clergé demande de s'abstenir surtout de la valse et de la polka, danses plus entrainantes et par là même plus dangereuses. Il est assez bien écouté, et l'on se contente de danser le quadrille, le lancier, le cotillon, etc.
A la fin de la soirée, il est d'habitude de présenter à ses hôtes un verre de bière, de vin ou de spiritueux, avec des gfteaux et des fruits. Dans les soirées de gala, la table est mise et les invités sont conviés au réveillon.
En dehors de ces amusements, les membres de la famille trouvent encore des distractions dans l'assistance aux cérémonies religieuses et
aux réunions des différentes sociétés auxquelles ils appartiennent. C'est ainsi que le père assiste à la réunion mensuelle de l'Union typographique, et aux assemblées hebdomadaires de l'Union musicale, société chorale chargée de la musique sacrée à l'église Saint-Jean-Baptiste et dont il fait partie depuis de longues années.
Enfin, le Canadien est grand fumeur; il fume la pipe surtout et aussi le cigare et la cigarette. C’est un repos et une récréation pour lui de faire la lecture des journaux en dégustant sa pipe de tabac.
Il importe de remarquer la différence considérable qui existe entre les dépennes de distractions et d'amusements que fait le pére et celles que se permettent les fils. Question d'âge et de situation mise à part. il est incontestable que ces derniers prennent des habitudes de dépense que leur pére . : paraît pas avoir eues. C‘ependait ces habitudes sont communes aujourd’hui aux jeunes gens de leur âge et de leur condition. Le contraste n'en est pas moins frappant et démontre bien le changement qui s’est opéré dans les mœurs au point de vue du luxe des amusements depuis un quart de siècle.