‹ Composition musicale et composition littéraire a propos du chant grégorienChapitre 67 sur 67 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Mais en voilà assez; le lecteur peut maintenant juger par luimême et se faire une opinion au sujet de ce fameux rythme oratoire, qui est devenu, grâce à D. Pothier d'abord, à D. Mocquereau ensuite, vérité intangible pour toute l'École bénédictine.

Le système cependant avait un grave défaut, celui d'être vague, imprécis, difficilement intelligible, parce qu'il manquait une théorie, qui en établît les bases scientifiques et construisît sur elles tout l'édifice rythmique du chant grégorien. A Solesmes et ailleurs ce défaut était vivement senti; D. Mocquereau comprit donc la nécessité d'y remédier et il se mit à l'œuvre.

Œuvre difficile, assurément, que de trouver pour le rythme grégorien une théorie qui ne fût ni celle de la musique ancienne, ni celle de la musique moderne, ni celle de la poésie métrique, mais uniquement celle de la simple prose; car c'était le principe fondamental de l'École, on n'y voulait pas contredire.

Aussi, qu'est-il arrivé ? — Que la tentative de D. Mocquereau n'a pas réussi, parce qu'elle ne pouvait réussir : la base fait défaut. On part de la supposition que la simple prose est rythmée et que ce rythme supposé a été, dès l'origine, celui du chant grégorien; double erreur, contraire à l'histoire, à la philologie, à .l'art musical et à la pratique de tous les peuples. Il n'y a pas de rythme dans la simple prose, et le nombre oratoire d'Isocrate, de Cicéron et des rhéteurs grecs et latins, n'a aucun rapport avec le soi-disant rythme grégorien de l'École oratoriste.

Dès lors, pour établir sa théorie nouvelle, D. Mocquereau a dû en chercher les principes ailleurs que dans la simple prose; c'est à la poésie tonique latine, uniquement à elle, qu'il les em-

prunte, mais en les tronquant, en prenant une partie, celle de l'accentuation des mots binaire ou ternaire, et en laissant l'autre, plus nécessaire cependant au rythme, celle d'une ordonnance réglée des divers accents. Il imagine donc sa théorie des rythmes élémentaires, binaires et ternaires, et il compose tout le rythme grégorien d'une succession de ces rythmes, tantôt binaires, tantôt ternaires, comme ils se présentent dans les mélodies, sans règle ni mesure précises, qui assurent l'égalité, la régularité du mouvement rythmique.

Et il se fait ainsi qu'en dépit du principe fondamental : le rythme grégorien est le rythme de la parole, le chant déclame le texte, on en vient à rythmer la mélodie sans s'inquiéter du texte, dont les accents ne coïncident plus avec les arsis ou temps forts du rythme, selon la théorie. La simple prose a donc été incapable de fournir à la théorie nouvelle les éléments nécessaires à la solution du problème.

Le rythme qu'on nous propose n'est pas le rythme de la musique, dont on ne veut pas; ce n'est pas celui de la poésie métrique, évidemment; pas davantage celui de la prose oratoire et cicéronienne, on l'a bien vu ; moins encore celui de la simple prose, qui n'en a pas. Alors, qu'est-il, en définitive ?

A cette question, le livre de D. Mocquereau, quelque science et habileté qu'il déploie, ne répond certainement pas. Nous serions fort étonnés que les musiciens bien instruits des principes de leur art, considérassent la théorie solesmienne comme une vraie solution du problème.

Beaucoup l'acceptent, sans en être pourtant satisfaits ; à la pratique, ils la sentent défectueuse, mais ils ne savent où gît le défaut ni comment le découvrir. Un petit nombre seulement de ceux que la question intéresse — car la foule lui est très indifférente — arriveront à y voir clair, à sortir du brouillard des opinions préconçues et à s'orienter sûrement vers la vérité. La pratique, croyons-nous, des mélodies rythmées comme elles doivent l'être, c'est-à-dire musicalement, fera plus que la discus-

sion et la théorie pour la démonstration de cette vérité en fait de rythme grégorien.

Dieu veuille cependant que ce travail soit pour eux tous une lumière ; c'est le seul but que je m'y suis proposé. Toutes les divergences de doctrine entre moi et mes adversaires n'ôtent rien à l'estime sincère et profonde que j'ai toujours eue pour eux. Amiens Plato, magis arnica veritas.

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