Compte de la construction du château royal d'Amboise, 1495-1496
Jusqu'à ce jour, on ne connaissait aucun des comptes de la construction du château d'Amboise. Le seul compte relatif à ce château, qui ait été signalé, a été publié en 1870(1); malheureusement, il ne concerne que l'ameublement de 1493 à 1496 et nous ne possédons que peu de renseignements sur la construction elle-même. Cette absence complète des comptes, à laquelle, par des recherches nombreuses, MM. J. de Croy (2), A. Spont (3), L. Bosse- Ci) Compotus particularis pagamenti ornamentoriun et alioriim ustensiliuni castii Ambasie, publié par Charles de Grandmaison.dans le Bulletin de la Société archéologique de Touraine, t. I, p. 253-304.
(2) J. de Croj' : Nouveaux documents pour l'histoire de la création des résidences royales des bords de la Loire, Paris et Blois, 1894, in-S"; Quelques renseignements inédits sur les maîtres-maçons des châteaux de Chambord et d'Amboise, Orléans, 1902, in-8°; extrait des Mémoires de la Société historique et archéologique de l'Orléanais, t. XXVIII. — Ces deux ouvrages sont cités ci-dessous, le premier sous le titre : Nouveaux documents, etc.; le second sous celui : Maîtres-maçons, etc.
(3) A. Spont : Documents relatifs à la reconstruction du château d'Amboise (lW5-Pt98), dans la Correspondance historique et archéologique, t. I, 1894, p. 367-372.
bœuf (1), etc., se sont efforces de suppléer, montre Tintérêt de premier ordre que présente le document analysé ci-dessous.
Le manuscrit objet de cette étude fait partie des archives du château de Coulaine,près Chinon; il nous a été fort obligeamment communiqué, il y a quelques années, par M"»" la baronne de Clock, née Quirit de Coulaine, à laquelle nous adressons ici l'expression de notre profonde gratitude. Il faut certainement identifier ce gros registre avec le volume des comptes du château d'Amboise, qui était, au XVIII« siècle, conservé dans la bibliothèque du chapitre de Saint- Florentin, et qu'a utilisé le docteur Bruneau, dans son Essai historique su?- le château d'Amboise (2). Cette identification résulte de ce que les faits rapportés par le docteur Bruneau se trouvent également mentionnés dans le manuscrit qui appartient à M-« de Clock. Quant à la présence de ce document dans les archives du château de Coulaine, elle est très facile à expliquer et justifie pleinement l'identification proposée. En effet, Henri-Edme- Joseph Quirit de Coulaine, fils de Henri Quirit, baron de Coulaine, et de Anne-Madeleine de Seguin, fut nommé, le 14 février 1775, chanoine du chapitre noble de Notre-Dame et de Saint- Florentin d'Amboise. A l'époque de la Révolution, il emporta probablement le manuscrit en question; or, peu après la restauration du culte, il fut nommé, le 26 ventôse an XllI (17 mars 1805), à la desserte de Beaumonten-Véron, paroisse dont dépend le château de Coulaine, et c'est dans cette commune qu'il décéda en janvier 1831.' Cette courte biographie de l'ancien chanoine de Saint- Florentin explique tout naturellement la présence de ce manuscrit à Coulaine.
(1) L. Bossebœuf : Amboise, le château, lu ville et le canton. Tours 1897. in-4»; publication de la Société archéologique de Touraine.
(2) Ce travail a été souvent utilisé, mais n'a pas été imprimé: une copie en est conservée à la bibliothèque de Tours, ms. 1320.
DU CHATEAU D AMBOISE
Ce compte est le quatrième d' « Alixandre Blandin, receveur ordinaire d'Amboise et commis par le roy à tenir le compte et faire les paiemens des repparations, édiffices et bastimens » du château d'Amboise (i). A la suite des recettes, il comprend, trimestre par trimestre, toutes les dépenses de la construction pour l'année comprise entre le 1" octobre 1495 et le 30 septembre 1496. Il débute par la copie des lettres patentes du roi, datées d'Amboise le 11 août 149G, par lesquelles ce prince donne à Raymond de Dezest, son conseiller et trésorier de France, « en faveur des peines et labeurs qu'il a ci devant eues et prend chascun jour pour le fait et conduicte des grans [etj sumptueulx édiflices et bastiemens que fait et a intencion de faire icellui seigneur en son chastel d'Amboise, la somme de vingt livres tournois par moys, qui reviennent à II '^ XL livres tournois par an, oultre et par dessus autre XX livres tournois par moys dont par cy devant lui avoit fait don pour semblable cause ». Dans ces lettres, il est dit, entre autres choses, que Raymond a reçu du roi « la totalle charge et conduicte » desdits bâtiments. Une note du XVIII» siècle, en marge du manuscrit, nous apprend que ce personnage fut inhume aux Cordeliers d'Amboise, où l'on voyait alors son épitaphe gravée sur une plaque de cuivre.
A la Bibliothèque nationale, dans la collection dite des Pièces originales, est conservée une quittance du 12 décembre 1493, qui prouve que déjà à cette date, Raymond de Dezest, qualifié conseiller du roi, son bailli d'Amboise et maître d'hôtel du Dauphin, dirigeait les travaux du château.
(1) Il resta eu fonctions jusqu'à sa mort en 1502. .1. de Croy : Nouveaux documents, etc., p. 12.
Dans cette pièce, R. de Dezest reconnaît avoir reçu 437 livres
10 sous tournois, pour 250 écus d'or à raison de 35 sous
pièce, pour partie de la somme de 2.000 écus d'or, dont le
roi « lui a fait don, oultrc les aultres dons, gaiges et
biensfaiz qu'il a de lui et en la maison de mon dit seigneur,
et ce en faveur et recognoissance des bons, continuelz et
agréables services qu'il a par ci devant faiz et fait chascun
jour à icelui seigneur, tant en ses eddiffîces et bastimens
de son chastel d'Amboise, dont il lui n baillé la principale
charge, que autrement en plusieurs manières » (1). C'est
donc au plus tard en 1493 que R. de Dezest fut chargé
de la direction des travaux (2) ; mais le don d'une somme
aussi importante, en décembre de cette même année, somme
qui lui est accordée en sus de ses gages, laisse supposer
qu'il était en fonctions depuis un certain temps.
M. J. de Croy a réuni d'assez nombreux renseignements sur ce personnage (3) . En 1484, û est qualifié tailleur de robes du roi (4) ; en 1491, en qualité de valet de chambre du roi, il passe un marché pour la construction du couvent des Minimes du Plessis-lez-Tours (5) ; en 1499, il dresse l'inventaire de 1' « Armeurerie » du château d'Amboise (6) ; son nom se lit sur la cloche de l'horloge du beffroi de cette ville, fondue en octobre 1501 (7) ; il mourut en 1515 et conserva jusqu'à la fin de sa vie la charge de bailli d'Amboise,
(1) Bibl. nat., fr. 27483 (anc. P. O. 999), dossier 22627, n» 2 (original); cette pièce a été publiée par M. J. de Croy : Nouveaux documents, etc ' p. 187.
(2) Voir également ci-dessous : Extraits du compte, n» 303.
(3) Nouveaux documents, etc., p. 10 et 11.
(4) Bossebœuf : Amboîse, p. 488.
(5) Quincarlet et C. Chevalier, dans les Mémoires de la Soc. arch. de Touraine, t. XXIII, p. 168-169.
(6) A. Le Houx de Lincy, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes t. IX (2« série, t. IV), 1847-1848, p. 412-422.
(7) Bossebœuf: Amboise, p. 397,
DU CHATEAU D AMBOISE '
mais, dès 1500, il avait été remplacé dans la direction des travaux du château (1).
Le rôle de Raymond de Dezest dans la construction du château d'Amboise, de 1492 à 1500, paraît avoir été celui d'un mandataire ou d'un représentant des propriétaires, c'est-à-dire des rois Charles VIII et Louis XII. Il ne paraît pas possible, d'après ses antécédents, de voir en lui un directeur artistique des travaux, un architecte en un mot.
La recette du compte ne présente pour nous qu'un intérêt secondaire. Elle se compose : 1" de diverses sommes reçues de Nicole Herbelot, changeur du Trésor, de Louis Pencher, notaire et secrétaire du roi et par lui commis à tenir le compte et faire le paiement des frais extraordinaires de guerres, enfin de Louis Bayard, trésorier et receveur général du Languedoc, Forez et Beaujolais; 2° du revenu de cinq deniers tournois que le roi a ordonné être levés « sur son droit de gabelle de chacun minot, quart ou quintal de sel qui sera vendu et distribué en tous les greniers et chambres à sel de son royaume » pendant six ans, à commencer du 1«' octobre 1492. Les sommes provenant de la première source s'élèvent à 36.620 livres tournois, et celles provenant de la seconde à 7.323 livres 15 sous, obole tournois, soit au total 43.943 livres 15 sous, obole tournois.
Ce sont les dépenses qui fournissent les renseignements les plus intéressants; les diverses parties prenantes, en effet, y sont nommées. On y relève tout d'abord le nom de Colin Byart, maître-maçon, ayant, avec deux autres maîtresmaçons, Guillaume Senault et Louis Amangeart, la charge et conduite du fait de la maçonnerie des édifices, et celui de Pierre Bryant, qui avait la charge et conduite de la charpenterie.Tous les quatre sont payés 6 sous 3 deniers par jour (2),
(1) J. de Croy: Nouveaux documents, etc., p. 11.
(2) Rapprocher ce salaire des prix qu'on rencontre dans ce même compte ; on verra notamment plus bas que les œufs coûtaient 4 sous