INTRODUCTION
On sait que les archives de la Chambre des comptes de Paris, fortement éprouvées déjà par l'incendie du 27 octobre 1737, furent de nouveau décimées en 1791, et surtout en l'an V par le fameux Bureau du triage, dont « ToBuvre néfaste porta principalement sur les comptes et pièces justificatives de dépenses » (1). Le chiffre exact des documents mis au rebut et détruits en brumaire an V s'élève à 14,760 liasses et registres, de 1300 à 1791.
De nombreux comptes du trésor royal furent vendus vers 1793 et livrés à l'industrie de la reliure, soit à Paris, soit en province. Un lot de ces vieux registres vint s'échouer dans le département d'Ille-et-Vilaine, et bientôt leurs feuillets de parchemin, plus ou moins mutilés, furent transformés, par des relieurs du cru, en couvertures deTétat civil de diverses communes, principalement dans les districts de Redon et de Bain (registres de l'an III).
C'est au greffe de Redon que la première découverte en a été faite en 1893, par un érudit breton, M. René Le Bourdellès, alors procureur de la République à Redon et aujourd'hui à Saint-Brieuc. M. Le Bourdellès reconnut aussitôt l'ancienneté de l'écriture et Tintérôt de ces feuillets de parchemin. Il s'empressa de les recueillir. Portant ensuite ses
(1) Jules Viard, Les opérations du bureau du triage, etc. {Bibliothèque de VÉeole des' Chartes), tome LVII, 1896, p. 4it.)
investieations dans les mairies du ressort, il eut la bonne fortune dy faire de nouvelles trouvailles de même nature. En 1896. le greffe du tribunal civil de Rennes lui fournissait plus d'une vingtame de feuillets, toujours sous forme de couvertures de l'état civil, dont M;Robert. greffier en chef a fort aimablement autorisé l'enlèvement. M. Le Bourdellès a bi n îoulu céder aux Archives départementales d'IUe-et-Vilaine son ample moisson de documents, fruit de ses patientes recherches ; qu il me soit permis de lui offrir ici de nouveaux remerciements.
Les 114 feuillets doubles, ou 228 leuiUets simples, formant 456 pages de parchemin in-4», ainsi recueillis et groupés méthodiquement par M. Le Bourdellès. auxquels sont venus s'ajouter depuis 15 autres feuillets doubles, trouvés par moi-même au cours de mes inspections d archives Communales, proviennent certainement de l'ancienne Chambre des comptes de Paris. Les plus anciens et aussi les plus curieux sont 40 feuillets d'un compte et d'un inventaire du Clos des galées lez Rouen (1382-1384). Ce compte a été publié, avec une savante introduction, par M Charles Bréard, auteur de travaux très estimés sur l'histoire marilime de la Normandie (1).
Les autres feuillets ont appartenu à des comptes divers : comptes de l'Ordinaire de l'artillerie (1491), comptes de l'Epargne (1504 1541) «nmntes de la marine du Levant (1558-1563), comptes de la vicomte dZancSes (142^1427). et de la Vicomte de Neufchâtel (1444.1550), comptes de l'évêché de Meaux (1423-1426).
C'est de ces derniers seulement que nous allons nous occuper dans
cette notice.
Les comptes de l'évêché de Meaux, outre leur intérêt spécial au point de vue de l'histoire diocésaine au xv siècle (2), m'ont paru emprunter à leur date même une importance exceptionnelle. En effet, c est presque au lendemain de la prise de Meaux par Henri V d'Angleterre que commence leur rédaction. Malgré de nombreuses lacunes, malgré de regrettables mutilations, ces pages vont nous fournir, avec des chiffres précis maints détails caractéristiques sur les conséquences désastreuses de cet
(1) L. Compte du Cto. de. galée. de Rouen au x.v .iicle ("S»-«S4). recoeilli par Reoé i^ Rnnrrt»iiJ<i nnblié et annoté par Charles Bréard. Rouen, Cagniard, i«»3. "^rZlt^Xiléé. Meaux aux Archives de Seine-et-Marne est très patjm en document! du xv siècle et des temps antérieurs. Nos comptes vont nous donner 1 exphcation de cette pénurie.
épisode de la guerre de Cent ans pour la ville de Meaux et les camparaes de la Brie.
Les péripéties et les horreurs du siège de Meaux sont bien connues, grâce aux Chroniques de Monstrelet et surtout au curieux Journal d'un bourgeois de Paris, qui contient une peinture si vive, si réaliste des cruautés du féroce bâtard de Vauru (i). C'est le 10 mars 1422 que l'armée anglaise pénétra dans la ville, après un siège de six mois ; mais la garnison de la forteresse, dite le Marché, ne se rendit que le 2 mai suivant. Tout le pays environnant avait extrêmement souffert de la présence prolongée des gens d'armes. De cette ruine, attestée par les chroniqueurs du temps, nos comptes vont fournir une preuve nouvelle.
L'évêque de Meaux était alors Robert de Girôme. Fait prisonnier avec les chefs des assiégés, il fut d'abord conduit à Paris, puis emmené en Angleterre, où il devait mourir le 19 janvier 1426. A peine entré dans Meaux, Henri V se saisit du temporel de l'évêché et en confia l'administration en régale à des agents dévoués à sa cause, sous la surveillance du nouveau bailli royal, Jean Ghoart, successeur de Louis Gast, décapité à Paris le 26 mai 1422 (2). Le point de départ de la régale fut le 22 avril 1422 et, chose curieuse, le receveur de Meaux, Jean Hugot, chargé delà régie des biens épiscopaux, déclare « qu'ils ont esté prins et mis en la main du Roi, à cause de son droit de régale escheu par le trespassement de feu maistre Jehan de Sains, jadis evesque de Meaux ». Or, Jean de Saints était décédé le 20 septembre 1418; le nom de son successeur, l'infortuné Robert de Girôme, ne fut même pas mentionné dans les lettres royaux relatives à la saisie de ses revenus (3).
Cette mainmise par droit de régale sur le temporel, ainsi que sur la juridiction séculière de l'évêché de Meaux, devait durer quatre ans quatre mois et sept jours, depuis le 22 avril 1422 jusqu'au 28 août 1426, veille du jour où un nouvel évoque en prit possession, comme on le verra plus loin.
Il n'a été retrouvé aucun fragment du compte de la première année, c'est-à-dire du 22 avril 1422 au 24 juin 1423. Les comptes des trois années suivantes sont représentés par 94 feuillets en parchemin, dont 6 seulement appartiennent au compte de 1423-1424, 24 au compte de 1424-1425 et 64 à celui de 1425 1426. Ce n'a pas été chose facile de répartir et mettre en place tous ces feuillets non paginés.
(1) Journal d'un Bourgeois de Paris, édition Tuetey, p. 168-170.
(8) Ibid., note de la page 173.
(3) Du moins dans l'analyse que nous en tiotine ie receveur Hugot. Ccs lettres, dont il a omis d'indiquer la date, ne se trouvent pas aux Archives nationales, non' plus que d'autres dont nous aurons occasion de parler au cours de cette étude.
Abordons maintenant Tanalyse de ces comptes. Suivant Tusage d'alors, ils se divisent en deux parties principales : dans la première, figurent les recettes et dépenses en nature; dans la seconde, les recettes et dépenses en argent. Gomme les terres ou fiefs de l'évôché de Meaux donnaient tout à la fois des revenus en nature et en argent, il en résulte d'assez nombreuses redites. Pour éviter autant que possible ces répétitions dans le présent résumé, nous ne suivrons pas exactement l'ordre adopté par le comptable.