Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877
Vous me permettrez, en prenant place à ce fauteuil, de joindre à l'expression de ma reconnaissance pour un tel honneur, le vœu que la savante assemblée accueille les communications spéciales à cette séance avec une indulgence, permettez-moi de le dire, en quelque sorte exceptionnelle.
La séance d'aujourd'hui est en effet consacrée à la
linguistique et à la paléographie du Nouveau Monde ;
c'est-à-dire que nous allons nous trouver en présence
des problèmes les plus délicats de la jeune science, à
6 CONGRÈS DES AWÉP.IGANISTES. 2
laquelle nous avons donné le nom cVAméiucanisnie. Le public, je ne saurais le blâmer, demande des solutions immédiales. Ces solutions de problèmes infiniment complexes et obscurs, la science américaine est encore le plus souvent impuissante à les donner. Nous marchons à tâtons, à pas lents, sur un sol qui faiblit à chaque instant sous nos pas. Pionniers d'une terre nouvelle, aussi nouvelle par l'érudition, par la linguistique, par la paléographie surtout, que le furent, il y a près de quatre siècles, les régions inconnues que découvrit le génie de Colomb et de ses émules, — nous n'avons ni l'ambilion ni l'espérance d'enrichir en un jour les connaissances humaines de l'histoire de la civilisation encore si peu connue du grand hémisphère transatlantique. Il faudrait, au milieu de nous, la présence d'un nouveau Ghampollion, pour pouvoir compter sur une ample moisson de résultats prochains. Mais s'il ne nous est donné de déchirer que morceau par morceau le voile qui recouvre les annales de la moitié du globe pendant la longue succession dos siècles, du moins avons-nous la satisfaction de savoir qu'en apportant chacun notre pierre au grand édifice projeté de la science américaine, nous doublerons un jour l'étendue du domaine de recherches et de découvertes ouvert à la critique et à l'érudition contemporaines.
Qu'on nous pardonne donc le caractère modeste des résultats que de longues et patientes études nous permettent d'assurer à la Science ; et demandons l'indulgence des esprits éclairés qui comprennent la valeur du moindre lambeau' de vérité arraché à l'obscurité des temps inconnus. Depuis moins de dix ans, l'Américanisme a conquis sur l'ignorance dos derniers siècles luie vérité désormais incontestable, une vérité que le grand Humboldt lui-même
u ALLOCLTIUX UE .M. LlK HOSNY. 7
avait méconnue. Nous savons aujourd'hui, et nul n'osera plus le nier, que le Nouveau Monde aussi bien que l'Ancien a connu cet art si utile, si indispensable à la vie des peuples civilisés, cet art qu'on appelle \ écriture. L'Amérique, longlemps avant la conquête espagnole, savait graver sur la pierre ou peindre sur les tissus préparés, en guise de papier, les faits mémorables de ses annales. A côté des œuvres de l'érudition castillane, nous possédons désormais une littérature indigène, une littérature encore inconnue, mais que nous connaîtrons bientôt. Les vieilles races américaines n'ont pas renoncé à prendre la parole pour nous faire connaître les faits de leur antique civilisation éteinte. Les somptueux et gigantesques monuments du Mexique, de la Région isthmique et du Pérou, les peintures des anciens Aztecs et les manuscrits des Mayas, tout jusqu'aux tombeaux indiens que la curiosité européenne se décide à interroger, tout est prêt à répondre. La parole que demandent ces éloquents débris de grandes nations dispai'ues ou sur le point de disparaître, il appartient aux efforts de l'archéologie, de la linguistique, de la paléographie, de la faire retentir aux oreilles de la Science. Cet espoir suffira, je l'espère; pour assurer à nos études la sympathie de tous les hommes désireux d'arracher aux ténèbres de l'inconnu quelques pages à ajouter à l'histoire du monde. Cette sympathie, cette bienveillance si nécessaire pour soutenir nos efforts, je la demande avec une insistance justifiée, je le crois, à la savante assemblée réunie dans cette enceinte.
M. Moïse iSchwab. C'est par suite de l'empêchement de M. le comte de Charencey, que la Société Philologique de Paris a bien voulu me déléguer auprès du Congrès. M. de Cliareiicoy, .^avaiit modeste autant que distingué;
8 CONÇUES DES AMEUICANISTES. -4
est un des premiers américanistes de France. Quant à moi, Messieurs, la vérité m'oblige à confesser mon ignorance des choses de l'Amérique. Je suis hébraïsant, tout au plus ; aussi était-ce d'une inscription donnée comme phénicienne par ceux qui l'ont découverte, de l'inscription de Grave Greek, que je me proposais de vous entretenir. Mais, hier seulement, j'ai eu connaissance d'une brochure de M. le Gol. Ghas. Whittlesey, sur les fi'mides archéologiques commises aux Etats-Unis, et j'avoue que la lecture de ce document a fait naître dans mon esprit les doutes les plus graves. Sur la foi d'un archéologue de mérite, M. Schoolcraft, qui ne mettait pas en doute ce que iM. le Gol. Whittlesey appelle la gemiineness de l'inscription de Grave Greek, j'en avais entrepris le déchiffrement il y a environ onze ans, et M. Oppert avait eu l'obligeance d'examiner mes essais de traduction. Je tiens, Messieurs, à déclarer hautement que cet illustre linguiste et paléographe n'a jamais pris qu'une connaissance trèsrapide, très-fugitive de l'inscription en elle-même ; qu'il ne s'est prononcé, ni sur la question de son authenticité, ni sur celle de son interprétation deiînitive ; en un mot, que sa haute responsabilité scientilique n'est engagée en
rien dans le débat. Me me adsiim qui feci sur le
témoignage de Schoolcraft, et sans me préoccuper de savoir si le texte était oui ou non l'œuvre d'un faussaire. A chacun sa tâche ! ' -
Je suis informé, depuis vingt^qualro heures, que trois archéologues éminents, MM. George Squier, Daniel Wilson, E. H. Davis, de l'Ohio, ont rendu sur l'aulhenticité de la pierre dite de Grave Greek, un verdict aljsolument négatif. Dans ces conditions, Messieurs, je vais vous donner de mon Iravail, un rapide aperçu ([ui vous cun-
5 l'inscription de grave creek. '.)
vaincra que le faussaire s'est ingénié à fabriquer une inscription sémitique ; mais je renonce purement et simplement à demander la publication de ce mémoire dans le compte-rendu des travaux de la session.
M. liucien Adas» : M. Moïse Scuwab vient de mon trer que la vraie Science ne capitule ni avec le doute. ni avec l'amour-propre. J'ose dire, qu'après la déclaration qu'il a faite, la question de l'inscription de Grave Creek est vidée dans l'Ancien Monde comme dans le Nouveau. J'ai, néanmoins, le devoir d'y revenir, pour dégager la responsabilité du Congrès de Nancy.
Dans la brochure dont a parlé M. Schwab, M. le colonel Whittlesey donne à entendre que M. Lévy-Bing aurait convaincu les membres de la première session de l'authenticité de l'inscription de Grave Creek. L'éminent Américaniste me permettra de lui faire observer que la question d'authenticité n'avait pas même été soulevée à Nancy, et que par une note mise au bas du mémoire de M. Lévy-Bing, la Commission de publicntion a traduit, d'une façon aussi courtoise que possible mais suffisamment significative, le sentiment du Congrès (1).
Puisque nous n'avons point été compris, de l'autre côté de l'Atlantique, je déclare formellement au nom du Bureau de la première session , que les Américanistos réunis à Nancy n'ont admis ni la version de M. Lévy Bint^, ni l'authenticité de l'inscription, ni la présence sur le
(1) Congres international des Amêricanistcs. Première sospion. T. I, p. 22rj.
10 CONGRÈS DES AMÉUICANISTES. fi
5ol fie l'Amérique précolombienne d'aucun élément sémitique.
M. Lucien Adam présente au Congrès un mémoire de M.V. A. Malte-Brun, intitulé : Tableau de la DistrihuHon ffhnoffraphiquo des nations et des langues au Mexique.
Il est peu de pays^ sur l'étendue du territoire desquels on rencontre autant de langues, d'idiomes différents qu'au Mexique. Si, aujourd'hui, la langue généralement parlée, la langue de l'ELat, est celle des conquérants, c'est-à-dire l'Espagnol, il n'en est pas moins vrai que les anciens idiomes y sent encore en usage, surtout dans les campagnes. Il nous a paru intéressant d'en étudier la répartition géographique.
Déjà, en 1864, ce sujet avait fixé notre attention, et nous avions donné dans les Nouvelles Annales des Voyages, à la suite d'un article de notre regretté ami Brasseur de Bourbourg (1), un Essai de Carte ethnographique du Mexique. Nous reprenons aujourd'hui notre œuvre avec plus d'assurance, en nous appuyant sur les travaux de deux de nos honorables confrères de la Société de Géographie et de Statistique de Mexico : le licencié Manuel (3rozco y Berra, et don Francisco Pimentel, comte de Herras, auxquels on doit d'avoir, pour la première fois, jeté une certaine lumière sur l'importante question de la classification des races et des langues dans l'ancien Mexique (2).
(l^i Esquisses (Uftistoire, d'Archéologie, d'Ethnograpliie et île Linguistique pouvant sei-vir (.rinstructions générales pour les Vciyages d'exploration scientifiqxie au Mexique, rédigées par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, accompagnées d'une carte par M. V. A. j\Ialte-Bruu. — Nouvelles Annales des Voyages de juillet 1SG4. p. 5. — 68.
(2) Geografia de las lenguas y Carta Etnogrâfiea de Mexico, pre-
l ETHNOGRAPHIE JIEXICÂINE. Il
On est d'accord pour faire venir du Nord les premières populations qui s'établirent au Mexique. Exposées, dans leur patrie primitive, à un climat ingrat, devenues trop nombreuses, ne pouvant vivre sur le sol qui les avait vu naître, ou bien encore chassées par d'autres tribus hostiles, ces populations vinrent chercher, au Sud, des cantonnements plus favorables. Les nations agricoles ou jouissant déjà d'une certaine civilisation, s'établirent dans les plaines, tandis que les tribus adonnées ù la chasse ou encore barbares s'emparaient d'espaces plus grands, couverts de bois et de montagnes, et répondant mieux à leurs besoins. Quelques-unes de ces dernières arrivèrent même au Mexique sans espoir de séjour, errant d'un heu dans un autre, vivant aux dépens des tribus plus civilisées ou plus timides qu'elles. ., .. ■ ,. y ,,,
La plus importante de ces migrations est celle des Sept nations ou tribus qui, selon la tradition sortirent du lieu dit Chicomozioc ou des Sept grottes. Ces Sept nations sont connues sous le nom général à' Aztèques, du lieu cVAztlan leur principal centre ; la plus notable d'entr'elles était celle des Nahuas ou Mexicains qui ont donné leur nom au Mexique.
Ces nations, ces tribus se mêlèrent à celles qui occupaient déjà le sol ; ou bien encore, vécurent au milieu d'elles en s' isolant, ce qui par la suite donna heu à un tel fractionne-
cedidas de un ensayo de Clasificacion de las mismas lenguas y de Apuntos para las imrnigraciones de las tribus, por el Lie. Manuel Orozeo y Berra. 1 vol. in-4° de XIV — 392 pages, avec une carte, Mexico, 1864. , •
Cuadro descriptivo y Comparativo de las lenguas indigenas de Mexico, por D. Francisco Pimentel, conde de Herras. Obra pre" raiada por la Sociedad Mexicana de Geografia. 2 vol. in-S". — 1862- 1865. . -'
12 CONGRÈS DES AMÉUIGAMSTES. 2
ment dej populations, qu'Oi'ozco y Borra ne compte i)as moins de 619 tribus établies au Mexique (1).
La diversité des idiomes égalait la variété des tribus ; et, quoique partant, probablement comme ces dernières, d'un nombre restreint de souches primitives, il se forma un grand nombre de dialectes, que l'auteur que nous citons n'évalue pas à moins de 280 (2). Ces dialectes peuvent se classer en onze grandes familles comprenant 35 idiomes et 69 dialectes principaux ; il faut ajouter à leur nomenclature 16 langues encore aujourd'hui sans classification, faute de documents suffisants, et 62 idiomes perdus dont on ne connaît guère que le nom et le lieu où ils étaient parlés.
Les onze principales familles de langues sont les suivantes: 1. le Mexicain. — 2. l'Othomi. — 3. le Huaxtèque, Maya, Quiche. — -4. le Mixtèque et le Zapotèque. — 5, le Matlatzinca. — 6. le Tarasque. — 7. l'Opata, Tarahumar, Pima. — 8. l'Apache. — 9. leSeri. — 10. leGuaiacura. — 11. leCochimi.
Parmi les langues sans classification les plus répandues étaient : le Mixé et le Pâme.
Nous nous proposons d'étudier la distribution géographique de chacune de ces langues, de signaler les plus anciens ouvrages qui en traitent, de dire enfin quelques mots des peuples qui les parlaient.