CHAPITRE m
Si le quichua était dérivé de l'aryaque, conmient serait-il resté agglutinant ? C'est là une question que M. Lopez a entrevue ; mais il ne paraît pas en avoir compris la gravité, car il se borne à la résoudre par la vague conjecture d'un évé-
(1) D'après M. Tschudi {op. cit.) et M. Gavino Pacheco-Zegarra, Aljihabet «luichua (coiiiiite-rendu du Congrès de Nancy, II, p. 301 et suiv.. M. Lopez tnxnsicrit pjjacha , terre, et ^ïocJui, vêtement.
nement rpielconque, siu' la nature duquel il ne s'explique pas, et qui aurait entravé l'évolution normale do la langue péruvienne. Le problème méritait d'être approfondi davantag-e.
Admettons, pour fixer les idées, que le quichua se soit séparé, en l'an 3000 avant notre ère, de l'aryaque, qui traversait alors la phase agglutinante (1). Cependant il présentait sans doute, sinon des rudiments de flexion, du moins une tendance vers cet état perfectionné, ce qu'on pourrait appeler une diathèse tlexionnelle. Quoi qu'il en fût, mille ou quinze cents ans plus tard, l'aryaque était parvenu à un degré de flexion qu'il ne devait pas dépasser dans la suite : de son sein s'échappaient divers idiomes, dont quelques-uns devaient laisser se dégrader, d'autres maintenir presque intact le mécanisme flexionnel de la langue-mère, mais dont aucun n'y ajouterait rien dans la suite des siècles. La langue des Aryas était faite et parfaite.
Eh bien, cette même langue qui, demeurée en Asie, accomplissait son évolution en dix ou quinze siècles, transportée sur les plateaux des Andes, se serait subitement iixée à tel point que, de l'an 3000 avant notre ère à l'an 1500 après, en quarante-cinq siècles, elle n'eût pu développer sa tendance à la flexion ! et cela, sans que l'écriture la contrariât, car elle ne fut jamais écrite. Et non-seulement elle ne serait pas devenue flexive, mais elle n'accuserait même nulle tendance à le devenir ! car son mécanisme est aussi purement agglutinatif que celui du turk ou du japonais (2). Gela est-il vrai-
(1) L'an 3000 est évidemment la date la plus rapprochée de nous que l'on puisse assigner à la phase d'agglutination de l'aryaque. D'autre part, plus on recule cette époque , plus se complique la question posée au texte.
(2) M. Lopez, qui constate formellement le caractère agglutinant du quichua, croit pourtant avoir découvert des rudiments de flexion dans la déclinaison (p. 20). Il est difficile [de comprendre ce
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semblable, admissible, conciliable avec le principe Ibndamental de la vie du langage ? Sans doute il est des monstres dans la nature, et il en peut exister aussi en linguistique; mais, si le quichua est une variété qui rentre dans le domaine de la tératologie, encore faudrait-il chercher à expliquer l'arrêt inouï de diWeloppement qu'il a subi, et, à défaut d'explication satisfaisante, renoncer à l'apparenter aux langues si perfectionnées de l'Europe moderne.
Il est temps maintenant d'aborder de front la doctrine de M. Lopez et de la discuter dans tous ses détails.