‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877 (volume 2)Chapitre 25 sur 117 · MORPHOLOGIE COMPARÉE · texte numérisé non relu

MORPHOLOGIE COMPARÉE

l ^'^ — Racines.

Nul n'ignore que les racines aryaques, toutes strictement monosyllabiques, sont d'ailleurs susceptibles de se présenter sous neuf formes différentes, suivant le nombre des consonnes qui précèdent ou suivent la voyelle radicale (1). On admet encore assez généralement que ces neuf formes ne sont pas également primitives, que certaines racines de composition complexe sont réductibles; et que les progrès de la linguistique indo-européenne permettront de les ramener à une forme originaire plus simple. C'est là une conjecture plausible, sur laquelle la science est bien loin d'avoir dit son dernier mot. Quant à déterminer d'ores et déjà les éléments formatifs de ces racines supposées dérivées, c'est une entreprise prématurée, qui peut aboutir aux plus graves erreurs.

M. Lopez s'avance donc beaucoup lorsqu'il affirme que les

(1) Rappelons que ces neuf formes sont : "V ; C -|- V ; V -|- C ; C-|-V-fC;V-|C}C;C j C+V;C + C4. V -f c"; C-|- V-fC4-C;C-}-C-f-V-j.C-|- C;et que les types de ces formes sont respectivement: «, aller; da, donner; ad, manger; kar, faire ; ark, briller; sta, se tenir; skid, couper; vart, tourner; ^kand, gravir. , -,

12 i OUNCli.ÈS UKS AMÉHICANISTES. ' 50

racines aryaquos priinilivos se composaient exclusivement, soit d'une voyelle, soit d'une consonne suivie d'une voyelle. Tout au moins conviendrait-il d'y adjoindre celles qui affectent la forme V -j- G, qm, en se soudant intimement avec les racines G -{- V, auraient donné naissance aux radicaux trilitères G -}- V + G. Mais ce ne sont toujours là que des suppositions: c'est bâtir sur le sable que d'y vouloir asseoir une théorie. L'énumération de tous les mots sp.nsckrits qui dériveraient d'une prétendue racine primaire ka, et d'une autre /;/, n'a rien de probant ; ici comme dans la phonétique, c'est l'aryaque qui est en question, et non le sanskrit ; puis, les énormes différences de sens qui séparent plusieurs des mots sig-nalés comme ayant mèmeorfgine, seraient à elles seules de nature à infirmer la thèse. Mais là oii il y a quasi-synonymie, la difficulté devient même plus grave : si fud, broyer, et tup, frapper, proviennent d'une même racine tu, il faut expliquer la genèse et la fonction de la dentale et delà labiale qui sont venues s'y souder pour en modifier le sens, faire voir que la fonction de ces deux lettres est la môme <lans tous les cas où une semblable agglutination se produit ; et, comme il ne semble pas y avoir d'autre explication possible d'un tel phénomène que la soudure intime de deux racines primaires en une seule, on voit à quelle minutieuse analyse se condamnent les savants qui cherchent à démontrer la divisibilité de l'atome linguistique.

Cette analyse n'entrait pas dans le plan de M. Lopez, et il avait le droit de ne pas la tenter; mais alors il ne devait pas en invoquer les douteux résultats à l'appui d'une thèse plus douteuse encore. Certes M. Chavée, cité par lui dans une [ longue note (p. HO), est une imposante autorité, et son ana- [ lyse des racines bhar, Lhrngf, hhag, etc., qu'il prétend rame- ! ner à une forme commune, est un modèle d'ingénieuses j déductions, encore bien qu'on n'en puisse accepter les conclusions qu'avec réserve. Mais je suis persuadé que l'éminent aryaniste n'eût jamais songé à ériger ses hypothèses en faits démontréS; et à s'appuyer sur elles pour démontrer

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l'affîniti'' d'une langue quelconque avec l'aryaque. Imaginez un chimiste qui, ayant reconnu ou cru reconnaître que le soufre et l'oxygène ne sont pas des corps simples, mais n'ayant pu encore en isoler avec certitude les éléments constitutifs, n'hésiterait pourtant pas à affirmer i{u'ils ont la même composition.

Même indigence de preuves pour le quichua : M. Lopez nous assure qu'il n'a de racines primaires que les formes C -}- V ; mais il ne nous fait même pas voir à nu les racines secondaires. Et comment le pourrait-il, encore une fois, puisque dans son étude il n'envisage jamais que le quichua seul, au lieu de comparer entre elles les langues andines ou sud-américaines de même souche? Un idiome pris isolément ne saurait révéler ses origines au plus patient investigateur : il n'a pas moins fallu que la connaissance parfaite du sanskrit, du zend, du grec, du latin, du gotique et du vieux-slavon pour permettre de reconstituer la langue de nos propres ancêtres, et, si nous possédions du celte, de l'osque et de l'ombrien mieux que des débris informes, bien des points s'éclairciraient qui peut-être demeureront toujours obscurs. Bien plus, le quichua, langue relativement civilisée, doit avoir beaucoup dévié du type andin originaire; l'aymara et d'autres dialectes andins restés incultes ont sans doute conservé plus fidèlement les formes ancestrales. Ayons le courage de le dire, malgré la sympathie que nous inspire le travail de M. Lopez : toute morphologie doit débuter par une rigoureuse détermination des racines, faute de laquelle l'étude des thèmes et des formes grammaticales ne peut offrir aucune certitude.

Et quand enfm il serait formeUement démontré que l'aryaque, d'une part, le quichua, de l'autre, n'ont de racines primaires que les formas C -}- V, qu'en pourrait-on conclure? Bien d'autres langues, le chinois, par exemple, et ses congénères, toutes les langues du monde peut-être sont dans le même cas. Allons-nous, à propos do la linguistique, science

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avant tout positive, d'observation et d'analyse, retomber dans les subtilités métaphysiques de l'origine du langage ? Un jour sans doute, d'induction en induction, ce problème sera résolu; mais que nous voilà loin de la question oii nous devons nous renfermer, de l'affinité prétendue du quichua et de l'aryaque!

§ 2. — Formation des Thèmes.

Pour déterminer le mode de formation des thèmes quichuas, la seule méthode légitime consistait à déterminer au préalable la forme des racines et à en isoler les suffixes formatifs. Peu importait d'ailleurs à la thèse que ceux-ci, une fois reconnus, présentassent le même aspect extérieur, se composassent des mêmes consonnes et voyelles que les suffixes aryaques ; deux langues même très-voisines et étroitement apparentées peuvent affecter à une même fonction deux suffixes différents (i). L'essentiel était de pouvoir reconnaître entre les thèmes de l'aryaque et du quichua une complète identité de structure, de constater que, dans l'une et l'autre ang ues, les suffixes formatifs se présentent à la suite de la racine dans le même ordre sjntactique, se groupent et se combinent d'une façon analogue, de retrouver enfin dans le quichua, langue agglutinante, l'état primitif et radical des mots vides qui, en se i soudant à la racin-e préaryaque, ont formé les thèmes indo- j européens. i

M. Lopez s'étant, par sa méthode môme, enlevé la possibi- j lité de déterminer directement la forme des radicaux qui chuas, a eu recours, pour analyser la formation des thèmes, j à un procédé des moins sûrs et des plus arbitraires, procédé purement étymologique enfin, comme ceux de sa phonétique.

(1) C'est ainsi que les particules possessives et les affixes de conjugaison de l'aymara paraissent différer notablement de ceux du quichua. — Cpr. de Tschutli, op. cit., I, p. 19.

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Il prend un mot quichua et le décompose en deux parties, où il reconnaît tant bien que mal une racine et un suffixe aryaques, ou plutôt sanskrits; puis de là conclut à la formation identique des thèmes dans les deux langues, sans s'apercovoir que son raisonnement, cercle vicieux, s'appuie précisément sur la prétendue identité de structure qu'il a pour but de prouver. C'est ce que feront mieux ressortir ces exemples :

Qch. wata, corde; sk. va, tisser, vâ-ta, ce qui est tissé (4) ; de cette citation et de quelques autres semblables, M. Lopez conclut que le suffixe ta (aryaque) existe en quichua avec la signification passive qu'il possède en indo-européen.

Qch. chalhva, poisson; sk. liai, frétiller; Kal-va, ce qui frétille.

De là, preuve de l'existence en quichua du suffixe va (aryaque ak-va, ce qui court), avec sa fonction active, et ainsi de suite.

Qui ne voit combien cette méthode est défectueuse? Pour étabhr que ta dans le premier exemple, wa dans le second, sont suftixes, il faudrait montrer que les syllabes wa du premier, chall du second, sont des racines. Se fonder, pour les proclamer telles, sur ce qu'elles ressemblent à des racines aryaques, c'est retomber dans les rapprochements homophoniques; c'est aussi affirmer ce qui est en cause^ à savoir que les racines du quichua sont les mêmes que celles de l'aryaquo.

Veut-on toucher du doigt les erreurs ou tout au moins les jugements téméraires qui émaillent cette partie de l'ouvrage (2)? Un exemple entre mille fera voir que ce procédé

(1) Serait-ce pousser à l'excès l'esprit de controverse que de faire observer qu'une corde n'est point tissée ?

(2) On comprendra qu'il me soit impossible, sous peine de donner des proportions inusitées à une étude déjà trop étendue, de reprendre une à une, pour les critiquer, toutes les formations citées par M. Lopez. Aussi bien, faire voir le vice fondamental de sa méthode, c'est les infirmer toutes à la fois.

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n'amène que des rapprochements voulus et cherchés, que les syllabes quichuas, se pliant docilement aux fantaisies du linguiste, seront à sou gré racines ou suffixes, suivant que l'une ou l'autre fonction se prêtera mieux à la démonstration de leur descendance aryaque. On a déjà vu^ dans le rapprochement phonétique de hirka et giri, la syllabe ka arbitrairement considérée comme suffixe, alors qu'un autre rapprochement, non moins plausible, la ferait à tout aussi juste titre envisager comme radicale. Voici mieux encore : le verbe qnta^ couvrir, provient du sanskrit Rhnd, ou plutôt de l'aryaque sÂ'flf/, même sens, sans suffixation; d'autre part, wnta, cité plus liant, ne signifie point » corde », mais « lier » (Tschudi), ou du moins a-t-il les deux sens à la fois. Ces deux thèmes verl)aux, qata et wata se ressemblent étonnamment, il faut en convenir, et paraissent bien formés de môme. Pourtant M. Lopez nous assure que ta, radical dans le premier, est suffixe dans le second. Cela est bien possible; mais apparemment c'est une sérieuse analyse des éléments formatifs des verbes quichuas qui lui a permis de formuler son assertion. Point du tout : c'est tout simplement qu'il existe en sanskrit une racine Khad et une racine va, qui offrent quelquel concordance de sens avec qata et wata. Ce serait l'inverse si les radicaux sanskrits étaient respectivement Rha et vad. En d'autres termes, M. Lopez, au lieu de chercher dans le quichua même les racines de cette langue, les calque sur des racines aryaques, puis constate (ju' elles se ressemblent 1

Ce chapitre de la formation des thèmes, très-court d'ailleurs, est incontestablement le plus faible de tout le livre, et Je doute qu'un seul des exemples qui y sont cités puisse faire impression sur un vrai linguiste. Nombre de thèmes donnés comme nominaux sont à la fois nominaux et verbaux, ou même verbaux exclusivement : c'est ainsi que les suffixes ma et ta, qui sont censés former, en quichua comme en aryaque, des thèmes nominaux à signification passive, forment desj mots tels que yiinia {9.\i. Jii), qui signifie/» engendrer », wafn

^5 • hv: nUlCHUA. V, 129

i(sk. va), qui sig-niiie « lier ». Ainsi encore les mots quichuas donnés comme contenant la suflixe ka sont tous des verbes, alors qu'en aryaque ce suffixe forme des thèmes nominaux. iLe suffixe ti, qui forme en aryaque les thèmes nominaux à ' signification active, ne manque pas de se retrouver en qui- |chua avec la même fonction; mais précisément il n'y devrait ipas exister; car, provenant du suffixe ta par affaiblissement vocalique, par flexion, il manquait au préaryaque agglutinant. Enfin le nombre est incalculable des suffixes quichuas dont U. Lopez lui-même a renoncé à chercher l'équivalent en aryaque.

Parmi ses exemples, il en est un toutefois qui mérite une nieiition spéciale : patpa, aile, que l'on croirait volontiers provenu d'une v£(Q\\\Q pnt et d'un suffixe ;;«; or précisément pal 'en aryaque signifie « voler ». Mais une autre forme quichua vient à notre aide, et nous montre ({ue la genèse de ce mot est toute différente de ce qu'il fait supposer au premier abord. Le ({uichua, langue puérile et musicale, riche comme le mandchou (1) en onomatopées interjectives, possède un verlio Patpiûhi, littéralement « dire pnfpnt », faire un bruit d'ailes. On voit (.[Me patpa n'est pas un thème composé de racine et infiixe, mais un tout indivisible, onomatopée expressive tirée lu bruit que fait l'oiseau en yolant. Le quichua possède ainsi m grand nombre de verbes, dérivés d'interjections par un jrocédé très-élémentaire, la suffixation du verbe ni, dire : de l'interjection de menace aâha, de celle d'approbation yaâ, 1 Ibrme aâhani, menacer, yaàhi, approuver, etc., exactement ;omme un enfant qui ne connaît pas encore le verbe aboyer ,lit : « Le chien fait ouaoua ». Convenons qu'il faut une bien orte prévention pour assimiler ce langage rudimentaire à la .exiologie indo-européenne, où, suivant la judicieuse remaniuo

(1) L. A'iarn. Grcunmaire de la laiif/'.'.c mo.ndchoi'. ]>p. 22 et 5S.

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de M. Max Mûller (1), l'onomatopée et l'interjection jouent un rôle si restreint (2),

Abandonnons maintenant la morphologie de M. Lopez, reconnue insuffisante, et efforçons-nous de remonter par nous-mêmes, non pas aux racines (ce qui est démontré impossible sans l'étude comparée de tous les idiomes audins), mais du moins aux thèmes primaires du quichua. Ces thèmes, parfois monosyllabiques, tels que ri, aller, ni, dire, sont ordinairement dissyllabiques et toujours terminés par une voyelle; a, 7, ?z, rarement 0 : npa, porter ; qhilli, coudre ; Immii, venir. La plupart d'ailleurs sont à la fois nominaux ot verbaux, comme il convient à des thèmes élémentaires, par exemple : apa^ porter, bête de somme ; qhilli, coudre, ourlet: charqi, viande séchée, faire sécher de la viande ; caqa, les amygdales, rauque, enroué, être enroué. Les suffixes, soit de déclinaison, soit de conjugaison, qui s'agglutinent à ces thèmes, précisent seuls leur fonction nominale ou verbale. Il y a toutefois cette différence, que le thème brut et sans suffixe a un sens nominal : ainsi apn tout court ne signifie que « bête de somme ». Au contraire, pris comme thèmes verbaux, apa, hamu ne signifient rien, n'ont aucune valeur infinitive ou impérative, comme les thèmes verbaux de certaines langues agglutinantes employés isolément.

Que conclure de là, sinon que le quichua n'a i)as originai-

(1) Max Mûller. Science of Language, leçon IX, et spécialement pp. 453 et suiv., 4G7 et suiv. ' • > .

(2) Je croirais manquer à mes devoirs de critique impartial, si je ne sisrnalais ici une similitude morphologique qui paraît avoir échappé à l'auteur, à savoir la formation des thèmes verbaux du devenir par y a comme en ariaquo par cya. Exemples: khespo, hfilé, khcsi^oya, se hâler; qqomer, vert, qqomerij a, verdir; qqellu, ydune, qqellu-ga, jaunir, formations exactement semblables à celles du j latin flaveo, vir-eo (ar. ghar-aj'â-mi). Voilà une analogie réelle noyée dans un océan de dissemblances.

rement de thèmes verbaux, que seuls ies tlièmes nominaux sont primitifs et deviennent verbaux par l'adjonction des suffixes de conjugaison? Dans cette supposition, haimi-ni, par exemple, signifierait « arrivée -f" "^oi, mon arrivée », ou bien « j'arrive ». Il est vrai que nombre de thèmes, notamment hanm que je cite, n'ont, pris isolément, aucun sens nominal ni verbal ; mais c'est peut-être qu'ils ont cédé leur sens nominal primitif au nom verbal en /, hnimiy, npny, l'action de venir, l'action de porter, formes que le génie de la langue a substituées aux anciennes, comme moins sujettes à amphibologie, lorsqu'elle a tendu à se préciser.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette hypothèse, il demeure acquis au débat : 1° que, dans bien des cas, en quichua, les noms d'action, d'agent, d'objet ou d'instrument, se confondent avec le thème verbal, tandis qu'en aryaque ils sont distincts ; 2° que c'est sur ce nom- verbe que se greffent en quichua les suffixes formatifs, tandis qu'en aryaque ils s'agglutinent <à la racine pure : qch. npa, porter (thème), apa-na, porté, fardeau ; ar. hhar, porter (racine), hhar-fa, porté. Cette différence morphologique me paraît fondamentale.

Quant à comparer les suffixes formatifs du quichua à ceux de l'aryaque, il n'y fallait pas songer, et M. Lope/ n'est point tombé dans cette erreur. Voici les dérivations principales. Le nom d'action a la mémo forme que l'infinitif du verbe : apa, porter (thème), apay, porter (infinitif), l'action de porter. Le nom d'agent correspond au participe présent : apak^ portant, le porteur. Les participes passés et futurs forment les noms d'objet ou d'instrument : apâna, apaska, le fardeau ; kirpa, couvrir, kirpànn, couverture. De plus amples détails nous entraîneraient trop loin au-delà des limites que l'œuvre même

de M. Lopez nous impose.

g 3. — Examen de quelques racines.

On a déjà signalé comme manquant au quichua, de l'aveu même de M. Lopez, nombre de racines aryaques des plus

[o"I CO.NaUKS DKS AMÉUICAINISTEb. 58

primitives qui se sont conservées clans toutes les langues indo-européennes. Il convient à présent de soumettre à un examen rapide celles qu'il nous signale comme s' étant maintenues en quichua. Une remarque préliminaire dont chacun peut vérifier l'exactitude, c'est que ces racines aryaques, si aryaque il y a, se sont plus déformées dans le quichua, demeuré agglutinant, que dans la plupart des langues indoeuropéennes flexives. Etrange anomalie !

KAR. — La racine km% faire, est très-répandue, paraît-il, dans le Nouveau Monde : de même qu'elle a formé jadis le nom des Cares, peuple guerrier de l'Asie mineure, elle entre dans la composition des noms de maintes peuplades sudaméricaines, les Car-ios, les Gal-ipis, les Car-aihes, les Guav-anis. Notre parenté s'élargit, comme on voit; la race aryenne ne se restreint plus au Pérou, et les Garaïhes anthrojjophagos sont de notre famille. Mais pourquoi s'arrêter en si heau chemin ? Cette môme racine ne se retrouverait-elle jias dans les noms des C/?r-thaginois, des Gal-aies, des Certes, des Gal-laa de l'Afrique orientale; voire dans celui des Tatavs, si célèljres par leur humeur guerrière ? une permutation de k en t avec redoublement n'est pas pour nous effrayer. Il en coule si peu de changer une lettre, et cela conduit à de si merveilleux résultats.

Laissons ces jeux de mots qui déparent l'œuvre sérieuse de M. Lope/. En quichua le k de la racine aurait pernuité en l'une des six gutturales et gutturo-palatales, et le r aurait produit, tantôt r, tantôt //. De là les dérivés suivants avec la signification, d'après :

M. LoPEz M. TscHiDi

kkaUi brave, fort ?

kallpa force ' force

qhallii actif habile

<ialhi briser briser

qalhna pousser des branches pousser des branches

knll'n fureur, l)i'a\-uure être en colère

50 *' Le quichlà. ' io3

(jari hoiniue, guerrier liouime ''

qani dévaster dissiper, prodiguer

qoro mutiler mutiler

kkira donner appui ? ~'.'c'.-

qhellay fer fer

kkollpa salpêtre ?

Pourquoi tous ces noms sont- ils rattachés à la racine kar, et non à une autre, par exemple gav, lourd, ou ghar, vert, (jui, suivant les lois phonéfi(jues de M. Lopez, doivent revêtir la même forme en quichua ? D'autre part, pourquoi ceux-là précisément, et non pas d'autres? car il ne manque pas de quasi-homophones ([ui y ressemblent davantage. Pourquoi pas qnra, donner à manger, aussi bien que qari, qhellqa, écrire, aussi bien que qhellay? Quelle est la loi de permutation phonétique ou d'évolution morphologique qui autorise M. Lopez à honorer tel mot, à exclure tel autre de cette noble parenté ? Aucune ; rien que la concordance de sens. Singulière concordance en vérité ! « mutiler, donner appui, pousser des branches, être en colère )i, si le quichua a tiré tout cela d'une racine ayant le simple sens de « faire », comment n'en a-t-il pas tiré en même temps tous les noms et verbes d'action, d'agent et d'instrument?

VA (1). — M. Lopez a grand tort de rattacher à une seule

^1) On ne saurait s'attendre à trouver sous chaque racine un aussi long développement que celui que j'ai consacré à la première. Les réflexions faites sur celles-ci s'appliquent, mutatis nuttandis', à toutes les autres. Faute d'avoir, dans sa idionétique, établi des lois certaines de permutation aryo-quicliua, faute surtout d'avoir déterminé dans sa morphologie la forme des racines quichuas par la comparaison avec les autres langues andines, M. Lopez s'est enlevé le droit de rattacher un inof (juichua quelconque à une racine aryaque, l'homophonie et la synonymie fussent-elles d'ailleurs parfaites. Je me bornerai donc à une courte revue de ce chapitre, ayant hâte d'arriver à l'étude des déclinaisons et dos conjugaisons, où l'analo^'lo morpholo.a'iquo =;cra plus aisément saisissable, si tant est qu'elle existe? «' — n

134 CONGRÈS DES américanistes. 60

et même racine primaire les deux racines va, souffler, et vas, habiter; c'est là une donnée absolument hypothétique. Quant à leur identité respective avec les mots quichuas wayra, air, et wasi, maison, elle ne sera démontrée que par l'exacte détermination des racines de ces deux mots. Quelles sontelles? M. Lopez l'ignore, et je ne puis être tenu d'en savoir plus que lui. Jusqu'à ce qu'il nous les ait fait voir, nous suspendons notre jugement. Même la plus frappante homophonie n'est pas faite pour séduire ceux qui savent que le grec v]lioç n'a rien de commun avec l'hébreu cl.

BHAR. — L'aryaque bhar, porter, aurait formé en quichua les dérivés warnii, la femme (celle qui porte), et warma, l'enfant (celui qui est porté), attendu que mi en aryaquc est suffixe actif, et ma, suffixe passif. Rien de plus inexact: mi suffixe formatif n'existe pas en aryaque, et, en supposant qu'il existât, il n'aurait été que la transformation flexionnelle de ma par affaibhssement vocalique. De plus cette dérivation s'appuie sur une permutation de hli en w, à laquelle la phonétique de M. Lopez ne nous a point préparés. Enfin, si l'aryaque hliar avait formé enqi^'chua un thème verbal wara, aujourd'hui disparu, les dérivés de ce thème seraient, d'après les règles grammaticales exposées plus haut, warak, le portant, celle qui porte, et warana ou waraslca, le porté (1). Les : dérivés de la racine hhaff sont encore bien plus suspects : on i y trouve notamment waksa, dent. Or ce nom, en tant que dérivé de Llinr/, briser, conviendrait à la rigueur à une dent quelconque, plus spécialement à une molaire, et par une fata- Hté regrettable c'est l'incisive qu'il désigne.

PAK. — M. Lopez rattache à une seule racine aryaque pak, lier, saisir (?), quatre l'acines sanskrites, pak, unir, pikh, briser, pnç, voir, clpaR, cuire. Eliminons tout d'abord

(1) Ne serait-il pas étrange «railleurs que l'enfant, une fois né, fût désigné par cette appellation.'' , .

61 LE QUICHUA. l"ii'^

par, sanskrit récent, qui se trouve en védique sous sa vraie forme, spaç, ar. spak, gr. o-xjtt lat. spec-. Eliminons paJî, qui provient^ non d'une forme pak , mais de kak, gr. Tieiz-y lat. coq-. N'insistons pas sur pikh, dont la forme primitive est inconnue, et dont les prétendus dérivés quichuas ne reproduisent nullement le sens du mot sanskrit, « partager, couper ». Reste pak, unir, racine du sanskrit paksa et du latin pax, lequel aurait produit en quichua : paèa, temps ; phaca, terre ; ppaca, vêtement ; phakta, égal ; piska, Y>^rdrix; ppuiichau, jour. J'en passe, et des meilleurs. Je laisse à penser quels tours de force il a fallu pour rattacher tous ces sens divers à une seule racine, et renvoie du reste à la phonétique, oii l'on a vu que les explosives et les subexplosives du quichua sont indépendantes et irréductibles.

KIL. — Qhilli, étoffe kalhva, navette, kalla, trame, dit M. Lopez (1), l'affinité de ces trois mots saute aux yeux. Il est vrai, mais les yeux sont mauvais juges en telle matière. En tous cas, la racine commune à ces trois quasi-homophones ne saurait être le sanskrit kîl, qui ne signifie que « lier » et dont la forme primitive m'est d'ailleurs inconnue. Pour moi, j'inclinerais à penser que ce mot n'est pas aryaque, attendu qu'aucune langue indo-européenne ne présente de racines semblables. Mais, le fùL-il, il n'a aucun rapport de signification avec les mots quichuas, qui devraient se rattacher à la racine va, tisser, puisque M. Lopez prétend l'avoir retrouvée en quichua.

PRU. — L'aryaque jD''«, sk. plu, nager, etc., aurait produit en quichua divers dérivés, dont on a déjà remarqué les curieuses permutations vocaliques. Passons sur pilhn, nager, (qui ne se dit que du poisson, nuance caractéristique). F^limi-

(1) Le dictionnaire de M. Tscliiuli donne: qhilU, ourlet, coudre; kallica, métier à tisser; kalla, i|ui'n<>uille.

1;J() COxXGUKS DES A:\iKI;ICAXISTE3. 02

nous phuri, aller, que rien ne rattache au sens de pru. Restent para, pluie, et puyu (?), nuage; or, si ces deux mots proviennent de la racine pi'u par intercalation d'une voyelle entre les deux consonnes initiales, ils nous représentent évidemment cette racine elle-même sans adjonction de suffixes. Est-ce ainsi que l'aryaque forme ses thèmes nominaux ? C'était bien ici le cas de nous faire voir à l'œuvre le génie de la langue aryenne agglutinante créant ses thèmes en soudant à la racine un mot vide devenu suffixe. Il n'en est rien : des changements de voyelles, ([ui, s'ils étaient réels, ressembleraient à la flexion sémitique plus qu'à toute autre chose, déterminent les changem(.'iits do signitication. Quoi de plus contraire à toutes les données de l'agglutination ? r :

iSTA. — Si ranti(|ue et importante racine sta (([ue M. Lopez a grand tort d'écrire stha, orthographe sanskrite) se retrouvait en quichua, ne serait-il pas étrange que cette langue agglutinante ne l'eût point conservée en sa forme simple, ffirme sous laquelle on la retrouve dans les idiomes llexifsles plus perfectionnés ? Il n'en est rien pourtant : les seuls vestiges que l'auteur en ait découvert, en cherchant bien, sont les mots asta, déplacer, et situa, saison. Le premier ne peut ;,'apparier avec sta que par voie d'op|)osition conti-astée ou d'identité des extrêmes, comme dirait Fourier; car, de pré-, tendre ([ue a y est préfixé comme privalif, il n'en est pas question, étant donné que l'a privatif, formation d'ailleurs fort dialectale, exclusivement propre au sanskrit et au grec, ne se préfixe jamais à un verbe. En outre, on ne nous a pas démontré l'existence en quichua d'un semblable préfixe, et il serait difficile de le faire en produisant un seul mot de cette langue auquel la préfixation d'un a donne un sens négatif; et enfin le négatif de « se tenir » n'est pis « déplacer », mais « ne pas se tenir. »

Quant à situa, il peut bien, au premier coup d'œil, paraître formé de sta, comme le français saison, ital. siagione, laL. slalio. Mallieureuftemcnt situa ne signifie pas « saison», mai-,

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d'après M. Tschudi, « le mois d'août », et, d'après M. Lopez lui-même (p. 186), « l'équinoxe de printemps. » L'accord approximatif des deux auteurs (1) doit nous faire considérer ce dernier sens comme exact. Or la racine stii, parfaitement propre à désigner une saison quelconcpie, station du soleil dans un des signes du zodiaque, plus particulièrement apte à désigner un soJstico, ne saurait à aucun point de vue s'appliquer à l'équinoxe.

DHA. — Les mots donnés coniuie dérivant de la racine dha placer [xiO-n^t), que M. Lopez, j'ignore pourquoi, écrit ta, ont avec elle si peu de rapports qu'on se demande vramient où l'auteur en a pu apercevoir. Le seul mot de la nomenclature qui s'en rapproche un peu est tali, mettre debout Mais

M. Tschudi traduit : cesser, être vacant. N'insistons pas.

SAGH. — Il en faut dire autant de la racine sagli, sk. saJi, gr. asy^ (2), tenir, posséder. Voici les soi-disant dérivés quichuas : sa/a, être debout; suya, espérer, attendre; saywa, frontière; sake, être à terre (Tschudi : laisser); siki, derrière (nates): sikiina, perche; saksa, s'arrêter (Tschudi: se rassasier). Je m'arrête et suis rassasié. Est-il possible de s'illusionner à ce point, de saisir un rapport linguistique même lointain entre tous ces mots sans lien raccolés comme à plaisir aux quatre coms du vocabulaire quichua ? . . -. ,

§ IV. — Bu substantif. ■ ' . • -

Le nom n'a pas de genre en quichua, tandis que l'indoeuropéen commun en distinguait jusqu'à trois. Toutefois,

(1) Ne pas oublier qu'au Pérou l'équinoxe de printemps correspond au 22 septembre.

(2) C'est à tort que M. Lopez rattache le grec ix^^ à cette racine. Il n'y a que synonymie, non dérivation. On sait que é'xw provient de la racine var/h, lat. veh-o; mais quelques-uns de ses temps se rattachent à sagh: fut. sfw .esprit rude), pour i7s?w, et surtout aoi 2, 'sîxov pour 'è<six°v, ar. a-sagh-am.

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comme il est possible après tout que la nation du genre ne s'y soit développée que consécutivement à la flexion, je m'abstiendrai d'insister sur cette différence.

Une autre, plus grave, consiste en ce que le nominatif singulier se formait en aryaquepar la suffixation au thème nominal du thème démonstratif sa : vak, voix, vak-sa (vox), la voix ; ak-va, cheval, ak-va-sa, le cheval (ary. akvas, sk. açvas, lat. eq-vii-s), etc. ; le thème nominal n'apparaissant jamais seul et sans suffixe que comme vocatif. Rien de semblable en quichua, où. le nominatif singulier est le thème lui-môme et ne se distingue pas du vocatif. Dira-t-on que le quichua a perdu ce procédé ? mais une semblable hypothèse est contraire à l'essence même d'une langue agglutinante, où les suffixations sont incommutables par cela que chacune a sa place marquée et sa fonction déterminée dans le corps de l'agglutination. D'ailleurs, toute langue, en se perfectionnant, tend à se préciser, et non à s'obscurcir. Admettra-t-on que cette suffixation manquait encore à l'aryaque quand le quichua s'en est séparé? Cette réponse serait évidemment trop commode, d'autant plus qu'elle s'appliquerait à tous les procédés morphologiques de l'aryaque qui manquent au quichua , et vice versa ; et alors la morphologie des deux langues serait sans peine identifiée.

Grâce à cette suffixation, le préaryaque était en possession d'un moyen fort simple de former le nominatif pluriel : il doublait le thème pronominal suffixe, et le nom devenait, par exemple, de akva-sa, le cheval, akva-sa-sa (cheval -|- le -f- le), les chevaux. Il va sans dire que ce procédé manque au quichua, qui forme le pluriel par le suffixe kuna, mot vide qui, isolément, n'a point de senS; mais qui provient à coup sûr, comme le lar ou lor des Ottomans, le ak des Basques, d'une raoiae indiquant la foule, la pluralité: ainsi runa, l'homme; niuakuna (homme -f- plusieurs), les hommes. Le procédé morphologique de la formation du pluriel quichua étant absolument différent de celui de l'aryaque, il ne reste à M. Lopez

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d'autre ressource, pour apparier les deux langues, que de chercher en aryaque la racine du mot kuna. Il la cherche donc et ne la trouve pas ; mais il trouve en sanskrit un mot tout fait, bien connu des grammairiens, gum, qui, dans une de ses nombreuses acceptions, signifie « accroissement, augmentation », et qui, suffixe aux numéraux, en forme les multiples : tri, trois; trigum, triple. Mais d'abord il est trop évident qu'il n'y a aucun rapport entre les formations tri-giina, triple, et runakuna, les hommes, puisque, dans la première, l'idée de pluralité est renfermée dans les deux termes, et essentiellement dans tri, tandis ({ue, dans la seconde, c'est le terme kuim qui la contient tout entière. L'identité des formes fût-elle d'ailleurs absolue, faut-il répéter pour la centième fois que le sanskrit guna n'est pas une racine, mais un mot dérivé par flexion de gan, engendrer, connaître ? Qu'on nous montre la racine gan en quichua, et alors nous pourrons agiter en connaissance de cause la question de savoir si kuna en est ou non provenu.

Le quichua a encore deux autres pluriels : le collectif et le simultané. Ce dernier se forme par la suffixation de pura (1) : llamkak, travailleur ; Uamkakpiira, tous ceux qui travaillent ensemble, les collaborateurs. Le nom de collectivité se forme, comme on l'a vu, par le procédé naïf de la réduplication du nom de l'unité: hacahaèa, la forêt; runaruna, le peuple. L'un et l'autre procédés sont inconnus à l'aryaque.

Le préaryaque agglutinant avait-il un duel ? Gela est au moins très-probable ; car l'aryaque flexif en possédait un certainement, et toutes les langues qui en sont provenues l'ont conservé longtemps : plus un idiome de cette famille est ancien, rapproché de la souche, plus nettement s'y accentue la distinction du pluriel et du duel. Que conclure de là, sinon

(1) M. Lopez eût pu rapprocher ce suffixe du sk. purus, nombreux. Il ne l'a pas fait, omission méritoire !

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que le duel était encore plus rigoureusement marqué dans le préaryaque que dans l'aryaque lui-môme? Pourtant le quichua n'en révèle aucune trace ; car on ne saurait songer à assimiler au duel aryacjue le sens occidental de dualité que forme le suffixe ntin quand il suit un qualificatif de parenté, procédé vraiment curieux et même bizarre qu'on ne peut saisir que par des exemples : marna, la mère, mamantin, la mère et son enfant ; qosa, le mari, qosanlin, les deux époux. Voilà donc encore une formation étrangère au préaryaque, qui en compensation possédait un nombre duel inconnu au quichua.

La déclinaison du quichua; s'il est permis d'employer cette expression impropre pour désigner l'ensemble des suffixations de relations d'une langue agglutinante, se compose de huit caS; à savoir :

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