‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877Chapitre 56 sur 62 · III. — Voyage de Gonneville · texte numérisé non relu

III. — Voyage de Gonneville

En 1503, le capitaine Pauimier de Gonneville, dont nous avons déjà cité le nom, accomplit au Brésil le premier des voyages par ordre chronologique, dont nous ayons la preuve oflicielle. Ce vaillant capitaine serait parti de Honfleur en juin 1503, aurait touché successivement à Lisbonne, aux Canaries, aux îles du Gap Vert et au Brésil; mais, après avoir doublé le cap Saint Augustin, il se trouvait à la hauteur du cap des Tourmentes, quand il fut battu plusieurs semaines

par une tempête qui le jeta, lui et ses compagnons, sur un continent inconnu, où ils séjournèrent six mois environ. En 1663, un des descendants du capitaine, issu du mariage de sa fille avec un des sauvages qu'il avait ramenés avec lui, l'abbé Binot Paulmier de Gonneville, qui désirait fonder une mission dans les terres australes, publia la première relation sur le voyage de son ancêtre dans son Mémoire présenté au pape Alexandre VII par J. Paulmier do Gonneville, prêtre indien, chanoine de la cathédrale de Saint Piéride de Lisicux, touchant l'établissement d'une mission chrétienne dans la terre australe, tiré d'une déclaration judiciaire faite par Gonneville au siège de l'Amirauté, sur la réquisition du procureur du roi le 19 juillet 1505. L'abbé de Gonneville prétendait dans son mémoire, qu'appuyèrent Saint Vincent de Paul et les évêques destinés aux premières missions de l'extrême Orient, ([ue le continent découvert par son ancêtre était l'Australie. Comme les preuves qu'il alléguait semblaient vraisemblables, et que d'un autre côté cette prétention flattait l'amour-propre national, on accepta son affirmation sans la discuter. Avec le temps cette opinion s'accrédita. Flacourt (1), un des premiers marins qui plantèrent à Madagascar le drapeau de la France, n'hésitait pas à proclamer que le continent entrevu par Gonneville ne pouvait être que l'Australie. Le président de Brosses (2), dans sa fameuse Histoire des terres australes, plaçait ce continent sous les Moluques, dans ce qu'on appelait de son temps l'Australasie. En 1832, M. Estancelin (3), l'ingénieux et savant auteur des Recherches sur la navigation des Normands, réclamait encore pour son compatriote l'honneur de cette découverte. On avait pourtant remarqué qu'il était à peu près

(1) DE Flacourt. Histoire de la grande isU Madagascar.

(2) DE Brosses. Histoire des terres australes, t. I, }>. lOG-120.

(3) Estancelin. Recherches sur les voyages et découvertes des nii.vigateurs normands^ p. 165.

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impossible de déterminer la situation précise de cette contrée; on s'étonnait de ce que les naturels, dont Gonneville avait retracé les mœurs, ressemblassent si peu aux indigènes australiens; on trouvait également que les diverses étapes du voyage ne concordaient pas avec les distances parcourues. De plus, en 1738, Bouvet de Lozier (1), chargé par la Compagnie des Indes de trouver un point de relâche dans les parages que Gonneville, passait pour avoir sillonné-le premier, ne rencontrait que la terre de la Circoncision, au milieu des glaces. En 1770 après la perte du Canada, de la Louisifino et des Indes, quand la France cherchait une compensation à ses pertes, le capitaine Kerguelen de Tremarec (2) reçut la mission officielle de retrouver cette terre de Gonneville, placée, croyait-on, sur le chemin des Indes; mais il se heurta à des glaces flottantes et dut renoncer à son projet. Ce double insuccès avait ébranlé les théories de l'abbé Paulmier. Pourtant, à l'exception d'un certain Bénard de la Harpe, qui croyait que la terre de Gonneville correspondait aux cotes de Virginie, savants et marins s'obstinaient à chercher ce continent mystérieux à l'est du cap de Bonne-Espérance, dans l'Océan Indien ou dans la mer Pacifique. Les uns s'en tenaient à l'opinion commune ; les autres désignaient Madagascar. Cette opinion émise pour la première fois par le capitaine de Kerguelen, fut reproduite par Eyriès dans son Histoire dos Voyages ot par Léon Guérin (3) dans son Hisloirc des marins français. Tout récemment le baron Baude (4), dans un article

(1) Maugry. Les nacigatioas françaises du XIV'' au XVI" siècle, p. 151, 152.

(2) DE Kerguelen. Relation de deux voyages dans les mers australes et les Indes, faits de 177 1 à 1774.

(3) L. Guérin. Ilisfoire des Marins français.

(4) Baude. Le golfe intérieur de la Seine. Revue des doux mondes 15 août 1860.

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de la Revue des deux inondes, se rangeait encore à celte hypothèse. Les uns et les autres se trompaient pourtant : c'était à l'ouest et non pas à l'est du cap de Bonne Espérance, sur l'Océan atlantique par conséquent et non pas sur la mer des Indes ou le grand Océan qu'avait voyagé de Gonneville, et le hardi marin avait entrevu non pas l'Australie ou Madagascar, mais bien le Brésil.

Voici comment on est arrivé à résoudre ce problème géographique. L'abbé Paulmier de Gonneville avait bien eu entre les mains la relation authentique de l'expédition de son aïeul, mais sa copie est non-seulement fautive mais encore infidèle, peut-être de parti pris, et tous les auteurs qui, après lui, ont traité la question, n'ont jamais reproduit que ce texte controuvé. Bouvet de Lozier(l) avait déjà soupçonné que ce texte présentait des lacunes et des erreurs, et aurait voulu consulter le document original, mais on lui répondit de Honfleur que les registres de l'Amirauté étaient incomplets. Le comte de Caylus et l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Fréret en tête, se préoccupèrent également de retrouver la relation authentique, mais ces recherches furent aussi inutiles que les précédentes. M. Estancelin crut être plus heureux en s'adressant aux bureaux du ministère de la marine, mais son espoir fut encore déçu. En 1847 seulement, M. P. Margry, archiviste de la marine, eut l'heureuse chance de retrouver dans le dépôt confié à sa garde la copie entière du procès-verbal de retour du 19 juillet 1505. Cette copie avait été envoyée après le retour de Kerguelen au ministre de la marine, Sartines, par un des descendants de Gonneville, qui revendiquait pour son ancêtre l'honneur de ses actes. Elle présentait avec la version de l'abbé Paulmier de notables différences, qui permirent à iM. Margry de démontrer que Gonneville avait débarqué non pas on Australie, mais bien au Brésil {"2). En 1809; M. d'Avezac

(1) Margry, ouv. cit., p. 156.

(2) Marory, ouv. cit., g III, p. 135-181.

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compléta la démonstration en publiant la relation originale qui avait enfin été retrouvée par M. Paul Lacroix (1), conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal. Ce savant avait remarqué en rédigeant un catalogue résumé des manuscrits du marquis de Paulmy une plaquette de douze feuillets in quarto (cotée H. F. 24 ter), dont il prit copie, et qu'il communiqua à M. d'Avezac. Ce dernier en reconnut tout de suite l'importance capitale, et s'empressa de la publier en lui restituant son vrai titre : Déclaration du voyage du capitaine Gonneville et ses compagnons es Indes, et recherches faites audit voyage baillées vers Justice par il capitaine et ses dits compagnons, iovste qu'ont rec/uis les gens du Roy nostre Sire, et qu'enioint leur a esté. Grâce à ces deux pièces d'une authenticité incontestable, il nous sera facile de détruire une erreur trop longtemps accréditée, et de prouver, après MM. Margry et d'Avezac, que Gonneville n'a pas découvert l'Australie, mais simplement qu'il a continué l'œuvre de Jean Cousin, et débarqué au Brésil après de longues courses sur l'Atlantique.

Paulmier de Gonneville et deux de ses amis, Jean l'Anglois et Pierre le Carpentier, fiers et hardis compagnons, habitués comme tous leurs compatriotes aux courses lointaines et aux expéditions lucratives, n'avaient pas vu sans un secret dépit les négociants portugais décharger sur les quais de Honfleur (2) « les belles richesses d'épiceries et autres raretez venant en icelle cité de par les navires Portugalloises allant es Indes Orientales empuis aucunes années découvertes. » Ils résolurent de tenter la fortune dans ces contrées encore inconnues, dont on racontait tant de merveilles. Gomme ils n'avaient pas à compter sur le secours du gouvernement, et qu'il leur fallait au contraire garder le secret pour ne pas éveiller les soupçons des deux puissances qui s'étaient attribué l'exploitation

>1; D'Avezac. Nouvelles annales des voyages. Juillet 1869. (2) D'Avezac, ouv. cit. ' ■■ ' • '' ' " . ^' ■ ■

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exclusive des terres nouvelles, ils ne cherchèrent pas à étendre leur entreprise en dehors de leur ville natale. Ils s'adressèrent seulement à deux Portugais, Bastiam Moura et Diego Colnuto, que les hasards de leur existence avaient conduits à Honfleur, et les engagèrent comme pilotes. Il est probable qu'ils achetèrent chèrement leurs services, car ces deux étrangers jouaient gros jeu en consentant à guider des Français dans des mers que leur souverain considérait comme siennes. Quelques bourgeois de la ville, entraînés par leur exemple, et séduits par la perspective d'un gain probable, s'associèrent à leur entreprise, et contribuèrent à l'achat et à l'armement d'un navire de cent vingt tonneaux, auquel ils donnèrent un nom de bon augure, V Espoir. Ils se nommaient Etienne et Antoine Théry, Adrien de la Mare, Batiste Bourgeoz, Thomas Atinal et Jean Ganey.

Il faut lire dans la Déclaration du voyage la curieuse énumération des armes et des munitions de guerre, du matériel naval de rechange, des approvisionnements et des marchandises qu'on entasse à fond de cale. C'est l'unique moyen nonseulement de se rendre compte des conditions d'un voyage au long cours au commencement du XVP siècle, mais encore de savoir quels étaient à cette époque les principaux articles d'exportation destinés aux terres nouvelles. La liste des marchandises nous intéressera tout particulièrement, car dès lors nous les retrouverons sur tous les navires envoyés par nos compatriotes au Brésil : trois cents pièces de diverses toiles, I quatre mille haches, bêches, serpes, contres ou fourches, deux mille piques , cinquante douzaines de petits miroirs, et six quintaux de rassades de verre. On nommait ainsi des verroteries vénitiennes diversement colorées, i et percées au milieu, qu'on pouvait assembler en colliers ou en bracelets. Les miroirs et les rassades , dans la pensée des organisateurs de l'expédition, devaient concilier à nos marins les bonnes grâces des beautés indigènes, dont ils voudraient avoir pour amis les h'ères ou les maris. UEspoir portait encore dans ses flancs liuiS quintaux de

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quincaillerie de Rouen, deux cent quarante douzaines de couteaux, et une balle d'épingles et d'aiguilles. On ne comprend guère l'utilité de ce dernier article pour un pays dont les habitants portaient un costume si rudimentaire , mais comme Gonneville et ses associés ne connaissaient encore que trèsimparfaitement leurs futurs clients, ne sont-ils pas excusables d'avoir supposé que ces clients pourraient avoir besoin d'épingles pour retenir^ et d'aiguilles pour réparer leurs vêtements ? Par une semblable ignorance des nécessités économiques s'explique la présence à bord de l'Espoir de vingt pièces de droguet, trente de futaines, (juatre de drap écarlate, huit de draps divers, une de velours figuré, et de quelques robes brochées. Il est probable que cette partie de la cargaison ne dut pas élre à Gonneville d'une grande utilité pour ses relations avec les Américains, mais ne perdons pas de vue qu'en partant de Honflour il avait l'intention de débarquer aux Indes, et nullement sur le nouveau continent.

Soixante hommes (1), matelots, volontaires et officiers composaient l'équipage. Presque tous étaient originaires de Normandie. Le premier pilote se nommait Colin Vasseur, et le directeur général de l'expédition était Gonneville. Ses associés l'avaient choisi non pas seulement parce qu'il était intéressé directement, et sans doute pour une grosse part, à la réussite de l'entreprise, mais surtout parce qu'il s'était acquis une réjjutation légitime par son expérience nauticjue et sa fermeté à toute épreuve.

L'armement du navire, le recrutement de l'équipage et les derniers préparatifs de l'embarquement ne furent achevés (ju'en juin 1503. Quand tout fut disposé, matelots et officiers vinrent, d'après un touchant usage, s'agenouiller ensemble

(1) Voir la liste rie bord dressée par M. d'AvEZAC {Nouvelles Annales des Yoiin(jes, ';\\x\\\(ii\H'iô''.[. , ;j

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au pied des autels. Ils reçurent les sacrements, et, après avoir appelé sur leur entreprise les bénédictions célestes, mirent à la voile le jour de saint Jean-Baptiste, le 2i juin 1503.

Les premiers jours de la navigation ne lurent signalés par aucun incident notable. Le 12 juillet, V Espoir arriva en vue des Canaries, le 30 il était au cap Vert. Dans les premiers jours d'août il franchissait la ligne; mais à peine avait-il pénétré dans l'hémisphère austral que la chance tournait. Lo scorbut se déclarait à bord. Ou ne résistait pas alors à cette terrible maladie. Le 12 septembre, six des compagnons de ' Gonneville avaient déjà succombé : Louis Le Carpentier, un des promoteurs de l'entreprise, Goste, un engagé volontaire que l'attrait de l'inconnu avait jeté dans l'entreprise, Pierre Estienne, Cardot Hascamps de Pont-Audemer, Marc Drugeon du Breuil^ et Philippe Mûris de Touques. Pendant plusieurs semaines, Gonneville, malgré les maladies qui décimaient les siens, continua résolijment sa marche à travers l'Atlantique, sans autre rencontre que celle de varechs flottants. Il se croyait arrivé fort au-dessous de cap de Bonne-Espérance^ tant à cause de la route parcourue que de la diminution très-sensible delà température. On s'étonnera peut-être de le voir traverser l'Atlantique en ne suivant d'aulre direction que celle du Sud, et en évitant pour ainsi dire de parti pris le voisinage des terres : mais il agissait ainsi en premier lieu parce qu'il ne voulait pas naviguer dans des mers fréquenîées par les Hottes portugaises, et en second lieu parce qu'il était de tradition parmi ses compatriotes, depuis Descaliers et Jean Cousin, de toujours se diriger au Sud jusqu'à la hauteur où l'on désirait aborder le continent africain ou le doubler. Vasco de Gama, idans ses fameuses Instructions nautiques pour le voyage des Indes, rédigées en 1500, avait expressément recommandé, une fois qu'on aurait dépassé l'île San lago du cap Vert, de suivre cette direction. Ses instructions avaient été fort goûtées. Il est très-probable que les deux Portugais qui servaient de guide à Gonneville les connaissaient. En tous cas, ils se

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conduisaient comme d'après un plan arrêté. La rencontre de ces varechs flottants, ainsi que l'abaissement de la température, nous permettront d'avancer que Y Espoir était alors arrivé dans le voisinage de Y île Tristan d'Acunha, très-reconnaissable à la masse des goémons flottants qui signalent son approche.

Nous avons jusqu'à présent suivi pas à pas dans son voyage à travers l'Atlantique, le navire de Gonneville ; mais voici que la narration ne présente plus ni clarté ni précision. Des vents contraires s'élèvent tout à coup : « si que par après de trois sepmaines n'avancèrent guières... et fut ledit malheur d'autre suivi, scavoir, de rudes tourmentes, si véhémentes que contraints furent laisser aller, par aucuns iours, au gré de la mer, à l'abandon, et perdirent leur route, dont estoient fort affligez, pour le besoin qu'ils avoient d'eaux et se rafraîchir en terre. » Nous avouerons avec Gonneville qu'il est impossible de préciser la région de l'Atlantique où VEspoir fut ainsi ballotté pendant plusieurs semaines jusqu'au 30 novembre. Nous lisons bien dans la relation le passage suivant « aussi estoient incommodez de pluyes puantes qui tachoient les habits : cheutes sur la chair, faisoient venir bibes, et estoient fréquentes, » et nous savons d'un autre côté qu'en approchant des côtes méridionales du Brésil de pareilles pluies sont assez fréquentes (1) ; mais comme elles peuvent tomber sur un espace plus ou moins considérable, nous ne pouvons encore rien pi'éciser.

(1) Ainsi nous lisons dans la Relation d'un Voyage fait au Brésil par Jean de Léry (§ iv) : «. La pluye qui tombe soubs et es environ de ceste ligne non seulement put et sent fort mal, mais aussi est si contagieuse que si elle tombe sur la chair, il s'y levé des pustules et grosses vessies ». Dans la première des lettres de Nicolas Barré, que nous aurons occasion de citer plus loin, nous lisons encore: a les vents estoient ioincts avec pluye tant puante, que ceulx lesquels estoient mouillez de ladicte pluye, souldain ils estoient couverts de grosses pustules».

:V,} DÉCOUXKUTK Dl' HliKSII.. i85

A cette période de iiiciuvais temps succédèrent quelques jours de calme : « disent que la tourmente fut suivie d'aucuns calmes, si qu'avançoient-ils peu (1) » . Ici nous serons plus affîrmatifs. Cette alternative de violentes tempêtes et de calmes plats nous permettra d'indiquer approximativement la région de l'Atlantique dans laquelle ils se trouvaient. Nos marins lui donnent un nom familier : Le Pot au noir ; c'est le Doldnims des Anglais, le Cloud ving àe Maury, autrement dit l'anneau nébuleux de notre planète, oscillant au gré des saisons entre le nord et le sud, la région des calmes équatoriaux, des poissons volants et du scorbut. Elle est située entre le 35° et le 37° latitude sud, le 15" et le 2° longitude ouest de Paris.

Nous arrivons à un passage décisif qui a été singulièrement défiguré dans la version de l'abbé Binot Paulmier. L'Espoir, on l'a vu, n'avait pas encore quitté l'Atlantique. Or, l'abbé Binot Paulmier raconte qu'aprrs avoir doublé le cap de Bonne Espérance \\ fut assailli d'une furieuse tempête, qui lui fît perdre sa route, et subit plusieurs semaines de calme plat avant de rencontrer par hasard un continent inconnu. C'est uniquement sur ce passage qu'on s'apj)uyait pour établir que Gonneville, après avoir doublé le cap, avait découvert ou Madagascar ou plutôt l'Australie. Mais il n'y a rien de semblable ni dans le Procès-verbal du retour, ni dans la Déclaration de voyage : Nous lisons en effet dans le premier de ces documents: « Estant à la hauteur du cap Tourmente, battus par furieux vent touiours excessif, sans remarcher aucune baie, ils furent abandonnés au calme d'une mer qu'ils ne connaissaient pas y> .La Déclaration est d'accord avec le Procèsverbalde retour : « Item disent que huit iours après la Toussaint virent flottants en mer de longs et gros roseaux avecques leurs racines, que les deux Portugallois disoient estre le signe du cap de Bonne-Espérance, qui leur fit grande ioie. » Suit le

(1) D'AvEZAC. ouv. cit.

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récit de la tempête qui les égare et des calmes plats qui leur font perdre un temps précieux, mais il n'est pas dit un mot qui indique que Gonneville ait doublé le cap. L'abbé Binot Paulmicr avait pris sur lui d'avancer que son ancêtre avait doublé le cap, tandis que le Procrs-veWjfli indiquait seulement que la tempête vint les battre à la hauteur de ce cap, et la Déclfiralion qu'ils approchèrent de la pointe méridionale de l'Afrique. Il est donc prouvé par ces deux textes indiscutables que VEspoir n'est pas sorti de l'Atlantique, et dès lors ce n'est plus en Australie mais ailleurs, non plus à l'est mais à l'ouest, qu'il faut chercher ce continent inconnu.

Aussi bien un autre passage de la Déclaration de voyage, nous démontrera jusqu'à l'évidence non-seulement que l'abbé Binot Paulmier avait, ou par ignorance, ou de parti pris altéré le texte qu'il avait sous les yeux, mais encore que le continent découvert n'était que l'Amérique : « Dieu les réconforta, car ils commencèrent à voir plusieurs oiseaux venans et retournans du costé du zud ; ce qui leur fit penser que de là ils n'estoient éloignez de terre: pour quoy, iacoit qu'aller là fust, tourner le dos à l'Inde Orientale, nécessité lez fît tourner les vesles, et le cinq ianvier descouvrirent une grande terre, qu'ils ne pui*ent aborder que l'assoirant du lendemain ». U Espoir a donc décidément tourné le dos à l'Inde Orientale, renoncé par conséquent à doubler le cap de Bonne-Espérance et pris la direction de l'ouest, afin de rencontrer la terre dont le voisinage lui est annoncé par des bandes d'oiseaux: c'est .ainsi que, que, le 5 janvier 1504, ils abordent en vue de la côte américaine, la seule qu'ils pouvaient rencontrer sur leur chemin dans cette direction, et qu'ils y débarquèrent le lendemain 6 janvier.

Cette partie du continent américain ne peut être que le Brésil, et dans le Brésil, nous nous prononcerons pour les provinces méridionales, car il est dit expressément qu'Essomericq, un des jeunes indiens que Gonneville ramena en France, habitait un pays situé au delà du tropique austral.

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V Espoir aborda probablement entre le 33° et le 23° de latitude sud, cà cette partie de la côte brésilienne qui correspond aux provinces actuelles de Sào Paulo, Santa Gatarina et Rio Grande do Sul. Après avoir reconnu le pays, nos Normands arrivèrent dans un ileuve qui était (1) « quasiment comme la rivière de l'Orne ». Il ne faudrait peut-être pas prendre à la lettre cette indication ; nos compatriotes étaient hantés par les souvenirs du pays natal ; depuis plusieurs mois ils n'avaient pas vu la terre. Le premier pays où ils débarquèrent dut leur paraître délicieux, et leur rappeler la « tant doulce terre de France » ; mais il est à peu près impossible de fixer la position de ce fleuve brésilien, dont les rives ombragées et la limpidité des eaux leur rappelaient l'Orne normande. Gomme les provinces méridionales du Brésil, situées au sud du Tropique austral, sont coupées par de nombreux cours d'eau qui ne présentent aucune particularité géographique, et se ressemblent tous plus ou moins, l'Iguape, le Paranaga, l'Ararangua, laMambituba, le Rio Grandedo Sul, etc; comme d'un autre côté le capitaine de Gonneville se contente de mentionner cette vague ressemblance, et ne donne aucun autre détail, nous ne pouvons pas préciser l'endroit où débarquèrent nos compatriotes.

Nous savons seulement, par d'autres témoignages contemporains, que ceux des indigènes avec lesquels ils entrèrent en relations se nommaient les Garijos. Nos Français reçurent d'eux un accueil cordial, et en effet tous les voyageurs s'accordent dans leurs relations à vanter la douceur de caractère et les vertus hospitalières de ces Brésiliens. En plein XVIP siècle, un écrivain portugais qni les fréquenta, Vasconcellos (2), disait encore de leurs descendants qu'il n'y avait pas

(1) D'AvEZAc, ouv. cit.

(2) Vascon'CELLos. Chronica da Compania de Jesn do Estado do Brasil. — Lisbonne, 1663, livre i, § 62.

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dans loule la contrée de race meilleure — a melhor naçào do Brasil. — Voici comment en parle l'auteur de la Déclaration de voyage : « Estans lesdits Indiens gens simples , ne demandant qu'à mener ioyeuse vie, sans grand travail ; vivant de chasse et de pêche, et de ce que leur terre donne de soi, et d'aucunes légumages et rachynes qu'ils plantent, allant mi-nuds, les ieunes et communs spéciaulment ». Ce sont déjà les habitudes et le genre de vie que décrira si naïvement, un demi-siècle plus tard, à propos des Tupinambas voisins immédiats des Garijos, Jean de Léry, l'auteur de l'intéressante Relation d'un voyage faict au Brésil (1). Il n'est pas jusqu'aux détails pittoresques du costume, qui ne présentent de singulières analogies. Nous lisons en effet dans lo. Déclaration de Gonneville (2) : « Portent manteaux qui de nattes déliées, qui de peau, qui de plumasseries, comme sont en nos pays ceulx des égyptiens et Boëmes, fors qu'ils sont plus courts avec manière de tabliers ceints par dessus les hanches, allant iusques aux genouils aux hommes, et à my-iambe aux femmes ». La description de Léry est identique (3). Les hommes, continue Gonneville, portent longs cheveux battants, avec un tour de plumasses hautes, vif teinctes et bien atournées ». — « Quant à l'ornement de tète de nos Tonoûpinambaoults, lisons-nous dans Léry, entre la couronne sur le devant et cheveux pendans sur le derrière, dont i' ay fait mention, ds lient et arrengent des plumes d'ailes d'oiseaux incarnates

(Y) LÉRY, RelatiOli d'un voyaç/e faict an Brésil, chap. 8 et 14. Nous aurons souvent occasion do citer ce rarissime volume, dont une nouvelle édition, entreprise par nos soins, est en ce moment sous presse chez l'éditeur Lemerre.

(2) D'AvEZAC, ouv. cit. • ;.■

(3) LÉRY, ouv. cit. § 8. — Cf. SoARES. Roteiro gérai com largas informacoes de toda la costa do Brasil, $ 78 p. 89. : « Costima este gentio no iaverno lançar sobre si umas pelles da caça que matam, una j)ar diante, outra por de traz ». , ,,,, , , ,, ■ -, .

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rouges et d'autres couleurs, desquelles ils font des fronteaux ».

Le pays était bien fertile, et assez bien cultivé. Nos Normands, fatigués par la traversée, jouissaient avec délices des beautés naturelles du sol et de la douceur du climat. Ils ne se lassaient pas de parcourir les grands bois, dont les paysages variés les charmaient. Ils observaient avec une curiosité émue les poissons, les oiseaux et les animaux, qui différaient si étrangement de ceux du pays natal. Les perroquets excitaient surtout leur admiration par la beauté de leur plumage et leur grand nombre. C'est là en effet un des traits cai*actéristiques de la faune brésilienne. Gabriel de Souza (1), Gandavo, Hans Schmiedel, Jean de Léry, et tous les voyageurs portugais, allemands ou français qui ont décrit le Brésil aux premiers jours de sa découverte se sont extasiés sur le compte de ces oiseaux. Ils formèrent plus tard un des articles d'exportation les plus recherchés en France. Aussi les compagnons de Gonneville avaient-ils, dans leur naïf étonnement, donné à la région le nom de terre des Perroquets, qui fut longtemps conservé sur les cartes. Ils s'étonnaient aussi du nombre prodigieux des coquillages, remarque que fera également Léry [2), et que confirment les observateurs contemporains (3). L'un d'entre eux, Nicolas Lefebvre de Honfleur « qui estoit volontaire au viage, curieux, et personnage de sçavoir, avoit pourtrayé les façons; ce qui a esté perdu avec les iournaux du viage, lors du piratement de la navire, laquelle perte est à

(1) G. DE SouzA. Diario da navigaçao da armada que foi aterra do Branl en 1S30 — edit. Varnhagen — Gandavo. Histoire de la province de Santa-Cruz, edit. Ternaux-Compans. — H. Schmiedel. Histoire de son admirable navigation au Brésil et à la Plata, de 1534 à ISSi, — edit. Ternaux-Compans — Léry, ouv. cit.

(2) LÉRY, ouvrage cité, § 7.

(3) Agassiz. Voyage ait Brésil. T(jur du monde,

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cause qu'icy sont maintes choses, et bonnes rechierches obmises. » (1) Jamais perte ne fut plus rei^rrettable. 11 est probable que Lefebvre avait accompagné ses dessins de notes explicatives, et, si le hasard nous les avait conservés, nous connaîtrions dans leurs plus intimes détails les mœurs des indigènes visités par Gonneville (2).

Le pays, malgré sa fertilité, n'était pas très-peuplé. Il n'existait pas, à proprement parler, de villes, mais plutôt des hameaux de trente à quarante cabanes « faictes en manière de halles, de pieux fichez, ioignants l'un l'autre, entreioints d'herbes et de fueilles, dont aussi lesdites cabanes sont couvertes, et y a pour cheminée un trou pour faire en aller la fumée; les portes sont de bastons proprement liés, et les ferment avec des clefs de bois quasiment, comme on fait en Normandie aux champs les estables. » (3) Chacun de ces hameaux était gouverné par un roitelet, investi du pouvoir le plus absolu. On en eut une preuve dramatique. Un jeune Indien de dix-huit à vingt ans avait, dans un moment de colère, souffleté sa mère. Le roi l'apprit, et, malgré les supplications de la mère, malgré les demandes réitérées de nos compatriotes, ordonna que le coupable serait jeté à la rivière avec une pierre au cou. Un certain nombre de ces roitelets reconnaissaient l'autorité suprême de l'un d'entre eux, et se rangeaient sous ses ordres, surtout en temps de guerre. Le chef suprême de cette sorte de confédération se nommait

(1) D'avezac. Nouvelles annales des voyages, ouvr. cit.

(2) C'est ainsi que, grâce aux dessins de Jacques Lemoyne de Mourgues, qui accompagna Laudonnière dans son expédition de Floride en 1562, dessins qui ont été conservés par de Bry dans sa splendide collection des Grands et des Petits Voyages, nous pouvons étudier d'après nature les mœurs et les usages des Floridiens. Voir Paul Gafkarel. Histoire de la Floride française, passim.

(3) D'AvKZAC. onv. cit.

io DÉCOLNKIITK IJL' IJUKSIL. iil

Arosca. C'était un humuio de soixante ans, « de grave maintien, moyenne stature, grosset et regard bontif. » 11 avait tout de suite apprécié les avantages qu'il pourrait retirer d'une alliance étroite avec nos Français, et les comblait de prévenances et de bons traitements, espérant qu'ils voudraient bien le suivre dans quelque expédition contre les peuplades voisines, et lui assurer la victoire par la supériorité de leurs armes : « Eust bien eu envie qu'aucun de la navire l'eust accompagné avec bastons à feu et artillerie pour faire paour et desrouter lesdits ennemis, mais on s'en excusa. » Gonneville agissait en ceci avec une prudence consommée ; comme il voyait que le pays était riche et qu'il avait l'intention d'y revenir, il voulait garder entre tous ces principicules la plus stricte neutralité, afin de les avoir tous à sa dévotion, et d'exploiter à son aise les richesses du pays.

Les Indiens n'avaient sans doute pas encore vu d'Européens, car ils ne se lassaient pas d'admirer et le navire et les divers ustensiles qui le garnissaient. C'était pour eux un plaisir indicible que de se contempler dans un miroir, et ils cédaient volontiers ce qu'ils avaient de plus précieux pour acquérir ce petit meuble de toilette. Comme ils avaient remarqué que nos compatriotes recherchaient avec empressement des peaux, des plumes et des bois de teinture, ils en portèrent au navire de grandes quantités, « si que des dites dansrées en fust amassé plus de cent quintaux qui en France auraient vallu bon prix. » Ils ne demandaient en échange que des couteaux, et autres menus objets de quincaillerie, dont V Espoir était abondamment pourvu. Nos compatriotes ne cherchaient alors qu'à se faire bien venir d'eux, afm d'assurer leurs relations futures. Aussi leur distribuaient-ils de petits couteaux, peignes, verroteries et autres menus objets « si aimez que pour eux les Indiens se fussent volontiers mis en quartiers leur apportant foison de chair et de poisson, fruits et vivres, et de ce qu'ils voyoient estre agréable aux chrestiens. »

f jonnevillo féussissait au-delà de ses espérances. Il avait.

442 CONGRÈS DKS amériganistes. 46

il est vrai, renoncé à l'expédition projetée, et ce n'était pas aux Indes Orientales qu'il trouvait la fortune, mais ne valait-il pas mieux exploiter un sol vierge encore, entrer en relations avec des peuplades douces et bienveillantes, et surtout ne pas s'exposer à la rivalité commerciale des Portugais ? N'était-ce pas comme une mine inépuisable qu'il venait de découvrir, et dont il comptait bien révéler le secret à ses compatriotes ? Aussi était-il dans le ravissement. Afin de perpétuer le souvenir de sa découverte, et pour marquer par un signe matériel sa prise de possession, il fit construire par le charpentier de V Espoir une croix en bois, haute de trente- cinq pieds, sur laquelle on grava d'un côté le nom du pape régnant, Alexandre VI, et ceux du roi de France Louis XII, de l'Amiral, du capitaine de Gonneville, et de tous les armateurs et matelots, de l'autre un distique latin, composé par Lefebvre (1), qui, par l'ingénieuse combinaison des caractères, indiquait la date exacte du séjour des Français. Cette croix « fust(2)planctéesur un tertre à veue de la mer, à belle et dévoste cérémonie, tambour et trompette sonnant, à coin exprès choisy, sçavoir le iour de la grande Pasques 1504, et fust la croix portée par le capitaine, et principaux de la navire, pieds nus, et aydoient ledit seigneur Arosca et ses enfants, et autres greigneurs indiens qu'à ce on invita par honneur, et s'en monstroienl ioyeux ; suivoit l'équipage en armes, chantant la letanie, et un grand peuple d'indiens de tout aage, qui de ce long temps devant on avoit faict feste, coys, et moult intentifs au mistere. Ladite croix planstée, furent faictes plusieurs descharges de scoppeterie et artillerie, festins et dons honnestes audit seigneur Arosca, et premiers Indiens; et pour le populaire il

(1) Voici le distique :

HIC sacra paLMarIVs posVIt gonIVIIIa bInotVs, GreX, socIVs, parlterqVe, VtraqVc progenies. ■ ' ' • . -

>2) D'AvEZAC, ouv. cit. ' ;• • '' •

47 DÉCUIVKllTE nu liUÉSII,. /ii3

n'y eust cil à qui on ne list quelque largesse de ({uelciues mesnues babioleS; de petit coust, mais d'eux prisées, le tout à ce que du fait il leur fust mémoire, leur donnant à entendre par signes et autrement, du moins mal qu'ils pouvoient, qu'ils eussent à bien conserver et honorer la dite croix. »

Il était temps de songer au retour. Tous ceux des matelots, qu'avait attaqués le scorbut, étaient alors en pleine santé. Le navire avait été radoubé. Il était chargé de bois précieux et de diverses denrées spéciales au pays. Les vivres étaient renouvelés. Ne valait-t-il pas mieux, plutôt que de prolonger le séjour du navire, mettre à la voile et faire part de la découverte aux amis de Normandie ? Gonneville assembla donc ses officiers, et, d'un commun accord, le départ fut décidé. ,

C'était alors la coutume, toutes les fois que l'on touchait une terre étrangère, de ramener en France un ou plusieurs indigènes, preuve vivante du voyage. Gonneville se garda bien de négliger cet usage. Il eut la bonne fortune de décider Arosca à lui confier un de ses six enfants, jeune homme d'une quinzaine d'années, nommé Essomericq, qui s'était signalé par sa curiosité et son ardent désir d'être initié aux usages européens. Essomericq et son père ne firent pour ainsi dire aucune résistance. Il suffit de leur promettre (1) « qu'on leur appremlroit l'artillerie, qu'ils souhaitoient grandement pour maîtriser leurs ennemis, comme astoutàfairemirouërs, cousleaux, haches, et tout ce ([u'ils voyoient et admiroienl aux Ghresliens, qui estoit autant leur promettre que qui promettroit à un Ghrestien or, argent et pierreries, ou luy apprendre la pierre philosopha'e. » Pourtant Arosca ne voulut paç abandonner à des étrangers son jeune fils sans lui donner un compagnon ou plutôt un défenseur. Il lui adjoignit un Indien de trente-cinq à quarante ans, nommé Namoa. Gon-

il) D'AvEZAC, ouv. cit.

444 COiVGHÈS DKS AMKKICANISTES. 18

neville lui promit de les ramener tous'deux « dans vingt lunes de plus tard, car ainsi donnaient-ils entendre les mois (1). » ; mais il ne put tenir sa parole. Namoa fut attaqué par le scorbut à bord môme de V Espoir et pendant le voyage du retour. On voulait le baptiser ; Nicole Lefebvre représenta que « ce seroit prophaner le baptesme en vain, pour ce que ledit Namoa ne scavoit la croyance de nostre mère Sainte Eglise, comme doivent scavoir ceux qui reçoivent le baptesme, ayant aage de raison (2). » On le crut sur parole, et on laissa le malheureux Indien périr sans les secours de la religion. Lefebvre se repentit bientôt de sa rigueur, et lorsqu'à son tour le jeune Essomericq subit les atteintes de la contagion, et parut à la veille de mourir, il lui administra lui-même le sacrement, et pria Gonneville, Antoine Thierry et Adrien de la Mare de lui servir de parrains. Essomericq reçut le nom de Binot^ et « semble que ledit baptesme servit de médecine à l'âme et au corps parce que dempuis ledit Indien fut mieux, se guérit, et est maintenant en France » . Gonneville prit très au sérieux son titre de parrain. Comme V Espoir fut pillé par des pirates avant de rentrer en France et que les armateurs ne voulurent pas s'exposer à de nouvelles pertes, le capitaine ne put renvoyer son filleul à Arosca. Au moins s'efforça-t-il de lui faire oublier cet exil forcé. Il lui donna une bonne éducation, le maria en 1521 à sa fille Suzanne, et lui légua en mourant une partie de ses biens, à charge de porter, lui et ses descendants maies, le nom et les armes des Gonneville. L'abbé Paulmier de Gonneville, le rédacteur du Mémoire adressé au pape Alexandre VII, était directement issu de ce mariage, et se qualifiait, non sans raison, de prêtre indien.

L'Espoir quitta les côtes brésiliennes le 3 juillet 1501, et chercha tout d'abord à gagner le large afin de dépasser le tropique et de couper la ligne ; mais ou ne connaissait pas

(i) D'AvEZAC, ouv. cit.

49 DÉCOUVERTE DU BRESIL. ii5

encore les courants marins qui facilitent la navigation, et, au lieu de se laisser porter par ces fleuves océaniques, nos compatriotes luttaient contre la masse de leurs eaux. Aussi n'avançaient-ils que lentement. Le scorbut se déclara à bord du navire. Le chirurgien Jean Bicherel de Pont FEvesque, Jean Renoult soldat d'Honfleur, Stenot Vernier de Gouneville-sur-PIonfleur, valet du capitaine, et l'Indien Namoa périrent les uns après les autres. Le reste de l'équipage fut diversement atteint. Comme on manquait de vivres frais, et que le navire, depuis son départ, n'avait pas encore réussi à s'élever au large du continent américain, Gonneville donna l'ordre de laisser arriver et de prendre la terre dans la direction de l'ouest. ,

Le 10 octobre 1504, on était en vue d'un pays monlueux et couvert de forêts. Nos Français y débarquèrent. « Item (1) disent que là ils trouvèrent des Indiens rustres^ nuds comme venant du ventre de la mère, hommes et femmes, bien peu y en ayant couvrant leur nature, se peinturant le corps, signamment de noir ; lèvres trouées, les trous garnis de pierres verdes proprement polies et agencées, tincises en maints endroits de la peau, par balafres, pour paroistre plus beaux fils^ ebarbez, my-tondus. » L'auteur de la Déclaration ne donne pas le nom de ces Indiens, mais les traits de sa description se rapportent de point en point avec les indications de Léry. C'est dans le pays des Tupinambas et desMargaïals, c'est à dire dans les provinces actuelles de Rio-Janeiro, Espiritu Santo et Bahia que venaient de débarquer Gonneville et ses compagnons. Margaïats et Tupinambas étaient également nus (2) ; ils se teignaient le corps de genipat pour se donner un aspect farouche (3) ; « outre plus ils ont ceste coustume,

(1) D'Aa'ezac, ouv. cit.

(2, 3) LÉRY, ouv. cit., § VIIL — Hans Staden, Voyage an, Brésil, p. 268. — GandavOj Hiitoire de la province de Santa-

2fi

446 COAGRÈS DES américamstes. 1 50

que dès l'enfance de tous les garçons, la lèvre de dessous, au dessus du menton, leur estant percée, ils enchâssent au pertuis de leurs lèvres une pierre verte (1) » ; ils aimaient à se balafrer la figure et le corps ; ils se rasaient seulement la moitié de la tête. Il n'y a donc pas d'hésitation possible, et c'est dans cette région, que nous aurons bientôt l'occasion d'étudier en détail, que se trouvaient Gonneville et ses compagnons.

Ces indigènes, plus avancés que les Garijos, avaient déjà vu des Européens, « comme (2) estoit apparent par les denrées de chrestienté (|ue lesdits Indiens avoyent ». L'aspect du navire ne les étonnait plus. Ils connaissaient l'usage de divers instruments ou ustensiles. Ils avaient même éprouvé les redoutables effets des armes à feu, dont ils avaient une grande terreur. Il paraîtrait même qu'ils avaient déjà eu à se plaindre des Européens, car non-seulement ils n'allèrent pas à leur rencontre, mais encore, quand les Français cherchèreiit à entrer en relations avec eux, il les assaillirent à l'improviste, tuèrent Henri Jesanne, flrent prisonniers et entraînèrent dans les bois, oi^i sans doute ils les dévorèrent, Jacques L'Homme, dit la Fortune, et Colas Mancel, et blessèrent quatre autres personnages de l'écjuipage, parmi lesquels Lefebvre « qui par curiosité dont il était plein s'estoit descendu à terre (3). » La blessure de ce dernier était mortelle. A peine remonté sur VEspoir, il expirait dans les bras de ses amis. " ^ . -

Essayer de le venger était chose facile. On aurait vite eu raison de ces barbares ; mais Gonneville ne voulut pas expo-

Crii:, p. 114. — D'Orbigny, Voijage dans Us deux Amériques, p. 168. — Thevet, Cosmographie universelle, p. 931.

(1) Voir la note précédente.

(2) D'AvEZAC, ouv. cit. , -

(3) D'AvEZAC, ouvi cit. ■. . . .

serses hommes à quelque échec qui compromettrait le reste de l'expédition, et, comme il fallait cà tout prix renouveler les provisions, et surtout trouver une terre hospitalière oli les malades et les convalescents reviendraient à la santé, V Espoir leva l'ancre aussitôt pour le jeter de nouveau cent lieues plus au Nord.

M. d'Avezac (1) pense que cette nouvelle relâche se fit non loin de Bahia, car il est question dans la Déclanition de Gonneville d'un débouquement, c'est-à-dire d'une sortie par un détroit, et le seul point de la côte brésilienne en deçà du tropique austral qui permette un débouquement est la rade de Bahia formée par l'île d'Itaparica. Sans être aussi affirmatif, contentons-nous d'indiquer cette hypothèse. C'est, en tout cas, sur le rivage de la province actuelle de Bahia que V Espoir put se ravitailler. Cette fois, nos Français étaient sur leurs gardes. D'ailleurs les indigènes les accueillirent fort bien. « La navire fut là chargée de vivres et des marchandises dudit pays predeclarees... et eussent lesdites marchandises vallu deffrayer le voyage, et outre bon profflct, si la navire fut venue à bon port (2). »

Quand tout fut remis en ordre, V Espoir mit à la voile pour la troisième fois, et se lança en pleine mer. Sept à huit jours après le débouquement, « il (3) se trouvait en présence d'un islet inhabité, couvert de bois verdoyanS; d'oi!i sortoient des milliasses d'oiseaux, si tant qu'aucuns se vinrent à nicher sur les mâts et cordages de la navire. » Cette île est probablement Fernando de Norônha. Léry (4), quelques années plus tard, passera dans son voisinage. « Nous vismes que ceste isle, écrit-il, estoit non-seulement remplie d'arbres tout verdoyans en ce mois de ianvier, mais aussi il en sortoit tant d'oyseaux,

vl) D'Avezac, ouv. cit.

(2) la., itl.

(3) Id., id.

\Jt) LÈRY, OUV. cit., p. XXI.

4i8 COXGRÈS DES AMËRICAMSTES. 52

dont beaucoup vindrent se reposer sur les inats de nostre navire, et s'y laissèrent prendre à la main, que vous eussiez dit, la voyant ainsi un peu de loin, que c'estoit un colombier. » Nos compatriotes eurent bientôt franchi la ligne, et se trouvèrent alors en pleine mer des Sargasses. Les immenses espaces occupés par ces prairies naturelles de l'Océan ne laissèrent pas de leur causer quelque frayeur. En effet, l'aspect étrange de cette mer a souvent effrayé les navigateurs qui la parcoururent. Les compagnons de G. Colomb et Colomb lui-même eurent grand peur quand ils se virent engagés dans ces masses de végétation flottante. Jean de Léry, quand il revenait en France, se crut arrêté par les sargasses qui retenaient son navire comme les lilaments du lierre, et les matelots durent à plusieurs reprises s'ouvrir un passage avec la hache. Ces dangers étaient sans doute exagérés par la naïve crédulité des voyageurs d'alors, car ils ont de nos jours à peu près complètement disparu. Des barques ou de petits navires à voile auront peut-être quelque peine à se frayer un passage, mais de gros navires et surtout des bateaux à vapeur s'ouvriront toujours et facilement une voie. On comprend néanmoins les terreurs de l'équipage de V Espoir. Les matelots se croyaient à chaque instant arrêtés l)ar ces herbes flottantes (1), dont quelques-unes atteignent des proportions gigantesques, mais ils parvinrent à se dégager, et se trouvèrent dans une mer libre. Quelques jours plus tard ils arrivaient aux Açores, puis en Irlande et enlin à Jersey. Les côtes do France étaient en vue : (iuel({ues heures encore les séparaient de l'heureux moiULMit où ils pourraient revoir leurs familles, et jouir en paix d'un repos bien légitime ; mais deux corsaires les guettaient. L'Anglais

(1) On a recueilli telle de ces algues qui mesiirait 183 métros, et une autre qui atteignait la longueur extraordinaire de 3G6 mètres. V. Paul Gaffarel. La mer des Sfirgasses. Bulletin df la Société de Géographie. Décembre 1872.

53 découvertf: du duésil. 449

Edward Blunt, de Plymoiilli, et un Breton, Mouris Fortin, prévenus de leur arrivée et comptant sur un riche butin, les attaquèrent à l'improviste. Gonneville et les siens se défendirent avec l'énergie du désespoir, mais ils étaient par trop inférieurs en forces. Ils s'échouèrent à la côte de l'île où leur navire se brisa et disparut avec sa riche cargaison. Douze d'entre eux succombèrent dans ce combat inégal, et quatre autres moururent des suites de leurs blessures. Telle était la triste issue d'une expédition jus({u'alors si heureuse et si féconde en résultats. Ils comptaient sur la fortune et n'avaient recueilli que des fatigues et des maladies. Au moins conservaieut-ils la preuve vivante de leur découverte, le jeune Essomericq, « qu'audit Honfleur et par tous les lieux de la passée, estoit bien regardé pour n'avoir jamais eu en France personnage de si loingtain pays » (1).

A peine débarqué, Gonneville déposa sa plainte au Conseil de l'Amirauté ; mais la police des mers n'était alors qu'un vain mot, et cette absence de sécurité faisait de la piraterie une véritable profession. Les gens de l'Amirauté ne purent offrir aux malheureuses victimes de Blunt et de Fortin que de stériles consolations. Ils eurent pourtant une heureuse pensée, et, sans le savoir, préparèrent pour Gonneville la plus splendide des réparations en assurant à son nom l'immortalité. Ils le requirent « pour la rareté dudit voyage, et iouste les ordonnances de la marines portantes que à la lustice seront baillez les iournaux et déclarations de tous voyages au long cours, que ledit capitaine et compagnons fissent ainsy : pourquoi, obéissant à lustice, il capitaine de Gonneville, et lesdits Andrien de la Mare et iVnthoine Thiery, qui ont esté chiefs présents à tout le voyage, ne pouvant à leur regret bailler aucun de leurs iournaux, pour avoir esté perdus ' avecques la navire, ont fait la présente déclaration. » C'est

(1) D'AvEZAc, ouv. cit.

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cette déclaration longtemps égarée ou méconnue, dont nous venons de faire l'analyse. Elle concorde de tous points avec le Procès-verbal du 19 juillet 1505 dressé à la suite par les gens de l'Amirauté, et qu'on avait également perdu. De ces deux documents il résulte que le capitaine de Gonneville, parti de Honfleur pour aller chercher fortune aux Indes- Orientales, fut arrêté par la tempête dans l'Atlantique et jeté hors de sa voie sur le continent américain. Il débarqua au Brésil dans le pays des Carijos, et y séjourna six mois environ, de janvier à juillet 1504. Dans ce long séjour, il eut le temps d'observer les mœurs des indigènes, et d'étudier les ressources du sol. Durant son voyage de retour il débarqua deux autres fois sur le continent, une première fois dans le pays des Margaïats ou des Tupinambas, une seconde fois non loin de Bahia. Il longea l'île Fernando de Norônha, traversa la mer des Sargasses, toucha aux Açores, en Irlande et à Jersey, oîi il fut attaqué par les corsaires qui le dépouillèrent de son avoir. Gonneville est donc le premier de nos compatriotes après Cousin, dont le voyage au Brésil ait laissé des traces certaines dans l'histoire, et la relation de son voyage est bien authentique, puisqu'on peut en confirmer la véracité et reconnaître, au moins dans leurs traits principaux, les pays qu'il a décrits.

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