II. I.KIION
C*e«t la première foi« que nom voyons > dans un
•salond*c.\po&iliun , des ouvra(j;cë do ce jeune arlUle. Pour Mm début , il se place au premier rang parmi nos aquarellistes. Les trois marines quHl nous a données ont vivement excité iïulérct des connaisseurs : toutes irois sont remarquables par un effet différent, bien aaisiy et rendu avec talent. Le n" 292^ Brick à la côte, représente une plage à la marée basse , un petit brick normand et deux chali)U|ie8 à sec attendent sut* le sable le retour du flot. Le ton de cette aquarelle est vrai et tout y est consciencieusement étudié. Les figures qui s'y trouvent dénotent un peu le manque d'babitude; nous recommandons à M. Lebon de faire beaucoup d études pour cette partie : sa couleur, vigoureuse
dans le reste, se sent ici de riadécision de son dessin.
Le n? 291^ Grosse mer, est la sortie du port d'un bateau à vapeur^ par un effet de mer que les marins nomment le grain. Le ciel est noir^ la pluie raye au loin rhorizon , et la mer commence à se creuser en vagues profondes et sombres. M, Lehon a parfaitement réussi à rendre cet effet, qui offrait de grandes difficultés, il y a même une sorte de poésie dans sou ensemble, que Von ebercherait en vain chez la plupart de nos peiutres de marines.
La troisième aquarelle, n*^ 290, Naufrage près du fort hou'^e y devant Calais,, représente un brick l>attu parla tempête, au moment où il vient s'abîmer. Cette dernière est celle que nous préférons : le ciel y est superbement orageux > le coup de soleil qui frappe la mer , au milieu de la tempête , est bien rendu, les eaux y sont transparentes et puissamment secouées, la vague y ondule avec {rrâce. 11 y a beaucoup d^ën^rgie dans les mouvemens des flots ; aux endroil^ù ils rcnçouirent de Tobstacle, contre la jetée et contre le brick qui se pei*d. L^eau se brise et rejaiiliL en une pluie blanchâtre, rendue avec une touche légère.
INous applaudissons vivement à cedébutdeM.Lchon, il y a là de belles promesses; nous sommes persuadé qu'il les tiendra.
LOUIS GALLAIT
Le Salon d*£xpoiiition de 1835 fut une arène où les noTatenrs Iiyrèreot le pliu <érieux combal aux do(v trines chMiquet. €ette Intte que Paris avait vue quelqueê années auparavant, et qui , là, était déjà décidée en faveur des principe» , se numifesta ehez nous avec une grande vivacité, passionna le public, et, comme il arrive toujours en pareil cas, porta Fenthousiasme jusqu'à ravcuglement.
Des hommes , qui depuis ont bien modifié leurs idées/ proclamaient partout la prééminence de la couleur sur le dessin. C'était à leurs yeux un temps perdu que eduî que les élèves donnaient à ces sérieuses éludes. L'elîet devait tout remplacer. On citait à tout propos , et bien mal à propos , pensona^nous , Texemple de Ru-
154 GOKm-RSNlNJ
hcDê , de Rcmbraudl^ à qui ioa faisail injure en ne reconnaissant chez eux que des colorislei*
Au milieu de cet eolrainemeut , on 'vit des gens de bonne foi s^engouer pour des productions delà dernière ntédiocrilé , par le seul motif qu^elles se disliiiguaieiiL du reste des peintures. On ne se demandait pas si Foriginalitë de tel jeune artiste ne tenait pas uniquement aux incertitudes de finexpérience. On prenait aussi pour de Toriginalité des imitations plus ou moins adroitement voilées.
Quelques succès , il faut le dire , scandaleux pour Fart
belge, el qui faisaient tort au goût de la nation j signalèrent donc cette Exposition.
iNous avons tous notre paî t à prendre dans les reproches que Ton peut adresser aux jagemens de cette année. Chacun se laissa maîtriser par une sorte de vertige , et Ion fut quelque temps à se reconnaître. Alora on eut honte dé ce qui avait été fait , on eut honte d^avoir subi rinfluencc générale , et piusieui^s se hâtèrent de revenir à la vérité.
Pendant (|ue les deux principes -opposés se disputaient ainsi le terrain, en portant souvent I\in et lautre • leurs prétentions jusqu'à labsurde une toile , modcsle dWet, sérieuse d'études, consciendleuse de travail , était appéndue aux murailles du Salou ^ à une place
DU 8A10K. Hi^momon, ' 155
trop élevée-, peu .rensarquée de» spectaleuro, qu'ailiraienl, — autvenl la nuance d^dpinion qu^ils ëpou- •aïeul 9 ou Ja cooieur édataute d'Anvers, ou le demn fnûd mais correct de «et coucumna. Cependant , il y avait dans cette toile plu« d'cspûrauce^ que dan* aucune de oellea qui a'élaîent exclusivement partagé la lice. Quelques -UD8 la remarquèrent eiiiiu, la dgnalèrent à rattention , mais vainement ; Fauteur du Christ guérissant l'aveugle fut oublié dans lés récom- • penses distribuées après la clôture du Salon , il u obtint pas même une mention honorable.
M. Gallait, fort jeune alors, avait déjà commencé ce noviciat de peines, cette lutte contre les obstacles, élément presque iudispeosable à la croù^auce du lalt'ut.
Peu de temps auparavant, il avait concouru à Gand pour le prix de peinture^ qu'il avait obtenu à l'unanimité. La malveillance avait , dès ce début , attribué le U'avail du lauréat à son maître, le célèbre Hennequin, mort depuis.
Il y avait dans cette accusation autant d^ignorance
que de mauvaise ioi. 11 fallait fermer les yeux à Févidence pour attribuer à Fauteur d'Oreste poursuivi par les l'^urics f le premier déijut de AI. Gallait. Touj» ioë artistes savaient bien que de longs malheurs, joints à Fàge, avaient rendu M. Hennequin incafùiUe même
156 COHPTB-BnffW
d cgalcr alors »oû élève.— Cette observation ne peut fair# aiicim tort à k mémoire d^iin artitte dom ie ohe^ d'oeuvre subsistera , et qui a subi la loi de la nature trop prématurément dans rintéréc des aria.
Le tableau de M. G«Uait, comme noua Tavona dil , avait cependant attiré Tatteution de quelques connaiseeuia. Ce que n^érait pas fait Ja Commiaiien Direëtrice du 6alon de 18^3 , quelques liabitans de Tournai , aiuië de« beanx-arla , entreprirent de le faire .lia réuiairent à parer Foubli. Une souscription fut ouverte, et le tableau , acheté par ce moyen , alla décorer la cathédrale de la ville qui avait donné naîwanee à Gallait
L'administration numicipale de Tournai ne borna pas là M aoUidlude , eUe pounrnt aux besoinade eeten» funt qui promettait de faire un jour rejaillir sa gloire sur ette. La Province et le Gouvememenl s'ataoeièreiit aussi à cette excellente idée. M. Gallait put donc aller poursuivre à Paris des études si bien commencées.
Presqu'à son arrivée dans la capitale de France , ils^y fit remarquer en exposant au Salon trois tableaux qui at^ tirèrent les yeux vers lui. C'était d*abord un portrait dont mm parierons tout à Thcui e , un tableau de genre , Les ménétrienf et le duc d'AVbe.
Vers la même époque, le Salon de Liège possédait une preuve irrécusable du bon emploi que le jeune homme
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DO iAum s'nvoMTioii, 157
mil fiot lie 8011 tempe. Le lablemi que M. GaUail y «Ttit exposé attira cette îoiê rattentioD générale : oe n'était pourtant qu une étude iiien peinte et bien diiH potée, mais cette étude était déjà plus qu'une pro* messe. La régence de Liège en iit i acquisition.
Eaflii f en mars 1656, quand •'fmvrireni les poflea du Luuvi^ tievaiil la luult; deti viéiLeurs afiluant du Luus les pointa de TEurope^ iet journaux de Paria noua apportèrent la noordle qu^un jeune Belge avait plaoé aux ce vaste théâtre, où se pressent tant de noms iilus* Ires , une production qui aittnut tons les regards , qui réunissait tous les ëuilrages. C'était la troisième appari«> lion de Gallail. M sur Mon Jumier lui asmirail désor» maiâ un ranç distingué parmi les peinln^é de 1 époque.
Quelle Ait ak>ra notre tmpatienoe de voir arriver, pour notre Exposition, uu ouvrage de uoUc compalriote, qui permit d'apprécier rinqMrtance de son succès.
Quand s^ouvrit le Salon , un seul portrait de M. GalkHft a Y trouvait (celui qui avait été exposé à Paris en même temps que le duc d^Aïbe et les Ménétriers ) , belle pro* duclion, d'une grande pui^anee de coiori», d une sagesse de touche remarquable , mais oû la pensée du peintre s'est uiisc à ia place de la vérité, pour obtenir un effet saisissant.
Avec ce seul tableau , le jeune artiste eût déjà pris un
158 c90VPTft»uinw
beau rang parmi ceux d€ «on pay«; iham Touirrage qm devaitnous le montrer luioinéme était retenu eo route par quelques retards : Nous vîmes eoiiii Montaigne visi" tant le Tasse,
La vue de celle toile pruduisil uu ellel ciiilieile à rendre. On s'attendait à une oeuyre de jeunesae^ à une peinture hardie ^ passionnée, fougueuse, et Ton trouva un fruit de Tâge mûr^ une production réiléehie, sage, soutenue, forte et modérée. On Osût bien compter sur une beureuse jospiration de 1 àme, sur un éclair de génie; M. Galiait nous montre le jugement maitrisaut l'imagination , le goût sûr élaguant tous les eflets , tous les omemens superflus. Noua nous apprêtions à encourager Télève, c'est le maître qui se montre.
11 n'entre point dans nos intentions de comparer les artistes entre eux ; nous les prenons tous pour leurs qui^ lités propres, il en est cependant que nous mettons bors de ligne , parce que raoclamation universelle Ta ùàt avant nous : M. Galiait a pris une belle place parmi ceux-là.
Montaigne visitant le Tasse dans Vhospice des fous
à Ferrare \
Pour bieu apprécier Touvrage du jeune peii\tre ^ il est
< Hauteur, mètre, 1,02^ largeur, mètre, 0,5â.
DU SAUHf O^BXPMITIOK. 159
nécemîre de counailre et la ailuatioii physique et mo> raie du poète qu'A a représenté , el Teffet que la vue du Tas&o, dans ce déplorable état, a produit sur Tesprit du philoaojphe le plus positif de son temps ^ Michel de
Montaigne.
11 importe de eoniiaitre la nature de Taliénatîon qui avait troublé cette téte puissante , d^oû la Jérusalem délivrée venait à peine d'éclore. — Quels avaient été les malheurs du poète , quelle en était la source. L^influence des événemeus 8ui- son caractère, et i influence de son caractère sur sa vie?
Les pages suivantes, empruntées à la vie du Tasse , placée en téte de la traduction de la Jérusalem délivrée, par M. Panckoucke, nous ont parues très-propres à procurer la parfaite intelligence du sujet.
Le duc Alphonse d-£st avait perdii sa seconde femme ; il venait de se remarier avec la fiiJe du duc de Mantoue. Le Tasse pensa que ce mariage était une circonstance favorable poui* lui^ et que la protection du duc de Mantoue et de sa fille pourrait le faire rentrer en grâce avec son premier bienfaiteur. Malgré les conseils et les instances des nouveaux amis qu'il avait trouvés à Turin , il voulut en partir pour retourner à Ferrare , où il ar^ riva le 21 février 1579 ; mais, loin de recouvrer la faveur qu^il avait espérée et le repos dont il avait tant besoin, il
160 cornmrWMUJ
D'y trouva que Texcès de rhumiliation et du malheur. Le doc et sea aoBura r€fiMèrent de le voir; lea oouiiiaana
Icvilèrentj rebuté même des dome»tiqueâ du prince , il eut beaucoup de peine à obtenir un amie obacur. Son désespoir fut extrême , et , dans ses fureurs , il ne (jarda aucune mesure : il éclatait en injures contre toute la maiaon d*Est, contre le duc, contre toute sa cour. Ces violences furent regardées comme Teilel d une entière aliénation d*eaprit« Alphonse le fit arrêter et conduire à riiôpital de Sainte-Anne , où ïoa enfermait les Ibus.
Nous sommes aujourd'hui trop éloignés dea temps dont nous parions pour être en état de porter un jugement équitable sur la conduite du duc de Ferrare à Té* gard du Tasse. Tant que celui-ci avait conservé toute la liberté de son esprit^ le duc lui avait donné des preuves d^une admiration constante pour ses talens , et d'une généreuse affection pour sa pei^onncj même après les écarta où Tentralnèrent les premiera accès de sa mélancolie , Alphonse avait montré beaucoup dindulgence ; maia la rigueur du traitement que ce prmce fit éprouver à la fin au même homme qu'il avait si longtemps traité comme son ami > ne peut guère se concilier avec des idées de justice et de générosité.
Les excès où était tombé le Tasse étaient évidemment feiîet d^une véritable aliénation , et devaient inspirer à
DU SALON D^BXPOSITION. 101
un souverain généreux de la pilié^ non de la colère ; c^ëlait dans rh^pitàl des malades , non dans la maison des fous , qu'il fallait placer cet infortuné , et lui prodiguer les soins de la médecine , non des humiliations
aussi déraisonnables que cruelles.
On ne peut point expliquer, encore moins justifier les indi{]^nité8 que le Ta8«e eut à souffrir dan» celte liumiliante détention. Plusieurs écrivains les ont attribuées au ressentiment du duc causé par une intrigue secrète qull aurait découverte entre le poète et sa sœur.
Sans doute, le Tasse avait peint Famour dans ses immortels ouvrages avec trop de seusibilité et de délicatesse , pour ne pas faire soupçonner que cette passion avait dominé son coeur. Dans quelques pièces de vers, il exprime des sentimens tendres pour une beauté qu'il n'osait pas faire connaître; mais dans un sonnet il donna le nom de Léonore à Fobjet de sa flamme secrète ; dès lors les soupçons durent se porter sur Léonoi*e d'Est, et ces soupçons se trouvaient fortifiés par d'autres circonstan* ces. Le Tassé lit alors un sonnet dans lequel il se compare à Icare et à Piiaèton, qui périrent fun et l'autre victimes d^une ambition téméraire. Mais, ajouta-t^il , ffuel flanger peut effrayer celui i^ue l'ainour encourage / Diane, brûlant pour une beauté humaine, nenlei*a~telle pas duiis le ciel le jeune pasteur du mont Idaf
La supposition d'une intrigue aec^ète entre la princesse Léonore et le Tasae n était donc ps» sam vraisemblance, et cette supposition a été adoptëcpar la plupart des ccrivaius postérieurs qui ont parlé du poète : ils ont cru que 9 semblable à Ovide , il avait élevé ses Vues trop haut, et qu'une passion iiuprudentc , mais trop bien récompensée par celle qui en était Fobjet, avait été la cause de la disgrâce qu'il éprouva et des malheurs qui en furent la suite»
Mirabaud , dans une vie du Tasse qu'il a mise à la t€te de sa traduction de la Jérusalem déUi*rée, ne pa* l*att avoir aucun doute sur cette conjecture , qui n'est cependant appuyée par aucune preuve positive. Elle est même sans vraisemblance, si Ton considère la réputation de vertu et de piété dont jouissait la princesse Léonore , réputation si i>ien établie et teUe qu''on lui avait alli ibuc ie bonheur qu'avait eu la ville de 1 crrare d^échapper à une inondation du P6^ qui pensa la submerger en ll>70. Jl faut ajouter que la princesse Léonore, quoique également bonne et généreuse , était fiérc et réservée. GVst èlle , pense-t-on , que le Tasse a désignée par le personnage de Sophronie , qu il représente comme une vierge d'un Age mù^r et de sentimens élevés, se dérobant aux regards et aux louanges de ses adorateurs, et cherebant la solitude*
DU SALON d'exposition
Da' vaf»)iei;(jialori elU «ioTola
ÂUe loili, agli sguanli, incult&et «ola.
La. pÛQceââc vivail ea efTet trè»~retirée. On peut ajouter que le Taise paraissait également favorisé des deux «œurs^ et au moius aussi empressé auprès de la duchesse d'Urbin iju^auprès de la princesse Léonore.
Il importe sans donte aussi peu de savoir aujourd'hui si un poète italien du seizième siècle fut Tamant d^une princesse d'Est , et si cet amour fut la cause dé sa disgrAce à la cour de i' crrare^ que de savoir si Uvidc fut Tamant ou le confident de Julie , et' exilé à cause d'elle daus les désci u de la Scythie. 11 y a cependant en mous une curiosité naturelle qui nous porte à connaître tout ce qui tient au cai acLère et à la vie des lioiumes célèbre», et à percer les obscurités que le temps ou les circonstances ont répandues sur les diflerens traits de leur histoire. 11 ne faut donc pas s'étonner que tant d'écrivains se soient fatigués à rechercher les preuves de Tintrigue prétendue du Tasse avec Léouoi'e d£st; il faut encore, moins s'étonner que la plupart se soient déterminés à adopter cette opiuiou saus eu avoir des laisoiis suflisantés. Dans tous les cas d'incertitude sur un problème historique, i opiuiou qui présente à Tima^» iualion quelque chose de romanesque^ est celle qui séduit le plus naturellement l'esprit humain.
164 G01IPTC«RBIfDU
Que cette cause fût ou ne fût point étrangère aux' perséculioud dont le poète a été I objet y il ii eu resta paa moins plusieurs nuiis dans un tel abandon y dans un déii liment si absolu ^ qu'il parait avoir manqué dea «encours les plus nécessaires. Le désordre de nta barbe et (le mes cJwi'eux, écrivit-il à un de ses amis, le défaut devétemens et l'horrible malpropreté qui m'environne, ne sont qu'une partie de mes maux; la solitude, mon ennemie mortelle, la solitude, que j'ai en horreur, aggrave le poids de mes souffrances, et rend ma situa^ tion intolérable. •
Et en effet elle devait l'être ; car Fespèce de manie dont il était alLeiiit ne troublait son esprit que sur certains points , et c'était pour le tourmenter par des dangcrë iina(>inaire$ , tandis qu'il conservait sa raison, pour sentir dans toute leur étendue les maux réels dont il était accablé. S'il obtint quelque adoucissement & sa captivité ^ il ue le dut qu'à 1 intérêt qu'il inspira à uq jeune homme ^ nommé Mosti> neveu du prieur de Thôpital.
Ce jeune homme avait de rinstruction et le goût des
lettres : vivement touché de voir un »ï grand bomme réduit à un tel excès de misère ^ il lui rendit toute sorte de serviecs; il venail le voir tous les jours, entendre se» vers, et surtout l'entretenir de littérature et de poésie»
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DC SAIiOM Dtxpomion. 165
Le Tasse resta deux ans entiers dans ce déplorable ëut. Ce ne fat qu*en 1581 qu'il obtint un logement plus commode, avec la permission de recevoir quelques penonnet» et même de sortir de temps en temps de se chambre pour ciUoiidre la nie&i»e el se confesser : il avait longtemps sollicité cette ûiveur; csr les sentimens de rdigion qu^il avait toujours professés s^étaient encore exaltés par une conséquence de sa disposition mélanco* liqae et des malheurs qui en avaient été la suite.
Un des eUets les plus étranges de cette disposition qu'éprouva le poêle ^ oe fîit de se persuader sérieusement qu'il était l'objeL des perséculions d un esprit follet y qui renversait tout chez lui ^ qui volait son argent cL eulevait de deàâud âa lable cl ëous set» yeux ce qu'on
lui servait. Chase vraiment étiunge, lyoute son historien , mais qui pourrait awnr été occasiomtéè par les artifices de quelque fripon, ou quipeut^tre n existait que dans son imagination troublée! Voici de quelle mauière le Tasse lui-même i^end compte de ces persécutions:
Le frère R..,, mande-t-il à iun de ses amis, ma apporté deux lettres de vous; mais l'une des deux a
dispai a depuis qiœ je l'ai lue^ et je crois (jue L'esprit
foUet l'a emportée, d'autant plus que c'était celle où vous me parliez de bu. C'est un de ces prodiges dont
166 GOMPTE-BBimil
f<U été assez somment témoin dans VhÂpital; ce tpù ne ine permet point de douter qu'ils ne soient l'ouvrage de quelque magicien; j'en ai en beaucoup d'autres preu\>es : aujourd'hui même l'esprit a enlevé un pain de devant moi; Vautre jour tin plat de fruits, etc. H se plaint ensuite des livres et papiers qu'on lui dérobe: Mais, igoute-Uily ceux qui ont disparu pendant que je n'étais pas chez moi, peuvent m*asHfir été pris par des hommes qui, je crois, ont les clefs de toutes mes cassettes; en sorte que je n'ai plus rien que je puisse défendit des entreprises de mes ennemis et de celles du diable, si ce n'est ma volonté, qui ne consentira jamais à rien apprendre de lui ou de ses sectateurs, ni à contracter aucune familiarité avec lui m ses nusgi-
ciens Tout va de mal en pis, dit-il danaune autre
lettre : ce diable, qui ne me quittait jamais, soit que je dormisse, ou que je me promenasse, voyant qu'il ne pouvait obtenir de moi l'accord qu'il désirait, a pris le parti de me voler ouvertement mon argent.
Dans la suite lesprit iullet se changea en un démon pluft traitable » avec qui le Tasse prétendait causer familièrement^ etqui lui appi'enait deselioses uierveillouses. Cependant, peu flatté de cet étrange commerce, le Tasse en attribuait lorigine àTimprudencequ^il avait eue dans sa jeunesse de composer un dialogue où il se supposait
ou SALON 0SXP06ITI0N. 167
CQ conversation avec un esprit : ce tjut jc n'aurais pas wmlu /aireséneusementjvioiut/^'itl quand même cela m 'eut ëlé posaible.
Qui pourrait ae défendre d'une triste réflexion en songeant qu à tienle ans , après avoir produit le plus bel ouvrage qui ait signalé la renaissance des lettres en Europe ; Finforluné Torquato, sans avoir pu jouir de sa gloire , fut choisi pour donner le plus déplorable exemple de la faiblesse de Tesprit humain , et se trouva un objet de compassion quand la nature semblait lavoir formé pour exciter Tadmirationet Tenvie?
Représenter un tel homme dans une telle situation ^ c'était une entreprise hardie. PourFoser avec confiance, U fallait que le peintre sentit dans son cœur et dans sa téte tous ses mouvemens passionnés qui avaient assiégé râmeetFespritdu malheui'eux Torquato. Il fallait encore que rapprentissage de la vie lui eût révélé les mystères de douleurs et de désespoir de Texistence du génie mé* connu , rebuté , humilié , réduit au dénûment.
Il fallait en outre que Tartiste fftt capable de comprendre le proibnd penseur, le sceptique Montaigne,, qu'il plaçait en présence du poète devenu , par relTet de sa sombre nulancolie, ciM^ule et superstitieux.
Le sujet du tableau de M. Gallait est tout abstrait. La pensée seule doit s'y montrer : la pensée revêtant des
168 COMPT£-aENDU
formes palpables sans doute ^ mais toujours dominant la forme. Lei paMiona vives et emportées peuvent pro* dune beaucoup d'effet , même lorsqu'elles ne sont rendues qu'avec un talent ordinaire; les nuances de sen* timens né souffrent point la médiocrité : pour être intelligibieSy elles doivent être rendues dansiaperfection.
Notre jeune peintre k apprécié la portée de ces difficultés , il les a surmontées avec toute la puissance d*un talent mûri par les années. Essayons Tanalyse de sa belle production.
Le Tasse est dans sa prison (on peut donner ce nom
à la cellule misérable qu'il occupait à YhApUal de Sainte^Atme)* Vous le voyez de face^ assis sur une mauvaise chaise ^ auprès d^une table grossière. Il est absorbé dans ses pensées dont rien ne saurait le dis* traire ; il n^a pas entendu ouvrir la poiie ^ il n*a pas entendu les pas du visiteur qui s est arrêté au milieu de la pièce , laissant tomber ses mains Tune dans l'autre , baissant les yeux, humilié qu'il est pour la laiblesse de la nature humaine. — Debout auprès du philosophe ^ un jeune novice , grave et recueilli , ce Mosti , le neveu du prieur , Télève ^ le consolateur du prisonnier. — Dans le fond ) près de la porte ouverte , un moine guichetier, attendant la ûn de la visite, dans un état d'immobilité qui dénote Tinsensibilité de son âme.
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Voilà tout: ces quatre figuret dans un cadre bien étroit ; et vers cet espace que se dirigent tous les yeux, c'est de cet espace que partent , pour éveiller les nôtres , tant de pensées , tant de sentimens.
Quel procédé Tartiste a-t-il donc employé pour produire cet effet? D'abord il a eu le boiilieur de bien choisir son siyet y et ce bonheur n'arrive pas sans qu*on se donne la peine de le chercher. Un antre peintre Pavait trouvé , Tavait traité avant lui ; il suffît d avoir vu le Tasse de M. Ducis pour comprendre la hauteur de la création de M. Gaiiait. Ce dernier a longuement médité sur les caractères de ses personnages, et puis il en est venu à une exécution qu'il a faite avec toute la conscience d'un homme qui ne veut éluder aucune diflicuIlc. La nature seule lui a fourni ses modèles, il 11 a rien imaginé que sa conception intellectuelle ; pour Texécution, il s^est bien gardé d'inventer. Il n'a négli^rc aucune recherche : costumes, physionomies, rien ne
laisse entrevoir la moindre indécision.
Tout dans la personne du Tasse annonce la folie ; sa pose, son regard, le mouvement de ses traits, le mouvement de ses genoux. La vérité est telle que nous avons entendu des médecins assurer que , rien qu'en voyant ccë jambes, lU auraient reconnu un aliéné. Cependant, au milieu de tous ces caractères de Tégare-
ment d^esprit^ Icmpreînte du ^nie reste sur ce Iront puissant , comme un sceau iodélébiie. Ces yeux mémes^ tout hagards qu'ils sont, ont conserrë une étincelle du feu qui devait les animer quaud le poète chantait les exploits de Godefroid de^Bouillon et des pieux compagnoiLs i\c ses travaux.
Là est réellement Tinvention; car le peintre n*a point demandé au modèle qui posait devant lui de prendre Texpression d'un homme de génie devenu fou. C'est dans celle partie que le travail de Tarliste diffère de celui de Tartisan , qu'il devient une véritable création.
Le même mérite distingue Texpression que le peintre a donnée à Montaigne. L'état dabaissement moral où le philosophe trouve le poêle lui inspire moins de pitié que de dépit. — .Voilà donc , se dit-il à lui-même , où Fa conduit son intelligence supérieure! Voilà donc Tablme où sa puissante activité a précipité le plus beau génie des temps modernes, celui qui s*était le mieux im-> prégné de cet antique parfum de la pure poésie ! N'at-il pas de quoi s'applaudir des faveurs de la nalture? Quelle reconnaissance ne doit-il pas à cette activité qui fa épuisé^ à ces lumières qui lunt aveuglé , à cette haute conception qui lui faisait embrasser toute Thumanilé , et qui ne lui a pas laissé .siulemeut la simple raison qui guide le vulgaiise ; à ee besoin insatiable de
DU SALOU DeiLF0»IT10N.
•eience qui e«l parvenu à Thébéter, à celte rare aptitude aux exercice» de Tàme» qui le prive de toutes Jes facultés de râme*!
Deux graud« géuies «e rencontrent. Le peintre qui doit nous retracer ce point dans le temps , nous montre luu deux couiplëtcmcul étranger à Faulre^ celui-K:! n^ayant de communication avec celui-là , que Tintelligencc supéi ieure qui lui a permis d'apprécier les œuvres du génie déchu ; ne trouvant d'ailleurs aucune sympathie dans son coeur pour des douleurs dont sa iroide raison doit toiiyours le préserver. Montaigne se contentera donc d^avoîr connu le Tasse par ses écrits , il ne cherchera pas à pousser plus loiu la connaissance. En plaçant en évidence la %ure et toute la personne du philosophe^ lartiste nous met à même de traduii*e ,
1 Infinis e«prtts ne trenvent rnynez par leur propre force et «onppIeMe : quel $ault vient de prendre, de sa propre agitation et alaigresse , Tiin i\o3 plus iodicienx , ingénieux . et plus formex h l'air de celle antique «l pure poésie , qu'aullre poëte ilalieu ail jamais esté ? N'a il pas de quuy sçavoir grv à cette
•inoe HvÊÊàlé meortrière? h oatte darté Fa aveuglé , à oette anacte it taMbe apprâieoMon de b raiM», qai Tu nm sant r^son? à b cnrieiiM et br borboM qnette det «Mnoet, qui Ta oondiiit à b bnlùe? à cette rare aptitiub
an eierciccâ de Vsme , qui Fa rendu Mm «xercioe et sans ame ?
J*en« phia de deapit encores que de compassion , de le veoir à Ferrare en si piteux estât, snrviv^ti» à soy môme, mescognoissant et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son sceu , et toutes Cois à sa vcuc. on a mis en lumière iocorriges et iofonnes. ( Entait de Michel de Montaigne , liv. II , cb> xit>)
Vonlaigiie vit à Ferrare, en novemlire 1S80, b célèbre Terqoalo Tasso; quoiqnll en parb ici avec beauooap d*intér^, il n'en dit rim dans b journal de ton voyage en Italie.
173 CXMIPTB-RliniO
comme nom venont de le faire, «on regard , ton gette, •a moindre manifestation. C'e«t mr lui que tombe sa lumière en plein. Si^ en passant , elle édaire le front du malheuiHîux poète , c'est pour y jeter Fauréole immortelle qui ne doit plus cesser de le ceindre , c'est pour nous montrer la capacité noble de ce cerveau il'où jaillissait naguère une des merveilles de Tintelligence humaine. Tout le reste du malheureux Torquato , son corps débile , ou plutôt sa dépouille mortelle , est laissé dans fombre. Sans doute, nous irons l'y chercher, parce que nous aimons à sonder nos plaies, parce que nous voulons voir ce que l'homme devient quand son âme Ta quitté. 11 y a là quelque mystère qu'un vague instinct nous fait espérer de pénétrer. Le peintre a compris cet autre besoin de noli e ei>prit. S il a raië la pt i «oiiiie du poète dans lombre^ il Ta cependant assez éclairée pour que nous pussions satisfaire cette curiosité; il en a exécuté les détails dans la demi - teinte avec autant de soin que dans la lumière; il a peut-être redoublé d'étude pour leur donner une correction irréprochable de dessin.
On voit par ce qui précède que l'eflet de ce tableau u'cftt pas dû seulement à sa couleur, mais qu un senti> ment exquis en a motivé le choix, et qu'elle est en par&it accord avec la pensée du sujet.
Rien n'était plus propre à neutraliser l'influence des
DU SALON UfiXPOSlTlON. 175
doctrines qui avaient douiiné en 1853, que la vue du tableau de M. Gallaii. Aux Flamands, ai pasiioaiiéi pour leur coloris^ il e«t venu montrer qu^avec le •entiment et le deMÎn on peut faire un chef-d'œuvre , tandis que plusieurs antres semUent s-étre attachés à démontrer que la couleur seule ue peut produire que des bizarreries, plus ou moins étonnantes, mais pour lesquelles il ne saurait y avoir d'avenir. iNous ne pi'étendoiis pa« cependant que M. Gallait manque de coloris, au contraire, uoué le trouvons coloriste d'autant plus remart^uable qu'il est maître de ses moyens , dans cette partie comme dans les autres , et qu'il sait combiner sa couleur et la coordonner avec les élémens de son sujet.
Les aeeessoires de ce tableau sont fort sobrement ajoutés, comme il convenait à la scène. Ils se composent de la chaise grossière dont nous avons parlé , d^uoe table sur laquelle un manuscrit est ouvert à une page où Ton voit une vignette représentant la Vierge (nouveau trait puisé dans la vie du Ta»be, qui avait à la mère de Dieu une dévotion particulière); d'un autre manuscrit ouvert aux pieds du poète , d'un crucifix attaché à la muraille, au-dessus la fenêtre grillée par où slntroduit une branche de vigne dont les feuilles sont déjà jaunies par Tautomne; ajoutez quelques brins de paille répandus par terre sous la table, voilà tous les
174 GOMm-RKNDU
détail» de Tameublement et de l'intérieur du pncouoier. Quant au oottume de oelui-ei, un mauvaw pourpoint de velours noir^ plus mauvais que celui de 6caron, laissant voir à nu le cou et-une partie de la poitrine, sans liuge ou peu s'en faut y un collaut de soie noire usé et roussi, et, pourcomi^meiity un manteau gris, tombanl de chaque eùlé cL Uaiuaiilâur le pavé. 11 câl impossible de rendre avec plus de vérité et moins d'effort le dernier degfTé de la misère oû puisse tomber un homme habitué au luxe des cours. Ces vêtemens, autrefois somptueux, sont plus misérables encore que ne le seraient les haillons des pauvres ordinaires, JNous ne uégligerons pas de placer ici une observation dont plusieurs pourraient profiter. L'arliste a conservé un caraelère de noblesse dans la peinture de cette misère; le style de ses draperies est digne, les plis eu sont larges et tombent bien; lU n'ont rien de mesquin , rien de maniéré. Dans l'expression de la figure , c'est la même convenance , pas la moindre exagération, le sentiment juste et non forcé. C'est là vraiment ce qui étonne dans le talent de RI. Gallait, c*est que si jeune il sache déjà s arrêter à la limite du beau.
Le personnage de Montaigne , sans offrir des détails plus soignés que celui du Tasse , porte , quant à Fexécution , un cachet tout différent. Son costume est frais, et Ton sent qu'il a respiré le grand air ; son pourpoint
DU SALON d'exposition. 175
de velours, topaze brûlée , son manteau à larges manches y garni de martre j son ooliant de soie bien tendu , sa toque élé^nte qn^il tient d\ine main gantée , tandis que Tautre est nue , composent un ensemble dont les couleurs sont bien mariées. EOes n^ont justement que rëclat qu il faut pour faire contraste avec les haillons du poëte ; elles tranchent bien et sans dureté sur lliabit blanc du jeune nov ice. Pour en finir avec les costumes, remarquons la manière simple et grande dont la robe de ce novice est drapée , observation à laquelle donne également lieu le moine du fond.
11 y a tant de choses dans ce petit nombre de personnages ^ quon omet des parties intéressantes : nous n^avons rien dit encore de rexpression de ce jeune novice. Celui-ci comprend mieux le poëte qu'il ne comprend le philosophe. Sa figure» quoique calme^ exprime rétonnemeni uiclé d'un sentiment de mécontentement. Quoi! la vue de la misère de son poëte chéri n'excite pas autrement la sensibilité du noble visiteur! — Michel de Montaigne y en s'adressant aux religieux de Thospice pour obtenir de voir le Tasse, avait sans doute exprimé un vif enthousiasme , une vive sympathie. — Que sont devenues ces dispositions? Gomment Taspect du malheureux Torquato a-t-il détruit 1 illusion P Mosti juge avec son âme neuve, généreuse et romanesque. S*il
176 COMPTB-RBIIDII
avait vu le monde , il partagerait petat-éire le sentiment qui i étonne dans le philosophe français.
Le nu de ee tableau mérite les plut grands éloges. La téte et les mains du Tasse, la téte et la maia de Montaigne, la tête et le pied du novice^ montrent toD^ours la même assuraucc de pioceau.
Nous dépasserions de beaucoup les bornes ordinaires de nos articles, si nous voulions pousser plus loin Fexamen de cette belle production. L'eau forte que nous en donnons, et que nous devons â Tobligeance de Tartiste lui-même, suppléera à ce que nous sommes forcé d^omettre.
Nous avons un troisième tableau de M. Gallait, une petite toile, moins importante par le sujet qu'elle repré- • seule, mais digne aussi de grandit éloges, Le repentir.
Une jeune femme, enveloppée de sombres vétemens, est venue se précipiter aux genoux d^un saint ermite* Quelque profonde douleur, uu espoir évanoui, une illusion détruite, un lien brisé lui font fuir le monde. Elle vient faire à Dieu le sacrifice de ses parures, qu*elle a jetées aux pieds du confesseur; parmi ces objets, naguère si ehers à sa vanité de femme , ou voit des lettres, dépositaires sans doute du secret de son cœur. L*ermite est calme et grave , il n e^i cependant pas insensible aux beautés que la pénitente découvre à ses yeux, dans
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DU SALON D^npotmoii. 177
le mouvement qui laiiie à nu de magnifiques épaules.
La jeune fca^ime sanglote en cachaut «on visage dans ses deux mains : c'est le moment d'un aveu pénible et qui fait monter le rouge au front. Le ton général dç ce tableau est parfaitement d'accord avec le sujet ; Texécution en est très- remarquable pour la largeur des touches et le iini des détails. On regrette cependant que la main de la femme ne soit pas d^un dessin trèsoonrect : elle nous a paru trop laige , surtout si Ton considère que, pour sa position, et eu égard à la perspective, elle devrait être vue en raccourci dans la largeur.
Parmi les qualités qui distinguent le talent de U . Gallait, il en est deux surtout que Ton ne saurait trop recommander à Tattention des jeunes artistes : la science du dessin^ et lart de coulbrmer sa couleur à la nature de son sujet.
Dans le tableau du Tasse , comme dans le petit , le coloris est d'un accord parfait avec les pensées qu'il exprime. La pu micre vue vous dispose aux impressions que vous allez recevoir. Le peintre n*a pas recherché réclat, il ne se contente pas d'un effet surpris, il veut que sou ouvrage satisfasse davantage chaque fois qu^on y revient.
Quand, àfâge de M. Gallait, on pense aussi fortement,
178 GOMPTE-iunipcr do SAtxm D^sxPOflrriON.
lorsqu'on rend ms pensées avec cette supériorité, on a
ton avenir entre les mains ; on est responsable envers la patrie d'une illustration qu'on lui doit. L'auteur de Job et de Montaigne visitant le Tasse, ne fera point défaut k la gloire.
H. VAN ÂSSGUE.
11 est de« arU«te« privilégiés que les glaces de Tâge semblent ne pouvoir atteindre; qui, lorsque tous les autres cessent de produire , retrouvent encore cette vigueur de conception, et cette fraîcheur de pensées que Ton croit Fappanage exclusif de la jeunesse. M. Van Assche perpétue chez nous cet étonnant phénomène : après quarante ans de succès , il se maintient encore , non pas au niveau , mais à la tète de nos paysagistes les plus remarquables, L*Exposition de cette année le reporte même bien loin en avant du point où Tavait maintenu, quelque temps stationnaire, une longue maladie.
La cascaile de la Toccia, et Lui vallée d'Unspuri" nen sont deux tableaux que Ton peut hardiment mettre
180 GOMPTMBNDU
à côté des meilleures productions que nous envoieot les
étrangers.
Honneur donc au patriarche de la peinture belge , il
soutient dignementla renommée de son pays et la sienne ! On peut sans danger rendre un édalant hommage au talent et au earactère d'uu homme comme M. Van Âssche ; on ne craint pas d'enfler outre mesure sa vanité, on ne craint pas non plus d*exciter la jalousie de ses confrères. Ce n'est pas une réputation à iaire , c'est une gloire qui se continue , qui se soutient dans tout son lustre. Elle n'offusque plus aujourd'hui les yeux^ dès longtemps ils se sont accoutumés à son édat.
£tM. Van Assche unit un si beau caractère à son beau talent! 11 n'est pas un jeune artiste qui ne se loue de ses procédés. Membre de la Commission Dii ccirice de TExposition , il a montré une équité et une fermeté remar^ quables pour le placement des taUeaux , opération qui soulève tant de susceptibilités. 11 y a même montré un désintéressement personnel dont on trouverait difficQemcnt un second exemple dans les annales des Expositions. Lorsque le tableau de M. Gallait arriva, plusieurs jours après l'ouverture du Salon , aucune place eunve- ^ nable ne restait pour Fy suspendre, M • Van Assche relégua un de ses propres tableaux au troisième rang, pour donner sa place k Montaigne visitant le Tasse. Ce trait
DU âALON D£\P0S1T10N. 181
fait honneur à la fois au jeune talent , qui a eu assez d'empire sur Tartiftle pour le déterminer à ce sacrifice , et au vëtéi^n , qui a trouvé tout naturel de donner , même à son d^imeut, une place avantageuse à Tœuvre de son jeune compatriote.
Nous citons ce trait avec d'autaul plus de plaisir que M« Van Assche n*y a mis aucune ostentation y et qu^il était étouné qu on y eût \n 'ié garde.
Trois tableaux de M. Yan Assche décorent le Salon : n* 473, Cascade /armée par la Toccia', dans la vallée du même uom^ canton du Tessin^ Suisse italienne; n* 473 , La vallée et le ravin du château d'Unspurmen, ' canton de Berne ; et n** 474, Un moulin sur la Dendre.
Le premier de ces tableaux est placé devant celui de Gudiu y et c^est sans doute un voisinage bien dangereux. Cependant^ si après avoir longtemps examiné La vue d'Alger, si éblouissante , vous portez les yeux sur la Cascade de la Toccia, vous reconnaissez que tous les deux reproduisent une nature différente avec un talent également supérieur.
La cascade se précipite en bouillonnant dans la vallée ; elle descend entre de hautes montagnes où ne croissent que des sapins , sur des roches détachées par Teffort des Ilots. Les premiers plans sont d*un vert cru, qui carac-
iflanteiir, mètre, 1,60; hrgear, mètre, i,06.
182 COHPTE-REN0U
térisc bien la fraiclieur presque hibernale de ces lieux élevés. Tanl que l*on reste les yeux fixés sur cette partie du site en admirant les eaux <|uî se brisent en mille façons 9 on a froid ^ et c'est un eûet que le peintre a voulu rendre comme il Ta éprouvé en peignant cette vue d après nature. Vers le milieu de la toile, une montagne isolée se montre éclairée par les feux d^vm ciel chaud et orag^eux. Le versaut gauche de cette montagne est dans Tombre, et la lumière joue autour des autres côtés.
L'artiste a su mettre un immense espaee dans ce ta- * Meau , on y 9eni Tair circuler. La lumière y est prodiguée dans la partie supérieure avec uue grande magnificence, c^estun des (Jus admirables spectacles que Ton puisse contempler. Malgré le beau contraste des premiers plans avec les derniers , Taspect de cette peinture est plein d'harmonie ; les gradations y sont iiabilemeut ménagées, on gravit ces montagnes, et en les gravissant on voit rhorizon s'étendre devant soi , on sent Tair devenir plus subtil , on respire avec plus de liberté. A mesure que Ton s^approche de ces sommets éblouissans, Tesprit s'élève aussi , les pensées y arrivent en foule, plus nobles , plus pures , plus élevées.
M. Van Assehe a réussi parfaitement à reproduire avec le site lui-même Timpreasion que sa vue ferait
DU SALOn D^£XP0Mn01f
prouver* 11 doit ce beau triomphe à la vigoureuse
conception de son effet principal, à la «ayante exécution de «es détails^ à la combinaison harmoniewie de aa lumière et de ses ombres.*
Le n° 473 est encore une vue de Suisse^ mais d un effet différent. On découvre au fond , comme une immense pyramide tronquée , la Jimg-Frau (la Vierge ) y montagne éternellement couverte de neige, et à gauche Le Moncle (le Muiae), que ce blanc linceul ne quiue pas davantage. De ces hauteurs sublimes, votre œil descend à drmte et à gauche sur des collines moins élevées qui enserrent la vallée du château d'Unspunnen, dont les tours ruinées apparaissent à droite. A Topposé est uu village au pied de l'autre montagne. Âu milieu, un ehaletentouré de prairies ; on y arrive par nû chemin étroit, bordé de chaque côlé par des précipices. Des vaches paissent dans la prairie, des villageois gagnent le cliak'L Le ciel esl beau, Tair est vif, un nuage flotte entre la vallée et la Jung~Frau^ Une gerbe brillante de lumière est jetée sur le milieu de la gorge entre les deux chaînes de montagnes, elle produit un eflel charmant. De légers brouillards glissent le long des flancs des hautes collines. Toutes les qualités qui ont dès longtemps établi la réputation de M. Van Assche se retrouvent dans ce tableau , moms remarquable sans doute que le premier
Ië4 GOMPTB-BBNDU OU SALON D*BXPOfmOII.
dont noua avons parié, mais digne du maître, soua tou« les rapports.
Le petit, n° 474,présente des détails d'exécution de la plus grande finesse; c^est cette touche moêUeuse et ferme qui (ait le charme des petits tableaux de M. Van Assche : Là , vous retrouverez le type original de ces troncs d'arbres , de ce feuille , de ces terrasses , de ces fabriques , servant de thème à une foule de nos paysagistes , qui se traînent péniblement sur les traces de leurs maîtres^ à une distance plus ou moins considérable.
Nous répéterons, en terminant cet article , ce que tout le monde a d'ailleurs prononcé avant nous :
Honneur au doyen des peintres belges ; il soutient dignement la gloire de son pays et la sienne !
HENRI DË GOENE.
Nous avons longuement parlé de Fécole de M. de Braekeieer^ et nous avons détaillé les tableaux de ses jeunes élèves , moins encore è cause de leur mérite , que parce que nous avions remarqué avec satislactiou le choix heureux de la plupart de leurs siyets.
S'ils ont pus leurs modèles dans le peuple, s'ils ont voulu peindre ses mceurs^ ils n^om pas été chercher le peuple en guenilles^ abruti parles vices et les honteuses habitudes. Tous y au contraire ^ nous ont montré des scènes de famille empruntées à la vie des honnêtes artisans. La propreté et l'ordre régnent dans ces intérieurs^ le calme et le bonheur sont sur toutes ces physionomies^ les gestes sont naïfs , les expressions sont doucçs.
La vue de ces tableaux a quelque chose de consolant.
iSê COVPTS-RBNDU
Ou 86 persuade en le» i^gardant qu^il existe en e£fet une datée respectable et bien précieuse à FÉtat, entre h populace iguoble el brutale^ et la haute dociélé civilisée jusqu^à la corraption*
L^ouvrier soigneux et économe s^arrète avec plaisir devant les petites toiles de ces jeunes gens qui ontooni" pris la moralilé du peuple ; ils s^y reconnaissent, dans leurs tranquilles et simples récréations, dans les événemens ordinaires et peu variés de leur utOe existence. Ik voient avec satisfaction que Ton s'occupe d'eux , non plus pour les peindre en laid ^ mais pour mettre en évidence leurs qualités honorables et leurs mœurs dignes de respect. M. Henri de Goene a-t-il pensé donner quelque enseignement utile dans les tableaux qu'il a produits au Salon cette année? 11 nous dira peut-être qu*il ne pense pas que les productions des arts doivent toujours porter avec elles leur utilité pratique^ et que Ton peut faire d^excellens tableaux sans y mettre un enseigne» ment pour qui que ce soit. D'accord; trop d'exemples viendraient à i'appui de cette réponse pour que nous pensiuijs à en niei la valeur. Mais nous demanderons à ce peintre si, à défaut de Tutile, il n'aurait pas pu mettre lagréable dans ses compositions. Sacrifier rutile à fagréable, la morale n y gagnera pas; on pourra toutefois fermer les yeux^ si cette infraction a lieu au profit
W iâUHI D*BX»0êlTiO!l. 187
de Tari; mm m iWt lui-môme ett sacriiié , û m laid moral on réanîl le laid physique, n une exéeulion supérieure ne rachèle pas ce mauvais choix du «ujet, que reste^îl à admirer?
Nous éprouvpDS une véritable peine à voir la route que M, deCoenea prise depuis quelque temps, liparali selre exclu&ivcmcnl voué au culte de Tignoble. Nous en sommes d'autant plus pénétré que cet artiste avait dé* buté avec éelat, que nous le croyons capable de bien faire , et que nous nous rappelons de fort bons ouvrages dut à son pinceau.
Le retour d'un pèlerinage, n" 71, est placé comme pour servir de oontraste au joli tableau de M. Unnin. Autant i'uu présente le peuple sous un aspect honorable^ autant Tautre le montre tous une face haïssable. Dans le retour du pèlerinage , c'est un choix de figures communes. Vous voyez, sur le devant j un homme assis par terre , occupé du soin le plus dégoûtant de la toilette d'un piéton. Couunent un peintre ne seut-il pas que de tels objets doivent inspirer le dégoût? N^en a-t-il pas éprouvé lui-même eu le peignant , s'il s'est servi d^un modèle? Certes, fl y a des circonstances oû, pour coiiipiëter une scène importante^ un artiste est obligé de surmonter ses dégoûts, et de présenter au public des oi>Jets hideux ; mais ici , à quoi boii ?
188 COMFTB-RBNDO
Mou« ne tiendrons pas nos lecteurs plus longtemps tm des détnilt qui ne poumieDt leur pitire ; noue aurions passé sous silence M. de Cœne , ëi nouë ii avion» Tecpoir que notre avertissement pourra rengager à rentrer dans la rme qo*i1 a quHlée. Noos le reconnaissons avec plaisir comme un peintre de talent ^ et eonune trèa-eapable de faire de bon* tableaux , et c'est pour cette raison que nous lui disons franchement notre fiiQon de penser, bien persuadé que lonquil le voudra il retrouvera de ces sujets gracieux et intéressaos qui ont d'abord établi sa réputation. Nous ^joule^ rons même que son exécution a acquis des qualités qui lui manquaient, sa couleur a plus de solidité, son de^ sin est plus correct, sa touche est moins mesquine. Ces progrès évidens donnent à ses tableaux une nouvelle valeur quil doublerait encore s^l choisissait mieux ses sujelë.
Le Saifoyard, vP 73, est une étude diaprés le mod^ qui a i>er\i pour Tun des personnages du Retour du pèlertnnge. Elle compose un joli tableau, où Ton re* trouve les qualités qui ont d^abord fait remarquer JA, H. de Coene. Le Savoyard est assis sur un banc de pierre, contre une muraille ; il joue de la vielle pour amuser les passans , ou plutôt pour en tirer quelques sous. Son costume est rendu avec finesse, le velours usé et
ou SALON D'fiXPOSmOlf. MO
toutes les autres parties du vê terne ul boni exécutée avec mn. Oki regrette cependant de retrouYer dan* tous les tableaux de ce peintre les mêmes figures , les mêmes habillemens, les mêmes meubles. 11 n'y a pas assez de variété dans cette garde-robe^ il esl temps de la renou" vêler.
Nous prions M. de Goene de ne voir aucune malveillance dans notre critique; nous avons mieux aimé lui dire la vérité que de lui cacher les jugement que nous avons entendu faire de ses produeliuus. A ceux qui voudraient le juger sur ce qu'il a exposé cette année^ nous rappellerons les succès mérités de cet artiste à des époques récentes encore ; nous leur promettrons aussi que M. de Goene ne tardera pas à prendre une éclatante revanche : nous ne pensons pas que ce soit trop nous avancer.
J. C. SCHOILL.
Après avoir admiré les Gudin, les Poitlevio^ nous
montrant des mers dout un ciel chaud colore vivement les vagues brillantes, lorsque Ton s*est senti excité par ce spectacle y il faut se donner un moment de tranquillité et de i*epoSy et ramener ses sens au diapason convenable pour bien apprécier les efTets tout différens que les peintres hollandais reproduisent par leurs tableaux de marines. M. Schotel a souffert dans Fesprit du public de la comparaison que Ton ne peut se défendre de faire entre deux objets appartenant à un même genre. Toutefois les vrais amateurs ont su rendre à chacun ce qui lui est dû. S^ils ont trouvé que la marine n" 425* u attirait pas Fœil par un piquant effet, ils ont reconnu qu'elle retenait longtemps les regards
> Hauteur, ariilN 1,S0} Urs««r, mktte 0,9».
GOMPTK-IIKNDU DU SAISON d'eXPOSITIOH. 191
par ia perièction extrême de son exécution ; ils ont retrouyé «ur cette toile la mer elle ciel, un peu monctones, cieë côles des Pays-Bas, et ils se sonl aitaehés à y rechercher la nature dana toute sa vérité. Plus on anaiyte cette marine et plus on éprouve de difficulté à motiver une critique^ quoique Ton «ente bien que le tableau n*est pas irréprochable : c'est que les reproches qa'on peut lui adresser portent sur Tensemble, et que les moindres parties de Texécution méritent des éloges sans restriction.
Où trouverez -vous y en effet, des eaux mieux balancées, d*une fluidité plus moeileuse et plus gracieuse? Quel peintre nous a montré les bàtimens flottant avec plus d'aisance , suivant la vague avec plus de justesse , ou la maîtrisant avec plus d'équilibre? Voyez ce paquebot à trois mâts , penché sur le flanc, relevant avec majesté sa belle voilure , sa mâture svelte , ses agrès si déliés! On se rappelle, envoyant sa marche élégante, sa tournure gracieuse, la l)elle description que M. Eugène Sue nous donne de ia Salamandre, on éprouve le désir de citer ces beaux vers de M. Alfred de Vigny, où il fait décrire amoureusement par un vieux loup de mer les charmes de la frégate la Sérieuse,
(^u elle était belle ma fr^alc , L«rtquVII« TOgmit ww le Tcnl !
1^ COMPTB-RBIIDIT
BU« aT«it «n tolflil Ie?mt ,
Toutes les conleiirs de Taf^aA î Ses voUi's lii!«nif"nt 1p malin Comme des ballons de satia; Sa quille mince, loDgue et plate Purtait4Mnb«ide»4*éoHlate ' Sur TingHPMln eaaoM «tebés ;
Pa^a^s^i.lieat k demi couches.
Dix fois plus vîv»' qu'un pinto.
En cent jours, du Havre à Suralc Elle iHHis emporta souvent.
~-Qii*«lle élût bdle m fré^tte, lonqii*dle vtgatA tom le vent !
Quel phttir <r«tter n fUe, Kt de voir son ^btUIoii LetD des terres, qall énÈB, Tkweripn aelilA «iUett !«..
Quel plaisir et quel s|k«etade Qoe réUmeot trbte et froid OnvertaîiiM Mmobataele Par vm bois de diéoe Aroit! ...
ht surtout la Stn'eute Était l>cUc nuit el jour; La mer douce et eurtease La portait aTec annoar , GoauM un vieoa lion abaiMe 8a bogue crinière épaisM, £l, «ans Tagiter, y iaiaae 8c jouer le lionceau; Comnu: sur »a l^lp agile Une femme lient l'argile, Ou le jonc souple el fragile D*tin mTatéiiettibereeaii.
Le chasse -marée qui occape le devant profite bien
du courant de la lame^ tout en la maîtrisant. Comme
DO SALON D^BXPOSinON. 193
le» marins qui le montent «ont bien à la manœuvre; comme on sent que Tembarcation obéit à la main ferme qui la guide ^ ainsi quW cheval^ malgré sa vivacité^ obéit â la bride et à l*éperon. Le dessin de tous ces bfttimens est d^une periection extrême. Toute la surface de Teau est bien mouYante, on sent au-dessous les oscillations intérieurcâ de Télément liquide. Le^ navires ne paraissent pas incrustés dans de la glace^ ils marchent: nUusion est complète.
Convenons que c'est Texamen attentif qui fait décou- Yrir toutes ces beautés; que plusieurs auront pu passer auprès du tableau de M. Schotel sans être attirés vers lui. G^est qu*U n*y a pas dVnité d'effet , que le même moùl se reproduit trois ou quatre fois dans Tétendue de cette toile ; c'est enfin que le peintre , n'ayant pas à se iaire une réputation, — la tienne étant déjà solidement établie y — - an^ligéces moyens d*attirer Tattention, moins nécessaires comme moins efficaces dans son pays que chez nos voisins du Midi.
p. BOSSUET,
La conmÛMnce des règles de la perspective eH
d'une grande utilité dans tous les genres de peinture. Jl n est pas de. êo^ei pour Texécution duquel il ne soil nécessaire d^avoir égard à la diminution apparente que présentent, tous ks oliyets^ à mesure qu'ils s'éloignent de notre œil. Non-seulement cette décroissance s'observe dans les lignes, .elle .est encore sensible dans la couleur des objets et dans le plus ou moins de netteté de leurs formes, de leurs contours. La perspective linéaire est soumise à des règles fixes ; la perspective aérienne est plus de sentiment. Dans les six cents tableaux qui tapissent les murailles du Salon ^ combien s^en trouve-t-il qui réunissent le mérite de Tobservation
COMPTE-BENDU DU âÀLON D EXPOSITION. 195
des règles de la perspective linéaire au charme d^une perspective aérieime artistemeat méoagéeP
M. BoMuet a rendu de grands services à nos jeunes peintres^ eu remeUant en hoimeui' l'élude de la perspective ; il en a publié un coui-s fort reconimandable. Luimême il met se& principes en pratique avec beaucoup de succès. 11 y a à peine quatre ans que cet artiste peint Icâ iiiléiieuié de ville, et il a acquis , poui certaines parties y une faabiieté qui hii donne une belle place parmi nos premiers talens dans ce genre. Tout ce qui s'acquiert par un travail persévérant , par une observation eonscieneieuse , M. Bossuet est sûr d'avance de rd[>ienir. Les qualitéis qui tiennent plus particulièrement ârimaginaUon lui viennent aussi successivement, à me^ sure que sa main se fait. Les premières productions que DCNis avons vues de ce pinceau étaient pluUVt de beaux dessins d'architecture coloriés, que delà peinture comme Tentendent les CanaletU et les Bonington* Avyourd'hui la vigueur de ton se montre , chez M. Bossuet, à côté des autres mérites qu'elle sert à rehausser : il a encore quelques progrès à &ire pour arriver à la supériorité^ dans cette partie comme dans 1 auti^ ; mais le passé de Tartiste nous répond de son avmr.
il y a peu de monumens anciens dans le pays que M. Bossuet n'ait copiés sous toutes leurs faces. Après
Id6 COMPTE-RENOO
avoir bien exploré la Belgique , il a commencé 8e« excursions chez DM voiiini. La vieille capitale de la Nor<> mandie a d'abord allu é son attention : les beaux restes de Tâge gothique sont nombreux dans la ville de Rouen. Notre peintre a rapporté de son voyage un portefeuille d'études qui pourra longtemps sufilire â la confection de ses tableaux.
La vue du n° 16^ l'Abkaye de Saint^Amand, . à Rouent, en est le premier résultat que nous soyons appelés à juger.
Ce tableau est sobre dWet, c^est par les détails qu^il
attache : il est peini avec adresse et d^une touche line ; le dessin surtout en est remarquable : Tartiste n*a cherché â tourner aucun obstacle ; il les a surmontes avec patience» Les moindres ornemens de ces façades > toutes les fleurs de cette architecture élégante et parée sont minutieusement copiés ; ils ne sont point esquivés par quelque e£fet d^ombre ou de lumière, trop obscurs ou trop éblouissans pour laisser pénétrer jusqu'à eux le rayon visuel. Les figures même qui animent la rue sont bien disposées, ont un bon mouvement. Cependant nous devons dire , que le groupe bourgeois > sur le devant , fait un mauvais effet : la dame en mantille et en joli chapeau à fleurs n'est pas là à sa place \ elle ne cadre
I ilaulcur, mètre , 1,30; lar|{cur, mètre, I.Oi.
DU fiALON d'exposition. 197
pas avec le reste du tableau. En i>evauche^leëpay8aanet} les gens du peuple «ont bien pittoretquemeni groupés : la femme assise sur son cheval; entre deux paniers, lliomme sur le parapet du quai , son chien devant lui , le pécheur à la ligne , dont les jambes pendent au-dessus du pont ^ le petit garçon en blouse, toutes ces ligures sont spirituellement touchées.
iSous voudrions plus de nerf dans les avaDt-plans, et une teinte moins uniforme dans le fond, beaucoup trop lilas.
L^autre tableau de M. Bossuet est une Fue du rivage
à Malines, C'est plutôt un choix de maisons curieuses, éparses dans la ville ^ et réunies là pour faire un ensemble , que la reproduction fidèle d*une Vue. Nous ne lui faisons pas de cette licence un reproche bien sérieux^ mais nous pensons toujours que c^est abuser de la crédulitc publique que d'agir ainsi. Le public^ prévenu par oetle observation » qu^il peut facilement constater, élèvera aussi des doutes sur i exactitude de la l^ue de Rouen, Du reste, on retrouve dans ce numéro les mêmes qualités que dans lautre ; les premiers plans y ont plus de vigueur.
11 y a beaucoup d*avenu*dans le talent de M. Bossuet: la route qu il a parcourue depuis quelques années nous montre qu*il est capable de fournir une belle carrière.
B. G. KO£KKO£K.
Voici Un été, â85 qui rewemble fort à un printemps. Est-^e la le ton de la verdure eu Hollande pendant cette saison? Pour notre pays y ce serait un. mois de mat. ]\e disputons pas sur un titix:; le tableau du peintre de La Haye annonce un pinceau fort habile et tout à fait de î»oii pays, pour le soin qu ii apporte à rexccuUon si délicate. U a choisi un sigct où tout autre aurait com-
plétement échoué. Tout est vert sur celle toîle : les eaux reflètent un bosquet vert^ les nuages du ciel en prennent fortement la teinte. Hais^ sous cette couleur dominante, des nuances infinies se découvrent, et le
* nanteur, nitre, 0,63; largeur, nèlre, 0,8i.
COMPT^-UHDO IMI êàJUM D^EXPOMTlOlf. 199
peintre patient les y a fait sentir avee leur plus eictréme
délicatesse. Nous ne voudrions pas ofTi-ir ce paysag^e eomme -modèle; nous devons cependant reconnaître qu'il y a un talent extraordinaire dans celui qui a pu re* produire ainsi la nature. C'est , si Ton veut, la miniature do paysage ; il ne manquera pas d^amateurs qui y mettront un grand prix,
A droite du tableau, la lisière d^un bois, embrassant une grande partie du site. Une rivière la suit; un chemin côtoie la rivière, passant entre elle et un bouquet d'arbres en repoussoir^ mi la gauche. La lumière vient de ce côté, derrière les arbres, éclairer vivement une j)rairie, où paissent des vaches, et la partie du bois qui embrasse circulairement Thorizon. La partie droite du ciel est sombre ^ la gauche est claire; la rivière et le bois qui s^ Tombre, Cette ombre est
d\ine belle transparence et laisse bien découvrir les bateaux ^ilats qui navi(j;uent, les eaux lenles cl peu limpides, la chaumière au bord de Teau, les arbres autour de la chaumière et au-dessus, les plantes et les herbes du premier plan et les canards qui barbottent. Au milieu, un voyageur à cheval près d'une femme faisant pattre sa vache; au loin, sur la route, une voiture. A la droite de cette route, contre le bois^ un groupe de maisons et un grand arbre isolé.
SOO GO]IPT£-B£HOU Ml «ALON d'uPOOTION.
Cette composition , fort bien entendue ^ ferait certainemenl beaucoup d*effety ai la teinte verte qui y domnne D^en rendait le premier aspect peu agréable. Pour les amateurs attentifs, elle présente des qualités qui justn
fient la réputation dont jouit M. Koekkock.
BëLLANGë.
Tout ce qui sort de« maiiM de cet artUte porte uq cachet original et plaît à tout |e monde. Le naturel , Tespriti le «eotiment se montrent dans chacun des ouvrages de M. Bellangé. Il a surtout ëtudié ks mœurs militaires^ qu'il représente presque exclusivement^ et quil met «ouvent en rapport avec le peuple des campagnes. Nous nous rappelons le délicieux tableau de \ Entrée des Polonais proscrits dans le premier village français. Nous avons admiré cette charmante toile, dont les moins connaisseurs appréciaient le mérite. Nous avions pu penser que Fauteur de cette peinture ne parviendrait plus une autre fois à réunir autant d'intérêt dans un cadre aussi étroit. Le sujet se prêtait ai bien au
iiui comptë-rëiNm;
dévcloppcmciil Je pensées à la fuië âiiiiplcs et géoc-
lieuses.
Aujourd'hui, nous revoyons M. Bellangé dans tout son beau; il uoujs traite vraiment comme de bonnes oonnaîssancés, et comme des gens qui avons su Tapprécier. Aussi ses tabicaux «out-il$ toujoui'» cutourés par la foule qu'ils passionnent.
Le peiiitre se fait aimer de tous ceux qui voient ses < productions. On se forme une idée charmante du oarac* tcrc et du bon eœur que doit avoir celui qui elioisil ainsi ses sujets. Ce doit être une de ces excellenles âmes, un de ces esprits pleins de (inesse, comme le bonhomme Jean , comme Tillustre chansonnier dont le nom ainsi que le talent ont tant de rapport avec celui de M. Bellaugé.
Avant de nous livrer à l'analyse des tableaux de l'artiste, disons quelques mut» sur la portée morale des sujets qu'il choisit. Le militaire et (e paysan sont presque toujours en scène <]ans ses ouvrages. Le peintre s attache à nous montrer ces deux classes de citoyens dans des rapports continuels , et toujours c est leur sympathie mutuelle qu'il fait éclater. Bien que ces deux conditions soient très-différentes, il nous fait remarquer sans cesse comme elles se rapprochent par les seutimeus. Ces soldats, exposant leur vie à chaque instant, toujours prêts
DU SALOll D'iXPOftITION. 205
k donner la mort ou à la recevoir sur le champ de bataiUe f sHb arrivent an milieu d*ua village de leur pays , auMitût tou« les enfant les entourent ; «'iU «'arrêtent , let Toilà qui te font enfins pour participer à leurs jeux ; ee$ hommefi , «evré« de» plaisirs de la famille , saisissent la moindre occasion qui se présente de les goûter. La vue de ces scènes, souvent reproduites^ resserre les iiens de sympathie qui existent entre les membres d^une même Dation destinés à des travaux diflérens, mais les uus comme les autres indispensables à rezistence de la sodété.
Trois tableaux de M. Bellangé ont enrichi notre Salon ^ ce sont : N** 10, Halte militaire; n* 11, Soldat allumant sa pipe à la porie d'une auberge; \\° 12, Soldat jouant oi^c une petite fiUe^ £ssayons*en la description.
Halle iniUtaire.
Cabaret de village sur le bord de la route, une belle
ciiâutuièt^ couronnée d'un bouquet de verdure. Des
I Uauleiir, mèlre 0,07 \ largeur, mèlre 1 'iO.
204 GOMPTJK^RBIIDU
militaires de différeiis corps s^y arrêteot uo moment pour boiré et «e reposer. Quatre eavaliers et trots ^uitadâius 80iit devant la porte ; un cuiraMÎer est descendu de «a monture , que tient par la bride le paysan debout sur le seuil; un hussard vient d'allumer sa pipe, et deux chaaseurs sont, comme lui, restéa en «elle* Un grenadier de la vieille garde , {^ro^nard richement chevronné, à la moustache martiale, est assis sur le bord du chemin : son excellente mine a attiré autour de lui la plus grande partie des en fans de la chaumière. Un tout jeune bambhi en chemise joue è ses pieds avec son boiiuet à poil; un autre, d'un an ou deux plus âgé, a grimpé derrière lui sur son sac et joue avec la queue de ràucieià, qui, ayant tiré un moment son brille" gueule, donne la main à une petite fille de 10 à 12 ans, debout devant lui , et à cfui sans doute il propose un bon gros baiser paternel , car il ne peut pas y avoir d*autres sentimens entre ces deux personnages-là. La petite fille se tient droite comme un piquet , et considère le troupier avec une confiante assurance, qui caractérise bien Tinnocence de son âge ; auprès d'elle , un chien assis regarde aussi le militaire. Â gauche, deux
gamins sedisputeul le fusil Ju^rcuadier : Tuu d'eux s en est emparé, et s'y attache de ses deux bras ; l'autre s'apprête à le lui faire lâcher, au moyen d'une rude taloche
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dont il le menace ; tout eu observant de TcbU le. vieux gfognard» qui lui inspire un cerUiu retpect.
Lu autre ^rciiadier^ plu^ jcuue el plus liiu^aut; dont la belle jambe est coquettement •serrée dans une baute guêtre, un joli soldat enfin , crânement ficelé, prend la taille de la servante^ qui a les mains embarrassées de deux bouteilles qu'elle apporte, Gelle-cl se défend par un mouvement fort gracieux.
Tout à e6té ^ le cuirassier descendu de cheval , dans la position d un iustructcur, commande 1 exercice à un petit garçon, auquel le galant lantassin a remis momen> tanémenl son arme ; uue petite lille^ leuaut un verre à la main , admire la pose et la toumive martiale de Tin-* stnicteur.
Le troisième fantassin, un voltigeur, avant de re* prendre sa route , fouiOe dans son gousset, afin de mettre quelques liards dans les mains que teudeut vers lui trois mendians, un vieillard, une femme et un enfant. 11 va faire 1 aumône, le brave «oldat, li va prélever plus que la dtme sur Targent qui doit lui procurer les petites douceui-s de 1 exiî>lenoe , le labac à fumer cl autre, le petit verre, etc.
Au fond, on aperçoit quelques cuirassiers à cheval, suivant la route , et deux fantassins , 1^ capote retroussée , prenant le chemin de traverse. Dans le lointain ,
S06 COHPTE-RENOU
les tours d'une ville , dessinées en silliouettc sur uu ho* rîzoD marqué d'une baude de jour vif, au-desaouB d*uD ciel fionabre et raye de pluie.
L ensemble de ce tableau est d*un effet charmant : tous les mouvemens, tous les gestes en sont vrais et justes, toutes ks physionomies sont parlantes. On est au milieu de ees bonnes gens, on se rappelle leurs figures que 1 ou a souvent remarquées. Le dessm en est correct et facile, la touche franche et bien délicate; le ton de la couleur est plein de nerf et de vigueur, fort liarmouieux et «ans exagération. Les accessoires de paysage sont d'une excellente lacture.
Le n" 12 est plus petit ; c'est une scène à trois peiv sonnages. Un vieux troupier, au teint hàlé , se repose d'une longue marche à la porte d'un cabaret. 11 est étendu avec aisance sur une chaise ; il a débootonné sa redingote et laisse voir une poitrine échauffée ; il s'est débarrassé de son sac et de son schako : le premier repose par terre , contre la muraille ; une Jolie petite fille de quatre à cinq ans s'est coiffée de l'autre : elle se tient debout devant le soldat. Kien de plus juli que le mouvement de cette enûint : elle vacille sous le poids de la coif* fure militaire, on voit qu'elle a de la peine â la maintenir en équilibre sur sa tète : le peintre a rendu avec ime Justesse extraordinaire Teffort qu^elle fait pour y parvenir.
Le «oldat obaervc l'eoiaDt avec une aiteniioii «érieutemenl comique; ta pose est d*ttD OAlurel charmaol : il a ôlé sa pipe de la bouclio pour pi ofVM tM" l< ' < ouiinaudément étjixe, auquel la petite s'efforce d obéir. Uoe vieille femme apporte une pinte de bière et uu V€*ri*e : le costume de cette femme , et la boisson qu'elle apporte feraient croire que M. Bellangé a youIu peindre une ficèoe du passage des troupes françaises par la Belgique, en ; le pantalon rou(];e-garanee montre d'ailleurs que ce soldat appartient à Farmée française ^ et que la scène est postérieure à 1830, tandis que le tableau n** 10 représente des troupes du tem|js de FEmpire.
L'exécution de ce joli petit siget est extrêmement soignée : les têtes et les mains en sont parfaites.
1 1. — A la porte d'une cbaumière de Normandie, une jeune paysanne , en bonnet cauchois et en jupon rouge ^ présqnle des deux mains, au bout des pincettes, un charbon ardent à un militaire qui y allume sa pipe. Un petit paysan, debout ^ le bonnet de colon bleu sur la tête, les regarde. Une petite fille, en chemise , tient par le cou son chien qui veut aboyer. Au loni , dans le chemin , un autre militaire est arrêté à attendre son compagnon : voilà tout le sujet , et l'artiste y a su mettre tant d'esprit et de vérité qu'on ne peut se lasser de le regarder.
â08 COHPTB-RENOU OU SAI«ON O^XPOftlTiOlf.
L'inilueuce de la vue des ouvrages, de M. Bellaugé {)eut être fort profitable à nos artistes, en développant leurs idées et en leur moQti*ant d'excellens modèles de composition. ]ls y trouveront de très-petites figures peintes avec une touche large , et offrant les moindres détails du modelé ^ des plans bien décidés^ une bonne perspective aérienne^ et surtout une couleur sans éclat prétentieux.
Espérons que/ de son eôté^ rezcettent artiste français continuera à nous traiter en bons voisins.
£UG. LËPOiTËVlN.
M 4 Lepoitevin t'eai rappelé «e» auccè» de 1835^ el il a vofulu nous montrer que son talent sVtaît maintenu à la hauteur où nous Tavions vu^ la première lois qu'il se présenta dans notre capitale. 11 n'a pas considéré FExpoaition de Bruxelles tout à fait comme un bazar, ainsi que Ton était tenté de croire qu'il avait agi à Tégard de quelques autres villes du pays. Les tableaux qu'il nous a envoyés celte année ^ surtout le Saui^etage, annoncent Fintention de prouver aux artistes belges qu'il est capable de donner à ses productions un fini , qui n'est pas en général le c6té remarquable de Técole à laquelle il appartient.
Le genre dont M. Lepoitevin a fait choix a plu géné- '
raiemcnt en lielgique^ et Ton ne doit pas s étonner que
210 COMPTE-RBltDU
le peintre se conforme un peu a nos goûU, tout en gardant son caractère particutier.
Nous avions d^abord remarqué de la manière dans «on dessin y qui se faisait surtout recomiattre par l'habitude d arrondir tous les angles des objets^ de dessiner nettement les contours , et de laisser souvent^ entre des lignes fortement marquées, des teintes plates et sans relief. Ce défaut^ qui était devenu surtout visible par raflêctation de ses maladroits imitateurs , ne se fait presque plus sentir dans les ouvrages que nous avons sous les yeux. Noi» le rcftrouvons cependant dans le fond et dans le ciel du tableau ii° 295, Scène de pécheurs à la marée basse y vue prise sur les c^s deia Basse-Normandie,
Les figures placées sur le premier plan , les barques» la rue t]ue Ton aperçoit à droite, tous les accessoires répandus sur le devant sont peints et dessinés de main de maître. Deux pédheurs assis vident leun paniers, et répandent leur poisson ^ur le sable : ils ëoiR bien à leur aiTaira; leura gestes sont naturels. Une femme debout, lui panier vide sous le bras, marchande sans doute leur pèche : pose est aisée; -elle attend le dernier mot des vendeurs sans s'émouvoir, sûre d'avance de faire un bon marché. Les costumes de ces figurés sont très*- pittoresques» d'une couteur ferme et
DO «AliOll D*lIP06inON. %\i
iolide, d'uQ deMin correct et êpiriUiel. Le ciel» à gauche^ et ce que Ton toK de la mer présentent un vaaie espace vide et trop uniforme , auquel nous appli- ^rom le reproche donlnoas ptriioMtout â llieure.
Un sameVage de débris après un gros temps,
Cest bien là rOccan^ ce sont bieià là les mariiiâ normands. Les masses blafardes et arrondies qui fuient au loin dans le ciel, chassées par le dernier souffle de Ja tempête, motivent bien les sinistres dont les traces se manifestent sur cette mer fortement agitée encore. Comme ces lames sont poussées avec force; mais comme on sent bien que c*est le dernier effort d*une rage qui expire! Quatre marins, dans uuc barque frêle et disjointe, s'exposent au terrible élément, dont ils ont observé la colère, qu'ils bra\eDt maintcuaiit pour l eLu er des flots quelques débris dont ils feront leur proie. Déjà leur fragile embarcation est chargée intérieurement, ils attachent encore autour d'elle tout ce qui
1 Hauteur, mètre, 1,00} brgeur, mitre, 1 ,49.
SIS OOHm-BBNIHf
peut flotter sans trop •^avarier. La pièoe à laquelle iU t'ai*
laquent mainteuanl esl le grand màt avec son hunier ; quel» effort» ils font ; un vieux matelot le tire à deux mains par une corde qu^il a saisie ; un antre marin y accroche un long bâton ferré; un troisième, penché sur le bord de la barque , attire k lui un autre objet caché par les flots; le quatrième est tranquillement au gouvernail»
Au milieu du tableau et sur la barque de sauvetacre, le soleil, perçant les nuages , jette une lumière qui fait ctiuceler la vague briuée. Cet effet ua peut-être pa» la grandeur que Ton en attend; il se répète et nuit un peu à rharmonie de Tensemble. Les ombres dans le ciel et sur la mer sont peut-être un peu forcées : quelques vagues du premier plan ressemblent à des rochers plus quà de icau. Mais les ligures, la barque et les débris sont pemts avec infiniment de soin et de vigueur; M. Lepoitevin s'est surpassé pour la délicatesse de Texécution.
Il nous reste à parler d'une dernière marine de cet artiste; le catalogue la désigne , au n** 396, de la manière suivante : La défense d'une côte, esquisse. Cette jolie petite toile présente tous les caractères de Theureuse inspiration : c^est une idée jetée là comme une note qu uu pocte inscrit rapidement dans son calepin , pour
DU SjILON d'e3lposition. 215
ne p9B manquer le moment de verve. Ce» notes premières, écrites 80ii« riofluence ioimédiate duseutimcut^ demeurent quelquefois plus originales et plus belles, plus parfaites même, que les pièces auxquelic» elles servent de thèmes , etquin^en sont souvent que la paraphrase. La petite marine dont noua parions ne nous paraît pas pouvoir gagner par les développemens que Fartiste lui donnerait s'il en voulait faire un tableau. Son idée est complète dans lesquisse, et elle est rendue avec un bonheur et une verve que Ton ne retrouverait peut-être plus dans le travail plus réfléchi.
Le fort, que défendent les artilleurs, en costume du temps de Louis XIV, lance ses boulets sur des batimeus de guerre que Ton aperçoit en rade. Cette mer est si jolie et si vi^aie, le ciel, la fumée et leau foui uu si charmant ensemble 1 Les figures sont si heureusement groupées, dessinées avec tant d aisance, leurs mouvemens sont si bien d^accord avec Taction qu*i]s accomplissent \
£n résumé, nous remercions M. Lepoitevin du bon souvenir quil a gardé de nous , et des bons tableaux qu'il nous a montrés. Nous sommes du reste persuadé que la Belgique lui prouve d'une manière plus positive le cas qu'elle iait de ses ouvrages. 11 n est guère d'amateur chez nous qui n^ait un Poitevin dans son cabinet.
DYCKMANS
Une remarque que lou aura iaile, ccst que les élèves de H, Wappers ne «e montrent pas îniitateun
serviles de Je m maiU e. iNous eu ciLei ouë trois qui dif-
fêrent entre eux sous tous les rapports^ et dont la cou-* leur ni le dessin ne ressemblent anx productions de
Fauteur du. Bourgmestre de Lejde» M. Leys a un coloris i^mbrandtesque ; M. Dyckmans vise à la délicatesse et au moelleux du pinceau des anciens peintre» haJiaudais ; M. Key, dont noas parlerons plus tard y suit encore une route différente. Ce soin de conserver à cliacua i'origtnalité de manière que la nature lui a donoée est très-Iouahle dans le maître; nous en ferons un giaud mérite à M« Wappers.
- Nous avions déjàeuroecasion de juger des brîllaDles
COMPTB-RBNDU DU SAI^N d'bXPOSITION. 215
Uit^positions qu'annonce M. DyckmaiM , par une gracieuse toile intitulée /a Demande en mariage, exposée en 18o4 , à Anvers. Pour son second début , M. Dyckmans vient d'obtenir un succès qui doit flatter son amour-propre. Le public et les artistes se sont réunis pour recounaitrCy dans le joli tableau qu'il a produit cette année, des qualités de fort bon alol. Sa couleur brillante ci iiue^ ses expressions naturelles, lui ont valu beaucoup de suffrages, que lés connaisseurs ont confirmés en pai'tie. Nous pensons toutefois qu'il n'en faut pas exagérer le mérite; et c'est'dans Fintérét de Tavenir du jeune peinlie que nous croyons devoir lui adresser quelques observations.
La partie île dames,
Le principal mérite de ce laljleau, celui qui altire les yeux, qui les retient ensuite longtemps, cW la fraîcheur et la délicatesse qui régnent dans Tensemble comme dans les moindres détails. H i*eprésente un ca-
' Haatenr, mitre, 0,63 ^ krgenr, nièlre,0,llS.
216 coiim^RBiiiio
binet richemeiit meublé , table et fauteaila en bois
d érable incrusté de palisandre , bureau d'acajou , sur^ monté d'uue bibliotbèque» cheminée ornée d'une glace, d un ependule en bronze doré ^ de vases en porcelaine avec des ileui*s artiilcielles^ lampe en bronze doré, suspendue au plafond. Untapîs sur le parquet de sapin ciré. Sur la jolie table ronde est placé un damier, champ de bataille où s'escriment de leur mieux une jeune personne de di\-huii à vingt ans , et son père. Celui-ci a les damea blanches^ celle-là les noires. Si Ton considère la position des dames , pour expliquer Finteution du peintre, on comprend bien pourquoi la jeune personne parait si embarrassée; pourquoi le jeune homme, debout auprès dcllc, fait un geste qui semble indiquer qu'il va sug^^érer à sa sœur un moyen de <e sauver. En effet , la jeune demoiselle est sur le point d^avoir perdu : tous ses pions sont dans un coin , retenus par une damc-damée qui domine la seule ligne sur laquelle elle pourrait avancer. Mais il y a une ressource j on peut retarder le moment de la défaite en sacrifiant un pion.
Beaucoup de peintres auraient représenté le damier de telle sorte , qu'il n'eût pas été possible de juger de la position respective des combattans; M. Dyckmans Ta rendu avec tant de justesse et de vérité , qu'on y voit
ou SALON D'KXPQftlTKUf. 217
tout absolument ; alors on est tenté de vérifier ce coup qui fait le n^el dn tableau , et de s^awnrer qa^tl motîve réellement les expressions que Tartiste donne à ses personnages, et cette vérification contenterait le joueur le plus expéiimeaLé.
La jeune {teraonne, embarrassée de la manière dont elle va jouer, est accoudée sur la table et se mordille les ongles assez légèrement pour que Taction ne manque pas de convenance. L*ezpressîon de sa figure est bien celle que donne à un joueur de dames ou d'échecs la présence d*une grave difficulté. Le frère a bien ausai le mouvement^ le geste et lempressement de ces spectalenn, insupportables aux joueura, qui ne peuvent résister à la démangeaison de donner des conseils. Le père fait bien sentir, par le geste de son bras, qui repousse doucement la main du jeune homme, combien son conseil serait déplacé, tandis que sa figure exprime le plaisir et la certitude du triomphe cfu'O entrevoit. Pottrcom|Mer la scène, lartisle a placé dans le ibnd, en face, la mère, occupée à quelque ouvrage à Taiguille , s^intenompant un instant pour regainJer le résultat de la partie; ains toute la famille s'y ti'ouve.
Ce qui mérite surtout de» éloges dans ce tableau, c'est Texécution extraordinairement soignée des éto£fes: la robe de soie de la jeune fille, son tablier de foulard ,
^18 COMPTB-RBNIMJ OU SAISON d'kXPOSITION.
riiabit du frère^ sa cravate^ sou gUet^ la r^nlingotc-de drap blanc du'papa» son pantalon, tes pantoufles vertes, son foulard sortant de ëu poche, les meubles, le tapis, les ornemensde la cheminée sont de véritables tPompe4'<£il.
Par senlinient de rcconnaii>iiance pour sou maître, M* Dyekmansa appendu à la muraille du cabinet un eadre où se voit la gravure du Bounrmestre de Leyâe : c'est une heureuse idée qui a fait généralement plaisir.
Le dessin du iableau dont noiis nous occupons n*est pas toi^ours très-*correct : les mains, cet écueil où échouent bien des dessinateurs , cette pierre de touche qui fait reconuailre un talent assuré, pèchent en plus d'un point dans La partie de dames. Nous signalerons pai Licuiièreraent celle que la jeune fille tient sur son tablier, et celles du père.
ISous blânoerons encore la trop grande fi ak lieur de Tensemble et le ton uniforme qui donne à tous les olijets un reflet soyeux dont les chairs même ne sont pas exemptes. Que le jeune peintre y prenne garde , en voulant être trop fuii, il deviendrait affecté et fade, et sa peinture ressemblerait à de la porcelaine. 11 possède de précieuses qualités , il ne doit pas s'y tenir exclusive» ment, et vouloir les trop j)edcctioiincr; il en est d'autres qui lui manquent : que ses études et ses réflexions se portent vers ee Iles-là.
Ce peiutre, à qui ivous avoiM plu« d'uuc lui« i*eprochd de se traîner sur les traces d*Dn matlre, plutôt que de copier la nature ^ nous pai'ait être entré dans une route pfîis- originale. Sans le secours du livret^ on le reconuaitiaii diflîcilement dans les iroh tableaux qu'il a envoyés à notre Salon. Nous le félicitons de ce changement , il vaut mieux être original avec moins d^éclat , que d'emprunter d'un autre tout celui dont on brîile. La vue prise à Jupille, près- de Liège, n** 519, nous a parue d ailleurs et plus vraie , et en même temps mieux composée que ce que ce peintre nous avait montré jusqu'ici. On n'y retrouve plus ni ce dessin roidc, imitation maladroite du genre d'isabey, ni cette couleur de con^ veutiou toujours d'uu iiias luacu daus les lointains. Ici
220 «SOMPTIp-BBNIHI W SALOM D*B»HMinON.
HOU* voyoDS avec plaUir des arrière-plaD« bien gradués, acquérant une finesse agréable à l'œil , un ciel gracieusement varié. Quoique la vue ait été prise d'après nature I elie laisse percer des intentions d^arrangement et de composition très-louables. La partie droite du tableau , où Ton trouve un cbemin élevé passant entre deux bouquets d^arbres , est du plus agréable efTet.
Les deux pendans, n^ 520, Ô21, méritent aussi des éloges. Nous ferons toutefois à M. Van Marcke une observation qui porte particulièrement sur son graud tableau. Les premiers plans en «ont secs , le grand arbre du milieu iia pas un iéuiUé assez bien étudié, il dépare un peu renaernble.
Au i^ste , ce peintre est dans la voie du progrès.