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Comptes de dépenses de la construction du château de Gaillon

Gaillon , nommé tour à tour dans nos anciennes chartes et chroniques Gaillon, Gaillo, Gallio, Gallyo, Gallon, Guaillon, Gaillonium, Gailhim, Gaillun, Gaallonmm, Gwailmm, n'y apparaît pour la première fois que vers la fin du xii^ siècle ; voici à quelle occasion :

La- trêve conclue en iiQÔ entre Philippe - Auguste et Richard Cœur-de-Lion étant expirée, les deux rois étaient près d'en venir aux mains, lorsqu'ils convinrent d'un commun accord de se réunir, entre le Vaudreuil et le château de Gaillon, inter Vallem. Ruolii et castrum Gaallonii, pour traiter définitivement de la paix. L'entrevue eut lieu au mois de janvier suivant, et la paix fut signée.

Dans le traité qui intervint, il fut stipulé que Richard Cœur-de-Lion céderait à perpétuité au roi de France Gaillon, et que la limite des deux états, de ce côté, serait fixée entre

chAteau de gaillon. a

II INTRODUCTION

la forteresse de Gaillon et celle du Vaudreuil, inter forteliiiam Gaillojiis et fortelitiam Vallis Rodoliî \

Richard Cœur-de-Lion, en cédant Gaillon à Philippe-Auguste, ne faisait que consacrer un fait accompli : le roi de France avait mis la main dès l'année précédente sur cette forteresse.

Philippe-Auguste profitant de la captivité de son rival, s'était jeté sur la Normandie (119/i). Après être entré dans Evreux, il s'était rapproché de la Seine pour marcher sur Rouen; en passant, il s'était emparé de quelques châteaux forts ; Gaillon était du nombre.

Ce château était défendu par un chevalier du nom de Geoffroy Braket, qui, dans facte qui nous a révélé cette circonstance , prend le titre de châtelain de Gaillon. Il y fut fait prisonnier ^.

Philippe-Auguste confia la garde du château de Gaillon au chef des routiers Caldulc, autrement dit Cadoc, qui était à sa solde; il fen nomma châtelain, et lui confirma peu après le don de cette forteresse par la charte suivante :

«Philippe, par la grâce de Dieu, etc., sachent tous, tant présents qu'à venir, que nous, à raison du fidèle service que Cadulc, châtelain de Gaillon , nostre cher et fidèle, nous a fait, donnons à perpétuité, à lui et à ses héritiers de son épouse légitime, le château de Gaillon avec toutes ses appartenances et ses domaines, et Thoeni, tant en fief qu'en domaine, ainsi qu'il fa tenu jusqu'à présent, et la terre de Jean-de-flsle, du hailliage du Vaudreuil, et Sainte- Anastasie, du bailliage

' Rigord , Recueil des Historiens de France ,

t. XVII, p. 43-44.

' « Dominus Braket (alias Barkel), qui l u il caslellanus de Gaillone tempore comi-

tis Ebroicensis , tamdiu quod dominus rex obsedit castellum, et cepit eum in castello. » { Trésor des Chartes, Normandie , I. )

RECIT HISTORIQUE. m

d'Exmes. Or, le même Cadulc, et les héritiers de son épouse légitime, tiendra les choses susdites, de nous et de nos héritiers, à perpétuité, en fief et hommage lige, par le service de (juatre chevaliers, selon les us et coutumes de Normandie ^ » La trêve passée entre Richard et Philippe-Auguste, que nous avons mentionnée plus haut, ne devait pas être de longue durée. Une année ne s'était pas encore écoulée, que la guerre éclatait de nouveau. Richard courut mettre le siège devant le château de Gaillon. Son cheval y fut tué sous lui, et lui-même reçut une blessure au genou. Le poëte de Philippe- Auguste, Guillaume le Breton, le sèul qui nous ait transmis cét événement, le raconte ainsi :

Nec muito post hsec, Gaillonis cingere muros Obsidione volens , ibat propè mœnia castri Explorando vias quitus ascensu breviori Difficilique minùs , arcem penetrare valeret. Quem dominus castri summâ de turre Cadocus Intuitus, jaculum balistâ misit ab arcu, Perque genu régis in equi latus impuiit ictum. Vertitur in gyrum quadrupes, dominum que suorum Vix tulit ad cœtum Jetbali cuspide lœsus, Gaillonis domino, vivat modo, multa minantem ^.

' «Philippus, Dei gratia, etc ... Noverint univers! présentes pariter et futuri quod nos, propter fidèle servicium quod Cadulcus, castellanusGallionis, dilectus et fidelis noster, nobis exhibuit, damus et concedimus in perpetuum eidem et lieredibus suis de uxore sua desponsata , castrum Gallionis cum omnibus pertinenliis et domaniis et Thœniacum , tam in feodo quam in domanio, sicut inde tenens fuit usque modo, etterram Jobannis de Insula, ballivia Vallis Rodolii, et Sanctam Anastasiam, de balbviaOximarum. Hec autem su-

pradicta tenebit idem Cadulcus et heredes sui de uxore sua desponsata, de nobis et heredibus nbstris, in perpetuum in feodum et hominagium ligium per servicium quatuor militum, ad usus et consuetudines Normannie. »

Cette cbarte, dont M. Delisle, élève de l'Ecole des chartes , a relevé pour nous la copie dans le cartulaire de Mortemer des mss. de Colbert, à la Bibliothèque nationale, ne porte pas de date.

' Philippidos lib. V, vers. 2 58.

IV INTRODUCTION

A la suite de cet accident le siège fut levé.

Jean Sans-Terre étan t monté sur le trône à la place de son frère Richard, confirma au roi de France la possession deGaillon'.

Ce fut de Gaillon que Philippe -Auguste partit pour rendre au siège du château Gaillard , dont la prise décida de la conquête et du sort de la Normandie :

Temporis id circà rex è Gallione profectus Venerat Andelii castrum visurus ^

I] en avait emmené avec lui le châtelain, le terrible Cadoc.

Cumque suâ nulli ruptâ parcente Cadocus.

Le chef des routiers seconda puissamment le roi de France à ce siège fameux; mais ce ne fut pas à titre gratuit. Si l'on en croit le chantre de la Philippicle, il recevait par jour mille livres de solde.

Cui rex quotidiè soli pro seque suisque Libras mille dabat

L'année qui suivit la reddition du château Gaillard, Cadoc faisait construire à Gaillon une chapelle, qui fut dédiée à la sainte Vierge et à saint Antoine par l'évêque d'Evreux ^.

Plus tard le châtelain de Gaillon faisait don de cent livres parisis aux chanoines de sa chapelle. Il pouvait se permettre cet acte de générosité ; ce n'était que le dixième de la solde d'une de ses journées passées devant le château Gaillard, el le siège avait été long.

Des contestations s'étant élevées sur l'étendue et sur les droits de la châtellenie, il intervint une enquête, dans laquelle figura

' Anno 1200. Recueil des Historiens de France, t. XVIII, p. 34o.

Philippidoslih.Wl, vers. 575.

' Archives du département de l'Eure, Chapitre Saint-Antoine de Gaillon, n" 1.

RÉCIT HISTORIQUE. v

en première ligne, comme témoin^ juratus, l'ancien châtelain de Gaillon, Geoffroy Braket, celui que Philippe- Auguste , en 1194, avait assiégé et fait prisonnier. (Voir Pièces diverses, I.)

Des pièces de 1207 et de 1208 (juillet) nous montrent Philippe-Auguste au château de Gaillon \ Ce prince, qui se plaisait à la guerre de sièges, dut être satisfait de l'armement de cette forteresse : on y comptait trois balistes à tourniquet, treize à deux pieds , et huit à étriers ^.

Nous ne suivrons pas le châtelain de Gaillon à l'assise du Vaudreuil, en 1210^; nous préférons le chercher sur le rôle des chevaliers bannerets de Normandie , dressé en 1 2 1 4 pour la bataille de Bouvines''. Si Cadoc ne se fit pas suivre, à cette bataille, de ses routiers, il dut tout au moins s'y faire accompagner des quatre chevaliers stipulés dans l'acte de donation du château de Gaillon.

L'année précédente Cadoc avait fait partie de l'expédition que Philippe-Auguste méditait contre l'Angleterre. La flotte française, affalée sur les côtes de Flandre, fut dispersée ou détruite. Le chantre de Philippe- Auguste ne sachant à qui s'en prendre de cette malaventure, la rejette sur l'amiral delà flotte, qui ne s'était préoccupé, dit-il, que de faire main basse sur les richesses des marchands flamands, besogne dans laquelle il avait été aidé par Cadoc, c|ui n'avait point oublié son métier de routier, sibi concinneiite Cadoco ^.

Soit que Philippe-Auguste voulût faire rendre gorge au châtelain de Gaillon et avoir sa part du butin, soit qu'il eût d'autres répétitions à faire sur lui, les choses allèrent si loin,

' Ms. de Rosny, Bibl. nationale. ^ Fragments du carlulaire du Bec, aux

' « Apud Gaillonem m balistas ad lor- ai-chives du département de l'Eure.

num, et xni ad ii pedes et vu ad cstrif. » '' La Roque, Anciens miles, p. 5o.

(Ms. 172, 1" partie, f un r".) ' Phlippidos lib. IX, versus

VI INTRODUCTION

que le roi, qui réclamait inutilement de Cadoc une somme de 1 4,200 livres, le fit jeter en prison.

L'ancien compagnon d'armes de Philippe-Auguste y resta de longues années; en effet, ce ne fut que sous la minorité de saint Louis, en 1227, qu'il put en sortir. Cadoc, pour racheter sa liberté, dut abandonner au roi la châtellenie de Gaillon, et restituer toutes les chartes de donations qui lui avaient été concédées. (Voir Pièces diverses, II.)

Le château de Gaillon, rentré dans les mains royales, y demeura jusqu'en 1262.

Cette même année-là saint Louis en fit la cession à l'archevêque de Rouen Odon Rigaut, en échange des moulins et du vivier des archevêques à Rouen , outre une somme de 4, 000 livres tournois. L'acte d'échange est du mois de juillet 1262.

11 y est stipulé que le roi cède à l'archevêque de Rouen et à ses successeurs, à perpétuité, ses château et ville de Gaillon, castnim nostrum et villa de Gallon, ainsi que la tour et ville de Noes et les villes de Douvrent et de Humesnil, avec toute juridiction, justice et plein droit royal, cum omnimoda juridictione et justicia in pleno jure regali. En cas de vacance du siège archiépiscopal, le roi se réservait le droit de régale ou de jouissance; en cas de guerre en Normandie, il pouvait mettre garnison dans le château de Gaillon et dans la tour de Noes, et s'emparer de toutes les munitions, tant de guerre que de bouche, qui s'y trouvaient, sauf restitution à la paix. De son côté, l'archevêque se réservait, sur ses moulins, qui entraient dans l'échange, la libre mouture du blé nécessaire à sa maison et à son hospice de Rouen, et devait être servi avant tout autre, à l'exception du bailli du roi ou du caj)itaine du château de Rouen, encore si ceux-ci s'étaient présentés avant lui.

La charte royale se terminait ainsi; nous traduisons littéra-

RÉCIT HISTORIQUE. vu

lement : « Et afin que cela demeure assuré et stable à toujours , nous avons fait fortifier la présente charte de l'autorité de notre sceau, et, plus bas, de l'apposition du signe de notre nom royal. Fait à Nevers, l'an de l'Incarnation de notre Seigneur mil deux cent soixante-deux, au mois de juillet, et de notre règne l'an trente-cinquième ^ »

Bien que cet acte porte la date du mois de juillet de l'année 1262 , la transaction qu'il consacra avait dû être convenue et arrêtée entre les parties dès le mois de mai. En effet, l'archevêque Odon Rigaut, dans le registre de ses visitations pastorales, nous apprend que, le 1 3 mai 1262, il recevait à Gaillon l'hommage de ses vassaux: recepimus homacjianostra apud Gaillon. Il paraît toutefois que le château ne fut remis que plus tard entre ses mains et quelques jours seulement avant la délivrance de la charte de saint Louis; c'est le prélat qui semble nous en instruire lui-même, quand il dit, dans son registre des visitations, à la date du ii'^ des kalendes de juillet (1262) : Apud Gaillon fecimus introitus in Castro nostro, et pernoctavimus ibi primo.

L'année suivante Odon Rigaut faisait les honneurs de son château à celui qui le lui avait cédé : saint Louis, dont il était déjà le conseiller et l'ami, y coucha le 16 décembre^.

' Nous donnons, aux Pièces c?ii;ere(?5, III, ^ « mcclxiii , xvi kal. januarii. apud

le texte entier de la charte, tel que nous Gaillon, et ibi tune dominus rex pernoc-

Tavons relevé sur l'acte 'original , que nous tavit in castro nostro. » {Regestram visitât.

avons découvert dans les archives du dé- p. 5o5.) partement de la Seine-Inférieure.

VIII INTRODUCTION

Deux ans après, en janvier 1266, l'archevêque y recevait le légat du pape, Simon, cardinal de Sainte-Cécile; enfin, au mois de juin 1269, l'évêque d'Albano, représentant du saintsiége^ Lui-même visitait souvent son château.

Nous trouvons à Gaillon le successeur immédiat d'Odon Rigaut, l'archevêque Guillaume de Flavacourt. Le jour delà Saint- Jean-Baptiste de l'année 1298 , le bon archevêque y octroyait la dîme d'un certain pré aux prêtres de sa cathédrale, en échange d'une messe annuelle à dire sa vie durant, « voulant, » disait-il dans un poétique langage inspiré par la beauté du lieu, « voulant verser sur les blessures de mes péchés la douce rosée de leurs prières^. »

A vingt-sept années de là un des successeurs de l'archevêque Guillaume de Flavacourt, Guillaume de Durefort, recevait dans le château de Gaillon le roi Philippe le Long; ce prince y délivrait une de ses chartes au mois de mai i32p^.

Bien que devenu propriété ecclésiastique et maison de plaisance des archevêques, Gaillon avait conservé son caractère de forteresse, ses tours et ses remparts étaient restés debout; aussi avait- il un capitaine en pied. Pierre de Lestranges, que son parent ou frère, farchevêque Guillaume de Lestranges, avait revêtu de cette charge, eut affaire, le 22 octobre i384, à un ennemi, dont f attaque était, il faut en convenir, bénigne et courtoise; un sergent du roi se présentait aux portes du château, et remettait pour le châtelain, ès mains du capitaine, un ajournement dont le protocole était ainsi conçu : » Moi, Guillaume du Fou, sergent du roy, vostre petit subget, honneur, service et révérence, je viens avec toute obéissance, etc. » Ne

' Regestrum visitât, p. 5o6 et 629.

' Cartul. de la cathédrale de Rouen, charte 348.

^ Trésor des chartes , reg. LIX, n° m'

RÉCIT HISTOPJQUE. ix

croirait-on pas entendre ce bon monsieur Loyal , natif de Normandie, l'huissier à verge de Molière, disant à Orgon :

Je ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces , Que pour vous obliger et vous faire plaisir.

Le châtelain de Gaillon eut à soutenir une affaire plus sérieuse. Cent quarante sujets de la châtellenie avaient été saisis dans leurs meubles, à la requête du verdier du roi, par acte de 1 407 , comme s'étant approprié le produit de la vente d'aucuns loups pris en forêt ; il paraît que c'était un commerce en grand. L'archevêque Louis d'Harcourt s'interposa énergiquement; les vendeurs de loups eurent le dessus.

Une fois bien établis à Gaillon, les archevêques de Rouen, comme tous les propriétaires, firent des acquisitions successives pour augmenter et arrondir la châtellenie ^; des vignes en faisaient partie. Les habitants du lieu, détenteurs également de vignobles, faisaient naturellement concurrence au châtelain. Celui-ci y mit ordre : intervint une ordonnance du roi Charles V, qui enjoignait aux vignerons de Gaillon de ne rien vendre jusqu'à ce que farchevêque eût écoulé ses vins, ou de ne le faire qu'avec sa permission spéciale ^. Charles V a reçu de ses contemporains le surnom de Sage; nous doutons fort que les vignerons de Gaillon aient été tentés de lui appliquer celui de Juste.

Les archevêques de Rouen restèrent paisibles possesseurs du château que leur avait cédé saint Louis, s'y récréant de temps à autre, et vendant tranquillement leurs vins, jusqu'au jour où

" Archives de la Seine-Inférieure.

L'archevêque Odon Rigautleur en avait donné l'exemple. Nous avons retrouvé un contrat del'année 1 263, par lequel un par-

ticulier de Gaillon vend à l'archevêque trois acres de terre moyennant la somme de quatre livres tournois.

" Archives de la Seine-Inférieure.

X INTRODUCTION

les Anglais, descendus en Normandie, au xv"" siècle, s'emparèrent de cette province, et la rangèrent sous leur domination.

Le château de Gaillon, qui avait reçu sans doute une garnison royale, en vertu de la charte de saint Louis, n'avait pas ouvert ses portes aux Anglais. Le duc de Bedford se vit obligé de l'assiéger; il s'en empara après une assez faible résistance.

Ne voulant pas dégarnir son armée en y plaçant garnison, et craignant, d'autre part, de laisser debout une forteresse que son assiette pouvait rendre formidable, le duc de Bedford prit le parti de la raser de fond en comble. L'archevêque de Rouen , Jean de la Roche-Taillée, qui avait l'œil ouvert sur son château de Gaillon, ht entendre de vives réclamations en faveur de son patrimoine archiépiscopal. Tout ce qu'il put obtenir, fut que l'habitation personnelle des archevêques serait respectée; tout le reste devait être jeté par terre. Le duc de Bedford fit, en conséquence, délivrer au nom du jeune Henri V, son pupille, les lettres suivantes, que nous avons retrouvées dans nos archives:

«Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et d'Angletterrc, aux bailli de Rouen, de Caux, de Vernon, d'Evreux et de Mante, venus de par nous à la demolicion des ville et chastel de Gaillon et de chascun d'eulx, ou à leurs lieuxtenents et depputez en ceste partie, salut. Combien que nagaires pour certaines causes à ce nous mouvans, et par l'advis et délibération de nostre très chers et très ame oncle Jehan, regenl nostre royaume de France, duc de BedlTord, vous ayons mandé faire desmolir et abattre les murs, tours, portes, ponts et toute fortiffication et emparement desdictes ville et chastel, toutesvoies c'est nostre intencion que les sales, chambres et habitacion, comme d'icellui chastel, avec les huys, fenestres et ferremens demeurent en estât sans desmolir ne tolir, pour la demeure et habitacion de nostre amé et féal conseiller l'arche-

RÉCIT HISTORIQUE. xi

vesque de Rouen, auquel icelle place a cause de son esglise appartient pourveu que la grosse tour et les aultres tours , murailles, pons, porte, tournelles et guérites soient abatues et ruées jus et les fossez comblez jusqu'à plaine terre, et que seullement l'habitation demeure en forme et manière de maison plate sans deffense, en telle manière que ennemis ne autres, pournuyre au pays, n'y puisse avoir refuge ou retrait, car ainsi nous plaist il et voulons estre fait. Donné à Vernon, le xvi^ jour, de juillet l'an de grâce mil cccc vingt et quatre, et de nostre règne le second. Ainsi signé par le roy, à la relation de monsieur le régent, duc de Bedford. — J. de RINEL. »

Les Anglais, qui avaient abattu la forteresse des archevêques de Rouen , n'entendaient pas respecter davantage les droits du châtelain. Saint Louis, en cédant Gaillon aux archevêques, leur avait abandonné ses droits de haute et basse justice. L'oubli ou finterprétation de cette clause avaient déjà fait naître quelques difficultés dès le temps de Charles VI ^; les Anglais ne se donnèrent même pas la peine de fexaminer, ils voulurent passer outre. L'archevêque de Rouen revendiqua ses droits seigneuriaux : « Expose en complaignant, disent des lettres royaux de 1^26, que jà soit ce qu'il ait en sa chastellenie, terre et segneurie de Gaillon toute haulte, moyenne et basse justice, non ressortissant par devant notre bailli de Rouen et de Gisors et pour ce a sa juridicion de plés et assise, et quand fen se deult et complaint, on apelle de son bailli de Loviers et de Gaillon par devant son dit seneschal et se fen se complaint deult et apelle de son dit seneschal ce est et doit estre en sa justice et juridicion que de tout temps lui et ses prédécesseurs ont acoustumé nommer eschiquier^. »

' En iSyg. Archives du département " Aux mêmes archives,

de la Seine-Inférieure.

MI INTRODUCTION

Le roi d'Angleterre avait fait droit à la réclamation de l'archevêque de Rouen : il était bien de ménager le chef du clergé de la province nouvellement conquise.

Le château de Gaillon resta dans l'état misérable où l'avaient réduit les Anglais. Cet état dura non-seulement pendant tout le cours de leur occupation , mais même quelques années après que Charles VII les eut expulsés de la Normandie.

Ce fut Guillaume d'Estouteville , nommé archevêque de Rouen en i/i 54, qui songea à relever Gaillon de ses ruines. Cet illustre rejeton d'une des plus anciennes familles normandes, en même temps qu'il édifiait, à Rouen, dans le manoir archiépiscopal, un riche et somptueux ouvrage, comme il l'écrivait lui-même', et qu'il poursuivait la construction de l'admirable nef de l'église de Saint-Ouen, faisait déblayer les décombres de Gaillon, et jetait les fondements du nouveau manoir qu'il voulait laisser à ses successeurs. 11 y fit travailler sept années, de i/i56 à i463 ^^.

Le ministre de Louis XII, Georges d'Amboise, appelé à son tour à l'archevêché de Rouen, trouva trop modestes les plans du cardinal d'Estouteville. Ce prélat illustre, ami des arts, le Mécène de la France, voulut doter son pays d'un monument qui n'enviât rien à l'Italie, dont il avait admiré les naissantes merveilles. Le manoir du cardinal d'Estouteville ne lui parut digne ni de la résidence des archevêques de Rouen, ni de luimême, premier ministre du monarque, légat du saint-siège.

' Pommeraye , Histoire des archevêgues de Rouen, p. 549.

^ Les constructions furent exécutées par un maître maçon de Rouen , Jehan Quesnel, qui les entreprit à raison de cinquante sous la toise, non compris la fourniture des matériaux.

On nomme après lui : Yvon Leblanc et Renoult Ferrant, qui se chargèrent de la charpente pour 3oo livres et un muid de blé , Jehan Leviel , Pierres de Gisors , maîtres couvreurs, et Michel Trouvé, maître verrier. (Registres manuscrits du cardinal d'Estouteville. )

RECIT HISTORIQUE. xm

ni de son siècle. Dès lors il résolut d'y substituer une résidence vraiment royale. L'exécution devait suivre de près la pensée ^

On a répété à satiété que le cardinal d'Amboise avait chargé le célèbre Jean Joconde, architecte véronais, de la construction de son château de Gaillon. Cette opinion , dont l'erreur avait été déjà entrevue par un judicieux critique, feu Emeric David ^, tombe complètement devant l'examen des comptes qui font l'objet de cette publication : le nom de Joconde n'y est pas prononcé une seule fois.

On y verra que si le cardinal d'Amboise employa quelques artistes italiens à son château de Gaillon, aucun d'eux n'en dirigea la construction , qui appartient tout entière à des architectes français; les artistes d'outre-monts n'y furent occupés qu'à des travaux secondaires et de simple ornementation. C'est un fait qui restera désormais acquis à riiistoire de l'art et à celle de fécole française.

Hâtons-nous d'ajouter que parmi les trois seuls artistes italiens mentionnés dans les comptes de la construction du château de Gaillon, dont les noms se perdent au milieu de ceux de plus de cent artistes français, un et peut-être deux d'entre eux étaient établis en France lorsque le cardinal d'Amboise les appela en Normandie.

On verra plus loin , dans la revue que nous nous proposons

' On ne sait point assez que le cardinal d'Amboise , ne trouvant pas non plus le palais archiépiscopal de Rouen, bâti par le même cardinal d'Estouteville, assez splendide, y fit d'importants embellissements. Pour en donner la mesure , il nous suffira de dire que nous avons constaté , d'après les registres des trésoriers de Georges d'Amboise , que la somme qu'il y consacra

dépassa le tiers de la dépense totale de la construction du château de Gaillon. Ces embellissements consistaient principalement dans une magnifique galerie qui décorait le jardin, et dont il ne reste plus de trace aujourd'hui. On parle aussi d'une fontaine de marbre, d'une chapelle et d'un oratoire.

^ Biographie universelle^ article Giocont^o.

XIV INTRODUCTION

de passer des principaux artistes employés à la construction et à la décoration de ce palais, la part respective qu'y prirent ces trois étrangers; et l'on restera convaincu que, quant au plan, à l'ordonnance, et nous dirons même à la décoration générale de l'édifice, elle est restée nulle. Si le mérite, si la gloire d'avoir bâti le château de Gaillon ne revient pas tout entière aux artistes de la localité, aux architectes normands, la France du moins peut seule la revendiquer.

Une autre erreur, non sans importance, qu'il convient également de rectifier, est celle de la date qu'on est convenu de donner à l'érection de ce monument, erreur qui se trouve consacrée, en quelque sorte, par l'inscription que l'on a placée sur le portique de la cour du palais des Beaux-Arts à Paris. Cette inscription est ainsi conçue :

FAÇADE DU CHATEAU DE GAILLON BATI EN 1500 POUR LE CARDINAL GEORGE D'AMBOISE.

Feu Alexandre Lenoir, le créateur du musée des Petits-Âugustins, qui transporta de Gaillon à Paris ces beaux débris, dit à cette occasion, «que la bâtisse du château de Gaillon fut commencée vers 1490, et terminée en 1 5oo^ . » C'est une opinion complètement erronée.

En 1^90 Georges d'Amboise n'était point encore archevêque de Rouen, et n'a pu rien faire à Gaillon, domaine des archevêques.

Ce n'est qu'en \k^f\ seulement que ce prélat monta sur le

' Musée des monuments français , t. IV, p. 53.

RÉCIT HISTORIQUE. xv

siège de cette ville; il y a plus, il demeure constant que presque immédiatement après en avoir pris possession, Georges d'Amboise partit pour l'Italie, où il accompagna Charles VIII, et sortit peu de la cour. Ce. ne fut qu'aj)rès l'avènement de Louis XII au trône, et après que lui-même, en sa qualité de premier ministre de ce prince, eut pourvu aux nécessités et aux embarras d'un nouveau règne, que Georges d'Amboise put s'occuper des affaires temporelles de son archevêché, et songer sérieusement aux grands travaux qu'il méditait pour la Normandie .

Aussi sera-t-on moins étonné de voir les comptes particuliers, qui furent rédigés par son ordre, d'année en année, pour la construction du château de Gaillon, ne s'ouvrir qu'à la Saint-Michel i5oi, c'est-à-dire vers la fin de cette même année-là. Encore ce premier registre, dont le chiffre total monte à quatre mille J ivres, ne comprend-il, à f exception d'une centaine de livres payées à divers ouvriers , que des approvisionnements de matériaux.

Ce n'est pas que le cardinal d'Amboise n'eût fait, dans les années précédentes, dès à partir de 1^97, quelques dépenses pour Gaillon, soit pour l'entretien de la propriété, soit pour des travaux préparatoires, qui s'élevèrent en totalité à trois mille livres environ , disséminées sur ces trois ou quatre années; mais il n'en est pas moins certain que les grands travaux de construction proprement dits ne commencèrent qu'en l'année i5o2. Ils se poursuivirent sans interruption jusqu'en 1 5o7, et prirent alors un développement tout à fait extraordinaire, jusqu'à la fin de Tannée lÔog. La mort de Georges d'Amboise, arrivée en i5io, y mit fin.

Il n'est donc pas exact de donner à férection du château de Gaillon, ainsi qu'on fa fait, la date de 1 5oo, et moins encore celle de 1^90; c'est à peine si les constructions, dont le por-

XVI INTRODUCTION

tique du palais des Beaux-Arts, paré de la date de 1 5oo, faisait partie, se rapportent à la fin de Tannée i5o8.

Bien que le château de Gaillon ait pu être considéré comme terminé à l'époque de la mort du cardinal d' Amboise , il paraît cependant que quelques travaux de décoration, au moins intérieure, restaient encore à faire, lorsque la mort enleva ce grand ministre à la France. On en trouve, ce me semble, la preuve dans un acte émané de Georges d' Amboise lui-même. V oici ce qu'on lit dans son testament ^ : « Je donne dix mille livres pour la fondation de Gaillon, que j'entens faire, machappelle achevée, tout ainsi qu'il apparoistra par la fondation ou par l'ordonnance de mes exécuteurs , et sera le patron monssieur saint George. »

Et plus loin :

« Item, donne ma chappelle et reliques, tant reliques d'or et d'argent^ à ma chappelle de Gaillon, ensemble les ornemens que je y feray porter, sitost (juelle sera achevée. »

Ce testament porte la date du 3i octobre iSog. Georges d' Amboise expirait, à quelques mois de là, à Lyon, le 2 5 mai 1 5io.

On raconte qu'à ses derniers moments , le cardinal d' Amboise, en parlant de Gaillon, exprima le regret d'avoir fait faire cette magnifique demeure, moriens deploravit, « craignant, ajoute son historien, que ses successeurs n'aimassent trop à résider dans un si délicieux séjour, qui n'est pas de leur diocèse. »

Quel qu'ait été le motif des regrets de Georges d' Amboise à ce moment suprême , où les vanités de ce monde nous apparaissent sous un jour si misérable, il est certain que, quant à

' L'original, signé de lamâln de Georges d' Amboise, existe dans les archives du département, à Rouen, où je l'ai découvert.

' Voir, aux Pièces diverses, l'inventaire du mobilier du cardinal d' Amboise.

RÉCIT HISTORIQUE. xvn

lui, il résida peu dans cette magnifique demeure, qu'il avait bâtie, retenu et enchaîné qu'il était par les graves intérêts confiés à ses soins. Il est de fait que c'est à peine si le ministre de Louis XII entrevit ces somptueux bâtiments, ces beaux jardins, ce vaste parc, bâtis, dessinés à grands frais par ses ordres. Il n'y fit que de rares et courtes apparitions, dans fintervalle de ses voyages en Italie et de sa résidence auprès du roi , qui ne pouvait se passer de son ami , du ministre l'âme de ses conseils et de ses desseins.

On en trouve la preuve en parcourant attentivement les registres des trésoriers de Georges d'Amboise et des capitaines du château de Gaillon, où sont consignés, semaine par semaine, les moindres faits ayant donné lieu à une dépense quelconque. On y voit que ce prélat fut attendu , pour la première fois, durant le cours des travaux, à Gaillon, le ik octobre de Tannée i5o2; qu'il y reparut les 26 novembre et 1 8 décembre suivants; qu'il y revint le 2 6 de ce dernier mois, pour y rester jusqu'au k janvier. A chacun de ces courts voyages , on était obligé d'apporter de Piouen des provisions , du vin \ de la tapisserie, des nattes, etc., et même de louer des lits pour le séjour du cardinal et de sa suite ^. Nous retrouvons Georges d'Amboise à Gaillon le dernier jour de mai, le 12 juin et vers la fin du mois de novembre de Tannée i5o4; puis dans les premiers jours de janvier i5o5, pour la venue de Louis XII, qui avait promis d'y passer le jour des Rois.

' Parmi les vins de ia table de Georges d'Amboise, on cite du vin de Beaune payé 20^ la queue, du Sainl-Pourçain payé 6^, du vin d'Orléans 1 2^, et du vin blanc de Paris.

^ Comptes du capitaine du château et

comptes extraordinaires, années i5o2 et i5o3.

A l'un de ces voyages, on fournit, à Gaillon , deux paires de chausses au cardinal pour cent sous.

xviii INTRODUCTION.

Nos registres nous l'y montrent deux mois après, au commencement du mois de mars, y devisant des affaires de son chasteau avec un de ses architectes. Sa présence nous y est encore révélée par un article de nos comptes, du 26 septembre i5o6, ainsi conçu : Item, plus, païé aux massons pour le vin que Monseigneur leur ordonna quand il partit, lxxiii'. »

Il faut ensuite franchir trois années, et nous reporter au mois de janvier lôog, pour retrouver le cardinal au château de Gaillon : « A xi manœuvres, dit un article du 6 janvier, pour avoir porté ès salles et chambres du boys pendant que Monseigneur estoit au chasteau. »

Georges d'Amboise y revint au mois d'octobre , et y tomba assez sérieusement malade. 11 en repartit, sur les instances de Louis XII, vers la fin du mois de novembre, pour n'y plus rentrer'.

Ainsi, dans f espace de huit ou neuf années, Georges d'Amboise ne visita Gaillon qu'une douzaine de fois; il n'a pu dans aucun cas y prolonger son séjour, abstraction faite de cette dernière circonstance, qui fut forcée.

Cela surprendra peu, si Ton se reporte, d'une part, à la vie si agitée de cet homme d'état, et si Ton réfléchit, de l'autre, que les travaux du château, toujours en pleine activité, ne permettaient guère à un prélat environné de tant d'éclat et de luxe et ne marchant qu'avec une espèce de cour, d'y faire un séjour un peu suivi. Nous nous contenterons de citer deux seuls faits à fapjDui de cette assertion, que l'examen de nos comptes ne saurait laisser douteuse. En i5o8 seulement, vers la fin d'août, on plaçait les portes et les fenêtres des deux principaux corps de logis (p. 33o). A un an de là, dix mois avant la mort

' Lettres du roi Louis XII , t. I, p. 198 et 2o5.

RÉCIT HISTORIQUE. xix

du cardinal, en juillet 1609, la cour principale du château n'était point encore entièrement pavée (p. /ii3).

Georges d'Amboise, ainsi qu'on l'a écrit, n'a donc pu faire son séjour le plus habituel de son château de Gaillon.

On s'est peut-être également exagéré l'importance des sommes que l'on prétend que le cardinal d^Amboise engloutit dans ce palais, prodigalité dont son historien cherche ainsi à le disculper :

«S'il fit bastir Gaillon, maison la plus superbe qu'il y ait en France après les maisons royales, dit-il, ce ne fut point des deniers publics , mais des épargnes qu'il faisoît sur ses appointemens, des profits de sa légation, et des grosses amendes que par la permission du roi il tira, dans l'occasion, des villes rebelles d'Italie ^ »

Fundamenta domûs rega]is janua jecit :

Prima rebellantis fundamina jacta tributo^.

Pour fixer le lecteur à cet égard , nous ne croyons pouvoir faire mieux que de donner ici, année par année, le montant de la dépense, relevé d'après nos comptes, qui embrassent les neuf années de i5oi à 1609, ainsi que nous l'avons dit. Pour les années antérieures à i5oi, en supposant même que les dépenses faites pour cette résidence dussent entrer dans le compte général de la construction du château , nous avons pu consulter les registres du trésorier général du cardinal d'Amboise, qui portent en bloc, année par année, les sommes versées pour Gaillon; nous les ferons figurer dans ce tableau :

^ Le Gendre, Vie du cardinal d'Amboise, p, 383. ^ Pastoralis descriptio Gallionis.

INTRODUCTION

Année

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Cette somme paraît bien minime, au premier abord. Si nous la ramenons, d'après le prix de l'argent, à la valeur nominale de nos jours, nous trouverons qu'elle représente, à 1 1 livres pour marc, 13,963 marcs d'argent, qui vaudraient environ 7 5/i,ooo fr. de notre monnaie actuelle. Si, au lieu de l'argent, nous prenions l'or pour base, ainsi que cela se pratiquait à l'époque de la construction du château de Gaillon , et comme nous en trouvons de fréquents exemples dans nos comptes , ces 1 53,600 livres, à i3o livres pour le marc d'or ^, donneraient 1,181 marcs et 1/2, lesquels équivaudraient à 94 5,000 fr. de ]a monnaie de nos jours. Mais cette échelle comparative des métaux monnayés ne donne, comme on le sait, qu'une appréciation peu exacte, qu'il importe de corriger par la va-

' Le registre de cette année manque. Nous avons pris la moyenne des deux années intermédiaires.

^ Le Blanc.

RÉCIT HISTORIQUE. xxi

leur comparative des objets de première nécessité et des salaires , si même on ne doit pas préférer exclusivement ce dernier mode d'évaluation.

Nous avons cherché à nous en rendre compte, et nous avons trouvé 'que le rapport des denrées alimentaires et de la paye des ouvriers, en Normandie, pris aux deux époques de i5o8 et de 1 84 9 , est comme i : 1 8 ; ce qui porterait, si l'on devait se servir de cette échelle, les 1 53,6oo livres qu'a coûtées la construction du château de Gaillon, à la somme de 2,764,800 fr. de notre monnaie; chiffre que nous ne serions pas éloignés, pour notre part , d'adopter, et qui ne paraîtra pas extraordinaire.

Quel que soit, au reste, celui auquel on veuille s'arrêter, toujours est-il que cette somme de 1 53, 6 00 livres du temps, distribuée, comme elle le fut, en plusieurs années, n'était point au-dessus des facultés du cardinal d'Amboise; ses trésoriers y subvinrent avec facilité.

Il ne nous serait guère possible aujourd'hui d'apprécier quelle pouvait être l'importance des revenus de Georges d'Amboise, en négligeant même les grosses amendes qu'il tirait d'Italie K Nous savons seulement que celui qu'il touchait comme archevêque de Rouen s'élevait par année à seize ou dix-sept mille livres^. Ce revenu de l'archevêché de Rouen, dont il faut défalquer les charges inhérentes , était loin de pouvoir suffire aux dépenses de la construction du château de Gaillon, surtout si on se reporte aux deux dernières années de nos comptes : la fortune personnelle du cardinal et les amendes tirées d'Italie vinrent en aide.

' Georges d'Amboise, à son lit de mort, ^ Nous en donnons le relevé général

dit-on, les portait à 3o,ooo ducats d'or pour l'année i5o6-i5o7. (Voir Pièces di-

de pensions annuelles, sans parler des verses, IV.) Ce document nous a paru

sommes une première fois reçues. ( His- digne d'intérêt. toire des archevêques de Rouen, p. ôgA.)

XXII INTRODUCTION

A défaut de chiffre spécial, nous ne saurions mieux faire apprécier fimportance de cette fortune, et donner en même temps la mesure du luxe du créateur de Gaillon , qu'en faisant connaître les deux inventaires de ses meubles, dressés en 1^08 et l'année même de sa mort. (Voir Pièces diverses, V et VI.) Si on les comparait aux inventaires du mobilier des archevêques ses prédécesseurs, on resterait frappé du contraste, et étonné du luxe plus que royal déployé par le ministre de Louis XII \

Le cardinal d'Amboise estimait lui-même, dans un projet de testament qu'il avait fait en faveur de son neveu Georges d'Amboise II, toute sa déferre, qu'il lui laissait, deux millions d'or.

C'est par ce même testament que le cardinal d'Amboise donnait à son neveu « les meubles de Gaillon et l'accommodement de la maison tel qu'il étoit^. »

Quant au château et à la terre, ils restaient la propriété de farchevêché de Rouen.

Nous ne nous séparerons pas encore de Georges d'Amboise, pour passer à son neveu et successeur, sans rapporter une anecdote bien faite pour honorer la mémoire de cet homme célèbre; le château de Gaillon y joue un rôle.

Un gentilhomme fort respectable de son voisinage lui fît faire des ouvertures au sujet de sa terre, qui touchait le parc de Gaillon, et qui convenait sous tous les rapports au cardinal. Celui-ci ayant invité le gentilhomme à dîner, le prit à part au sortir de table , et lui exprima sa surprise de ce qu'il voulait se défaire de fhéritage de ses pères. « J'y trouve deux

' Le poids de la seule vaisselle d'or de l'un de ces inventaires, sans parler de la vaisselle dorée, s'élève au quart du poids de l'or monnayé que coûta la construction

du château de Gaillon. Cette vaisselle d'or pesait près de trois cents marcs.

^ Dom Pommeraye, Histoire des archevêques de Rouen.

RÉCIT HISTORIQUE. xxiii

avantages, répliqua le gentilhomme: le premier, de pouvoir vous être agréable; le second, de me procurer une dot pour marier ma fdle. — Pourquoi ne pas plutôt emprunter à long terme, à peu ou point d'intérêts, de quoi la marier? — A peu ou point d'intérêts! mais où trouver des amis qui vous prêtent ainsi? — Il en est encore, reprit Georges d'Amboise; cet ami, ce sera moi. Gardez votre terre; je me charge de la dot de votre fille, vous me la rendrez quand vous le pourrez. » Le gentilhomme, confus de tant de bonté, de se jeter aux pieds du cardinal. Georges d'Amboise, en le quittant, dit aux personnes de sa maison : « Je viens de faire une bonne acquisition; non pas celle d'une terre, mais d'un ami. »

Quoique le cardinal d'Amboise n'eût peut-être pas mis la dernière main au château de Gaillon à l'époque de sa mort, il fallait qu'il y restât peu de chose à faire , puisque nous voyons cesser avec lui, en i5io, les comptes particuliers que nous publions ici , et que , dans les registres du trésorier de son neveu et successeur à l'archevêché de Rouen, Georges d'Amboise II, n'apparaissent que des sommes à peu près insignifiantes pour Gaillon.

Il serait, à coup sûr, de la dernière injustice d'expliquer ce silence par findilTérence ou la parcimonie du neveu du créateur de Gaillon. Ce successeur du ministre de Louis XII a laissé en Normandie de trop nombreuses marques de sa libéralité et de son goût pour les arts, sans parler du culte qu'il portait à la mémoire de son oncle, pour suspecter de semblables motifs. Celui qui fit dresser à ses frais, dans la cathédrale de Rouen, le magnifique mausolée qui s'ouvrit plus tard pour recevoir ses restes à côté de la cendre de son oncle , ne saurait être soupçonné d'avoir vu d'un œil indifférent l'œuvre de son illustre parent et bienfaiteur.

XXIV INTRODUCTION

L'inventaire qui fut dressé à la mort de Georges d'Amboise II, du mobilier du château de Gaillon, que nous transcrivons à la suite de ces Comptes, prouverait, au besoin, qu'aucune des parties de cette royale résidence n'avait été laissée par lui incomplète et dégarnie.

On voit toutefois, dans cet inventaire, que le splendide mobilier du cardinal-légat n'était pas resté tout entier dans les mains de son neveu; que sa magnifique vaisselle d'or, par exemple, n'était point entrée dans le château de Gaillon, ou en était sortie. On y voit que le nombre des tableaux qui le décoraient, était extrêmement minime, bien que la quantité fût rachetée sans doute par la qualité, et que la bibliothèque, la librairie du château, ne comptait que 196 volumes , tant imprimés que manuscrits, parmi lesquels il en était un d'un prix inestimable, la Bible de saint Louis.

Quant aux ustensiles de guerre , devenus bien peu nécessaires dans la maison de plaisance des archevêques de Rouen, et qui n'y figuraient peut-être que pour justifier la charge de capitaine du château toujours subsistante \ ils tiennent une faible place dans l'inventaire : trois hallebardes , une arbalète et un épieu; voilà toutes les armes offensives.

Nous savons, par une lettre de François 1", qui est conservée en original dans les anciennes archives de l'archevêché de Rouen, que le neveu de Georges d'Amboise se plaisait au château de Gaillon et en sortait peu. Voici dans quelle circonstance cette lettre, qui est adressée à ce prélat, lui avait été écrite.

François 1", au moment d'entreprendre sa campagne d'Italie qui lui coûta la liberté, avait fait une demande de sub-

' Ce capitaine recevait j oo livres de gages par an , plus un muid de blé et deux queues de vin. (Compte de iboà-)

RÉCIT HISTORIQUE. xxv

sides au clergé de Normandie. Le chapitre de la cathédrale de Rouen, pour sa part, avait fait la sourde oreille. «Chers et bien amez, leur fit dire François I", nous vous avons assez escript touchant l'argent dont la province de Normandie nous doibt aider, et si avons bien veue vostre response, qui nous semble une vraye dissimulation. » Le chapitre répondit à l'envoyé du roi : « Nous sommes très humbles subjectz et obéissants serviteurs et chappelains, mais les biens de l'Eglise sont les biens de Jeshus-Christ, et pour ce craignans Dieu et les censures de l'Eglise , nous ne luy povons accorder ce qu'il demande. 1) Le chapitre dissimulait de plus en plus. François I", pour vaincre les scrupules vrais ou supposés des chanoines de Rouen, s'adressa à leur archevêque; mais il ne trouva pas, de ce côté, beaucoup plus d'empressement.

«Mon cousin, écrivait-il le 19 juin 162 3 à Georges d'Amboise II, je vous ay escrij^t plusieurs lettres depuis votre partement d'avec moy et n'ay eu de vous une seule response par lettres , qui me fait penser que vous avez eu petite souvenance de mes affaires et de ce que je vous dis à votre partement d'avec moy, et sur ce propos vous povez considérer si je me doy contenter aussi de ce cjue ne bougez de Gaillon, et devenez estre à Rouen pour faire diligenter faffere qui me touche et à mon royaulme plus que vous ne pensez. »

Le roi, des prières ayant passé à la menace, les chanoines de Rouen finirent par s'exécuter, sans qu'on sache si Georges d'Amboise II bougea de Gaillon et s'entremit pour vaincre leur dissimulation et leur résistance.

Le successeur de Georges d'Amboise II à l'archevêché de Rouen, Charles de Bourbon, connu dans l'histoire sous le nom de Roi de la Ligue, ne se plaisait pas moins que son prédécesseur au château de Gaillon; on sait qu'il en faisait.

CHATEAU DE GAILLOiN.

XXVI INTRODUCTION

lorsqu'il étaiten Normandie, sa résidence favorite. Aussi se plutil à l'embellir, et construisit-il, à sa porte (1572) , cette Chartreuse de Gaillon, devenue si célèbre, dont le feu du ciel dévora la belle église le 9 août 1696 ^ et que 1 798 fit complètement disparaître. Le fondateur de la chartreuse de Gaillon, si l'on s'en rapporte à une pièce de nos archives, se serait réservé pour lui et pour le prieur de la chartreuse des droits seigneuriaux, au moins singuliers, sur un certain fief qu'il attachait à cet établissement religieux : ces droits consistaient à prendre sur les vassaux du fief ayant maison , un plat de viande , deux pots de vin , deux pains , deux chandelles , et la première danse après le dîner des noces.

De la danse à la comédie il n'y a qu'un pas; le cardinal de Bourbon recevait, dans son château de Gaillon, à l'automne de l'année i566, Charles IX et sa mère Catherine de Médicis. Pour fêter ses nobles hôtes , l'archevêque de Rouen ne trouva rien de mieux que de faire représenter devant eux des pièces ou scènes allégoriques en vers : Thétis, Francme, les Ombres, les Naïades ou Naissance du Roi, Chariot, et pour que la mère sans doute n'eût rien à envier au fils, la Lucrèce en cinq actes.

Le théâtre avait été dressé dans le grand pavillon du parc, qui était de toutes parts environné d'eau, et qu'on désigne, dans les pièces en question, à raison de cette circonstance et de la présence du roi et de sa mère, sous le nom de l'Ile heureuse. Ces représentations scéniques eurent lieu les 26 et 29 septembre i566.

Le cardinal de Bourbon avait fait composer ces pièces par le poète Nicolas Filleul de Rouen et les fit imprimer dans

' Expilly, article Gaillon.

' 1 Nicolas Filleul, dit Farin, passa pour un excellent poète latin et français; il fit

la tragédie d'Achille et plusieurs autres poèmes dramatiques. » ( Histoire de la ville de Rouen, t. II, p. 5o3.) lu Achille fut joué

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