RECIT HISTORIQUE. XXV IT
cette même ville, avec dédicace à Catherine de Médicis, sous le titre suivant : Les théâtres de Gaillon, ci la royne^.
Henri III vint demander à son tour au château de Gaillon des délassements , et en même temps un abri contre les chaleurs de l'été, en 1678; per schivare U (jran caldi e persuo diporto, dit l'ambassadeur vénitien Lippomano , qui avait suivi ce prince dans la maison de plaisance des archevêques de Rouen , qu'il appelle un lieu de délices, luogho di delizie. « Piien de plus magnifique, dit cet envoyé qui connaissait les beaux palais d'Italie, que le château de Gaillon du cardinal de Bourbon. On y voit des portiques, des aquéducs, des statues, des parcs, des étangs, et tout ce qu'on peut désirer dans une demeure royale. » L'Italien, dans son enthousiasme, compare ce château aux palais enchantés de Morgane et d'Alcine, créés par l'imagination des romanciers ; machine reali e di quelle apnnto che favoleggiano li romanzi esser state case di Morgana e di Alcina ^.
Singulier rapprochement : c'est dans le même pavillon où le cardinal de Bourbon avait fait jouer devant Charles IX ses pastorales et ses tragédies rimées, où il avait donné un asile au voluptueux Henri III , que fut résolue la Ligue , qui devait enfoncer le couteau dans le sein de ce monarque, et placer une couronne d'oripeau sur le front tonsuré de son hôte.
Ce riche et élégant pavillon, appelé d'abord modestement la Maison blanche, puis débaptisé pour prendre le nom de l'Ile heureuse, ne se nomma plus dès lors que le Pavillon de la ligue. Plus tard nous le verrons transformé en Parnasse de Gaillon.
au collège d'Harcourt, à Paris, le 22 décembre 1 563.
' Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, t. I, art. 767.
^ Relations des ambassadeurs Vénitiens, l. 11, p. 376 et 490, publiées dans la collection des Documents inédits de l'histoire de France.
INTRODUCTION
Enlevé, bientôt après, à son château deGaillon et à ses rêves de royauté, le cardinal de Bourbon, jouet et victime des partis plus encore que de son ambition, alla s'éteindre dans l'ombre d'une prison, après deux années d'ennui, de regrets et de souffrances ^ Il demanda, en mourant, que son corps fût déposé dans la chartreuse de Gaillon.
' Il mourut de la pierre, au château de Fontenay-le-Comte , le 2 mai iSgo.
Les registres capitulaires de la cathédrale de Rouen renferment sur cet événement quelques détails inconnus , qui méritent d'être conservés :
« Mardi 2 1 mai ( 1 690 ) ,
« Le sieur de Vergnettes varlet de chambre de feu de bonne mémoire Charles de Bourbon , roy de France X*" de ce nom et archevesque de Rouen , a présenté sur le bureau de chapitre unes lettres envoyez de la part de monsieur le cardinal de Vendosme son nepveu, signez Charles de Bourbon , desquelles a esté faict lecture mesme du rapport signé de plusieurs médecins et cirurgiens , lesquelz attestent avoir faict ouverture du corps dud. seigneur et trouvé par icelluy qu'il est decedé de la pierre. Lesdictes lettres délibérées, a esté ordonné, avant que envoyer response, elles seront communiquées àmons' de la Mailler aye et à messieurs de court de parlement.
« Et peu après a esté fait rentrer led. de Vergnettes, auquel ayant esté demandé si led. deCfunct auroit faict testament et s'il avoit autre chose à dire de bouche , a dict qu'il n'avoit faict aucun testament ayant esté pressé de malladie , mais bien avoit déclaré de bouche qu'il entendoit son corps estre inhumé en la chartreuse de Gaillon et son cœur en l'église de Rouen.
« La compaignye a porté un très grand regret de la mort de leur roy et archevesque , tant pour la perte qu'ilz ont avec tout le royaulme faicte de ce prince et pour la captivité en laquelle il auroit esté detenu prisonnyer depuis le meurtre massacre commis par Henry troisiesme, roy de France, aux personnes de mess" le cardinal et duc de Guise frères , depuis lequel massacre auroit esté led. deflfunct roy archevesque tenu long tems prisonnyer aud.
Blois et de là transporté à Amboise et depuis à Tours, de Tours à la Bourdaisiere , du depuis à Aisé-le-Bruslé et de là à Chinon, emené parles gens du roy de Navarre , et mené à Fontenay-le-Comte , où il est decedé comme il estcontenu cy dessus.
« Copie des leclres du decebz de feu bonne mémoire Charles de Bourbon , roy de France X' de ce nom et archevesque de Rouen :
«Messieurs, parmi les misères de ce temps et l'extrême ennuy que ce m'a esté de la captivité de feu mon oncle, je m'estois promis ceste consolation de le veoir bienlost en son entier liberté et contentement, comme estoil l'intention du roy; mais il a pieu à Dieu l'appeler à soy pour le faire joyr d'une vye heureuse après qu'il a longuement souffert la douleur intollerable de la pierre qui le travailloit il y a longtems et luy a enfin causé la mort, comme vous pourrez veoir par le rapport
RÉCIT HISTORIQUE. xxix
Chose curieuse! c'est Henri III lui-même, et dans le château de Gaillon , qui avait donné le premier éveil à l'ambition du vieux cardinal. Laissons parler Pierre de l'Estoille, dans son journal :
«Au commencement de septembre (i58/i), le roy, dit-il, s'alla ébattre à Gaillon, où estant, il demanda au cardinal de Bourbon s'il lui diroit la vérité de ce qu'il lui demanderoit; à quoy ledit cardinal ayant répondu qu'ouy, pourvu qu'il la seut. Sa Majesté lui dit : « Mon cousin, vous voyez que je n'ai «point de lignée, et qu'apparemment je n'en aurai point. Si « Dieu disposoit de moy aujourd'hui (comme toutes les choses « de ce monde sont incertaines), la couronne tombe de droite «ligne en votre maison. Cela avenant (encore que je sçaches « que ne le désirez point), n'est-il pas vray que vous voudriez « précéder votre neveu le roy de Navarre, et l'emporter par « dessus lui, comme le royaume vous appartenant, et non pas « à luy ? — Sire, répondit le bonhomme, je crois que les dents « ne me feront plus de mal quand cela adviendra (aussi je prie « Dieu de bon cœur me vouloir appeller devant que je voye « un si grand malheur), et chose à quoy je n'ai jamais pensé, « pour être du tout hors d'apparence et contre ordre de nature. « — Oui; mais, répliqua le roy, vous voyez comme tous les «jours il est interverti, et que Dieu le change comme il lui «plaît. Si cela donc advenoit, comme il se peut faire, je dé- « sire sçavoir de vous , et vous prie de me dire librement , si « vous ne le voudriez pas disputer avec votre neveu ? » Alors
que je vous envoyé des médecins et cirur- les effectz de vostre devoir et pieté
giens qui l'ont assisté à la mort, qui est . . .
une des plus grandes afflictions que je ai «De Tours, ce iS" may lôgo.
pu recepvoir et dont je prie Dieu me donner patience et à vous ceste bonne volonté " ^^^^^^ confrère et affectionné amy, de rendre à son ame, que Dieu absolve, «Le cardinal DE BOURBON. «
XXX INTRODUCTION
M"" le cardinal, se sentant fort pressé par le roy, va lui dire : «Sire, puisque vous le voulez et me le commandez (encore « que cet accident ne soit jamais tombé en ma pensée, pour « me sembler éloigné du discours de la raison ) , toutesfois ( si « le malheur nous en vouloit tant que cela advînt), je ne vous « mentirai point : Sire, je pense qu'il m'appartiendroit, et non « pas à mon neveu , et serois fort résolu de ne lui pas quitter. » " Lors le roy se prenant à sourire , et lui frappant sur l'épaule : « Mon bon amy, lui dit-il, le Cliâtelet vous le donneroit, mais '( la cour vous l'ôteroit; » et à l'instant s'en alla, se moquant de lui.
Henri III, en venant fuir les grandes chaleurs de Tété au château de Gaillon, et en venant s'y ébattre aux beaux jours d'automne, n'avait pas renoncé à le visiter durant les rigueurs de l'hiver. Nous en trouvons la preuve dans le don qu'il avait fait au cardinal de Bourbon de la coupe de trois arpents de bois à prendre dans la forêt de Bort , « pour le chauffage du « roy lorsqu'il seroit au chasteau de Gaillon et pour celui du " cardinal. » Donation renouvelée depuis par Henri IV en i 694, par Louis XIII en 1689 et en i64o.
Charles II de Bourbon , successeur du vieux cardinal à l'archevêché de Rouen, dont le passage a peu marqué dans l'histoire de Gaillon, étant décédé en logà, Henri IV, disent les Mémoires de Sully, fut tenté de s'approprier le château de Gaillon. Il voulait en faire une condition à l'abbé de Tiron , en l'élevant à l'archevêché de Rouen. Sully fut chargé de la négociation; elle échoua. Henri IV se décida à donner le siège de Rouen à son frère naturel, Charles III de Bourbon : cet archevêché était devenu une espèce de fief de famille.
Quelques années après, Henri IV comptant que le nouvel archevêque se montrerait facile et reconnaissant, le pria de
RÉCIT HISTORIQUE. xxxi
donner la bénédiction nuptiale à sa sœur Catherine, qu'il mariait au prince de Bar. Catherine était de la religion réformée, le prince catholique. Le clergé de France s'opposait à ce mariage. L'archevêque de Rouen partagea sa résistance. Un des familiers de l'archevêque, à finstigation de Henri IV, ne trouva pas de meilleur argument pour la vaincre que de faire entrevoir à farchevêque que, s'il persistait, « il pourroit fort bien dire adieu à sa belle maison de Gaillon. » Il n'en fallut pas davantage; la bénédiction nuptiale ne se fit pas attendre.
C'est vers ce temps que le château de Gaillon fut visité par fhistoriographe normand de Bras de Bourgueville, qui ne crut mieux pouvoir payer fhospitalité qu'il y avait reçue, qu'en traçant le portrait suivant de cette royale demeure, qui avait tant de charme sur fesprit de ses possesseurs : «Gaillon, ditil, maison archiépiscopale, la plus belle, magnifique et plaisante qui soit en France, qui consiste en un grand parc bien muré et fourny d'orangers, fontaines à grandes cuves de marbre, qui coulent en divers endroits, et d'un délectable jardin et fruictiers, grands cyprès, voiliers d'oyseaux, galleries grandes et magnifiques, avec tableaux exquis; tellement qu'il est transi en adage commun, quand Ton void une plaisante maison , Ton dict vulgairement : c'est un petit Gaillon ^ »
Aussi les rigoristes du chapitre de Rouen regardaient-ils comme perdus les chanoines que les affaires de leur église appelaient au château de Gaillon. On avait coutume de leur adresser ces mots, en les y envoyant : « Allez à ce château qui est votre perdition , ite in casteUim quod contra vos est. » Gaillon , c'était les jardins d'Armide.
Si Gaillon était déjà visité au xvi^ siècle par les curieux, il
' Recherches et antiquités de la province de Neustrie, i588.
xxxH INTRODUCTION.
est moins étonnant encore que les voyageurs de marque, surtout ceux allant de Paris à Rouen, s'y arrêtassent. Ils étaient sûrs, en faisant cette halte, d'y trouver une royale hospitalité-
C'est ainsi que le cardinal de Florence , légat du pape , s'y reposa au mois de novembre i ôgô , avant de se rendre à Rouen pour assister à la joyeuse entrée de Henri IV et à l'assemblée des états ^ H y avait été devancé par Henri IV lui-même, qui s'y arrêta quelques jours, au mois d'octobre, en compagnie des princes de Conty, de Montpensier, de Nemours, de Mayenne et autres seigneurs.
Henri IV admira ce beau séjour, qu'il avait déjà visité une première fois^.
Quelques années plus tard, il en montrait les merveilles à la reine Marie de Médicis^.
De tous les successeurs des princes de Bourbon, ceux qui ont laissé le plus de traces de leur séjour au château de Gaillon sont sans contredit le cardinal de Joyeuse, élu archevêque en i6o5, François de Harlay, qui lui succéda en i6i5, et Nicolas Colbert, nommé en 1691.
Le premier répara les désastres que le feu avait fait subir à la chartreuse, annexe, en quelque sorte, du château, et réédifia son église. Le second, non moins célèbre par son goût pour les lettres et son savoir que par sa naissance, fit au château même et dans les jardins de nombreuses additions, dont il consacra le souvenir dans l'inscription suivante, qu'il avait fait graver au-dessus de la porte intérieure de la première cour du château, et qu'on y voit encore'' :
' Discours de la joyeuse entrée de " En août i6o3. (Mémoires de Claude
Henri IV. Groulart.)
' En 1 590 , au mois de février. (Let<reî ' Nous l'avons reproduite dans notre
missives de Henri IV, t. III, p. iA4.) planche VI.