RÉCIT HISTORIQ UE. XXXV
sinon sollicitée, du moins approuvée. Louis XIII se rendant à Rouen pour la tenue de l'assemblée des notables, s'arrêta à Gaillon, où il passa dix jours entiers, dans le courant du mois de novembre (1617). Le jeune prince s'y donna les ébats de la chasse, dit un recueil du temps ^; il était accompagné de son frère Gaston.
Le poëte Bois-ïlobert, le commensal et le familier du cardinal de Richelieu, que l'on présume avoir fait partie de la suite de Louis XIII, fit, à cette occasion, les vers suivants :
Gaiilon, qui tient mon. cœur et mes yeux an'êtés, Passe même des Dieux la demeure immortelle. Rien ne peut égaler sa grâce naturelle; Tout cède à ses appas , tout cède à sa beauté.
vers qui rappellent ceux dont un poëte de la même force accoucha devers le même temps :
Trop aimable Gaillon, ta beauté sans seconde
Te doit bien mettre au rang des merveilles du monde.
Les habitants de Gaillon s'étaient portés avec empressement sur le passage du jeune roi; les lettres patentes qu'il avait octroyées peu de mois auparavant en leur faveur, étaient présentes à leur esprit. Les habitants de la châtellenie étaient tenus, de temps immémorial, de faire le service de guerre au château de Gaillon; ils avaient été exemptés, à raison de ce service, de l'impôt pour la paye des garnisons des forteresses royales de Gisors et du Château-Gaillard. Depuis que Gaillon avait vu tomber ses tours et ses remparts, grande était fappréhension des habitants de voir tomber l'exemption dont ils
' Le Mercure français.
XXXVI INTRODUCTION
jouissaient. Ayant exposé à Louis XIII, que Charles IX, par lettres patentes du 20 février i568, en considération de leur jidelité en la garde assiduelle qu'ils faisaient au chasteau de Gaillon, la leur avait confirmée; que les feus rois Henri III et Henri le Grand, son très-honoré pere, en avaient fait de même, le roi, sans trop s'informer si les requérants faisaient au château de Gaillon le service qui leur avait valu le privilège qu'ils revendiquaient, leur en confirma la jouissance par lettres patentes du 29 mars 1617
François de Harlay, à la sollicitation duquel elles avaient été délivrées, prenait moins de souci encore du service de guerre de ses vassaux dans son château , qu'il appelait son désert, et où il se livrait en paix à son goût pour fétude. « Il se retiroit à Gaillon, dit l'historien de Georges d'Amboise, pour travailler en repos des sept à huit heures par jour; c'est là, qu'estudiant à fond l'Escriture, l'histoire et les Pères, il devint de bonne heure le prélat de son temps le plus universellement sçavant ^. »
Son chapitre de Rouen vint un jour fy distraire de ses études favorites, pour lui faire part de la nécessité où il se trouvait d'augmenter la musique et la bibliothèque de l'église cathédrale, et lui exposer en même temps la pénurie du chapitre François de Harlay, rapportent les registres capitulaires, «témoigna de grandes affections à la compagnie » en la personne de ses envoyés. Après avoir réfléchi quelques instants, il leur dit : « qu'il y avoit dans le parc de Gaillon , grande quantité d'arbres anciens qui dépérissoient sans aucun ornement, que ces arbres étoient à leur retour, tombant et empirant pour leur
' Mémoriaux manuscrits de la Chambre des comptes de Normandie, aux archives de la Seine-Inférieure.
' Louis le Gendre, Vie du cardinal d'Amboise, p. 384.
RÉCIT HISTORIQUE. xxxvii
antiquité; » qu'il les abandonnait au chapitre pour subvenir aux besoins de la musique et de la bibliothèque. Grands remercîments de la part des chanoines; le prélat d'ajouter : que le chapitre, bien entendu, se chargerait de l'abatis du bois, et qu'on ne lui demandait seulement que de replanter quelques arbres pour l'ornement du lieu. A quelques jours de là, François de Harlay s' étant avisé de faire estimer par experts la valeur des arbres qu'il avait donnés, il se trouva qu'il y en avait pour quarante mille livres. Le prélat, à cette fois, d'ajouter aux demandes qu'il avait faites « la réédification d'un des pavillons du château de Gaillon qui étoit ruiné d'antiquité , et quelques autres réédifications nécessaires à son église. » C'est ce qu'on pouvait appeler se raccrocher aux branches. Les chanoines n'en acceptèrent pas moins le cadeau qui leur était fait; ils y trouvaient encore leur compte K
François de Harlay fit mieux; voulant contribuer à l'augmentation de la bibliothèque de son église cathédrale, qui avait été fort négligée depuis longtemps, et « n'ayant, comme il le disait lui-même, rien après fhonneur de Dieu, plus en recommandation que famour des bonnes lettres, » il fit don au chapitre, par acte du 3 janvier i63/i, de sa bibliothèque entière du château de Gaillon « telle, disait-il, que je l'ai faicte avec curiosité et grande dépense à cause du grand nombre de volumes de prix, de bons et rares livres dont elle est composée^. » Le prélat ajoutait le don de six cents livres de rente perpétuelle pour fentretien d'un bibliothécaire et pour fachat de livres.
«Je consigne entre les mains du chapitre, porte l'acte de
' Registres capitulaires , année 1626.
' Les livres de théologie dominaient dans celte bibliothèque; après venait la
littérature classique. On n'y comptait qu'un petit nombre de manuscrits.