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INTRODUCTION
Au nombre des documents les plus riches en précieuses indications sur les usages, les mœurs, la vie intime de nos ancêtres, sur les détails du costume, du mobilier, sur l’intérieur et l’extérieur des anciennes habitations, sur le développement des beaux-arts aux différentes époques de notre histoire, figurent en première ligne les Inventaires et les Comptes.
Les Inventaires, plus séduisants grâce à leur variété, à leur concision, jouissent d’une véritable faveur. On les recherche avec ardeur, on les publie, on les commente, et les textes de cette nature mis au jour depuis vingt ou trente ans forment une série déjà considérable.
Les Comptes au contraire sont restés jusqu’à ces derniers temps ensevelis dans un profond oubli. Sauf un petit nombre de privilégiés, peu de documents appartenant à cette catégorie ont paru dignes des honneurs de l’impression. Est-ce leur étendue ou leur monotonie qui rebute les travailleurs? Encore les rares exceptions qu’on trouverait à citer ont-elles presque exclusivement porté sur des comptes d’orfèvrerie ou de garde-robe, sur ceux, en un mot, qui pouvaient nous initier aux modes du temps passé, au luxe du mobilier, aux incessantes transformations du costume. Ces énumérations, souvent fort détaillées, de bijoux, de robes, de chapeaux, de gants, ont toujours eu le don d’exciter vivement la curiosité.
Les Comptes possèdent cependant sur les Inventaires un incontestable avantage. Tandis que ceux-ci entassent une multitude d’objets disparates de toute provenance et de toute époque, dont la description même est souvent fort imparfaitement transcrite par un copiste ignorant ou pressé, les articles portés dans un Compte reçoivent, de cette circonstance même, un certificat d’origine et d’authenticité, ou tout au moins une date certaine, point capital quand on étudie l’art ou l’industrie de nos pères.
COMPTES DES BATIMENTS. I
Ainsi les registres de Comptes, plus arides au premier aspect, plus rébarbatifs que les Inventaires, offrent sur eux une supériorité marquée. Ils nous renseignent souvent sur la provenance, presque toujours sur la date des objets dont ils parlent. Il serait donc essentiel, pour pénétrer plus avant dans la connaissance des temps passés, de publier simultanément des documents appartenant à ces deux grandes séries qui se complètent, se rectifient et s’éclairent l’une l’autre.
A la famille des Comptes appartient une classe spéciale singulièrement négligée jusqu’à ce jour, nous voulons parler des Comptes de bâtiments.
11 faut dire que les registres originaux ont pour la plupart disparu. Une sorte de fatalité semble s’être acharnée sur eux. Tandis qu’on épargnait encore les registres de l’Argenterie, de l’Hôtel, de la Chapelle, de l’Ecurie, les dépenses relatives à la construction des Maisons royales étaient vouées à une implacable proscription. On jugeait sans doute fastidieuses et sans intérêt, par conséquent inutiles à conserver, ces longues énumérations de maçons, de charpentiers, de serruriers et de peintres, au milieu desquelles il paraissait malaisé de distinguer les véritables artistes des simples manœuvres.
Les descriptions des costumes ou des œuvres d’orfèvrerie parlent encore à l’imagination; mais quel parti tirer de ces prolixes détails sur la maçonnerie et la charpenterie, s’appliquant à des monuments depuis longtemps disparus, à des édifices tombés dans un complet discrédit ?
Aussi la rage de la destruction a-t-elle surtout sévi sur les Comptes des Bâtiments; à peine rencontre-t-on çà et là quelques fragments incomplets. Depuis Colbert seulement, il devient possible de suivre, année par année, ces grands travaux de construction, qui furent de tout temps, au Moyen Age comme sous la Renaissance, la distraction favorite de nos rois, et qui exercèrent sur le développement de l’art national une incontestable et féconde influence.
Perte irréparable! Jamais on ne connaîtra, jamais on ne pourra glorifier comme ils le méritent ces maîtres de pierre, ces grands artistes dont les merveilles de nos cathédrales gothiques, à défaut des châteaux détruits ou transformés par les exigences de la politique ou les révolutions de la mode, attestent le génie. En vain espérerait- on arracher aux recoins encore inexplorés des Archives le nom de ces modestes grands hommes. Les Comptes des Bâtiments ont péri presque tous, emportant avec eux les précieuses révélations que seuls ils pouvaient offrir.
Sur toute la période du Moyen Age, pendant laquelle l’architecture et la
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sculpture françaises couvrent notre sol de tant d’œuvres grandioses, que reste»t-ii aujourd’hui? A peine quelques fragments de Comptes, quelques registres incomplets, disséminés dans les dépôts publics, sans suite, sans corrélation les uns avec les autres, insuffisants pour prêter matière à une étude complète et méthodique. Heureuse f Italie qui a pu, en sauvant ses archives, préserver la mémoire des citoyens qui l’honorent et permettre ainsi aux générations successives de renouveler de siècle en siècle, sans jamais épuiser cette mine intarissable, l’histoire de ses artistes !
La France n’a pas eu cette fortune. La pauvreté de ses archives est pour le travailleur un sujet incessant d’étonnement et de tristesse. Pour toute la période antérieure au xvie siècle, que rencontre-t-on dans le plus riche de nos dépôts scientifiques, aux Archives nationales? Quelques registres insignifiants1 * * * *, mutilés, et c’est tout.
Ce seul exemple donne une idée de la pénurie des autres collections publiques. Est-il besoin de pousser plus loin ces stériles investigations? Demandez à la Bibliothèque nationale ce quelle a reçu de Comptes des Bâtiments antérieurs à l’an 1 5oo. La réponse sera navrante.
Si l’époque de la Renaissance paraît mieux partagée que le Moyen Age, il s’en faut que nous possédions des renseignements suivis et précis. îl reste toutefois sur cette glorieuse période un document de grand prix; mais sa conservation rend plus sensibles encore les pertes que nous déplorons.
1 Nous lie voyons guère à citer, aux Archives fia-
tionales, comme pouvant rentrer dans les comptes de construction du Moyen Age, que les articles sui-
vants !
i6 * * 9 frOEuvres et travaux de divers arts faits aux châteaux des comtes d’Artois au xnf et au xtvb siècle. s Rouleau en parchemin écrit d'un seul côté, aujourd'hui découpé en feuillets et reiié en volume ; il a appartenu à Monteil, qui avait placé en tête une dé-
dicace h M. Boileau , professeur de menuiserie architecturale è Paris (Passy, à août i83g). Par ses
détails techniques et sa date, ce dompte peut passer
pour un des plus curieux qui nous soient parvenus.
Il porte, aux Archives nationales, la cote KK, 89p.
90 «Bâtiments du duc de Berry de i 882 à t38^.s
Plusieurs Cahiers incomplets Cotés KK a 55 , a 56 et a 87 . Il y est surtout question de transports de sable , de pierres, de journées de manœuvres, de fournitures de matériaux * en somme , ces cahiers présentent üil intérêt médiocre.
8° <f Comptes de travaux au château de Blaye , du 26 août lâhg au 16 juin suivant. * Cahier de six feuillets seulement, coté KK, 261.
C’est à peu près tout ce qu’indiquent les inventaires pour les Comptes de construction. Rien pour le Louvre et autres châteaüx royaux.
Sans doute on rencontrerait plus de renseignements sur ies travaux des églises ou monuments religieux. Mais nous nous en tenons strictement ici aux châteaux princiers et aux édifices civils.