AVERTISSEMENT
Le premier volume des Comptes des Bâtiments sous le règne de Louis XIV comprenait les dépenses de 1 664 à 1680 inclusivement, en tout dix-sept années; celui-ci va de 1681 à 1687 seulement. Cette différence s'explique par le développement que reçoivent les comptes à partir d’une certaine date. Tandis qu'un seul registre par année suffit aux dépenses du commencement du règne, deux sont nécessaires en 1684, et trois à partir de 1685. Ainsi, les huit exercices dont nous présentons 1e1 la comptabilité occupent quatorze registres. Le budget annuel des Bâtiments atteint son chiffre le plus élevé en 1 688 et décline sensiblement à partir de 1689 et surtout de 1690.
Dans le courant de 1681, il est dépensé un peu plus de 6 millions; le total augmente d'un million en 1 682, atteint près de 8 millions en 1684 ct arrive à plus de 13,900,000 livres en 1685. C’est le maximum pour la période qui nous occupe. Les tableaux récapitulatifs qui accompagnent le présent volume permettront de saisir rapidement Îles fluctuations des dépenses et les causes d'augmentation ou de diminution.
Ces tableaux montrent que, sur les 57 millions et demi, en chiffres ronds, auxquels s'élève la dépense totale de nos huit années, 24 millions environ sont consacrés aux divers bâtiments de Versailles et dépendances. La machine de Marly ou de la rivière de Seine absorbe 3 millions, les travaux de la rivière d'Eure et de l'aqueduc de Maintenon exigent près de 6 millions: soit en tout une somme de 33 millions pour les constructions, jardins et eaux de Versailles. On remarquera de plus que la dérivation des eaux de l'Eure est entreprise quand on se prend à douter des résultats qu’on attendait de la machine de Marly. Les frais des autres maisons royales n'arrivent pas à beaucoup près à un chiffre aussi élevé. Le château de Marly, alors la résidence préférée du Roi, coûte bien près de
3 millions, tandis que celui de Saint-Germain demande moins de » millions. On emploie 1,200,000 livres aux bâtiments du Louvre, 800,000 à l'église des [nvalides, dont la construction avance rapidement, 650,000 à Fontainebleau, et 760,000 aux Gobelins. Deux chiffres, par leur importance, doivent attirer l’attention : celui des fonds libellés, s’élevant à 7,100,000 livres, et celui des parfaits payements, qui monte à plus de 2 millions et demi. Ce dernier chapitre n’a pas besoin d'explications; il comprend, son titre l'indique, des créances arriérées soldées après un délai plus on moins long. Sous le titre vague de fonds libellés sont groupées les dépenses les plus diverses, qui, pour une bonne part du moins, auraient pu trouver place sous d’autres rubriques. C’est ainsi qu'on y rencontre une somme de 450,000 livres appliquée au canal du Languedoc, à côté de 200,000 livres employées en achats de marbres, et aussi l'entretien du jardin à fleurs de Toulon, la pension du peintre Van der Meulen, les acquisitions de terres et d'héritages, I y aurait eu de graves inconvénients à modifier l’ordonnance des comptes originaux. La table alphabétique rapprochera suflisamment les objets de même nature épars dans différents chapitres.
Comme dans le précédent volume, nous avons mis tous nos soins à rendre cette table alphabétique aussi complète, aussi détaillée que possible. À côté des noms de personnes ou de lieux, les renvois pouvant faciliter les recherches dans quelque sens que ce soit ont été multipliés. Les articles de Versailles, de Fontainebleau, de Saint-Germain, de Marly présentent une étendue exceptionnelle; il ne saurait en être autrement. On y frouvera résumés méthodiquement tous les détails concernant les diverses parties de ces résidences royales.
Un moment, nous avions hésité à comprendre dans la table les noms de vulgaires manouvriers, de terrassiers ou d'employés infimes, tels que les invalides préposés à la garde des travaux de la rivière d'Eure. Mais où s'arrêter dans cette voie d'éliminations ? Pourquoi ne pas supprimer aussi les simples artisans, maçons, serruriers, paveurs et autres ? Est-il bien certain que ces humbles travailleurs n’intéressent personne ? Ne retrouve-t-on pas parfois dans les classes les plus humbles de la société l'origine de certaines familles illustrées par les talents de quelques-uns de leurs membres ? Plusieurs des Gabriel ont été entrepreneurs de maçonnerie, et leurs descendants brillent au premier rang parmi les architectes français. L'André Mazière qui a édifié la plus grande partie du château de Versailles a laissé son nom à une des rues de la ville: il occupait donc une certaine situation parmi ses contemporains. Le paveur Léonard Aubry a travaillé
AVERTISSEMENT. il
pour lIllusire Théâtre et figure parmi les créanciers de Molière dès 1643. Aussi nous a-t-il semblé qu'une table comme la nôtre perdrait son principal mérite si elle n’était pas absolument complète. Les suppressions, quelque spécieuses que soient Îles raisons à invoquer en leur faveur, sont toujours suspectes d'arbitraire. Nous avons donc plutôt multiplié que restreint les articles et les renvois, conformément au plan suivi dans le premier volume. De même, pour le classement des noms propres portés par différentes personnes et pour la division du long article relatif à Versailles, nous avons suivi Îles règles précédemment adoptées.
Les notes sont ici, comme par le passé, réduites au strict nécessaire. Sauf un petit nombre de cas, lorsqu'il s’agit par exemple d'expliquer un terme tombé en désuétude, les annotations mentionnent surtout les renseignements donnés par le compte même, notamment les diverses orthographes du même nom. Nous avons évité de parti pris les citations et les rapprochements que pouvaient fournir en abondance les mémoires contemporains, surtout le journal du marquis de Dangeau. De pareils commentaires nous eussent entraîné trop loin.
Sans entrer dans le détail des registres de 1681 et des années suivantes, nous appellerons l'attention du lecteur sur le chapitre de la sculpture. Il prend, durant cette période, une extension considérable, La liste des statues commandées pour la décoration des bosquets et des fontaines de Versailles n'occupe souvent pas moins de la moitié d’un registre. Les acquisitions de marbres antiques, de médailles et d'objets d'art, soit en Italie, soit dans d’autres pays, se multiplient aussi à partir de 1681. C'est encore le moment où sont exécutées les grandes et belles pièces d’orfèvrerie détruites peu d'années après pour les besoins de la guerre. On en trouve la description détaillée dans l/nventare du mobiher de la couronne sous Lous XIV, récemment publié. Ces divers éléments rapprochés, coordonnés, fourniraient de précieux éclaircissements sur les origines et l’histoire de nos collections nationales. Nous espérons mettre prochainement en lumière quelques-uns des faits nouveaux révélés par nos Comptes.
Pendant la période comprise entre les années 1681 et 1688, survient un changement considérable dans l'administration des Bâtiments du Roi et de tous les services qui en dépendent. Colbert cède la place à Louvois; par suite, tous les protégés du grand ministre sont frappés de disoräce. Charles Le Brun lui-même, malgré ses éminents services, est laissé de côté.
Les historiens racontent presque tous une anecdote qui aurait précédé et
préparé cette révolution de palais. Mais bien peu d’entre eux connaissent et citent l’auteur qui nous a laissé le récit de l'aventure.
On lit dans les curieux mémoires que Gharles Perrault, premier commis des Bâtiments sous Colbert, écrivait pour ses enfants et qui ne virent le jour qu’en 1797, les lignes suivantes :
« En l'année 1667 (la date est évidemment erronée, comme on l'établira plus loin), le Roi alla visiter les fortifications que M. de Louvois avoit fait faire à diverses places du royaume. Sa Majesté en revint très satisfaite, mais surtout du peu qu'elles avoient coûté par rapport à la grandeur et à l'étendue des ouvrages que M. de Louvois n’avoit pas manqué d'exagérer. Au retour, il dit à M. Colbert : Je viens de voir les plus belles fortifications du monde et les mieux entendues: mais ce qui ma le plus étonné, c’est le peu de dépense qu’on y a faite, D'où vient qu'à Versailles nous faisons des dépenses effroyables, et nous ne voyons presque rien d'achevé? Il y a quelque chose à cela que je ne comprens point. — M. Colbert fut vivement blessé de ce reproche, et, quoiqu'il rendit au Roi de très bonnes raisons de la différence qui se trouvoit entre les ateliers d'armée, où les soldats ne reçoivent qu'une très petite paye, et les ateliers de Versailles, où l’on paye de fortes journées aux paysans qui ÿ travaillent, etc... , il crut que ce monarque avoit été prévenu sur cet article et qu'’assurément on lui avoit fait entendre qu'on payoit trop cher tout ce qui se faisoit à Versailles. . . » À la suite de cette aventure, Golbert prit le parti de mettre les travaux de Versailles en adjudication,
ce qui rendit la besogne du premier commis des Bâtiments si pénible et si ingrate,
que Perrault quitta le service du Roi.
Dans son Histoire de Colbert, M. Pierre Clément, faisant allusion à l’anecdote qu'on vient de rapporter, paraît douter de la véracité de l'écrivain. Cependant, le témoignage d’un contemporain, d’un témoin, mérite, semble-t-il, quelque confance. Si l'on tient compte des graves conséquences qu'entraîna l'incident pour le premier commis, il est encore plus difficile d'admettre qu'il ait reproduit à la légère des bruits de cour ne reposant sur aucun fondement. D'ailleurs, Perrault écrivait pour sa famille, non pour le public, et cette circonstance seule serait encore un page sérieux de sincérité.
Que le fait rapporté dans les Mémoires se soit passé en 1667, au temps de la toute-puissance de Colbert, c'est ce qu'il est impossible d'admettre. Au surplus, Perrault ne quitta l'administration que bien après cette époque. Il y a donc là une erreur de date évidente, qui a sûrement nui, auprès des historiens sérieux,