CHAPITRE XIII
Af' k Docteur G. de Clostnadeuc, la capitale des Fénètfs^ le golfe Morbibannais.
Nous venions à peine d'achever la révision de cette étude, quand le bulletin annuel de la Société polymathique du Morbihan est venu nous apporter une série d'articles pleins d'intérêt, de M. le Docteur G. de Glosmadeuc, intitulés le Cromlec'h d'er Lanic, et le golfe du Morbihan ; le président de Rohien archéologue; une rectification, à propos du Pont-de-César, sur la rivière d'Auray.
Nous aurions fait bien des emprunts à ces excellentes et savantes dissertations, si nous les avions eues plus tôt à notre disposition. Au lieu d'une simple citation puisée dans le procèsverbal analytique d'une séance de la Société morbihannaise, nous aurions reproduit plus d'une page qui nous auraient fourni des arguments nouveaux.
Après avoir dit, au moins, avec quel intérêt nous avons lu ces pages, où la forme rivalise avec le fond, et oùjle charme du style attirerait les indifférents eux-mêmes aux études archéologiques, nous nous sentons entraîné à les comprendre dans notre étude ; le sujet que nous traitons, en effet, se confond dans une de ses parties avec celui qu*a traité M, le docteur de Closma'* deuc. D'accord avec lui sur un grand nombre de points,'^ nous différons de sentiment sur quelques autres, qui ne sont pas sans importance, et que nous allons examiner.
Nous^avons dit, dans nos préliminaires, que des opinionsjab^ solument nouvelles, en opposition complète avec toutes celles qui avaient encours jusqu'ici, semblaient, depuis quelque tempd^ fçnoôQtrer une fûvevtr que ne justifiaient, sdon nous, ni le
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nombre, ni surtout la solidité des preuves dont on les étaye. M. G. de Closmadeuc y fait allusion dans des termes qui nous portent à croire qu'il est du même sentiment que nous, sur ce sujet. Il ne paraît pas plus que nous admettre l'extension de la Vénétie, du cap Gohœum jusqu'à la rive droite de la Loire, ni l'existence des Veneticœ insulœ à l'embouchure de ce fleuve.
Nous nous approprierons quelques-uns des arguments formulés ou rappelés par lui, et qui ajouteront de la force à une partie de notre thèse ; mais aussi* nous mettrons en relief, pour les combattre, quelques points essentiels sur lesquels nous étions et nous restons dans des opinions opposées. Nous voulons parler surtout des identifications géographiques, soutenues par nous, de Dariorigum avec Locmariaker et de DartoHtum avec Vannes ; puis d'un autre point également très important concernant l'état à l'époque de la conquête romaine, de ce golfe que nous nommons aujourd'hui la petite Mer du Morbihan.
Au début de ses attrayantes études, M. le docteur de Closmadeuc paye un juste tribut d'hommages à ces travailleurs du passé qui, mus par l'amour du pays autant que par l'amour de la science, ont commencé le défrichement du champ des découvertes. Parmi ces pionniers, dont nous devons honorer les noms, il en est un dont la sympathique physionomie a eiK le don de captiver particulièrement l'attention du savant docteur : a' est le président de Robien, dont nous avons eu l'occasion de parler nous même, au cours de cette étude, et qui fut, il y a plus d'un siècle et demi, le premier des archéologues bretons et l'un des aînés de nos critiques.
M. de Robien venait, en 1727, d'acquérir, avec le château du Plessis, situé dans la commune de Grac'h, la baronnie de Kaër, s'étendant sur plusieurs paroisses des environs, et entr'autres sur celle de Locmariaker, M. de Closmadeuc est frappé, nous dit-il, de la bonne fortune que la Providence envoie au sincère ami de la science ; avec quel sentiment d'admiration et de reconnaissance il nous parle du jeune magistrat, qui, à 28 ans déjà, avait compris l'importance et avait conçu l'ambition de fonder, à Rennes, une académie bretonne ! Étudier notre vieille province, sous tous ses aspects et dans tous les temps, par son histoire, ses archives, ses traditions, ses mœurs, ses monuments de tous les âges, tel «era le programme ; Bi l'étude de Ja
GiOORAPHIB DB LA PÉNINSULE ARMORICAINS
géographie ancienne de la contrée sera placée au frontispice de ces annales. Le savant docteur a raison : quelle bonne fortune en effet, et quels trésors vont s'offrir de tous côtés aux loisirs du jeune magistrat ; quels nobles délassements de l'étude des lois et de le distribution de la justice I Avec quelle sérénité de l'esprit et quelle clarté de l'intelligence, ne viendra-t-il pas reprendre ses occupations parlementaires, et les graves études professionnelles ? quel plus beau partage de la vie, dans les jours sans Orages ? ^
M. de Robien a pris possession de son château du Plessis ; il est impatient de parcourir ce pays ; il faut tout visiter, tout connaître, tout décrire, tout étudier. Il faut aller demander aux monuments, non-seulement les souvenirs, mais aussi les secrets du passé.
Dans quel charmant tableau M. de Closmadeuc nous peint le magistrat breton « partant de son château du Plessis, accom- » pagné de son peintre de prédilection, et mettant, pour la première fois, le pied sur cette terre inconnue, si riche de monunnents antiques. Us ont traversé un pays d'aspect sévère, presque sauvage, en grande partie inculte et couvert d'ajoncs et de bruyères en fleurs. Sur les talus, quelques rangées d'ormeaux ou de chênes ; de loin en loin des toits rustiques et des champs de blé rompent seuls la monotonie du paysage. Au sommet de toutes les collines, leurs regards distinguent la silhouette d'énormes blocs de granit qu'on prendrait pour les ossements de squelettes gigantesques. Ils arrivent à Locmariaker, une petite bourgade, qui se mire dans les eaux du golle, à peine une trentaine de maisons couvertes en chaume, » habitées par des pêcheurs ou des tenanciers de la Sei-
» gneurie les ruelles du bourg, comme le rivage, sont
» teintés en rouge par les briques romaines ; les clôtures des jardins sont faites avec des pierres de petit appareil ; sur différents points, près des maisons, s'élèvent de hauts pans de mqrs, dans la construction desquels entrent la pierre façonnée, la brique et le ciment. On suit les lignes des bâtiments dans
> leurs détails ; on distingue les ruines d'édifices divisés en plu- » sieurs compartiments, des tours, des voûtes, des portiques, » partout des substruction'set des amas de débris, dont l'origine
> n'est pas douteuse : Locraariaker eàt bâti sur l'emplacement
» d'une ville gallo-romaine. Les habitants montrent à M. de
> Robien de grandes dalles de pavage, des colonnes, des frag- 1 ments de marbre et de mosaïques, des poteries Samiennes ) exhumées des décombres, ainsi qu'une grande quantité de » monnaies romaines aux effigies impériales et de m,onnaies H eeltiques (1).
» M. de Robien n'hésite pas à écrire dans son manuscrit que ^ Dariorig, c'est Locmariaker (2). » Nous n'avons rien voulu retrancher à cette citation, pas njême, on ne s'en plaindra pas, dans la partie purement descriptive ; mais il faut arriver maintenant à l'examen des faits sur lesquels nous sommes d'accord, et à la discussion de ceux qui nous divisent.
c La dénomination de Dariorigum, dit M. de Closmadeuc, ne
> se trouve ni dans César, ni dans Strabon, ni dans Dion Cas- 1 sius ; ce n'est qu'au ii« siècle que ce nom est donné, par le 1 géographe Ptolémée, à une ville qui est alors le chef-lieu des » Vénètes. »
€ C'est la même que la Carte de Peutinger désigne sous le » nom de Dartoritum, et il est étabU que ce document n'est pas
> antérieur à la fin du n^' siècle, peut-être môme à la fin du 1 uv siècle, sous le règne de Probus.
» Mais le nom de Dariorigum, cité pour la première fois par » Ptolémée, plus de deux siècles après la conquête de César, se
> rapporte à une ville de création romaine, et rien ne prouve
> qu'elle ait été bâtie sur l'emplacement d'un oppidum gaulois, » OU du moins sur l'emplacement de la capitale de la Vénétie % armoricaine, si tant est que les Vénètes, avant César, aient eu ) une capitale, dans le sens propre du mot. »
« Les historiens se sont demandé dans quel lieu s'élevait cette 1 ville de Dariorigumj ville gallo-romaine, dont l'existence est 1 incontestable, à partir de la fin du ii« siècle (3). »
€ Dom Lobineau (1707) déclare que Dariorigum n'était pas n située dans l'emplacement de la ville actuelle de Vannes. )^ a. de Robien^ confondant deux choses : d'une part, les oppida
> des Vénètes, assiégés par César, et leur prétendue capitale j
0) P* G. de Closmadeuc, BuUat. de la Soc. polym* du MorbU».aii, 1882, p. 31. ($) »ûi.^ pm 481, 50.
Ptolitaée vivait de 135 à 135 de rèr* chHliêime^ )
GiOGRAPHIE DE LA PÉNINSULE ARMOBIGAINB
> d'autre part, la ville qui fut le chef-lieu de la Vénétie, peu- ) dant la période gallo-romaine, n'hésite pas à écrire dans son » manuscrit, que c Dariorig, c'est Locmariaker (1). n Ptolémée, » dit-il, nous a conservé le nom de la capitale des Vénètes, qu'il » nomme Dariorig, elle était située à l'entrée du Morbihan, où » est actuellement Locmariaker. Tout prouve qu'il y a eu là une
) très grande ville Morbihan, qui, en langue bretonne,
1 veut dire petite mer, était le port de Dariorigum ('2) . i
Nous croyons fondées, pour notre compte, ces deux affirmations de M. de Robien, qui a seulement tort d'ajouter que, suivant César, c'est à Dariorig qu'était le siège du Sénat.
M. de Closmadeuc a cent fois raison en effet de dire à ce sujet : i; Si on avait demandé à. M. de Robien de citer les pas- » sages des commentaires, où se trouvent ces détails, il eut été
> fort embarrassé sans doute. > Nous le croyons aussi ; il aurait pu répondre cependant que : Les Vénètes, peuple commerçant, avaient certainement un emporium^ une capitale, et l'acte barbare que César se borne à nous indiquer, en trois mots, omni senatu necato, prouve que les Vénètes, comme les autres peuplades gauloises du reste, avaient un Sénat, dont le lieu de réunion devait vraisejnblablement être leur capitale. Ce sont là des inductions plausibles, mais il faut reconnaître qu'il n'existe pas de textes où se trouve cette affirmation.
. « On remarquera, continue M. de Closmadeuc, que les argu- » ments invoqués par M. de Robien, en faveur de Locmariaker, 1 peuvent être invoqués en faveur de Vannes ; M. A. Lallemand
> est certainement dans le vrai, lorsqu'il place Dariorigum
> dans l'emplacement de Vannes actuel. Ses raisons sont tirées ^ du nom traditionnel, de l'importance et de l'étendue des 1 ruines qui couvrent, non-seulement le sol de la ville de 1 Vannes, mais celui de tous les faubourgs, ruines considéra- 1 blés que nous connaissons, et que M. de Robien ne connais- 1 sait pas. M. A. Lallemand n'oublie pas de faire remarquer en 1 outre la situation exceptionnelle de Vannes sur la grande voie
> de Portus-Namnetum à Vorgium (Nantes à Quimper), et cette
(1>P'' G. de Closmadeuc. Bullet. de là Soc. polym. du Morbihan, 18S2, p. 50.
(3) Manuscrit du président d« Robien cité par G. de Closmadeuc, Bullet. de la Soc. polym. du Morbihan, i&% p. 53. ^
266 ASSOCIATION BRBTONNK
1 circonstance capitale des nombreuses voies qui y conver-
> gent. 1
€ Un argument décisif, selon nous, en faveur de Dariorigum,
1 Vannes, est tiré de Fétude des distances indiquées, en chiffres
> romains, sur la Carte de Peutinger. » t II n'y a pas
» b hésiter, il faut conclure que la voie de Pai^tus-Namnetum à
» Dartoritum est bien celle que M. de Robien a le premier dé-
» crite, celle qui passe à 4 ou 5 kilomètres en aval de la Roche-
» Bernard.
< Qu'on cherche à appliquer ces données de la carte antique à » la thèse de Dariorigum, Vannes, l'adaptation des distances '» est aussi parfaite que possible. Les 49 lieues gauloises repréj sentent bien la distance actuelle de Nantes à Vannes, de 1 même que les 20 lieues gauloises représentent la distance de
3 Vannes au passage de la Vilaine, à Noy, où nous plaçons » Duretie (1). t
Relevons une première erreur consistant à identifier Vorgium avec Quimper. La découverte et la lecture de la borne milliaire de Maël-Carhaix sont venu confirmer irrévocablement, pour tout le monde, l'identification de Vorgium avec GarhaiK. C'est une seconde erreur, selon nous, que de placer Duretie à Noy, à
4 ou 5 kilomètres en aval de la Roche-Bernard. Nous l'avons, dans notre étude, placé à Rieux, où l'on a retrouvé les vestiges d'une station romaine importante, ceux d'un pont, défendu par un antique château, et où aboutissent enfin les traces d'une voie romaine. Voyons si les distances données par la Table de Peutinger (2) ne concordent pas mieux avec notre hypothèse qu'avec celle de M. le docteur de Closmaderuc. Il faut convenir d'abord que le chiffre de la Table, 20 lieues gauloises, ne répond, d'une manière absolument exacte^ ni à l'une ni à l'autre des opinions en présence : le chiffre de la Table devrait être toujours plus élevé que celui de la mesure prise sur la carte moderne. Celle-ci n'est en effet que la distance à vol d'oiseau, ne nous donne, au lieu du développement des pentes du terrain, que leur projection sur le plan horizontal, et ne tient nul compte des dévia-
(1) G. de Glosmadeuc, Bullet. de la Soc. polym. du Morbihan, 4882, pp. 53, 54 55.
(2) Tab. Peut. Portu Namnetu ; Duretie XXIX ; Dartoritum XX.
lions ou des sinuosités qui, si faibles qu'elles soient, doivent être prises en considération. Appliquons les distances de la table à l'une et à l'autre hypothèse, en prenant pour étalon, sur la carte moderne, la lieue de 25 au degré qui se trouve être exactement le double de la lieue gauloise.
En plaçant Duretie à Noy, conformément à l'opinion de M. de Closmadeuc, nous rencontrons les chiffres suivants : Table de Peutinger, de Dartoritum à Duretie XX lieues gauloises ; carte moderne, de Vannes à Noy, 15 lieues gauloises. Cette différence de 5 lieues nous parait inadmissible pour une aussi courte distance, et ne semble pas pouvoir s'expliquer par quelqu'erreur ou omission d'unités dans la Table. Ajoutons qu'on n'a pas découvert à Noy, comme à Rieux, les vestiges d'une station romaine importante, et que la communication entre les deux capitales aurait imposé, en toute occasion, un trajet de rivière, par bateaux, que les Romains avaient un grand intérêt à éviter.
Examinons maintenant quel rapport existe entre les chiffres de la Table et ceux de la carte moderne, dans notre hypothèse, qui place Duretie à Rieux : Table de Peutinger, comme précédemment XX lieues gauloises ; carte moderne, de Vannes à Rieux, 24 lieues gauloises et une fraction.
Le passage d'une voie romaine est incontestable à Rieux comme à Noy. L'omission, dans la Table de Peutinger, d'unç ou de deux unités, à la suite du chiffre XX, n'offre rien d'inadmissible ; ce ne serait pas la seule erreur de ce genre, qui aurait été constatée dans ce document. Pour ces raisons nous croyons devoir maintenir l'identification de Duretie avec Rieux, et nous ajoutons, comme une simple opinion, n'en pouvant fournir aucune preuve positive, que le passage d'une voie à Noy pourrait bien avoir eu l'antériorité sur le passage à Rieux, et remonter jusqu'au temps même de la campagne de César contre les Vénètes ; plus tard, après l'occupation de l'Armorique, les Romains auraient senti la i\êcessité de s'affranchir du trajet d'une rivière, par bateaux, pour mettre en communication deux importantes capitales.
En ce qui concerne Dariorigum, Dartoritum et la ville de Vannes, M. -de Closmadeuc continue ainsi : « Il faut conclure » en outre que le Dariorigum de Ptolémée et le Dartoritum de 1 la Carte de Peutinger ne font qu'un, et représentent, à partir
> du second siècle, la capitale de la Vénétie armoricaine, qui est » bien Vannes et non Locmariaker (1). i
Nous retrouvons ici, non-seulement rappelée, mais discutée de nouveau et explicitement confirmée, l'opinion de M. A. Lallemand, que nous avons combattue au cours de ce travail. Sans reprendre, dans tous ses détails la discussion à laquelle nous nous sommes précédemment livré, nous croyons devoir en résumer les principales propositions, en les opposant, l'une •après l'autre, à celles de MM. Laliemand et le docteur de Closmadeuc que nous nous sommes appliqué à reproduire également dans toutes leurs parties essentielles et dans toute leur force.
Premièrement, les Vénètes possédaient une capitale, avant l'occupation romaine. Il y avait, certainement déjà des siècles, au temps de César, que les Vénètes se livraient à la navigation et au commerce. Leur grande prépondérance, amplissima auctoritasy parmi les peuples des régions maritimes, en était le résultat et la preuve. Elle venait, nous dit César, de ce qu'ils avaient de nombreux vaisseaux, par le moyen desquels ils se livraient au commerce. Ils poussaient leurs courses sur le grand Océan, jusque dans la Manche, et allaient trafiquer dans l'île de Bretagne, et peut-être au-delà. On ne peut pas douter de leurs précédentes relations commerciales avec les Phéniciens de Carthage. Nous en saurions bien plus long sur ce sujet si le bon vieil Hérodote, qui avait vaguement entendu parler du commerce occidental de l'étain, avait pu réussir à se renseigner sur ces contrées, si lointaines pour lui ; mais il nous dit avec un véritable chagrin : « Je n'ai jamais pu trouver, malgré mes re- » cherches, une personne qui eut vu par elle-même s'il existait » une mer de ce côté de l'Europe (le côté du couchant). Au » reste l'étain et l'ambre nous arrivent de contrées loin- » taines (2). »
' Tous les raisonnements et tous les exemples du passé se réunissent pour indiquer qu'un peuple navigateur et commerçant doit nécessairement avoir un port, un comptoir, une ville principale, une capitale en un mot qui soit le grand marché des échanges, où viennent se concentrer, s'entreposer tous les pro-
(1) 0. de Glosmadeuc, BuUet. de la Soc. polym. du Morbihan, 1882, ||». Se.
(2) Herodot., 1. III, c. cxv.
GÉOGRAPHIE DE LA PKNINRULE ARMOHICAINK t269
doits de Tintérieur faisant l'objet du commerce de rexporlatioii, ainsi que ceux de l'importation. Qu'on cite un peuple do l'antiquité faisant exception à cet égard : Sidon, Tyr, Carthage, Gadès,- Phocée, Massilie, Rhodes sont des exemples que l'on peut citer. Longtemps avant l'ère chrétienne, les Namnètes n'avaienl-ils pas leur Corbilo emporium ? On dit, il est vrai, que « c'étaient les » Phéniciens ou les Égyptiens qui l'avaient fondé(l).> Les Égyptiens ? cela est dénué de toute vraisemblance ; les Phéniciefts ? qu'importe. Il était de la nature des choses que les Vénètes eussent une capitale, qu'elle fut maritime, facilement accessible,^ offrant un port suffisamment vaste, et un abri suffisamment sûr. César ne la nomme pas, c'est vrai ; mais, du pays deâ Andes * jusqu'à celui des Vénètes, il n'indique pas un seul nom. Les oppidums avaient aussi des noms apparemment ? Il n'en dit pas un seul ; nous ne saurions admettre, à cet égard, la conclusion qu'on tire de son silence. Il ne désigne pas non plus un seul nom géographique des Curiosolites. En quoi lui impoitaicnt tous ces noms barbares qui blessaient ses oreilles accoutumées aux consonnances latines ou helléniques? Nous avons essayé de caractériser précédemment la méthode de l'historien conquérant, le but principal et le caractère de ses mémoires.
La capitale des Vénètes ne pouvait être qu'une ville maritime, et puisque la question ne saurait se poser qu'entre Vannes et Locmariaker, il est incontestable que le chiffre de latitude, donné par Ptolémée à Dariorigum , ne peut pas s'appliquer à Vannes, et convient à Locmariaker. La situation de la ville de Vannes, à l'époque romaine, ne présentait pas d'ailleurs les conditions d'une cité maritime. M. de Closmadeuc a constaté lui-même que le golfe du Morbihan était loin, dans ce temps-là, d'avoir l'étendue que nous lui voyons aujourd'hui, et l'étiage de la rivière de Vannes n'aurait certainement pas permis alors aux grands vaisseaux des Vénètes de remonter jusque-là (2^, en dépit de leurs carènes aplaties.
(1) Kerviler, Etude crit. sur la Géogr. anc. de la presqulle armoricaine, 1874, p. 46.
(2) « Tout le monde sait que les abords de Vannes, soit par l'ancien, soit par » le nouveau chenal^ sont impraticables à marée basse, v Fouquet, Ruin. rom. dans le Morbihan, p. 46.
Si la latitude de Ptolémée ne convient qu'à Locmariaker, les distances itinéraires de la Table de Peutinger ne peuvent, cela est encore plus certain, s'adapter absolument qu'à la situation de la ville de Vannes. Nous partageons sur ce point l'opinion de MM. Lallemand et de Closmadeuc ; mais nous nous sépiirons d'eux dès qu'ils veulent absolument que DaHorigum et Dartoriium ne soient qu'une seule et même ville, celle de Vannes.
Four avoir entr'eux un certain nombre de lettres communes, ces deux noms ne présentent pas les conditions habituelles d'identité, et le moins ancien des deux, selon les données historiques, Dartoritum se fait tout d'abord remarquer par une analogie sensible avec d'autres noms gaulois tels que Vagoritum, Auderitum, Bandritum, Augustoritum, etc. La différence entre les deux noms que nous comparons, consiste dans des consonnes qu'on ne saurait regarder comme muables entr'elles, et c'est le nom, qui paraît le plus jeune, qui offre le plus grand nombre de consonnes et la prononciation la plus rude, ce que nous croyons contraire à la règle générale de la transformation des noms (1). .
En résumé nous sommes en présence de deux assiettes de villes antiques, importantes, toutes les deux, et de deux noms très sensiblement différents.
Les documents historiques nous fournissent deux sortes d'éléments distincts : Ptolémée, un chiffre de latitude, qui convient à Locmariaker et ne peut nullement s'appliquer à Vannes ; la Table de Peutinger, le tracé, avec l'indication des distances, d'une voie de Condivicnum à Duretie, Dartoritum, etc. , qui ne peuvent, au contraire, s'adapter qu'à Vannes et nullement à Locmariaker. Si les deux noms de Dariorigum et dé Dartoritum n'en font qu'un, celui de Vannes, la ville romaine de Locmariaker dont l'importance est prouvée par les vestiges d'un théâtre (2) et qui a existé durant des siècles, comme l'a
(i) La permutation de la lettre i grec avec le t latin et celle de la lettre y grec avec le t latin est probablement une de celles dont on ne trouverait pas un autre exemple, «t Ce n'est pas assez, dit Lelronne, qu'une correction soit » autorisée par le sens, il faut encore qu'elle puisse s'expliquer par la paléoj graphie. » Letronne, sur le géographe Dicuil, p. 39.
(2) <L Le théâtre est un témoignage marqué de la maj^nificence et de l'impor- T> tance du lieu. » Caylus, t. VI, p. 394.
démontré la série des monnaies impériales qui, à des époques diverses, sont sorties de ses ruines, n'aurait reçu aucun nom ni de la tradition ni de Thistoire. Nous avons dit ailleurs que, selon nous, Locmariaker a voulu dire Locmaria de la dté, de même que le nom de Plou-guer, gardé par la paroisse de Carhaix, voulait dire également paroisse (Plou), de la cité (guer) (1).
Dariorigum, selon nous, est Locmariaker, la capitale mari^ time, l'ancienne, la première capitale ; Dartorilum est Vannes, la seconde capitale, d'origine romaine (2), placée en un, point qui offrait la plus grande facilité pour l'établissement de communications directes avec les autres chefs-lieux des peuplades armoricaines.
M. le docteur de Closmadeuc consacre une partie très intéressante de son travail à l'étude de l'ancien état du golfe du Morbihan ; nous sommes avec lui, sur ce sujet, dans un presque complet accord et, ne nous séparons que dans la question purement chronologique.
(1) La commune de Locmariaker se nommait très anciennement la paroisse de Chaër ou de Kaër.
On trouve, au temps d'Erispoê « plebem quœ vocatur Chaër ]> ; et, plus tard, Normanus de Kaër, en 1^4. — Henri de Kaër, en 1341. — .Tean de Malestroit, sire de Kaër, i409, 1411. — Le sire de Kaër, en 146*2. — La chastellenie de Ka^r, érigée en baronnie, en 1552.
« La baronie de Kaër s'étendoit et avoit cours en la paroisse de Kaër, evesché » de Vannes, le chasteau de laquelle baronie... étoit situé près le dit bourg » de Kaër.
J^ Le dit seigneur étoit vicomte du Plessis de Kaër, le manoir et herbrége- » ment de laqjielle seigneurie étoit situé en la paroisse de Crac'h, sous la jtiri- » diction d'Auray. jt
On voit que, depuis le ix* siècle, des témoignages nombreux constatent l'existence d'une paroisse, d'une seigneurie, d'un petit pays de Kaër.
Maintenant Kaër veut dire ville et s'attache à un pays où l'on reconnaît incontestablement les ruines d'une ville romaine. Bizeul, Ann. du Morbihan, 1842, pp. 140^143.
(2) Nous ne prétendons certainement pas qu'il ne préexistât pas là une agglomération celtique. Les deux documents de Ptoicmée et de la Table de Peutinger nous semblent donner d'eux-mêmes la solution de la question : C'est bien Dariorigum que dit Ptolémée, et la latitude qu'il lui attribue, et qui est la même que celle de TErius (l'Auray), porte à Locmariaker ; la Table dit également bien Dartoritum, et la voie de Nantes à Carhaix, qu'elle indique, ne peut passer ailleurs qu'à Vannes.
Nous avons, dans les pages précédentes, énuméré une sérié nombreuse, et que nous aurions pu augmenter encore, de constatations indiquant la nature et la généralité d'un phénomène qui a modifié profondément les formes et Tétat du littoral de la presqu'île armoricaine. Des obser\'ations déjà anciennes, mais d'abord purement locales et limitées, nous avaient mis dès longtemps sur la voie qui devait nous conduire aux conclusions précédemment exposées. Aux faits que nous avons cités, M. de Closmadeuc en ajoute un assez grand nombre d'autres, concernant particulièrement le littoral du Morbihan (1). Il cite des observations faites à une époque antérieure à la nôtre, et que nous sommes heureux de lui emprunter. « Sur notre littoral, écrivait » M. de Penhouët, il y a plus d'un demi-siècle, l'océan chaque » jour envahit un peu de terrain ; il a détruit les villes des an- » ciens Yénètes, qui étaient situées sur les points avancés du » Morbihan ; interrogez les marins de nos côtes, les habitants 9 des îles, ils vous diront que, dans les basses eaux, ils voient, » sur des rochers du fond de la mer, des vestiges d'anciens bâ-
(i) Au commencement de ce siècle on voyait encore à la pointe Saiot-Jact ques, de la presqu'île de Rhuys, un clocher en pierre, émergeant du milieu Y des flots, dernier vestige d'un ancien couvent du moyen âge ; aujourd'hui » tout a disparu, et la mer avance toujours.
t M. de Penhouët, en 1814, parle de cette chapelle Saint-Jacques, engloutie « depuis quelques années seulement. » G. de Closmadeuc, Bull. Soc. polym., 4882, p. 23.
c Notre baie contemporaine de Quiberon, disait M. Miln, devait alors (au 9 temps des Romains) être une terre ferme, sinon dans son entier, du moins » en majeure partie La preuve de cette affirmation nous est fournie : i^ dans ]» la baie, du côté de Quiberon, par ralignementde menhirs qui s'étend jtisque % là, au-dessous de la ligne des grandes marées , 2^ dans la même baie, du » côté de Carnac, par deux fours de potier gallo-romain, qui maintenant ^ aussi se trouvent au-dessous de cette même ligne ; 3<> dans la baie elle-mâme, » par les troncs d'arbres que la drague des pécheurs arrache fréquemment de » dessous les sables. » James Miln, cité par M. le D^ de Closmadeuc, BuUet. Soc. polym. du Morbihan, 1882, p. 20.
(n II existe dans les archives de Quiberon, des mémoires d'une lie, située à n l'ouest de cette presqu'île, et nommée le Birvito, qui a été submergée et » n'est plus qu'un écueil. » Man. Robien, cité par M. de Closmadeuc, BuUet. Soc. polym., 1882, p. 23.
Toute la côte, de Bourgerel à Roguédas, est semée de débris de tuiles n>* maines que les vagues roulent avec les galets. D^ Pouquet, Ruiner rom. du Morbihan, pp. 68, 69.
» timents construits avec du ciment rouge. La mer s'est » avancée ; elle a détruit les digues qui lui servaient de bar-
> nères. Peu de siècles se sont écoulés sans que les vagues » n'aient roulé sur les fondements des tours, qui défendaient les » villes Yénètes. A présent le vaisseau vient jeter son ancre sur » les débris de ces villes, qui faisaient autrefois l'orgueil de » FArmorique (1). >
Ceux qui ont étudié les œuvres de M. de Penhouêt, savent qu'on ne doit pas plus douter de l'authenticité des témoignages qu'il l'apporte que de la sincérité de ses propres affirmations. On remarquera combien ce qu'il dit ici s'accorde avec les indications de Cambry, celles du Président de Robien et la prédiction traditionnelle des vieux marins de Locmariaker, annonçant qu'il viendra un jour où leur pays finira par être submergé tout entier (2) par la mer.
LesobservationspersonnellesdeM. deCIosmadeuc confirment aussi les faits qui viennent d'être cités : c Chaque jour, dit-il, ) marque une conquête de l'Océan sur nos côtes; des affaissements
> du sol et des envahissements incontestables de la mer se sont » effectués sur le littoral et particulièrement sur celui du golfe 9 morbihannais, même depuis Vépoque gallo-romaine ; sur ce » point l'observation et la tradition sont d'accord (3). »
Ici vient se placer un argument important et irréfutable, tiré de la curieuse et intéressante découverte du double cromlec'h d'er-Lanie, que nous devons aux investigations du zélé et savant docteur : les menhirs extrêmes ducromlec'h inférieur sont cachés désormais à une profondeur de 6 mètres, sous les flots qui ont pris possession des anciens rivages d'er-Lanic : « La réduction » considérable des dimensions de la petite île, qui n'a plus guère » aujourd'hui que 100 mètres de diamètre, et dont les trois
> quarts et plus peut-être, sont aujourd'hui couverts parla mer, d implique nécessairement une modification correspondante » dans l'étendue et la configuration de tout l'archipel morbi«o
> hannais (4). >
(1) M. de Penhouêt, brochure publiée en 1814, citée par M. de Closmadeuc BuUet. de la Soc. polyra. du Morbihan, 1882, p. li.
(2) G. de Closmadeuc, ibid., p. 12.
(3)I6ici,, p. 13.
(4)I6id., p. 16.
Arch. 18
« Si l'on sort du golfe, on découvre des transformations ana-
> logues. L'Océan avance sans cesse, rongeant peu à peu la » ligne déchiquetée des côtes, s'enfonçant entre les caps et les
> promontoires, détachant les langues de terre, qui faisaient » autrefois partie du continent (i). »
Ne peut-on pas affirmer déjà que l'affaissement, subi par cette région, a été de 6 mètres au moins depuis l'édification du cromlec'h d'er-Lanic ; mais qui nous dira à quelle origine et à quel siècle se rattache ce monument ?
« C'est, dit M. de Glosmadeuc, à une époque séparée peut-être i> de la période gallo-romaine par un laps de temps considéra-
» ble une seule chose est démontrée par l'observation du
» cromlec'h d'er-Lanic, c'est que, depuis sa construction, des » modifications considérables ont eu lieu sur nos côtes, et qu'il » est infiniment probable que le golfe du Morbihan n'existait » qu'à l'état rudimentaire, lorsque la plupart des monuments » mégalitiques ont été dressés sur le sol de nos îles et de nos » presqu'îles, sans qu'il soit possible d'évaluer le nombre des » siècles écoulés depuis leur construction jusqu'à la conquête
> romaine (2). »
Nous avons été jusqu'ici constamment d'accord avec M. de Glosmadeuc, pour affirmer les envahissements de la mer sur nos côtes, mais nous nous séparons de lui lorsqu'il reporte à des temps indéfiniment reculés dans le passé, au-delà de V époque romaine^ la formation du golfe du Morbihan. La conclusion qu'il formule à cet égard ne nous semble pas, du reste, en harmonie avec la continuité, la rapidité des progrès de la mer, qu'il a Observés, constatés lui-même, et qu'il apprécie dans ces termes : € Deux fois par vingt-quatre heures, la mer bat le rivage, et cha- » cun de ces assauts représente une conquête (3). »
Des observations déjà anciennes étayées de l'opinion, bien autrement grave et décisive que la nôtre, d'un savant ingénieur des mines, M. Durocher (4), nous avaient amené, dès
(1) G. de Glosmadeuc, Bullet. de la Soc. polym. du Morbihan, 4882, p. 22.
(2) Ibid., p. 48.
(3) Ibid., p. 22.
(4) M. Durocher, Ingénieur des Mines, professeur a la Faculté des sciences de Rennes, il y a vingt-cinq ans.
GÉOGRAPHIE DE LA PÉNINSULE ABMOHIGAINE ^b
longtemps, à cette conviction que la péninsule armorioame a subi un affaissement notable depuis les temps eux-mêmes que nous appelons historiques.
Les découvertes de forêts détruites et submergées, de monuments mégalithiques enfouis à une profondeur de 6 ou 7 mètres sous les flots, tout en démontrant la réalité du phénomène en question, ne pouvaient nous fournir les moyens de lui assigner une place dans le temps ; mais il n'en est pas de même des ouvrages romains, dont l'origine appartient à une période parfaitement délimitée : ces voies disparues sous les grèves, ou venant expirer au bord de la mer, sans qu'il nous soit possible de trouver désormais aucune trace des villes ou des stations où elles aboutissaient ; ces ruines, indubitablement romaines, submergées à Erquy, à Douarnenez, à la Pointe-du-Raz ; ces substructions, signalées par le président de Robien et le comte de Caylus (1), aperçues dans les grèves de Locmariaker, à plus de cent vingt mètres du rivage actuel (2) ; tous ces faits concordants viennent ajouter à la constatation du phénomène une indication de l'époque à partir de laquelle il a, nous ne disons pas commencé à se produire, ce qui, du reste, n'importe pas à notre étude purement géographique, mais du moins à partir de laquelle ses progrès rapides ont modifié profondément les formes de notre littoral, et livré aux eaux de la mer, le golfe actuel du Morbihan.
Nous avons cité cette voie romaine, explorée et étudiée par nous dès l'année 1862^ qui tendait en ligne droite, pour ainsi dire, de Vannes (Dartoritum), à Locmariaker (DaHorigum), passant par les localités de Bihorne, le M»" de Gampen, le P' du Vincin, la Sellete, près de Brutellin, par Locqueltas, Langatte, Narbonte, Le Moustoir,. Grévarlen, Kerisper, le M*" du Pont, près de Trévert, par Bocoan, Trévératte, Pouren et Lomiquel, où l'on rencontre des débris romains mais dont l'impof tance ne suffirait pas seule à justifier l'établissement d'une voie romaine vers ce point.
Nous connaissions, par le manuscrit du président de Robien,
(1) Robien, Manuscrit, Bibliot. de Rennes. •— Caylus, t. VI, p.
(2) Nous n'exagérons rien, puisque Robien et Caylus constatent l'existence de substructions à 60 toises au-delà d'une tour, dont les ruines sont elles«mômes dans la mer.
ainsi que par les explorations contemporaines, l'existence d'un ouvrage romain dont les vestiges, et même les ruines sont encore reconnaissables à la Pointe dite des Espagnols, en aval de la ville d'Auray, et nous avions été très frappé de ce que dit M. de Robien, qui connaissait si bien ce pays, voisin de son château, qu'on ne pouvait reconnaître aux deux extrémités de l'ouvrage en question, la moindre trace de voie antique décelant sa destination (1).
Nous connaissions aussi l'indication très précise fournie par M. de la Sauvagère (2), parlant de visu, quelque temps après M. de Robien, des ruines d'un pont en charpente reconnues de son temps à un quart de lieue environ en aval du premier ouvrage. Il n*y a place pour aucun doute, c'est bien ici un pont, et l'on a droit de conclure, à primai, qu'il y accédait une voie, qui ne pouvait partir que de Vannes.
L'article de M. de Glosmadeuc, ayant pour titre une rectification, à propos du Pont-de-César, a fait la lumière complète sur l'ancienne destination de l'ouvrage construite la Pointe dite des Espagnols. C'était un aqueduc : « Un plan, communiqué à M. de Glosmadeuc par M. l'Ingénieur en chef des Ponts-et-Ghaussées, indique « les ruines de sept piles existant dans le lit de l' Auray, » ayant chacune de 40 à 14 mètres de longueur et séparées les i> unes des autres par le même intervalle (3). »
Des fouilles dirigées avec beaucoup de zèle et d'intelligence par M. Besnard, dans le bois de Rosnarho, situé dans la commune de Grac'h, sur la rive droite de l' Auray, ont confirmé et complété, d'une manière extrêmement curieuse, l'étude de ce
(1) L abbé Mahé confirmait la même chose. Antiq. du Morb. p. 459.
(2) M. de la Sauvagère, Rech. sur les antiq. des environs de Vannes, a Les > débris d'Un autre pont se sont découverts, en 1755, à un quart de lieue plus » bas vis à vis la Pointe de Kerantré, où, en voulant nettoyer le cbenal pour » les barques qui remontent vers le portd*Auray, on a trouvé, au fond de » Teau, enfoui dans la vase, un tas de grosses poutres très saines, très longues, 9 d*un bois dur comme le ter, et si pesantes qu'après en avoir tiré quelques-
» unes hors de Teau, on a été obligé de renoncer à ce travail ces débris
» marquent certainement la chute d'un pont de charpente, et en effet on y « reconnut également les ruines des murs de culées, maçonnés au mortier de » ciment. i>
(3) G. de Glosmadeuc, Bullet. de la Soc. polym. du Morbihan, 1882, p. 61.
monument, dont elles semblent indiquer, d'une manière certaine, la direction et l'aboutissement.
M. de Closmadeuc en donne une description que nous lui empruntons tout entière :
« En partant de la rive (droite), c'est-à-dire de la tête du
> prétendu pont, on voit se dessiner la ligne de 25 piles de ma-
> çonnerie, de petit appareil, se développant sur un parcours de
> plus de 140 mètres, sous le bois taillis et dans la direction du ]» plateau sur lequel sont actuellement bâtis le château de Ros- 1 narho et ses dépendances. La ligne des piles marche d'abord
> perpendiculairement à la rivière, sur la même ligne que les » piles du prétendu pont, puis à la 9« pile, c'est-à-dire, à 50
> mètres, la ligne s'infléchit, une première fois, sous un angle
> de 120®, vers le sud ; puis, une seconde fois, sous le même » angle, à 75 mètres du premier coude. A partir de ce point, les » piles sont remplacées par un mur plein, presqu'au ras de » terre, qui continue encore pendant quelques mètres et se perd » sous la fouillée (1).
» Où étaient maintenant le point de départ de l'aqueduc, 1^ c'est-à-dire, la prise d'eau, et le point d'arrivée, c'est-à-dire
» la localité à laquelle l'eau était destinée ? (2) » 11 n'y a
pas de sources e captables, dans le voisinage, sur la rive droite » de l'Auray ; c'est le contraire de l'autre côté, sur la rive » gauche : la grande fontaine de Kerisper est inépuisable et
i> fournit de l'eau en tout temps (3) Il n'y a pas à en
^ douter, la prise d'eau était dans la région de Kerisper, et » peut-être au-delà à Ponsal même, si les sources de Kerisper ^ n'étaient pas trouvées suffisantes (4) » M. le docteur de Closmadeuc se pose la question suivante : « Est-on bien sûr que » l'aqueduc n'allait pas, ou ne devait pas aller plus loin ? Qui ) empêche de supposer, par exemple, que cet aqueduc de Ros-
1 narho devait capter les sources qui aboutissent à la
» presqu'île de Kerisper, et diriger les eaux jusqu'à la cité de ^ Locmariaker, qui n'en est distante que de 10 kilomètres ?
(1> G. de Closmadeuc, Bullet. de la Soc. polym. du Morbihan, 1882, p. 63. •
(2) Ibid., p. 64.
(3) Ibid., p 66.
(4) Jbid.
278 ASSoaATioN bretonne
» L'importance des constructions découvertes fait pencher pour » cette dernière hypothèse. On sait que Teau potable manque à
> Locmariaker et dans les environs, et les habitants du petit
> bourg n'ont pas toujours de bonne eau à leur disposition (1). » Il faut reconnaître ici que l'hypothèse présentée par M. de Closmadeuc semble bien près d'être pour lui une véritable conviction, et cette conviction nous la partageons absolument. Nous avons été heureux de pouvoir puiser dans son excellente étude, la description d'un monument que nous n'avons pas eu la liberté de visiter, depuis que d'intelligentes fouilles l'ont fait complètement sortir de terre. Nous savions qu'on n'avait pu jamais trouver trace de voie romaine, ni sur une rive ni sur l'autre, aboutissant au prétendu pont de Rosnarho, et nous regardions comme certaine l'existence d'un véritable pont à la hauteur des localités de Kerdrec'h et de Kerantré. Le témoignage parfaitement compétent de M. de la Sauvagère nous en était un sûr garant. Nous n'avions jamais pu admettre le tracé également inexplicable et inadmissible que M. Bizeul donnait à la voie romaine de Vannes à Locmariaker, et nous avions constaté dès 4862, de la manière la plus certaine, l'existence de la voie directe, dont nous avons, plus haut, indiqué les points de passage.
Terminons, en quelques mots, cette partie supplémentaire de notre étude sur la situation des localités de la géographie ancienne de notre presqu'île, et les invasions que l'Océan lui a fait subir.
Les forêts et les monuments mégalithiques submergés, sur nos côtes, démontrent que, depuis les temps anciens, la Bretagne a subi un phénomène incontestable d'affaissement et d'immersion ; mais rien, jusque-là, ne nous permet d'évaluer le nombre des siècles écoulés depuis la formation de notre golfe du Morbihan.
Les vestiges de voies et les ruines d'édifices, d'origine manifestement romaine, prouvent que cet affaissement a fait, depuis la conquête de la Gaule par César (un peu moins d'un demisiècle avant notre ère), de notables progrès ; ces voies et ces édifices, à l'époque de leur construction, dominaient évidemment d'une hauteur, impossible, il est vrai, à mesurer, le niveau de la mer.
(1) D^ G. de Closmadeuc, BuUet. de la Soc. polym. du Morb. 1882, p €5.
Les conséquences qui découleraient des faits précédents sont : que le golfe du Morbihan n'existait pas encore, au temps de César (1) ; ce que le conquérant appelle le Port (2) était l'estuaire formé par le confluent des trois rivières qui sillonnent de leurs talwegs le fond du Morbihan.
Le cours de l'Auray, dont la partie inférieure forme maintenant une sorte de bras-de-mer, devait être, à cette époque, assez peu important pour pouvoir être franchi sur un ouvrage d'art, que l'invasion de la mer a détruit et submergé.
La construction enfin de la seconde voie romaine, moins directe que la première, entre Vannes et Locmarlaker, traversant l'Auray sur le pont antique de Kerdrec'h à Kerantré, semble prouver que c'est bien dans les derniers siècles de la période de l'occupation romaine, que le phénomène de raflaissement du sol prit tout à coup le caractère d'un véritable cataclysme; que la mer, faisant irruption à l'intérieur des terres, entra pour la première fois en possession du golfe actuel du Morbihan, et, par ses assauts ultérieurs continua sans trêve d'agrandir sa con* quête (3).
<i) La grève, pea profonde en face de Locmarlaker, découvre encore de notre temps.
(2) c Naves eorum è portu profectae, nostris adversœ constiterunt. i
Oses. B. G. 1. m. c. XIV. < Tum novium, quod ubique fiierat, in unumlocam » coêgerant. i Ibid,, c. xvi.
Nous avons indiqué ailleurs que les mots in unum locum ne veulent pas sans doute dire qu'une partie de la flotte des Vénètes n'était pas au mouillage* dans la baie de Quiberon, telle qu'elle existait alors.
(3) M. Desjardins a formulé la. même opinion dans son savant ouvrage sur la géographie de la Gaule romaine. Nous sommes heureux d'être sur ce point dans un complet accord avec l'éminent académicien.