VIII, c. III
Le sesterce valait 2 as i/2 ; il n'était primitivement que le 1/4 du numme ou denier d argent. Il y avait bien aussi le numme d'or, mais d'une valeur trop supérieure aux deux espèces ci-dessus pour être confondu avec elles... Ces. trad. Berlier, p. 341, note.
(1> a lUud viUgare incursionis hostium signum quod incendiis aedificiorum 9 intelligi consuevit, Csesaris erat interdicto sublatum. » Bell. gall. VllI, lii.
(2) a Proximum suse dignitatis esse ducebat fines e}usvastare civibus, asdlfi- » ciis, pécore. » Ibid., VIII, xxiv.
(3) « Nonnullos ex oppidis demigrare, ex agris diffugere. » Jhid.
(4) «c Bellicosissimis gentibus devictis, quum videret nullanS jam esse civif tatem quae bellum appararet quo sibi resisteret... » ïbid,
{p) PauU Orosii, Histor., lib. VI, cap. xii.
GiOORAPHie DE LA PËN1NSUI.E ARMORICAINI
> qu'il ne pourrait mener ses projets à bonne fin si 1
• venaient à se révolter ainsi sur divers points,
> d'effrayer les autres peuples par l'exemple d'un gr
> ment ; U fit donc couper tes mains à tous ceux q^ 1 porté lai armet, en leur laissant la vie (1). t
On voit l'état où la mort de César livra la Gaule à so l'empereur Auguste. Agrippa y fut envoyé commi neur ; il y réprima des agitations intérieures, en Germains qui avaient passé le Rhin, et, après la vict tium, Auguste célébra son triomphe sur divers peupli avant notre ère), et entr'autres sur les Celtes et les G
L'an 27, l'empereur vint lui-même en Gaule ; il y cens, et ordonna un dénombrement des personnes et d'après lequel serait réglée la contribution de chac 1 Gaule, dit Bergier, ne rapportait pas moins de iO & ' 1 d'or par an ; ces sommes furent encore grandemei
• par le cens qu'Auguste établit par tout le monde, ps
■ ment en Gaule. Claude, en une harangue qu'il fit ■» tient que le revenu de cette province en fut comme de
La politique de l'empereur l'amena une seconde fois l'an le avant notre ère ; il prit pourprétexte les guerr étaient élevées l'année précédente et y fit un séjour qi pas moins de deux années. Ce pays avait eu beaucoup
(1) < César, quum suam lenilatem cogniUm omnibus sciret,iieq 1 ne quid crintelitate nalurœ vi leretuf asperius fecisse, neque es 1 liorum suorum aiiimadverleret, si tali ritione diversis in Ichùs pi
■ îniâsent ; exemplo supplicii deterrendos reliquos eiistimavit. [laq
■ qui arma lulerant, manns prxcidit, vitam que iMtncessit. > B. G. T. Lablenn* t«nta d'asaaasiuer Gommlaa. — Hirtius m
pas, avec une précieuse naïveté, le fait suivant : i Superiore anno T
■ quuin Cummium comperisset solMcitare dvitates, et conjuralîi » Cœsarein facere, iDlldelitatem eju», niM uUà perfidid, judicav t posse. Quem quia non arbîtrabatur, vocalum in castra, ventur 1 tando cautiorem facVret, C. Voluseuum Quadralum misit, q
• timulalionem calloqttii curaret inter/icie^um. Ad eam rem 1 tradit centuriones... • Caes., Bell, gatl-, 1. VIIl, c. util.
Assassinat et dévastation ; t l'usage ordinaire... est de tout iLib. VIII, c. m. — • Vastare civibus, sediflciis, pécore ., i lib. V.
(2) Dio Cass., LI, ii.
0) Bercer, Hi*!. ies grands chenijnt de l'Empiie, t. I, c. xiii> f
non-seulomônt des troubles et des invasions, mais surtout des exactions du procurateur Licînius. C'était un Gaulois qui, après avoir été fait prisonnier par les Romains, devint l'esclave de César, dont il conquit la faveur, et qui l'avait affranchi, c Au-
> guste le nomma procurateur (1) de la Gaule... et Licinius » abattit tout ce qui autrefois avait été plus fort que lui, et
> opprima tout ce qui, pour le présent, avait quelque puissance. n II leva de grosses sommes, non-seulétnent pour le compte de
> l'Etat, il en amassa aussi pour lui et même pour les siens. Il
> en vint à cet excès d'audace et de méchanceté que, les Gaulois -» devant acquitter, chaque mois, un douzième du tribut, il éta- » blit quatorze mois dans l'année... Sur les plaintes très vives » des Gaulois, Auguste le fit comparaître devant lui... Mais Lici- » nius... « Maître, dit-il, à l'empereur, c'est dans ton intérêt et 1 dans celui des Romains que j'ai amassé tout cela, dans la » crainte que les habitants de ce pays, à la faveur de tant de » richesses, ne fissent défection ; aussi je les ai toutes conser- » vées pour toi, je te les donne (2). » Et Licinius trouva ainsi son salut.
Auguste avait donc ordonné le dénombrement dçs peuples, qui fut exécuté sous le «îommandement de Germanicus (3), et régla leur état civil et politique, accordant aux uns le droit de cité et la liberté, et les refusant aux autres (4). Il fonda la ville de Valence et établit des colonies militaires à Orange, à Fréjus, à Aix, à Apt, à Vienne, etc. ; peu après fut construit le fameux temple de Lyon, au confluent du Rhône et de la Saône.
L'empereur avait fait aussi ouvrir, à travers la Gaule, quatre grandes voies militaires se dirigeant de Lyon : la première, sur Marseille et le long des rivages de la Méditerranée ; la seconde, au nord- ouest, vers l'océan ; la troisième, vers la Manche ; et, la quatrième, enfin, au nord, vers Mayence. On a écrit, avec beaucoup d'exagération, qu'Auguste couvrit la Gaule de chemins ; les choses ne pouvaient pas aller si vite chez un peuple récemment vaincu.
(1) Les procurateurs étaient chargés de percevoir le revenu public.
(2) Dio Cass., 1. LIV.
. (3) Tacit., Annal. I, 31.
(4) Dio Cass., LIV, xxv. '
GÉOGRAPHIE DE LA PÉNINSULE ABHORICAINE 2f S
Il interdit le culte druidique, mais seulement à ceu:t qui avaient reçu le titre d^ citoyens romains.
L'habile empereur restait longtemps éloigné de Rome pour s'y faire désirer, et mettait à profit son séjour dans la Gaule méridionale, pour y gouverner à sa volonté, et tenter, après la conquête du sol, la conquête morale de cen peuples, « dépen- » sant beaucoup pour certaines villes, tirant aussi de fortes » sommes de quelques autres (1). » On ne s'aventurera guère en disant que la construction et la consécration du fameus autel de Lyon, dédié à Auguste, ainsi que les ofTrandos de soixante peuples gaulois, qui voulurent être représentés, autour de cet autel, chacun par une statue, furent, pour le plus grand nombre au moins, un acte bien peu libre. La fiscalité romaine, par exemple, eut bientôt produit ses fruits.
L'an 21 de notre ère, sous le règne de Tibère, t tes Gavloii, » écrasés par l'énormité des dettes, se révoltèrent. Les plus 1 ardents promoteurs de la rébellion étaient Julius Florus, » parmi les Trévires, et Julius Sacrovir, chez les Eduens... Dana
> des assemblées secrètes, oii ils réunissent les plus ardents de • leurs compatriotes, et ceux qui sont plus compromis par la
> ruine ou la crainte des supplices ; ils se répandent en discours » séditieux contre la durée éternelle des impôts, le poids acca- » blant de l'usure, l'orgueil et la cruauté des gouverneurs .. Il » y eut peu de cantons où ne furent semés les germes de la t révolte. Les Andécavea et les Turoniens (2) se levèrent les » premiers (3). » Ils furent défaits bientôt par de nombreuses troupes légionnaires, venant à la fois de Lyon et de la Basse- Germanie.
L'an 40, Caligula vient en personne piller l'argent de la Gaule (4). « Il rançonne les propriétaires, sous tous les pré-
> textes : il se fait donner des présents magnifiques par les villes » et par les particuliers, soi-disant de leur plein gré ; il en fait
(tJDioCass.,!. LIV, c.jxv,
(2) L'Arraorique entière devait les suivre sans doute.
(3)Taât., Annal,, I. III, ce, IL-ILI.
(4) I Caius ajant épuisé tout l'argent qu'il avait pu se procurer, tant à Rome
> que dans le reste de l'Italie. ,. se mit alors en marche vers la Gaule... > Dis Cau. LQ, ce. xxi-xxu.
ÀéSOaATION BRETONNE
) mettre à mort, sous l'accusation de conspiration et de révolte^ » . dont le seul crime était d'être riches. Un jour qu'il jouait aux
> dés et qu'il n'avait plus d'argent, il se fait apporter les regis-
> très du cens en Gaule, et après avoir commandé de mettre à » mort lés plus riches habitants..., vous vous disputez quelques » drachmes, dit-il, moi je viens d'en gagner à peu près soixante
> millions (1). >
Le faible Claude se laisse gouverner, tour à tour, par Messaline, par Agnppine, ou par ses affranchis. Il réprime l'usure à Rome, et par un sénatus*consulte de l'an 53, il donne aux procurateurs des provinces une autorité et des droits plus étendus que jamais. Us jugeront sans appel, c leurs jugements devront » avoir la même force que si c'était lui qui les eût prononcés (2). > Ils profitent de ces nouvelles franchises pour piller les provinces plus à leur aise (3).
En 67, Vindex lève l'étendard de la révolte contre Néron, résolu à briser le joug de cet odieux tyran. L'empereur apprit d'abord cette nouvelle sans s'émouvoir, puis, à la réflexion, avec plaisir, parce qu'il y voyait une occasion de piller les riches provinces de la Gaule ; mais la défection de Galba, qu'il avait voulu faire tuer, ses intelligences avec Vindex (4) et son avènement à l'empire, vinrent mettre un terme aux exactions de Néron et même à sa vie.
L'année 69 voit se tramer une nouvelle conjuration au temps de la lutte d'Othon contre Galba. Il ne s'agit de rien moins que di affranchir la Gaule, et de fonder un empire gaulois indépen^ dant. € Civilis, sous le prétexte d'un grand festin, rassemble, dans » un hais sa^cré, les premiers de la nation et les plus audacieux » parmi le peuple... Il leur faitl'énumération de tout ce qu'ils ont 1 à souffrir, insultes,enlèvement des personnes, brigandages. . . (5)
(1) Dio Cass., 1. LIX, ce. xxi-xxii.
(2) Tacit., Annal., 1. XII, c. LX.
(3) Lorsque Claude triompha de la Bretagne, on porta, dans le cortège, une couronne d'or du poids de neuf cents livres, provenant de la Gaule. Plin., Hist. nat., l XXXni, c. xvi.
(4) Tacit., ffist.,1, Li.
(5) Ihid,, 1. IV, ce xiY et xxxv.
GEOGRAPHIE DE LA PÉNINSULE AftMORICAINE
> Il leur montre dans Tavenir la Gaule unie et maîtresse de ses » destinées (i). >
Après une longue lutte, la Gaule fut vaincue et ses malheurs s'accrurent encore : c Depuis que réunies contre Vindex, les
> légions, nous dit Tacite, eurent appris à se connaitre, et à » connaître les Gaules, elles cherchaient une nouvelle guerre et
> de nouvelles dissensions. Ce n'était plus, comme auparavant, ^ le nom d*alliés qu'elles donnaient aux Gaulois, mais celui % d'ennemis et de vaincus... Animé contre les Séquanes, les
> Eduens et les autres cités, d'une haine qu'il mesurait à leur
> opulence, le soldat repaissait sa pensée de la prise des villes,
> do la désolation des campagnes, du pillage des maisons (2). ». L'histoire, sans doute, parmi les révoltes qui remphrent le
premier siècle, n'a enregistré que les plus importantes, les plus menaçantes, celles qui exigèrent une énergique répression.
Enfin, durant une assez grande partie du second siècle, la Gaule put respirer un peu, sous le gouvernement des Anto* nins (3), et, en particulier, de Trajan, d'Adrien et d'Antonin-lepieux.
Le tyran Domitien, qui les avait précédés, ne possédait aucune bonne qualité et les détestait dans les autres (4). Sous son règne, certainement, les provinces ne durent pas jouir d'une bonne et équitable administration (5).
Le vieux Nerva, dont le règne fut de moins d'un an et demi, ne quitta guère Rome et l'Italie. Le peu de durée de son gouvernement et la faiblesse de son caractère, ne donnent pas lieu de croire, malgré ses qualités, qu'il dût faire des réformes et réprimer avec fermeté les abus dans les provinces et les exactions des procurateurs. Le 'plus grand honneur de sa vie fut d'avoir donné Trajan pour prince aux Romains (6).
(i) < Imperium et sacramentum Galliarum ostentat« » Tacit., Hist., 1. IV, c. LVIU.
(2) Ibid., 1. 1, c. Ll.
(3) Nerva, Trajan, Adrien, Antonin et Marc-Aurèle.
(4) Tiliemont, Hist. des Empereurs, t. II, p. 146.
(5) < Ce que nous avons à dire de Trajan n'a pu être dit d'aucun empereur.
> On maudissait les autres en parUculier, pendant qu'on les exaltait en
> public. » PHn., Jun. panegyr. Trajan.
(6; Tillemont, Hist. des Emper., t. U, p. 144.
98-117. — Trajan lui-même laissa, durant quelque temps, ses intendants piller librement les provinces (1). Son attention fut sans doute absorbée, au commencement de son règne, par les troubles de la Germanie; il répara les villes d'au-delà du Rhin (2), et mit Cologne en un état de défense formidable (3) ; puis vinrent les affaires de Rome et de l'Italie. Mais bientôt sa sollicitude se porta sur les provinces ; il réprima les excès des magistrats, mettant à néant ce qu'ils avaient fait contre Tordre et la justice, toujours prêt à écouter les plaintes qui parvenaient jusqu'à lui, accordant beaucoup d'immunités aux villes (4), et quand elles avaient besoin d'être soulagées, l'ordonnant avec une généreuse libéralité (5). Il ne permit jamais, remarque Pline le jeune, la moindre injustice, en faveur du fisc. Son occupation principale était de satisfaire aux vœux des peuples, soit de l'Italie, soit des provinces, et de pourvoir aux besoins de toutes les villes (6). Ce fut sous ce règne que Marius Priscus fut condamné pour avoir pillé l'Afrique et s'être rendu coupable de violences, qui excédaient même le péculat (7), ainsi que Caecilius Classicus, pour avoir été en Espagne, de même que Priscus, concussionnaire et cruel. Après encore, ce fut Julius Bassus, proconsul de la Bithynie, accusé également de péculat et dont tous les jugements dans sa province, furent cassés par le Sénat.
Le long règne de Trajan fut certainement l'époque durant laquelle les Gaules furent gouvernées avec plus de modération et de justice.
117-138. — Adrien, qui succéda à Trajan, prit à tâche, par politique, d'imiter les qualités qui avaient valu à son prédécesseur
(1; Tillemont, Hist. des Emper., t. Il, p. 158.
(2) Urbcs traçs Rhenum in Germaniâ reparavit. » Eutrop., 1. Vni, c. ii.
(3) « Quo (Trajano) formidata Sicambris Agrippina fuit. » Sidon. A.pollin. carm. VII, v. 116.
(4) « Liberalis in multos, publiée privatimque ditans omnes... Romœ et per » provincias sequalem se omnibus exhibens. » Eutrop., VIII, ii.
(5) Tillemont, Hist. des Emper.. t. II, pp. 450 et 154.
(6) Plin., panegyr. Trajan.
(7) Tillemont, Hist. des Emper., t. Il, p. 468.
l'estime des peuples (1). Il employa son long règne, presque tout entier, à voyagerdanslesprovinces. Après avoir été en Germanie, il passa dans Tile de Bretagne, où il ordonna, dit-on, de nombreuses réformes. Il y ût élever la grande muraille de près de trente lieues de longueur, qui a gardé son nom, pour séparer les Barbares des Romains (2).
Lorsqu'il eût réglé les afTaires de la Bretagne, il vint dans la Gaule. C'est alors qu'il fit bâtir, à Nîmes, une basilique, en l'honneur de Plotine, veuve de Trajan.
Dans la visite qu'il fit des provinces, il punit, avec sévérité, les gouverneurs et les intendants qui s'étaient rendus coupables d'exactions ou d'injustices (3) ; mais il passait rapidement ; jamais^ peut-être, aucun prince ne traversa autant de régions avec autant de célérité (4). Il parcourut, presqu'en entier, le monde connu des Romains (5).
Le règne d'Adrien offre, en résumé, un mélange extraordinaire d'excellentes réformes et d'actes d'une véritable cruauté, qui finirent par le rendre odieux aux Romains. Après sa mort, le Sénat, au lieu de le mettre au rang des dieux, comme c'était la coutume, aurait cassé tous ses actes, si Antonin n'avait réussi à le ramener à d'autres sentiments (6).
138-161. — Le règne d' Antonin fut, sans doute, avec celui de Trajan, le temps le plus calme pour les provinces. Il aimait ardemment la justice, dit Tillemont, et rien ne le pouvait empêcher de rendre à chacun ce qui lui était dû. H choisissait pour gouverneur ceux qu'il croyait les plus dignes, et quand ils remplissaients leurs devoirs, il les en récompensait par divers honneurs et par des libéralités, ne les enlevant jamais à leurs fonctions, à moins qu'ils ne le demandassent eux-mêmes. Il révoquait, au contraire, ceux dont il n'était pas satisfait (7). Il leur faisait ren-
(1) TiUemont, Hist. des Emper. , t. Il, p. ^22.
(2) Ibid., p. 238.
(3) a In Gallias, omnes causariis liberalitatibus sublevavit. » Spnrtian, Hadrian. X.
(4) « Nec quisquaui ferè principum, tantum tcrrarum tam celeriter pera- » gravit. » Ibid., XIII.
(5) c Hadrianus... peragrato orbe terrarum. » Spartian. iEUus Verus,
(6) Tillemont, Hist. des Emper., t. II, p. 259.
(7) Ibid,, p. 307.
240 assocîahon bretomnë
dre un compte rigoureux de leur administration et écoutait favorablement ceux qui lui en venaient faire des plaintes.
La ville de Narbonne, en ce temps, fut la proie d'un incendie, et la libéralité d'Antonin se manifesta par les soins qu'il mit à réparer les pertes que le feu avait causées (1).
161-180. — Marc-Aurèle, qui succéda à Autonin, n'apporta pas autant d'attention et d'activité au bon gouvernement des provinces (2), aussi eut-il à réprimer des troubles qui s'étaient élevés dans les Gaules.
181-192. — Les mauvais jours reviennent pour les provinces, à l'avènement de Commode, qui ne se signala que par ses prodigalités, ses débauches et sa cruauté. On raconte que, deux jours avant sa moit, Marc-Aurèle avait dit à ses amis qu'il ne regrettait pas la vie, parce que les dérèglements de son fils la lui rendaient insupportable (3). Il expiait alors sa faiblesse paternelle.
Les vices et les prodigalités de Commode ramenèrent à leur suite les injustices et les exactions de toutes sortes. Il n'eut, dans toute sa vie, qu'un seul trait de ressemblance avec 3on père, c'est qu'il combattit, comme lui, les peuples germains, avec succès (4).
Les troubles se rallumèrent dans la Gaule ; l'an 187, des soldats auxiliaires des légions abandonnèrent les aigles pour lever l'étendard de la révolte, sous les ordres d'un chef du nom de Maternus. Leur troupe se grossit bientôt à ce point qu'ils osèrent tenter une guerre contre l'empire, et attaquer les plus grandes villes. Ils parcoururent les Gaules et pénétrèrent jusqu'en Espagne, pour y provoquer un soulèvement. Il fallut envoyer un chef énergique, Pescennius Niger, pour les combattre et les chasser. Ils furent, en effet, vaincus et dispersés ; mais Maternus, inébranlable en ses projets et d'une indomptable ténacité.
(1) Tillemont, Hist. des £mp., t. 11, p. 30l.
(2) Il faut reconnaître pourtant qu'Eutrope dit : <( provincias ingenti benigni' n tate et moderatione tractavit. » Eutrop., VIII, vi.
(3) Tillemont, Hist. des Emper., t. II, p. 394.
(4) Eutrop., 1. VIII, c. vu. Il y eut aussi. Tan 183, une guerre dans la Bretagne, où les peuplades insoumises avaient forcé le mur d'Adrien. Elles furent vaincues et repoussées par Ulpius Marcellus. Tillemont, II, 417.
pénétra secrètement en Italie, avec ses compagnons partagés en plusieurs bandes ; il ne projetait rien moins que de tuer Commode, dans une fête de Gybèle, qui se célébrait au commencement du printemps. Trahi et découvert par quelqu'un des siens, il fut saisi et eut la tête trandiée (1). Quant à Commode, il fut, après sa mort. Tan 192, déclaré ennemi du genre humain (2).
La tentative de Maternus fut nommée la guerre des déserteurs et, sur la foi des anciens, Tillemont appelle Maternus un chef de brigands ; mais il faut remarquer que les Romains donnaient les qualifications de latrones et de perditi homines à tous ceux indistinctement qui ?e révoltaient contre l'Empire. On oublie trop, selon nous, que Thistoire des Gaulois n'a été écrite que parleurs enn^nis, et qu'il y a tel homme dont César, par exemple, fait les plus grands éloges, et que les Gaulois, ses contemporains regardaient légitimement comme un traître. Ce n'étaient pas, à coup sûr, des brigands, des voleurs, selon l'acception ordinaire de ces mots, les hommes dont l'influence était assez grande sur un peuple honnête et brave, pour y provoquer de grands soulèvements (3).
Toutes ces tentatives partielles, considérables parfois, sont les symptômes de l'état moral et matériel du pays. Pendant la durée de l'occupation romaine, la Gaule fut presque constamment écrasée par les exactions, par la tyrannie, et sourdement agitée par un besoin de liberté, qui se manifesta de temps en temps par des révoltes, toujours étouffées par la puissance romaine.
Il y a, pour ainsi dire, deux Gaules, l'une dominée par la force, jamais moralement conquise ; l'autre, composée des chefs de l'armée et des fonctionnaires civils, des légions et des colonies militaires, des auxiliaires venus d'au-delà du Rhin, et, il faut le dire, d'une partie notable de l'aristocratie gauloise. Ce
(1) Tillemont, t. II, pp. 434, 435.
(2) Eutrop., J. VIIÏ, c. vu.
(3) Vercingetorix ne commence-t-il pas la guerre avec une troupe de vaga^ bonds et d'hommes perdus : c in agris habet dilectum egentium ac perditorum. » Cœs., Bell, gall, 1. VII, c. iv.
Drapés, personnage considérable, Liicterius, naguère puissant et jouissant d'une grande autorité parmi ses concitoyens, Commius, qui avait été roi de sa cité, sont tous représentés comme des chefs de brigands commandant à des hommes perdus. Gaes., Bell. gall. 1, VIII, ce. xxxii et xlvii.
Arch. 16
n'était pas en vain que César et ses successeurs avaient allumé, dans ses rangs, Tambition et semé les rivalités. Quand viendra la grande révolte des Bagaudes, sous les chefs Amandus et ^Elianus, leur armée, importante par le nombre, sinon par l'organisation, la discipline et les qualités militaires, sera formée, en grande partie, de simples paysans (1).
Nous n'avons rien à dire, au point de vue exclusif auquel nous nous sommes placé, des règnes éphémères de Pertinax, de Dide- Julien et de Pescennius-Niger.
194-211. — Septime Sévère tenta de réprimer les désordres dans les provinces, et témoigna quelqu'intérêt aux Gaulois op* primés, mais dans la mesure que comportait son caractère : il était rude et avare (2). < Il est triste, disait-il dans une lettre à » Rogonius Celsus, gouverneur des Gaules, il est triste que nous :» ne puissions pas imiter la discipline de ceux que nous avons » domptés par nos armes, » et il fît, pour Texemple, lapider par les auxiliaires, des tribuns, qui avaient commis de graves malversations (3).
« Sévère fut* aimé des Gaulois, ajoute Spartien, à cause de sa 3> fermeté, de sa probité et de sa modération (4). »
219»222. — Puis vint Héliogabale, dont la cruauté, les débauches et les extravagances sans bornes soulevèrent l'indignation du peuple romain et des provinces. « Il choisit, parmi les » affranchis, des gouverneurs, des ambassadeurs, des proconsuls, » des chefs militaires (5). >
Les invasions germaines se renouvelaient, à la faveur des troubles de l'Empire, et prenaient des proportions de plus en plus menaçantes, au temps de l'avènement d'Alexandre Sévère.
222-235. — « La république et son chef, dit Lampride, voyaient » avec colère les entreprises des Germains, qui dévastaient la
(1) < Quum tumultum rustica7ii, in Galliâ cencitassent, et factioni suse Baj> - gaudarum nomen imponerent, duces... habuerunt Amandumet w£lianum... » Eutrop., 1. IX, c. xni.
(2) « Severus... parcus admodum fuit, naturâ fœvus. » Eutrop., 1. VIII, c. X.
(3) JEl. Spartiani, vita Severi, Hist. aug.
(4) Sévère connaissait les Gaulois ; il avait été gouverneur de la Lyonnaise, l'an 186, ou un peu avant. Tillemont, II, 434.
(5) Lamprid. Heliogab. Hist. aug.
GiOGRAPHIB DE LA PÉNINSULE ARMORICAINE 243
> Gaule. Ce qui portait leur indignation à son comble, c'était de » voir l'État menacé par une nation* qui avait été jusqu'alors
> dominée par les plus faibles empereurs, eux-mêmes (1). > Alexandre Sévère dut déployer, en Gaule, une fermeté et une
sévérité d'autant plus grandes qu'il succédait à Héliogabale, sous le règne duquel le désordre et l'indiscipline avaient repris le dessus. Il ordonna de casser des légions mutinées (2), c mais » quelques soldats le tuèrent, à la manière des brigands, sans
> que le reste de Tarmée y eût consenti. Jamais le peuple romain, 3 ainsi que les provinces ne firent paraître plus de douleur
> On lui éleva un cénotaphe dans la Gaule (3). »
Proclamé empereur, en 235, Maximin remporta, au commencement de son règne, de grands avantages sur les Germains, mais il se rendit bientôt odieux par ses cruautés, et comme il venait d'apprendre que le Sénat l'avait déposé et lui avait nommé un successeur, il en appela à la révolte, mais il fut tué à Aquilée, lorsqu'il marchait contre Rome et coutre le Sénat.
Nous manquons de renseignements particuliers concernant l'état de la Gaule, sous les successeurs de Maximin (4)> jusqu'au règne de Valérien (253-260), qui avait acquis, dans une longue caiTière, beaucoup de considération et de gloire ; il fut proclamé empereur par un concert, pour ainsi dire unanime, qui ne put pas le préserver de la plus lamentable destinée.
Valérien avait obtenu l'estime et TafTection des Gaulois (5). Il fit la guerre aux Francs, qui avaient envahi le nori de la Gaule en 254, et aux Groths. Il remporta sur eux quelques victoires,
(1) JRL Lampridii, vita Alexandri Severi, hist. aug.
(2) Eutrop. 1, VIII, c. xrv.
(3) JEl. Lamprid. vita Alexandri Severi, Hist. aug.
(4) Il y eut cependant des troupes en Gaule, sous Décius (249-251.)
c Bellum civile quod in Galliâ motum fuerat oppressit. » Eutrop., I. IX, c. iv.
(5) Trebel Pollionis. Valerianus Pater., Hist. aug.
Valérien et Gallien. — € Licin. Valerianus, qui commandait alors dans
> la Rhétie et la Norique, fut d'abord salué empereur, puis auguste par l'armée.
» A Home, Gallien reçut aussi le titre de César. Le règne de ces princes » funeste au nom romain, faillit ruiner Tempire par l'infortune de l'un ou la 9 lâcheté de l'autre. Les Germains vinrent jusqu'à Ravenne... )> Eutrop.. 1. IX, c. VI.
mais ayant été forcé ensuite de tourner ses armes contre Sapor, roi de Perse, «c il fut vaincu, fiait prisonnier, et son vainqueur » l'accahla des plus indignes outrages, traitant un empereur ro^ » main, comme s'il eût été le plus vil des esclaves (1). »
Nous venons de jeter un coup d'œil, aussi rapidement que nous l'avons pu, non sur tous les événements de son histoire, mais uniquement sur Vétat de la GatUe^ depuis la conquête jusqu'au milieu du ni« siècle, période qui marque pour nous une époque mémorable.
A ce moment, semble-t-il, l'union de toutes les cités gauloises grandit, prend de la consistance, et va enfin se consommer. Un grand événement s'accomplit, dont le contre-coup va se faire sentir jusqu'aux extrémités de noU'e Armorique.
Tandis que le malheureux empereur Yalérien subissait les tortures que lui infligeait le roi de Perse, et que son indigne fils, Gallien, traînait à Rome, dans la fange, la pourpre impériale, une révolution éclata tout à coup dans la Gaule.
fi Les Gaulois, dit Trebellius Pollio, ne peuvent longtemps » supporter les princes débauchés et indices du nom romain (^), » Comme ils détestaient et méprisaient Gallien, et ne pouvaient » souffrir de se voir gouverner par un enfant, Salonin, son fils, > ils envoyèrent des soldats, qui le mirent à mort, et élurent » Posthume comme empereur. Aussitôt l'armée entière et toutes ) les Gaules se déclarèrent pour Posthume (3) qui, pendant » plus de sept ans (260-267), gouverna la Gaule...., et, par sa » bravoure à la guerre et la dignité de sa vie, se concilia l'estime -» et la considération universelle. L'affection de tous les peuples » de la Gaule pour cet empereur était extrême, parce qu'il
(i) Treb. Pollionis, Valeriân. pat. VI. Sous Valérien, les Germains dnrent jusqu'à Ravenne : « Germani, Ravennam usque venerunt. ù
Sous Gallien, ils firent irruption jusqu'en Italie, après avoir ravagé les Gaules : « Alamauni, vastatis Galliis, in Italiam irruperunt. v Eutrop.,1. IX. c. vi.
(2) Trebell. Pollionis, Gallienus pater, IV, Hist. aug.
(3) Posthame, dit Tillemont, était d'une humble naissance, mais il avait de très grandes qualités. Il était grave et sévère, quoique sans excès, propre à raaintfinir partout l'ordre et la règle. 11 passait pour av^r ^n grand amour et une grande connaissance de la justice.
Il n'était pas moins excellent pour la guerre que pour U paix, Tillemoot, Hist. des Emper., t. III, p. 326.
9 avait repoussé toutes les nations de la Germanie (265), et
> rendu à l'empire romain sa précédente tranquillité (1). »
Le souvenir des victoires de Posthume sur les Germains, a été consacré par un très grand nombre de médailles, dont les unes ont, pour inscription, Victoria getmanica ; les autres, gtrmnnicus Maximum. Il en est d'autres encore qui représentent le Rhin, sous la figure d'un homme' barbu et couché, avec la légende Salus provinciarum. Il parait certain que le pouvoir de Posthume avait été accepté et acclamé au loin, car, parmi ses médailles, il s'en trouve aussi qui portent pour inscription dédicatoire Exercittfs Vaceeua^ et qui avaient été, par conséquent, frappées dans l'Espagne Tarragonaise. Haverkamp fait mention d'une autre médaille de cet empereur dont l'inscription est Exercitus Canus, ce qui fait croire qu'il régna au moins sur une partie de l'Ile de Bretagne. Le siège de son empire était la Gaule, comme nous le prouvent l'histoire et les monuments (2).
« Mais tandis que Posthume conduisait les affaires avec tant » de sagesse, dans la paix et dans la guerre, un chef militaire y ambitieux et indigne, LoUien, poussa à la révolte contre lui
> des soldats indisciplinés, auxquels il avait refusé le pillage de » la ville de Mayence (3). Posthume fut tué par eux avec son » fils (4). »
Pendant la durée de son règne (260-267), Posthume ne s'était pas borné à repousser les* Germains ; pour faire obstacle à leurs invasions toujours menaçantes, il avait fait construire des forteresses au-delà du Rhin, sur le territoire même des Barbares, et y avait mis de fortes garnisons (5).
Les événements qui suivent la mort du c très vaillant » Posthume » sont dominés parla curieuse figure d'une femme, Aurélia Vlctorina, sa sœur, qui n'avait pas été sans doute étrangère à son élévation au pouvoir impérial. Douée de qualités que la nature accorde rarement à son sexe, elle avait soufflé aux sol-*
(4)Trebel. Pollionis, Posthumius, II.
(2) J.-L. Schulz, Hist. rom., éclaircie par les médailles, 1783, pp. 534, 535.
(3) « Quod Moguntiacum... diripiendam militibus tradere noluififtet. » Eutix>p., IX, VII.
(4) Treb. Pollionis Posthumius, II, Hist. aug.
(5) TrebclU Pollionis Lollianus, IV, Hist. aug.
dais rindignation et l'esprit de révolte contre la domination de rinfame Gallien ; cet empereur n^eut pas d'ennemi plus implacable qu'Aurélia Yictorina. Elle paraissait devant les légions, qui l'acclamaient des noms de mère des armées, Mater exercituiim et de mère des camps, Mater castrorum ; on l'appelait le plus souvent Victoria.
Elle suscita aussitôt un vengeur du meurtre de Posthume ; ce fut Victorin, son fils, guerrier brave et expérimenté, que Posthume précédemment avait associé à l'empire. Victorin marcha contre LoUien, à qui sa rébellion avait aliéné l'esprit des Gaulois; Lollien fut vaincu, mis à mort (1), et Victorin resta seul empereur, dans la Gaule (2). Il était, selon les écrivains du temps, doué des plus brillantes qualités : « Je ne connais per- -% sonne, dit Julianus Aterianus, que l'on puisse préférer à Vic- *.torin, qui gouverna les Gaules après Posthume; ni Trajan » pour le courage, ni Antonin pour la clémence, ni Nerva pour
> la gravité, ni Vespasien pour l'économie, ni Pertinax ou Sé- 1 vère pour la rigidité et la discipline militaire. Malheureuse- » ment ces grandes qualités étaient ternies par une passion » effrénée pour les femmes. » Son règne ne dura guère qu'une année (267-268). Il fut assassiné à Cologne dans une sédition excitée par un greffier de l'armée, dont il avait séduit la femme (3).
€ Victorin laissait un fils, Victorin le jeune, qui fut nommé
> César par Victorina, son aïeule, aussitôt que son père eut été » mis à mort, mais les séditieux îe tuèrent aussi (4). »
Aurélia Victorina avait conquis un tel ascendant sur les troupes des Gaules qu' < à la mort de Victorin le jeune, elles la i> proclamèrent elle-même auguste ; » mais, refusant un si lourd fardeau, elle chercha autour d'elle un homme dont l'énergie fut à la hauteur de la grande tâche de l'affranchissement de la Gaule ; « elle remit l'empire à Marins (5). » Les origines du
(1) Treb. Pollion. , LoUianus, IV.
(2) Ihid,^ Victorinus, V.
(^) Ihid. « Victorinus... vir strennissimus ; sed cum nimiap. libidinis esset, » et matrimonia aliéna corrurnperet, Agrippinae occisus est. » Ëutrop., I. IX» c. VII.
(4) Trebell. Pollionis, Victorinus junior, VI.
(5) /6icf., Lollianus, IV, Hist.;aug.
nouvel empereur étaient humbles ; il avait été autrefois ouvrier en fer, armurier. Il était doué d'une force physique incomparable, qui n'avait d'égale que son intrépidité, et ce n'était qu'après avoir traversé tous les grades de l'armée qu'il fut élevé à l'empire (1). c On le surnommait généralement Mamurius ou }» Vecturius^ à cause de son ancienne profession. Il disait dans T^ sa première harangue à ses troupes : Je sais bien qu'on pourra » me reprocher mon ancien métier, que vous connaissez tous, » mais qu'on dise tout ce qu'on voudra, puissè-je manier tou-
> jours le fer, et ne me laisser jamais abrutir par le vin, les par-
> furhs, les femmes, les tavernes, comme ce Gallien, indigne de :s> son père et de la noblesse de sa race. Que toute l'Allemagne » (sic), toute la Germanie, ainsi que les nations qui les avoisi- » nent, apprennent à regarder les Romains comme un peuple de -% fer (2). »
On voit qu'Aurélia Victorina ne s'était pas trompée, et avait fixé son choix sur un homme de trempe énergique ; mais Marins fut assassiné au bout de quelques jours par un soldat, son ancien compagnon de travail, qui se prétendait offensé de ce^que l'empereur, disait-il, le traitait avec hauteur^(3).
« Victorina avait donc vu Posthume, Lollien, Victorin et son » fils, Marius enfin, massacrés par les soldats de l'armée, qui » les avait proclamés empereurs ; » mais rien n'avait été capable de vaincre son énergie et d'abattre son courage, c N'écou- » tant que son viril et audacieux caractère, elle détermina r Tétricus, son parent, à accepter le pouvoir ; elle le fit nommer ]» auguste et son fils césar (4). »
Peu après l'avènement de Tétricus, vers le milieu de l'année 268, Victorina mourut, laissant un nom célèbre, dans le monde • romain tout entier. Courage, intelligence, énergique et indomptable volonté de briser le joug du méprisable empereur de Rome, ambition de voir se fonder un empire gaulois indépendant, persévérance dans son dessein, que rien ne put arrêter ^
(1) Trebell. Pollionis, Marius, VU, Hist. aug.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) t Tetricum... augiistum appellari fuit^ filium qui ejus caesarem nuncu- » pavit. D Trebell. PoUionis, Tétricus Senior, XXIII, Hist. aug.
sinon la mort, tels furent le caractère et le rôle extraordinaire de cette Zénobïe de TOccident. L'affection et la confiance inaltérable des troupes ne nous laissent pas douter de ses grandes qualités (1) elle disposa véritablement de l'empire des Gaules, et, si l'on en excepte Lollien, tous les empereurs, de Posthume jusqu'à Tétricus inclusivement, furent pour ainsi dire ses créatures. Acclamée elle-même Auguste et impératrice, à la mort de Victorin le jeune, elle chercha un homme d'une énergie indomptable pour ce peuple, qui ne voulait pas être gouverné par des enfants (2), et choisit Marins. Des médailles furent frappées à son effigie, présentant une tête casquée, avec les mots IMP VICTORIA AVG, au revers un aigle éployé et le mot CONSECRATIO (catal. d'Ennery, cité par Mionnet), qui donnent lieu de penser que ce ne fut qu'après sa mort.
L'histoire générale n'a pas fait encore, croyons-nous, à ce temps, à ces événements, au portrait de cette héroïne de l'Occident, toute la place qui leur serait due. Tout le monde connaît la figure de Zénobie, la fastueuse reine de Palmyre, qui, après la mort d'Odenat, son époux, déploya un si grand courage pour la défense du trône de ses fils ; on sait à peine le nom et le rôle d'Aurélia Victorina, sa contemporaine, qui, pendant près de quatre années, au milieu des troubles causés par les invasions germaines, des ambitions et des compétitions des chefs militaires, des actes de violence et des meurtres, poursuivit, sans découragement et sans trêve, le but qu'elle s'était marqué, l'affranchissement de la patrie et la fondation d'un empire gaulois. Posthume mort, assassiné par Lollien, elle lui suscite aussitôt un vengeur, Victorin, qui prend les rênes de l'empire. Il est iui-
* même assassiné ; Victorine donne, pour ainsi dire, l'empire à son petit-fils, Victorin le jeune, puis à Marins, puis à Tétricus, tous hommes de courage et de grandes qualités. « Tandis que > Gallien ruinait la république, dit Trebellius PoUio, Posthumius
- % Victorin, TétriQus (je ne parle pas de Marins, qui hé
» régna que quelques jours), furent les soutiens de la dignité
(1) Tillemont ne nous semble pas juste lorsqu'il attribue rinfluehce qu'Aurelia Victorina conserva durant plusieurs aimées^ à ses seules largesses, Tillcm. • Hist. des Enp. I. III, p. 855.
(2) Trebell. PoîliotUs, (xallienuâ pater, FV, Hist. àug.
i du nom romain. Je regarde ces personnages comme ayant élé
3 envoyés du ciel pour empêcher que les Germains, profitant
> des excès dans lesquels Gallien, ce fléau public, se plongeait, » n'envahissent les terres de l'empire ; et, en vérité, c'en était ) fait de la république si, dans le même temps que les Goths et 9 les Perses, ces Barbares, de leur côté, avaient envahi notre ï territoire (1). »
Yictorina, en mourant, laissait Tétricus en possession du pou* voir, et put emporter l'espérance que l'ignominieuse sujétion romaine avait pris fin, et que l'empire des Gaules était désormais fondé.
Quand nous comparions, un peu plus haut, Aurélia Yictorina à Zéuobie, nous ne commettions, on va le voir, nulle exagération. Nous avons, pour le démontrer, un singulier et bien curieux témoignage, celui de Zénobie elle-même. Aurélien lui disant, quand elle fut devenue sa prisonnière : « Comment avez-vous » osé, Zénobie, insulter à la majesté des empereurs romains ?
> — Je vous reconnais pour empereur, répondit-elle, parce que 1 vous savez vaincre ; mais je n'ai regardé comme empereurs
> ni Auréole, ni Gallien, ni les autres. J'aurais souhaité, si cela » eût été possible de partager l'empire avec Victoire (2), parce » que je crois qu^élle me ressemblait (3). »
« Vers le temps même où Tétricus prenait le gouvernement -» des Gaules, l'armée d'Illyrie donnait la pourpre à Claude, gou- » vemeur de cette province, qui, par ses qualités, était digne » du commandement. Son élection, sous le nom de Claude II, » reçut immédiatement la sanction du Sénat romain. » Trebellius Pollio nous a minutieusement rapporté les termes mêmes des acclamations répétées de cette assemblée. En voici quelquesunes : c Claude Auguste délivrez-nous du tyran Auréole f Claude
> Auguste délivrez-nous des Palmyréens ! Claude Auguste dé- » livrez-nous de Zénobie et de Victoire ! (4) » Mais Claude avait autre chose à faire, avant de marcher vers la Gaule, pour com-
(1) Trebell. Pollionis, Lollianus, IV, Hist. aug.
(2) Zénobia prenait le titre d'impératrice d^OrierU.
(3) i Victoham mei simiiem credens, in consortiu/m regni ventre, si facul- » tas locorum pateretur, optavi. t Trebell. Pollionis, Zéaobia, XXIX, Hist. au|^.
(4) Ibid., D. Claudius, IV^ Hist. au|.
battre Tétricus. Auréole tenait encore dans Milan, et les Barbares continuaient de menacer les frontières. L'ennemi le plus proche était Auréole ; Claude s'avança contre lui, et le défît ; il fut fait prisonnier et tué par les soldats.
€ Les Goths pillaient et dévastaient la Thrace et la Grèce ; Claude 1 remporta sur eux des victoires signalées, les poursuivit et les * chassa devant lui jusqu'au mont Haemus. Une maladie contaf gieuse, qui sévissait parmi les Goths, ayant tait invasion dans » l'armée romaine, Claude en fut atteint et succomba (270) (1). »
Victorina était morte, mais le dernier empereur, que son influence avait porté au pouvoir, continuait d'être en possession de l'empire des Gaules^ où « il avait obtenu de grands et nom- » breux succès et où, pendant longtemps, il maintint son auto- » rite (2). 1
Il était dans le dessein de Claude d'y porter bientôt la guerre, car il avait écrit au Sénat : « Tétricus est maître des Gaules et de > l'Espagne, qui font la force de l'Empire (3) ; » la mort l'en empêcha. Cependant, malgré les quaUtés que déployait l'empereur gaulois, des faits se produisirent, qui vinrent compromettre sans retour l'avenir du nouvel établissement, quoiqu'il comptât déjà plus de dix années d'existence. Victorina n'était plus là pour faire sentir sa forte et salutaire influence. La concorde unanime qui avait régné entre les cités fut troublée (4) ; une insubordination fatale se déclara parmi les troupes.
A la mort de Claude II, l'an 270, l'armée d'Orient et le Sénat avaient déféré l'empire à un homme qui, sous le règne de Claude, s'était acquis déjà une grande réputation ; c'était Auréhen (5). Il avait servi dans la Gaule avec gloire, et avait passé par tous les grades de l'armée. Il joignait à un grand courage une incomparable fermeté pour le maintien de la discipline.
a Après avoir fait Zénobie prisonnière, vaincu le tyran Firmus,
(i) Trebell. Pollionis, D. Glaudius, XII, Hist. aug.
(2) Ibid., Tétricus, sen. XXIII.
(3) « Gallias et Hispanias, vires rei publics, Tétricus tenet. » Treb. Pollion. Tétricus Sen., VII, Hist. aug.
(4) Les habitants d'Autun se révoltèrent contre Tétricus, prirent, on ne sait pourquoi, parti pour Claude et furent assiégés pendant sept mois par les autres peuples des Gaules, Tillem. Hist. des Emp. t. III, p. 370.
(5) Hav. Vopisci, Aurelianus, XVI, Hi§t. aug.
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1 et fait rentrer TEgypte sous les lois de l'empire, Aurélien
> très irrité de ce que Tétricus occupAt encore les Gaules, prit » la route de l'Occident (4), où il avait laissé naguère une bril-
> iante renommée sous le règne de Valérien. Lorsqu'il était 1 tribun de la vi« légion gallicane, près de Moguntiac (Mayence), » les Francs ayant passé le Rhin, et s*étant répandus comme
> un torrent dans toute la Gaule, Aurélien les avait taillés en 1 pièces, leur avait tué une multitude d'hommes et fait un grand 1 nombre de prisonniers (2). » Cette éclatante victoire lui avait » valu, dans une lettre de l'empereur Valérien, le titre -de res-
> taurateur des Gaules (3).
Cependant l'empire gaulois 'était profondément troublé; le désordre y était si grand, l'indiscipline et l'insolence des troupes y étaient montées à un tel degré, que, désespérant de l'avenir, Tétricus, dans des circonstances qu'il serait long et inutile dé rapporter ici, se rendit à Aurélien^vec ses légions, qui passèrent sous les étendards de l'empereur de Rome.
Après une existence, à la fois brillante et éphémère, de près de onze années, de. l'avènement de Posthume (260) à l'abdication de Tétricus (271), l'empire gaulois venait de s'écrouler. € Maître de toute la terre, dit Vopiscus, Aurélien pacifia les Gaules, dans l'Occident, et toutes les autres parties de l'Empire, puis il se rendit à Rome pour y célébrer son triomphe sur Zénobie et sur Tétricus, c'est-à-dire à la fois sur l'Orient et sur l'Occident (4). »
Qu'on veuille bien se rappeler que cette ébauche historique, si incomplète, n'a été tracée par nous que dans un t/ut spécial et limité. Nous en avons pris les derniers traits dans Eutrope, mais surtout dans les écrivains de YHistoire auguste, trop dédaignés selon nous, et qui rachètent l'incorrection et l'enflure de leur style, en nous présentant une narration vivante et pleine de détails, qu'on chercherait vainement ailleurs. Ils ont une valeur unique pour ce in« siècle, qui nous occupe en ce moment, et proJettent*au loin quelques lueurs, jusque sur lés événements de notre extrême Armorique.
(1) Flavii Vopisci, Aurelianus, XXXII, Hist. aug.
(2) Ibid., vu.
(3) Ibid.
(4) Ibid., XXXII.
L'histoire, depuis le temps de César jusqu'à cette époque, nous laissait dans une si complète ignorance touchant Fétat ultérieur de notre péninsule, que nous n'avions, pour nous en faire quelqu'idée, aucun autre moyen que de rechercher tous les éclaircissements possibles sur l'état des provinces et particulièraent de la Gaule, dont notre pays subissait la destinée. Nous ne saurions douter que, sauf au temps des Antonins peut-être, les exactions et la misère furent le sort commun des peuples de la Gaule armoricaine. S'il y eut quelque différence pour l'Armorique, elle dut être dans le sens d*une aggravation, à cause de son plus grand éloignement du siège de l'Empire, jusqu'où arrivaient bien difficilement les plaintes des cités lointaines.
Que se passà-t-il dans notre pays à l'avènement et pendant la durée de l'empire Gaulois? Si des événements que nous venons de raconter, l'attention se porte sur les monuments de l'époque romaine en Armorique, un fait singulier vient aussitôt frapper l'esprit. En dehors des anciennes capitales, tous ou presque tous les monuments présentant des inscriptions et fournissant des dates, appartiennent au milieu du ni« siècle. Sur les bornes mi!liaires qui ont été découvertes près des vestiges de nos voies romaines, quels sont les noms d'empereurs que nous lisons ? Ce sont ceux de Trébonien Galle, à Bieuzy (250-252), de Posthume, à Rennes (?ôO-267), de Victorin, à Surzur et à Saint- Méloîr-sous-Hédé (267-268), de Tétricus, à Nantes, puis àTheix, puis encore à Saint-Gondran (268-271), de Tacite, près de Nantes * et de Niort (275-276).
Il faut citer ensuite une borne milliaire et un ouvrage militaire, près d'Elven, auxquels s'attache incontestablement le nom d'Aurélien, le vainqueur de Tétricus, et le destructeur de l'empire gaulois (271-275) ; enfin, une borne milliaire à Caro, près de Malestroit, portant le nom du César Maximien, avant son avènement au partage de l'empire (292).
Parmi tous Ifis monuments de ce genre que nous connaissons, il n'en existe que deux qui fassent exception, et qui furent ér%és à des époques antérieures, ce sont les bornes de Claude I*S à Kerscao, près de Plouguerneau (41-53), et de Septime Sévère, à Plounévez-Quintin (193-210) (1).
(1) L'indication du consulat place Téreclion de cette borne, eu Vant^^ 2i0, Pullet. de l'Assoc. bret. t. III, p. 9.
!fô3
Voici donc un ensemble de treize monuments, dont deux seulement remontent à des temps plus anciens que le milieu du III* siècle.
En ce qui concerne les trésors de monnaies romaines sortis (ie notre sol, il s*est à peu prôs constamment produit jusqu'ici un fait, dont l'analogie avec ceux que nous venons de citer pré» cédemment, est frappante.
En dehors des anciennes capitales, oix les monnaies du haut empire se sont rencontrées, et parfois en très grand nombre, comme à Rennes, à Carhaix, à Corseul, etc., ce sont les monnaies du milieu du in< siècle, qui ont été découvertes en Armorique dans une extrême abondance. Que de fois lorsqu'on nous apprenait la trouvaille d'un de ces trésors, ii nous est arrivé d'indiquer à l'avance les noms des empereurs, dont il devait probablement fournir les effigies, c'étaient ceux des empereurs du milieu du III* siècle, et nos prévisions presque toujours se trouvaient confirmées.
L'an 260 de notre ère, avons-nous dit, < toutes les Gaules se
> déclarèrent en faveur de Posthume », pour lequel, ajoute Trebeliius Pollio « l'aiiection de tous les peuples de la Gaule fut
> extrême », il s'accomplit alors un véritable démembrement de l'empire romain, en Occident. La Gaule devint le centre d'un état indépendant, auquel se rattachèrent l'Espagne et Tile de Bretagne, au moins en partie.
Voici près de onze années durant lesquelles la Gaule, affranchi du joug tyrannique et écrasant de Rome, vit de sa vie propre, de ses propres ressources, et respire en liberté, à l'ombre d'un pouvoir non-seulement accepté, mais universellement acclamé. < Posthume gouverne avec sagesse dans la paix et dans » la guerre > ; il combat avec gloire contre les Germains, les repousse au-delà du Rhin, et fait restaurer et construire^ sur leur territoire même, des citadelles pour les tenir en respect.
Nous avons eu l'occasion déjà, dans le cours de cette étude, de parler des invasions franques et saxonnes, qui avaient commencé de bonne heure, et étaient devenues incessamment plus nombreuses et plus redoutables. La sollicitude de Posthume et des empereurs gaulois ne se porta certainement pas moins activement sur la protection des côtes de la Gaule que sur la d^ense des rives du Rhin. Dans l'intérêt des recherches que nous pour-
suivons, il est naturel, il est môme nécessaire, à cette place, de caractériser les causes des invasions saxonnes, afin d'en mesurer, autant que nous le pourrons, les effets et l'étendue.
Les contrées que baignent la mer Baltique et la mer du Nord, et qui s'étendent depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'à l'Océan glacial, étaient encore, en ce temps-là, en grande partie inconnues au reste du monde. La mer, de tous côtés, fait irruption dans ces terres, entrecoupées encore par un grand nombre de lacs et de rivières. Des chaînes de montagnes, courant du midi au nord, en agrandissent les bassins, en grossissent le cours, lorsqu'elles y versent leurs eaux au temps de la fonte des neiges et des glaces. Les côtes sont, en grande partie, couvertes de landes stériles, percées de rochers, hérissées d'écueils et bordées de petites îles. Vers le nord, la vie semble s'éteindre peu à peu ; les plantes disparaissent les unes après les autres, la limite des neiges perpétuelles s'abaisse et l'hiver devient et plus rude et plus long (1).
Tel est le pays où la fortune des migrations anté-historiques avait acculé les peuplades d'une race forte et belliqueuse, chez laquelle la sévérité du climat et les difficultés de la vie matérielle (2) avaient exalté encore l'audace et l'énergie. Parmi des montagnes, parmi de vastes forêts, des marécages, des bruyères, la chasse et la pêche étaient les seules ressources ; la pêche était la plus facile et la plus productive. Tout se réunissait d'ailleurs pour porter ces hommes du nord à se livrer à la navigation : séparés les uns des autres par des bras de mer, des lacs, des fleuves, des golfes, leur population étant en partie disséminée dans des îles, ils ne pouvaient communiquer entr'eux qu'au moyen de la navigation. Il fallait, sans cesse et par tous les temps, traverser la mer ou les fleuves, pour se procurer et pour échanger les choses nécessaires à la satisfaction de leurs besoins ou de leurs goûts. Passer une partie de leur vie sur les flots devint pour ces hommes une habitude nationale ; ils s'y exerçaient dès leur jeunesse, et dans leurs bateaux longs et effilés, fabriqués avec le bois de l'osier et recouverts de peaux, ils se jouaient des vents et des tempêtes.
(1) Depping, Hist. des expéd. mar. des Norm., 1. lï, ch. I.
(2) L'histoire de la Scandinavie a enregistré les souvenirs de disettes fréquentes. Ibid.
GÉOGRAPHIE DE LA PÉNINSULE AaMOHICAINE 255
Les pays situés sur les bords de la Baltique furent certainement les premiers que durent fréquenter les marins du nord. Ils rencontrèrent, sur les côtes de la Germanie, les navires de commerce des peuples méridionaux et s'accoutumèrent bientôt à s'enrichir de leurs dépouilles.
Les Saxons et les Francs inaugurèrent ces courses maritimes, que devaient imiter plus tard les Danois et les Norwégiens. Familiarisés de plus en p)us avec la mer et excités sans doute par le succès de leurs entreprises et par le butin qu'elles leur procuraient, ils étendirent incessamment le cours de leurs navigations, et s'avancèrent toujours plus loin le long des rivages septentrionaux. Ils n'avaient qu'à suivre les sinuosités du continent pour arriver aux côtes de la Belgique et de l'Armorique. Ils eurent bientôt appris que si leur pays leur refusait les dons que la nature ailleurs prodigue aux besoins de l'homme, on pouvait, ens'élançant sur l'immense océan, arriver à la source de toutes les richesses de la civilisation, et se procurer l'or, l'argent, le cuivre, le vin et les esclaves (1).
Les populations de tout le nord de la Germanie et du Jutland prirent part à ces entreprises (2), qui étaient devenues de véritables expéditions.
Vers le milieu du m* siècle, les pirates infestaient déjà les côtes de la Gaule à ce point qu'il n'y avait plus de sécurité pour les navires du commerce, ni pour les habitants du littoral. Ils tonlbaient à l'improviste sur les pays sans défense, pillaient, ravageaient, et disparaissaient déjà à l'horizon au moment où l'on allait les poursuivre.
Nous trouvons la preuve de ces faits dans les événements qui suivirent, à peu de distance, ceux dont nous parlons. Sur la fin du m® siècle, vers l'année 287, Maximien Hercule, qui venait d'écraser à l'intérieur la révolte des Bagaudes, crut devoir faire un effort suprême pour mettre un terme à ces dévastations, et purger des pirates (3) le détroit Britannique. Il avait eu sous ses
(f ) Dans les antiques tombelles de leurs chefs, on a rencontré des ornements et des bijoux en or fabriqués avec un goût et une finesse qui annonçaient évidemment Toeuvre d'artistes du midi, produits de la grande piraterie.
(2) Depping, Hist. des expéd. marit. des Normands, 1. II, ch. I. p. 42.
(3) a Mare... Franci et Saxones infestabant. » Eutrop. Hist. rom. 1, IX.
256 ASSOCIATION BRETOMN£
ordres» dan» la dernière campagne, un homme, originaire, croiton, de la Flandre ou du Brabant, Carausius, qui s'était familiarisé de bonne heure avec les circonstances de la navigation et les périls de la mer. < Issu d'une basse extraction, il s'était, pour » gagner sa vie, employé, durant sa jeunesse, à conduire des » vaisseaux (1). • Il avait, plus tard, servi dans les arméçs romaines et s'était fait remarquer particulièrement p<'ir son énergie dans la guerre contre les Bagaudes. Maximien Hercule, pour ces raisons, lui donna la mission de former et d'équiper, dans le port de Boulogne, une flotte destinée à défendre les côtes de la Belgique, de TArmorique, et à détruire la piraterie,
Carausius parut d'abord s'acquitter fidèlement de sa mission, et remporta quelques succès. C'est decette Ss^çon, du moins, qu'après avoir fait la part de l'exagération, nous croyons devoir traduire les paroles de Mamertin, disant dans son panégyrique que Maximien Hercule a dompté les Francs et éteint la* guerre des pirates (2) ; mais il était loin d'en être ainsi, car on s'aperçut bientôt qu'après avoir fait rendre gorge aux pirates, Carausius, au lieu de restituer le butin à ceux qui avaient été pillés ou, si cela n'était pas possible, de l'envoyer au trésor 4e l'empereur, le gardait pour lui, afin de s'enrichir ; il paraît même qu'il laissait passer librement les pirates, afin de pouvoir, au retour de leurs expéditions, s'emparer de leur butin à son profit. Hercule, informé de la ruse et des exactions de Carausius, donna l'ordre qu'on le fit mourir (3). Mais celui-ci, qui avait acquis un immense asc^idantsur ses troupes, dès qu'il apprit cette nouvelle, n'hésita pas ; il se révolta, prit le titre û'auguate et la pourpre (4), emmena en Bretagne la flotte qu'il commandait pour la défense des Graules, se fit reconnaître par les soldats, qui avaient leurs quartiers dans l'île, et en devint ainsi le maître absolu. Les troubles de l'empire et les invasions des Germains ne permirent pas d'abord de l'y poursuivre.
L'année suivante (288), Maximien Hercule passa le Rhin et entra dans la Germanie, où il mit tout à feu et à sang, et fit un
<1) Eaitrop. Hist. rom. 1. IX.
(2) Mamert. paiieg., II, p. 133.
(3) Eutrop. Hist. rom. 1. IX.
(4) îhid.
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OiOORAPHIB Dï LA PÉNINSULE ABMORICAINE 257
h(»nbre infini de prisonniers ; il aurait même, s'il fallait accorder une foi entière à son panégyriste, Mamertin, soumis une grande partie de ce pays à TEmpire, et la terreur de ses armes aurait foYCé^les France, qui avaient pillé les côtee de la Gaule, à venir, ayant à leur tête leur roi Arec, faire à Vempereur une complète 9oumi8sion. On voit du moins, par des inscriptions, que Dioclétien et^ Maximien prirent, ii cette occasion, les titres de f rancir quei et de germaniquee.
Pendant que ces événements s'accomplissaient, Garausius mettait le temps à profit^ faisait construire des vaisseaux nou* veaux, levait de nouvelles troupes, et appelait, à son secours^ dee bandes nomhreuzee de Barbare»^ à qui, dit Tillemont, c il » enseignait l'art de combattre sur mer, dans lequel il était un » si grand maître, i
Les Barbares continuaient à piller les côtes de la Gaule ; le panégyriste Mamertin parle de victoires remportées, vers ce temps-là, par les généraux de Maximien Hercule sur une nation qui parait être celle des Francs (1). La guerre de la Germanie ne lui faisait pas perdre de vue la révolte triomphante de Carausius et le danger où elle mettait les frontières maritimes de TEmpire : il faisait, de son côté, construire, partout où cela était possible, des vaisseaux en grand nombre, pour aller attaquer Garausius, dans l'Ile de Bretagne.
Lorsque Mamertin prononça son panégyrique, Maximien Hercule, faisait descendre à la mer, par diverses rivières, les vaisseaux qu'il avait fait construire Tannée précédente (288), pour son expédition contre Carausius, et il arriva que ces cours d'eau, qui avaient été très bas précédemment, grossirent dans 10- temps même où il fallut faire cette opération. Mamertin, en remarquant cette circonstance favorable, ne manque pas de prédire à Hercule une victoire assurée, d'autant plus qu'il a\)ait obtenu déjà un avantage, dans une rencontre sur les côtes dé là ùaule, contre des troupes de Carausius, qui y étaient descenduet pour piller.
Cependant, quand on en vint au combat, toutes les forces réunies d'Hercule ne purent soutenir la lutte contre celles d'un
(1) Tillemont, Hist. des emper. t. IV, p. 14, Mamert. panég., 10, 127. Oa va toii* qu'ils ôtâietit probablement devenue les alUés de Gai'alttsiàs.
Arch. 17
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25S ASSOQATION BRETONNE
homme aussi habile que Carausius, et contre des marins aussi admirablement exercés que ceux de sa flotte (1). Hercule, pour couvrir la honte de son insuccès, l'attribua à la mer, qui ne lui avait pas été favorable ; mais, en réalité, il fit avec Carausdus un traité (2) par lequel il lui abandonna la Bretagne (3) sous la condition qu'il repousserait les invasions des Barbares. Est-il besoin de dire, après tout ce qui pi^cède, que les côtes de la Gaule durent être bien mal gardées ?
Il ressort clairement au moins, de la grande mais vaine tentative faite par Maximien Hercule pour défendre TArmorique contre les pirates, que, dès les temps précédents^ leurs invasions avaient pris des proportions formidables, et étaient devenues un grave danger pour l'Empire. Au milieu du m® siècle, et pendant que les Germains, franchissant le Rhin, envahissaient la Gaule, de nombreuses flottes des Saxons et des Francs dirigeaient leur course le long de ses rivages, capturaient les vaisseaux qu'ils rencontraient en mer, et, remontant le cours des fleuves, allaient piller et ravager au loin les campagnes et les villes. Ils formèrent bientôt, à l'embouchure des principaux de ces fleuves, des stations temporaires , qui leur "servaient de retraites, de lieux de ralliement et de dépôts pour le butin commun (4), ,et, dans un certain nombre desquels, ils finirent par laisser définitivement des colonies^ dont l'Empire, à son déclin, permettait ou plutôt ne pouvait empêcher l'établissement.
La Notice des Dignités indique en effet une garnison à Marcis, dans la seconde Belgique, sur le rivage Saxonique : « Equités > Dalmatae, Marcis, in liUm'e Saxonico (5). i»
(!) c Cum Carausio... cum bella frustra tentata essent contra virum rei mir » litarîs peritissimum, ad postremum pax convenit. » Eutrop. Hist. rom. 1. IX.
^2) « Carausio remissum insulse imperium. d Sex. Âur. Victor, de Caesar.
(3) On voit une preuve de cet accord dans l'inscription d'une médaille de Carausius qui porte j^our exergue : « la paix des trois Empereurs. » Tillemont, t. IV, p. 16.
L'île de Bretagne resta^ pendant 7 ans, sous le gouvernement de Carausius^ et pendant 3 ans^ sous celui d'Alectus, indépendante et séparée ; elle ne fut réunie de nouveau à Tempire, qu'en Tannée 292, par Asclépiodote, préfet du Prétoire. Tillemont, t. IV, p. 20.
(4) Depping, Hist. des expéd. marit. des Normands, 1. Il, ch. I, p. 42.
(5) Adrien de Valois place Marcis à Mer-Kou-Mark, à quelque distance de la
Gaen, situé non loin de Tembouchure de TOme, paraît avoir été l'emplacement d'un autre établissements de ces aventuriers (1).
Des Saxons, débarqués sur les côtes de la Neustrie (la Normandie actuelle), pour les ravager, finirent par s'y fixer et y former une colonie, comme firent dans la suite les Normands ; ils se nommaient Edelinguea, c'est-à-dire nobles ou guerriers, et leur pays s'appela l'Edlingie, puis VOtUngie Saxonne (2).
Les pirates Francs et Saxons avaient envahi d'aussi bonne heure au moins les côtes de la Bretagne que celles de la Gaule ; le peu de largeur de la mer du Nord, entre l'embouchure de l'Elbe et l'Ile, les invitait à aller y chercher fortune, et depuis le m^ siècle, ils les fréquentôi*ent incessamment.
Ils parcoururent toutes les côtes de l'Armorique, doublèrent ses caps occidentaux, et arrivèrent jusqu'à l'embouchure de la Loire. La Notice des Dignités mentionne une garnison à Guérande : nous partageons, et nous croyons même avoir fortifié précédemment l'opinion d'Adrien de Valois et de d'Anville qui distinguent Grannona de Grannonxim^ que la terminaison dé leurs noms différenciait clairement. La Notice place Guérande, in littore Saxonico », et il est vrai, dit d'Anville, qu'il y a eu des Saxons dans ce quartier-là, puisque Félix, évêque de Nantes, qui vivait au commencement du vi® siècle, en attira un grand nombre à la religion chrétienne, ainsi que nous l'apprenons de Fortunat (3).
Nous avons indiqué, aussi bien que nous l'avons pu, le commencement, l'accroissement et le caractère des invasions franques et saxonnes. Il ne semblera pas téméraire, croyons-nous, de tirer quelques conclusions de l'ensemble de tous les faits que nous venons de passer en revue.
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mer, entre Gravelines et Calais ; d'autres le placent à Mardik, où aboutit une voie romaine venant de Cassel. Le nom de Mardik (Maris-Dika), dit d'Anville, ne rend point aussi précisément que Mark le nom de Marcis, «l'Anv. Notic. Galliar.
(i) Delarue, essai historiq. sur la ville de Caen, 1. 1, 1820.
(2) c In comitatu Bajocasense, in pagello qui dicitur Otlingia Sdxonica. » Baluz. cap. reg. franc, 8i3 — t. II, Grégoire de Tours avait mentionné aussi des < Saxones bajocassinL »
^3) Fortunat Carmen. 1. m.
S6() ASSOCtAtlON BftETONNK
L'an 260, avons-nous dit, s'ouvrait, pour la Gaule, une ère d'indépendance, de liberté et de pacification intérieure. Dans ce concert et cette union de tous ses peuples pour la défense commune, ceux de la presqu'île armoricaine ne furent certainement ni inactifs, ni oubliés par les empereurs gaulois (1). Si le calme intérieur était assuré, autant du moins que pouvaient le permettre les ambitions et les rivalités des chefs, l'orage grondait toujours vers les frontières de terre et de mer, et la défense y pouvait alors être portée sans nul obstacle.
Les garnisons furent transférées sur le littoral de la presqu'île armoricaine et à l'embouchure des principales rivières : Aletum, Mannatias, Osismii, le castellum de Brest, les stations de Douarnenez et de la Pointe-du-Raz, Blabia, Venetum et Grannonum forment, de toute évidence, un système de défense contre les invasions maritimes.
Ce serait à l'époque où ces changements devinrent à la fois possibles et nécessaires, que dût commencer le déclin de certaines villes de l'intérieur, tandis que des villes du littoral voyaient s'accroître leur importance ; ce serait de cette époque que daterait l'état de choses dont la Notice de l'Empire nous trace plus tard le tableau. Ces changements, une fois accomplis, devaient en effet persister comme persista la cause qui les avait produits (2). Les invasions des Barbares repoussées au-delà du Rhin, et pour quelque temps réfrénées, recommençaient, en toute occasion, plus nombreuses et plus redoutables et déterminèrent enfin, au v« siècle, la ruine définitive de la puissance romaine en Occident.
(i) « Posthume, pendant sept ans-, gouverna de telle manière qu'il rétablit » ces provinces, pendant que Gallien vieillissait dans la débauche. » Trebel. PoUion. Posthum. II, Hist. aug. Un certain nombre de voies romaines furent construites ou restaurées, on Ta vu, par les empereurs Gaulois.
(2) c Au temps de l'empereur Probus {276-282», dit Vopiscus, Us Barbares » parcouraient librement nos côtes et toute la Gaule. » FI. Vopisci Probus. XIII — Hist. aug.