PRÉLIMINAIRES
La géographie ancienne de la Bretagne] a été l'objet, à peu près autant que celle des autres provinces de France, d'études nombreuses, à diverses époques et de nos jours. Il faut bien le reconnaître cependant, les résultats de ces travaux sont loin encore d'offrir un ensemble satisfaisant, ou du moins un ensemble qui ait été accepté, sanctionné par l'opinion générale des archéologues et des hommes d'étude.
Nous n'en sommes plus, il est vrai, au temps où deux érudits bretons disputaient entr'eux sur l'état de notre Bretagne, pendant la durée de l'occupation de la Gaule par les Romains. M. le colonel de Penhoët affirmait que les conquérants avaient occupé et possédé la péninsule armoricaine durant plusieurs siècles ; M. le commandant de Frémin ville, officier de marine, avec un patriotisme plus grand encore que sa science, soutenait la thèse opposée. « Dès les temps celtiques, disait-il, nous voyons l'Ar- » morique habitée par un peuple valeureux, qui, seul de toute » la Gaule, fit reculer les phalanges romaines, et les repoussa » au-delà de son territoire. L'aigle des Césars ne fit qu'apparaître » à peine en Bretagne, sans pouvoir s'y reposerai). »
A une époque plus rapprochée de nous, en 1853, l'éditeur du nouveau Dictionnaire de JBretagne par Ogée, M. Marteville, s^indignait encore contre les inventeurs de prétendues voies romaines, qui auraient, dans les premiers siècles, sillonné notre j)resqu'île. « On ne sait rien, absolument rien de précis sur ces 3 voies, écrivait-il, elles ne sont connues que par l'Itinéraire i d'Antonin, ou la carte de Peutinger....-Dire qu'il y a eu plus t> tai'd d'autres voies aboutissant à Condate, Rennes, c'eât une > hypothèse permise; mais dire que ces routes existaient à
(1) M. de Fréminville, Ântiq. de la Bretagne, monuments du Morbihan^ 1834.
» l'époque gallo-romaine, c'est une assertion basai dée, et les > tracer sur le papier, c'est une témérité archéologique qui » nous semble dépasser toutes les bornes.... Devant la table de » Peutinger s'évanouissent toutes ces voies romaines, ce réseau » fabuleux dont les archéologues ont couvert la Bretagne... Le » roman archéologique est peu dangereux sans doute, mais il » tend à remplacer des faits incertains par des certitudes » fictives, (êic) (4). »
Bientôt après^ fut fondée l'Association Bretonne qui réunit presqu'immédiatement, dans son programme, l'étude du passé, de notre histoire, de nos monuments, et l'étude de l'avenir, de notre agriculture, des progrès à réaliser, de sa prospérité à développer, avec dévouement et ardeur. Les demeurants de cette époque n'y peuvent, je le crois, songer sans les meilleurs souvenirs ; je n'ai à parler ici que de l'archéologie. Peu à peu, aux Congrès annuels de cette Société, des discussions pleines d'intérêt vinrent jeter incessamment plus de lumière sur les questions de la géographie ancienne, de l'occupation de notre péninsule par les Romains, et sur bien d'autres sujets intéressants, dont je n'ai rien à dire à cette place.
Un accord, sinon unanime (l'unanimité n'est pas de ce monde), du moins général, semblait près de s'établir ; et de ces discussions naissaient une plus saine critique, et, lious le croyions alors, le bénéfice des faits acquis. L'occupation plus que quatre fois séculaire de la Bretagne par les Romains, et même la synonimie de la plupart des noms de lieux de la géographie ancienne avec ceux des lieux modernes, qui leur ont succédé^ ne trouvaient bientôt plus de contradicteurs.
Les occupations de ma carrière précédente avaient éveiUé en moi le goût de ces études, et, à mon retour en Bretagne, je me sentis immédiatement entraîné à les appliquer à mon pays. Les notes que je donne aujourd'hui, recueillies et mises en ordre depuis un grand nombre d'années, dormaient dans mes cartons, d'où je ne songeais guère à les faire sortir. L'accord dont j'ai parlé, les faits qui me semblaient acquis leur enlevaient, à mon sens, une grande partie de leur intérêt. Je pouvais d'autant moins songer à les mettre au jour que j'ai été
(i) Marteville, nouv. édit. du diction. d'Ogée; à ^article ËéUnôs»
détourné, d^uis longtemps, par d'autres occupations, de l'étude de la géographie ancienne, qi\i avait, autrefois, occupé mes loisirs.
Cependant la nouveauté et la diversité d'opinions, qui sont venues récemment remettre en question des résultats que je croyais admis, m'ont incité à revoir ce travail, et à lui faire subir l'examen d'une sincère et impartiale critique. Convaincu, de longue date, que les révolutions de la mer ont fait subir de grands changements à notre littoral breton, depuis les temps historiques mêmes, je n'avais aucun motif d'opposer systématiquement une fin de non-recevoir aux théories nouvelles ; mais je ne connaissais qu'imparfaitement les preuves dont elles s'étayaient. Je me suis efforcé de combler cette lacune et rien n'a pu, je l'avoue, ébranler jusqu'ici mes opinions précédentes; J'ai même constaté, sur bien des points, le rajeunissement d'opinions abandonnées, et d'erreurs déjà anciennes. Sans reproduire ici la figure expressive que mon Savant ami, M. de la Borderie, a employée dans sa notice géographique sur les Diablmtes, je dirai que l'archéologie, depuis quelque temps, semble évoluer dans un cercle tracé en dehors des faits acquis et des solutions définitives.
Il y a plus d'un quart de siècle que la bataille entre les Cori' sopites et les Curiosolites semblait terminée ; il n'y avait point eu de vaincus : chacune des deux peuplades était rentrée honorablement dans son territoire. Il y a bien plus longtemps encore que VUxantissima des manuscrits fautifs (1) avait donné lieu à la découverte de deux îles : Uxantis, Ouëssant, et Sina, Sein (2). L'interprétation des mots mare conclusum de César par ceux de mer Méditerranée avait également prévalu (3). L'Occismor de M. Kerdanet s'était évanouie, et n'avait laissé à sa place qu'une simple mansion ou mutation romaine. Enfin le procès des Samniies contre les Namnites, sans avoir encore donné lieu à un jugement définitif et sans appel, laissait entrevoir leur identification^ plutôt que leur distinction en deux peuplades diffé-
^i) « Uxantissima, itinerar. marîtim. legi opportere apud ^thîcuin existi- » mavi Vindelîs, Siata, Uxantis, Sina. » Hadrian. Valesii, nolic. p. 625.
(2) M. Le Men place Sina à Ouëssant. Bull. Assoc. bret. 1873, p. 58.
(3) c ta mer intérieure que nous nommons habituellen^ient notre mer. » Sftï^b. 1. ÎT, c. V, § 48.
rebtes ; il faut avouer toutefois que cette question était difficile et qu'elle exigeait une étude compliquée et des plus délicates. D'AnviUe, Gosselin et Walkenaêr tiennent pour l'identification, et, à mon sens, leur avis ne pèse pas d'un médiocre poids dans la balance ; j'essaierai de le défendre et de le fortifier.
, J'ai lu, avec tout l'intérêt et toute l'attention qu'elles méritent, les deux notices géographiques de notre sympathique confrère, M. Kerviler, et il ne m'a pas été possible de me ranger & ses opinions toutes nouvelles ; j'ai gardé les miennes. Je les donne, après en avoir complété quelques-unes ; mais je n'ai fait aucun changement — de quelqu'importance — dans mon travail ancien, et n'ai pas modifié une seule de ses conclusions. Si je me fais illusion sur leur valeur, j'aurai fourni du moins une pièce au procès ; de plus savants que nous jugeront en dernier ressort.
Avant d'entrer en matière, je crois devoir indiquer la méthode que j'ai suivie, les règles que j'ai observées, règles sur lesquelles, du reste, je suis d'accord avec M. Kerviler, mais qu'il ne me semble pas avoir appliquées aussi rigoureusement qu'elles de* vaient l'être.
. n convient d'étudier la géographie ancienne de notre péninsule dans un ensemble complet ; les positions incontestables de certaines localités doivent concourir et aider à la détermination de la position des autres. Nous devrons aller puiser à toutes les sources, à toutes celles du moins qui sont en rapport direct ou utile avec notre étude. Nous nous adresserons d'abord aux géographes, ensuite aux historiens, ne nous bornant pas à opposer texte à texte, mais nous efforçant d'assigner à chacun de ces témoignages sa plus ou moins grande valeur. Il est évident que les opinions des géographes mathématiciens et astronomes, Pythéas, Eratosthène, Hipparque et Ptolémée, pèseront d'un plus grand poids que celles des géographes descriptifs tels que Strabon, par exemple, dont la valeur, incontestable d'ailleurs, est d'un ordre différent. Ne déclare-t-il pas lui-même « n'avoir écrit » qu'une géographie historique et politique, où l'on n'a pas, » dit-il, besoin de la solution des problèmes de géométrie, qui > déterminent les positions relatives des divers points de la » terre? » Strabon va jusqu^à critiquer la méthode mathématique d'Hipparque, lorsqu'il dit, en parlant de cet auteur : c Sa.
» critique, dans Touvrage qu'il a composé sur la géographie » d'Eratosthène, nous a paru aussi étrangère qu'il est possible, 1^ àla géographie et presqu'exclusivement mathématique (1). i Il est évident que Strabon possédait les qualités descriptives de rhistorien à un degré beaucoup plus élevé que celles du mathématicien et de l'astronome. Et Pline, le laborieux et infatigable compilateur, qui nous dit lui-même avoir fait des extraits de plus de 2,000 volumes, n'embrasse-t-il pas, dans une espèce d'encyclopédie, où l'ordre et la méthode sont loin d'être parfaits, l'astronomie, la géographie, la physique, l'agricùlttire, le commerce, les arts et l'histoire naturelle proprement dite, Pline n'était pas un géographe (2). Il commence son ouvrage par une exposition succincte des pays alors connus ; il ne lui en fallait pas davantage pour parler ensuite de leurs habitants, de leurs animaux, de leurs productions naturelles ou industrielles, ce qui était son principal but.
Bien différents sont ces géographes de l'école d'Alexandrie dont l'ambition était d'asseoir la géographie sur les bases invariables de l'astronomie, en écartant avec soin tout ce qui était étranger à leur objet. La science mathématique, en effet, ne recherche et n'admet que des démonstrations concluantes, et rejette toute description qui ne mène pas directement au but. Ainsi donc les témoignages des anciens ne sont pas égaux, et il convient de les classer dans l'ordre de leur valeur.
Après les géographes et les historiens nous interrogerons notre propre histoire, ses traditions, ses indications, ses dénominations relatives au sujet qui nous occupe, les divisions naturelles ou topographiques de notre sol, et, autant que nous le pourrons, les divisions religieuses et politiques des temps anciens. Nous rechercherons et nous classerons entr'eux les monuments dont les siècles nous ont gardé les débris : assiettes
(1) Strab. 1. n, c. i, § 41.
(2) Dans sa géographie^ on voit Pline réduire les stades en milles, sans distinguer les différents stades entr'eux ; son opération se borne à diviser le chiffre des stades par huit, et pour lui le quotient devient le chiffre des milles.
Son œuvre géographique est semée de répétitions et de doubles emplois ; le même mot s'y rencontre plusieurs fois, voilé à peine par des orthographes différentes, sous lesquelles il n'a pas aperçu Tidentitë d'un même nom, altéré par les voyageurs ou les écrivains.
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de villes, enceintes fortifiées ; vestiges des voies, dont le nombre indiquera Timportance des points d*où s'effectue leur rayonnement.
L'identité des noms, quand elle sera de toute évidence, nous fournira des preuves complémentaires, mais seulement à titre de confirmation. Nous n'admettrons l'hypothèse que lorsque toute preuve nous fera défaut, et qu'elle paraîtra en accord parfait avec tous les faits bien établis auxquels elle se rapporte, soit dans le temps, soit dans l'espace ; nous éviterons Yétymologifi isolée comme un véritable danger, nous rappelant tous les naufrages qu'elle a fait faire à la critique. L'archéologie s'est attardée longtemps dans la période des conjectures dont se plaint si justement Gosselin (1), conjectures qui n'avaient véritablement nul rapport avec des démonstrations. Pendant longtemps, en effet, les archéologues se sont laissés séduire par des ressemblances de noms plus ou moins spécieuses et de prétendues étymologies dénuées souvent de tout fondement. Comment a-t-on pu jamais identifier Brivates avec Gesocrihate, sans aucua autre motif que la ressemblance des noms ; et, cependant, si je ne me trompe, cette opinion compte encore quelques défenseurs, même de notre temps. N'a-t-il pas suffi d'une faute d'impression, sur une carte, où l'on lisait Lecrenan, au lieu de Loc-renan (locus Renani), situé près de Brest, pour y placer Grannonum (2), qui est auprès de la Loire ? N'identifie-t-on pas encore VErius fluvius avec la rivière de Châteaulin, par l'unique raison qu'elle porte le nom d'Hierre, dans la partie supérieure de son cours ? On a, sans plus de raison, placé le Vindanaportus kBenodet qui est sans doute la même chose que Pen-Odet, tète ou embouchure de la rivière de l'Odet.
Une faute d'impression, sur une carte, le nom de Kéverguen, au lieu de Kervéguen, a fait placer encore en ce lieu, près de Concameau (3), le Vorganium de Ptolémée. Il est vrai qu'il n'est pas resté longtemps sur le littoral méridional de la Bretagne; une opinion, qui, depuis quelque temps, semble obtenir une grande
(1) Rech. sur la Géogr. des anciens, 1. 1, p. 7.
(2) Mém. de TAcad. des inscript, et belles lettres, t. VH!, p. 418 et suiv.
(3) fin 1873, M* Le Men plaçait aussi lui VorgUim i Concameau. Congr. de TAssoc. bret.^ ann. 1873, p. 57.
fsveur, Pa transporté sur le littoral septentrional, à l'embouchure de la rivière de TAbervrac'h, dans le voisinage de Plouguerneau.
Après lé déplacement d'une ville est venu le déplacement d'un pe.uple. Les Vënèteê, que nous croyions bien et défiiiitivement fixés dans les limites de l'ancien évêchë de Vannes, 4rans<portés d'abord sur les côtes de Normandie, à Vains (1), dont le nom a paru suffire pour déterminer l'emplacement de leur capitale, viennent d'être récemment ramenés, du nord au sud, sur la rive droite et à l'embouchure de la Loire.
Dans le savant et magnifique ouvrage que M. Besjardins a consacré à la géographie ancienne de la Gaule, et où il s'est marqué pour but de mettre cette étude au courant des progrès que lui ont fait faire les découvertes, les discussions, et la supériorité incontestable de la critique moderne, la géographie de la Bretagne continentale n'a pas été, il y a tout lieu de le croire, une de celles qui lui ont présenté le moins de difficultés et causé le moins d'embarras. Aucune région peut-être ne lui a offert desopinions et des solutions si nombreuses, si diverses et même si opposées les unes aux autres.
Il a été démode aussi de critiquer, avec exagération, et de trop négliger ensuite les travaux géographiques de nos prédécesseurs. L'auteur qui a le plus écrit sur la période galloroniaine en Bretagne, M. Bizeul, à la gi'ande et aimable science duquel je rends d'ailleurs pleine justice, ne disait-il pas : « La
> notice de d'Anville qu'on ne cite plus que pour en redresser
> les erreurs (2) » ; et ailleurs : « J'ai peu parlé et je ne parlerai » guère plus des anciens itinéraires romains ; mon étude n'est » pas là ; elle est sur notre sol, et quand j'aurai terminé la carte
(1) « Tous les anciens interprètes des Commentaires de César ont cru... que )» c^éti^ient les habitants de Vannes, en Bretagne, qui étaient les Vénètes de » César. Ils voyaient bien pourtant que cette opinion ne s'accordait ni avec le 9 texte de l'auteur, ni avec la topographie des lieux, mais ils ignoraient Texis- » tefice de Vains, au milieu de l'Armorique... On n'a même pas à Vannes Y ridée d'une seule place où cela ait pu se passer... mais il n'en est pas de M même, si l'on place les Vénètes au fond de la baie du Mont Saint-Michel. On » y trouve effectivement le nom de ces peuples et leurs villes ou villages, jji Vains, Dragey, Genêts, etc. » Rech. sur les paroisses limit. de la jjaie du Mont Saint-MicheL Ab. Desroches, 1845, p. 38.
(2) Bizeul. Des voies romaines de la Bretagne, Ânn. du Morb., 1814, p. It5«
ASSOCUTION BRETONNE
» de ces anciennes voies, on pourra voir si elle a quelques » rapports avec celle de Peutinger, ou avec l'itinéraire d'An- » tonin, dont je me garderai d'entreprendre l'explication, avant » d'avoir bien reconnu tout ce qui reste de ces antiques che-
> mins (1). (f Et puis encore, après avoir critiqué d'Anville qui identifiait Reginea avec Erquy, c et c'est pourtant ainsi que » d'Anville a traité les nombreuses questions de géogi*aphie
> ancienne qu'on trouve dans sa notice des Gaules (2). »
M. Bizeul eut le tort de manifester ce mépris pour les géo- . graphes qui nous ont précédés, et si nous avons relevé et critiqué certaines de ses opinions, c'est que répétées sans cesse, elles n'ont pas été, croyons-nous, sans influence sur les études contemporaines (3).
N'est-ce pas en effet le même sentiment qui a dicté à M. R. Kerviler, dans sa première étude critique, sur la géographie de la presqu'île armoricaine, les lignes suivantes : « Après avoir lu » et examiné attentivement tout ce que les écrivains, depuis ï trois cents ans, ont accumulé sur la géographie armoricaine,
> depuis Le Baud, Adrien de Valois et d'Argentré, jusqu'à ï) Walkenaër et M. de Gourson, je me demandai comment il 1^ était possible que tant d'esprits éminents eussent pu tirer d'une
> si petite quantité de sources historiques, autant d'avis, de sysï» tèmes et de théories différents ; c'est que presque tous avaient » d'abord établi théoriquement leur base de discussion, et qu'en- » suite ils n'avaient cherché, dans les sources véritables, que ce » qui pouvait paraître la consolider. 3> M. R. Kerviler nous paraît un peu sévère pour les auteurs dont il vient de citer les noms. Nous savons avec quelle bonne grâce il a déjà abandonné quelques-unes de ses premières opinions, et nous avons l'espoir
(1) Bizeul. Ann. du Morb., 1841 Jp. 181.
(2) Bull, de TAssoc. bret., t. III, p. 57.
Ci) « J'ai pensé qu'il fallait laisser là les livres et rechercher, sur notre sol, » cette histoire armorico-romaine qui mejparait nous manquer. » Bizeul, Bull, de TAssoc. bret., 1. 1, p. 4 des Mémoires.
€ J'ai fermé l'incomplète carte de Peutinger, l'itinéraire plus incomplet encore » d'Antonin. J'ai osé ne pas relire la Notice des Gaules de d'Anville, ouvragé 9 peu digne d'un si savant géographe, eft je me suis lancé sur nos voies, chemi- » nant avec elles, la carte de Cassini et le crayon à la main. » Bizeul. Bull; Asgoc. bret., X. I, p. 5,
qu^avec son ardent amour de l'étude et sa parfaite sincérité, il en abandonnera encore quelques autres.
D'accord avec lui, je Tai dit, en théorie, sur presque tous les points, il en est un cependant, dans sa méthode, auquel je ne saurais souscrire et qu'il formule ainsi ': c Supposons que » nous ne savons rien, en fait de géographie armoricaine, recou* » rons aux sources historiques, et surtout ne torturons pas les » textes», très bien ! c faisons de simples versions comme les ]». ferait un élève de sixième. » Je ne puis m'associer, à aucun degré, à ce jugement sur les hommes d'étude qui nous ont précédé, et je me demande si, quand il s'agit, par exemple, de la fidèle interprétation d'un texte et de l'appréciation de sa valeur, il ne vaut pas mieux rechercher comment les savants hommes que je viens de nommer, ont cru devoir juger l'autorité de l'historien et la portée exacte du texte, que de se borner à en faire soi-même une < simple version. »
J'admets bien, assurécient, qu'il faut recourir au texte original lui-mènie, en peser tous les termes, le*serrer de très près. Les traductions les plus estimées m'ont paru, assez souvent, avoir sacrifié, à la correction et à l'élégance de la forme, quelque chose de la valeur des mots, de la netteté de l'indication ou de ridée (1) ; oui, recourons aux sources historiques, aux textes originaux eux-mêmes ; mais ensuite, loin de faire table rase des études, des opinions, des discussions d'hommes comme Adrien de Valois, d'Anville, Gosselin, Walkenaër, je veux, au contraire, les avoir toujours présentes, tenant un juste compte de leur science et de leur autorité. Cela jamais ne m'empêchera de garder, dans mes jugements, une indépendance que justifient les découvertes modernes, l'avancement des études de la géographie ancienne, et les progrès incessants de la critique. Dans le modeste cadre de ce travail, où je n'étudie qu'une région très limitée, je me suis, on le verra, séparé d'eux plus d'une fois. Valois, d'Anville, ne sont pas infaillibles, mais leur sagacité 6st
(1) « Le point de vue a tellement changé, depuis les travaux du xvii« et du 1 XVIII* siècle, comme dit excellemment M. Ramé, dans le Bull, du comité des » travaux historiques (1882, N» 2), que la phrase ou le mot utile à Varchéo- 1 logie moderne est souvent la partie du texte primitif dont les traducteurs » çnt eu le moindre sonâ. « !
10 ASSOCIATION «RSTOilHC
rarenent «n d^Kit lorsqu'àoewi des tiémeiito 4e bi sointioa du problème ne leur a manqué.
Après ces trop longs préliminaires, voyons dans quel ordre et à quelles sources nous devons aller puiser nos renseignements. Les principales de ces sources sont les Tables géographiqueê de Ptoléméey les Itinéraires^ la Notice des Dignités et celle des Provinces de Vempire romain. Nous demanderons également aux historiens, dont l'énumération serait trop longue, tous les éclaircissements spéciaux qu'ils peuvent nous fournir. Il est naturel de commencer par les géographes.
Etîule sur la valeur des Eléments géographiques de PtolémU
Nous nous servirons d'abord des Tables de Ptolémée, mais avant de mettre en œuvre les matériaux qu'elles nous présentent, il nous paraît indispensable de justifier aussi brièvement, mais aussi solidement que nous le pourrons, l'usage que nous voulons en faire ; sans cela la démonstration que nous allons tenter croulerait par la base. Des hommes très savants en effet, et, pour n'en citer qu'un, l'astronome Lalande, ont déclaré que les latitudes et les longitudes dé Ptolémée, n'étant point d'accord avec celles de^ios cartes tnodernes, n'étaient pour nous d'aucune valeur, et qu'il n'en fallait tenir absolument aucun compté (1). Gosselin et Walkenaër ont soutenu, il est vrai, une opinion contraire. Nous devons donc rechercher comment ont été compo-
(i) M. Delambre a prétendu prouver aussi, par la comparaison àes cartes de Ptolémée et des cartes modernes, que toutes les latitudes et les longiludM de Ptolémée sont é^^alement fausses. Delambre, Hist. del'astroii. aiic, t. n, p. SS6,
sées leà tables de Ptolémée, selon qu^le méthode, à quelles ttourees il a puisé, quelle est la valeur des éléments qu'elles contiennent, quelle est la cause des erreurs réelles ou apparentes qu'on y découvre, et, par conséquent, dans quelles limites elles peuvent nous prêter secours, pour déterminer la position des lieux de notre géographie ancienne. Cette étude nous impose le devoir de remonter dans le passé au-delà du temps où écrivait Ptoléméé.
Nous n'avons certes pas l'intention de faire l'historique des origines et des progrès de la science géographique dans l'antiquité, car, outre que ce n'en serait pas ici la place, ce travail serait beaucoup au-dessus de nos forces ; mais nous ne pouvons nous dispenser de toucher, par leurs sommets, les principaux faits géographiques qui avaient préparé l'avènement de Ptoléméé, qui lui firent concevoir le projet, et lui fournirent les moyens de composer l'ouvrage qui est parvenu jusqu'à nous.
Ptoléméé entreprit d'asseoir la science géographique sur la base la plus solide qu'elle puisse avoir. Il voulut embrasser, dans un vaste ensemble et dans un ordre méthodique, tous les lieux de la terre, dans les limites connues de son temps. Pour réaliser ce vaste plan, il fallait qu'il pût trouver dans les travaux des astronomes et des navigateurs, qui l'avaient précédé, les nombreux matériaux nécessaires pour l'édification de cette œuvre de géographie systématique. Essayons donc de découvrir à quelles sources il a puisé, et de discerner la valeur des éléments qu'il y put trouver.
Nous ne parlerons que pour mémoire des voyages des Phéniciens (1) qui, s'ils ont laissé, dans les poèmes géographiques de F. Avieniis et de Priscien (2), des traces suffisantes pour nous convaincre de leur réalité, ne nous ont légué rien de plus. Ces voyages s'effectuèrent dans une haute antiquité (3). Combien, par
(i) Les périples des Phéniciens étaient toutefois connus des anciens : c Tout > le monde connaît, dit Strabon, la thassalocratie de Minos et le grand périple » des Phéniciens qui, peu de temps après la guerre de Troie, franchirent les » colonnes d'Hercule. » Strab. 1. 1, c. m, § 2.
(2) Traducteur de Tœuvre de Denis le Périégète.
(3) Les Tyriens avaient fondé Tartesse vers le temps de Codrus (1091 à 1070 avant J.-C.) Velleius Paterculus, I, H. Les Carthaginois les y remplacèrent vers )ç commencement du vni« siècle avant J.-C.
exemple, ne devons-nous pas regretter la perte du Périple d'Himilcon, auquel la république de Carthage ordonna, vers le milieu du vi« siècle avant notre ère, un voyage d'exploration dans rOcéan septentrional. De ce voyage, Pline (1) ne nous a gardé qu'un souvenir, lorsqu'il nous dit que l'expédition d'Himilcon dans l'Océan septentrional fut contemporaine de celle d'Hannon, dans l'Océan méridional, qu'elle avait un but analogue, et futdéter* minée par les mêmes motifs (2). Or, voici quels étaient ces motifs ; nous lisons dans l'ouvrage qui nous a été transmis sous le nom de Périple d'Hannon : <: Les Carthaginois ordonnèrent à Hannon » de naviguer dans l'Océan, au-delà des colonnes d'Hercule et » d'aller fonder, sur le littoral, des villes Liby- Phéniciennes. 1» Hannon s'embarqua à la tète d'une flotte de 60 navires, à 9 50 rames chacun, chargés de 30,000 personnes, tant hommes » que femmes, de vivres, et des autres approvisionnements > nécessaires. » Quel intérêt aurait pour nous le Périple d'Hi* milcon si nous n'avions pas à en regretter la perte ! Ce voyage, suivant Âvienus, ne dura pas moins de quatre mois (3).
Ce ne fut que tardivement que les Grecs et les Romains se livrèrent à cette navigation et connurent nos parages. L'ignorance des Romains dura bien plus longtemps, puisque, dans le premier siècle de notre ère, Pline reléguait encore les Cassitérides au rang des îles fabuleuses de l'Océan Atlantique. Tout le monde connaît les précautions excessives (4) que prenaient les Phéniciens pour cacher aux autres peuples le but de leur navigation, et le succès qui pendant longtemps récompensa leurs efforts. Il arriva un jour, cependant, où les Grecs de Marseille, instruits des avantages que les Carthaginois et les habitants de Gadir retiraient de leur navigation, dans
(1) Pline. Hist. nat., 1. II, p. 67.
(2) (Pline. Hist. nat., 1. II, c. 67.) V. aussi Avien. ora marit. vers 118, 119, 120. « Les Carthaginois, sous la conduite d'Himilcon^ paraissent avoir précédé » Pythéas... et le groupe d'îles habitées par les Œstrimniens, qu'ils rappor-. » talent être voisines d'Albion, sont évidemment les lies Scilly ou Sorlingues, 9 peu éloignées des îles d'Ouessant, habitées par les Ostidamnii. » B<»* Walke> naêr, Géog. anc. des Gaules, tome I, p. 102.
(3) Avien. or. marit. vers 118, 119, 120.
(4) V. Strab. 1. IV, § 11.
rÔcéan occidental, au retour dé laquelle ils rapportaient de rétain, du plomb, de l'ambre, entreprirent de découvrir la route qu'ils suivaient, et le pays où était située la source de ces richesses. C'était vers le milieu du iv« siècle avant notre ère. En ce temps là florissait à Marseille, un savant grec, mathématicien ^ astronome, écrivain, du nom de Pythéas. Ce fut sur lui que se fixa le choix de ses concitoyens, et ilreçut la mission d'aller à la découverte de ces terres inconnues d'où les Tyriens et les Carthaginois avaient rapporté tant de trésors. Nous apprenons de Sénèque que la république phocéenne, comme elle envoyait Pythéas dans l'océan du nord, envoya Euthymène dans l'océan du sud, le long des côtes occidentales de l'Afrique, à la découverte de terres et de voies commerciales nouvelles (4).
Après avoir franchi le détroit des colonnes d'Hercule, Pythéas s'éleva le long des côtes occidentales de l'Espagne et de la Gaule, visita notre presqu'île armoricaine, doubla ses caps occidentaux, et arriva aux lies Cassitérides (les Sorlingues) premier et principal but de son exploration. Il signala, à l'extrémité occidentale de la Gaule, un promontoire qui se projetait au loin vers l'occident et qu'il nommait Calbium promontorium ; il connut les^ habitants de la partie avoisinante de notre presqu'île qu'il nomme Ostiœi (2) ; et l'on ne saurait douter qu'il ait également connu et visité les Veneti. Pénétrant ensuite dans le détroit qu'on nomme aujourd'hui la Manche, il suivit les côtes orientales de l'île de Bretagne, et lorsqu'il eut touché sa partie la plus septentrionale, s'élevant toujours vers le nord, il s'avança, en six journées de navigation, jusqu'à une île que les barbares nommaient Thuléy où la durée du jour solsticial était de 24 heures. Mais ce voyage n'est pas le seul qu'ait fait Pythéas; il en entreprit un second, vers le nord-est de l'Europe, et, suivant dans celuici, comme il avait fait dans le premier, la côte occidentale de la Gaule,, il s'éleva de. nouveau, par le détroit de la Manche, jusqu'à la mer du nord, et de celle-ci, par le détroit du Sund, il pénétra dans-la mer Baltique. Il s'avança enfin dans cette mer jusqu'à un fleuve auquel il donnait le nom de Tanaïs, et dont l'embouchure marqua le terme de ses courses.
(i) Ab. Halma, Prolégom. de sa trad. de Ptolémée, p. xxv. (2)Strab. 1 I, p. 68.
14 ASbOCIATION BRETONNE
« En distinguant ainsi deux voyages de Pytbéas, dit M. de » Bougainville, je m'écarte de l'opinion commune qui les con* » fond en un seul ; mais le texte de Strabon est si formel qu*on » ne peut s'empêcher de reconnaître que ce n'est pas dans le » même voyage que Pythéas s'est rendu aux lies du nord et
> dans la mer Baltique (1). »
c*Et indè (à Thulé) reversum, quidquid EuropsB regîonum est, » ad oceaûum peragrasse, à Gadibus ad Tanaïm usque (2). »
Il faut reconnaître que les voyages de Pythéas, ayant été pendant longtemps les seuls réalisés dans ces régions, qui continuaient de demeurer inconnues, ses récits parurent incroyables, et furent l'objet des injures (3) et des railleries des uns et de l'incrédulité générale. C'est que les Phocéens, sans doute, avaient dissimulé le but de leurs navigations avec un soin aussi jaloux que les Tyriens et les Carthaginois l'avaient fait autrefois.
« Pythéas, dit Polybe, qu'on s'étonne en vérité de voir faire » tant de dupes avec des mensonges aussi grossiers que ceux-ci,
> par exemple : qu'il aurait fait le tour de la Bretagne tout
> entière... sans compter ce qu'il débite au sujet de Thulé, et
> de cette autre région où l'on ne rencontre plus la terre pro- » prement dite, ni la mer, ni l'air, mais, à leur place, un com- -» posé de ces divers éléments, semblable au poumon marin, et » dans lequel la terre, la mer, bref, tous les éléments sont tenus » en suspension et comme réunis à l'aide d'un lien commun, » sans qu'il soit possible à l'homme d'y poser le pied, ni d'y 9 naviguer. Et notez, ajoute Polybe, que cette matière semblable
» au poumon marin, Pythéas assure l'avoir vue de ses yeux
» Puis à ce premier conte il ajoute celui-ci, qu'après être revenu » de ses voyages, il repartit encore et parcourut en Europe tout » le littoral de VOcéan^ depuis Gadira jusqu'au Tanals (4). >
(i) ce lCa\ iiixt ciravtX^uv cv5/v}f , ira^otv liclyiot Tvjrt ifotpcMfavrrn» f^ £ upcStm? airo Ta$t\p<ùv Icjç Tavat jc^ç. > Strab. 1. II, p. 104.
(2) M. de Boagainville, Uém. de l'Acad. des inscript, et belles lettres, t. XXX* p. 295.
(3) « Pythéas, dit Strabon^ est le seul dateur qui parle de Thalé, et tout le » monde le connaît pour le plus menteur des hommes. » Strab. 1. 1, c. it, g§2et3.
(4) Polyb. ap. Strabon, lib. Il, c. iv, g l.
« Aiosi, dit à son tour Strabon, Pythéas prétend avoir atteint » aux limites mêmes de l'univers, et avoir exploré toute la région » septentrionale de l'Europe. » Puis, enchérissant encore sur les injures de Polybe, il appelle Pythéas c le grand menteur... » qui partout et toujours a cherché à tromper son monde (1). %
Il n'a pas fallu moins que des siècles pour réhabiliter la mémoire de Pythéas et rendre à ses affirmations et à ses récits l'autorité qui leur était due. M. de Bougainville, secrétaire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, écrivit de savantes pages pour atteindre ce but. Bailly, dans son Histoire de l'astronomie ancienne et moderne, affirma l'authenticité des voyages de notre navigateur. « Pythéas, dit-il, alla jusqu'en » Islande. Il prouve qu'il y a pénétré réellement, en racontant 1 4m phénomène qu'il ne pouvait deviner, qui est que, le jour t du solstice d'été, le soleil, le soir, ne fait que toucher à l'ho- » rizoD, et recommence à s'élever aussitôt dans le ciel. (2). »
Il est juste de dire, et cela est nécessaire à notre thèse, que quelques savants, parmi les anciens, loin de partager la réprobation g^iérale, reconnurent la science de Pythéas, la réalité de ses voyages et la valeur des données que contenait son ouvrage. Un peu moins d'un siècle après lui, Eratosthène, célèbre mathématicien, astronome et historien, — Eratosthène avait écrit un ouvrage sur les Gaulois intitulé Galatikoriy — de l'école d'Alexandrie, qui présenta aux Grecs le premier système complet de géographie astronomique, n'hésita pas à adopter les données de la relation de Pythéas (3). Ce fait éveillait plus tard l'indignation de Strabon : « Que fait Eratosthène, dit-il, il traite Evéhmère de » Bergéen, et il accorde créance à Pythéas, oui à ce Pythéas, » que Diœarque lui-môme n'a pas cru (4). »
Un peu plus d'un siècle après Eratosthène, un autre savant astronome de réc(jle d'Alexandrie, Hipparque, mit en œuvre
(1) Slrab. I. n, c. t, g 8.
(2) Bailly, Hist. de Tastron. anc. et mod., 1. 1, p. 154.
(3) On sait que Pythéas avait indiqué, par la longueur» des jours solsticiauz, les différentes latitudes des lieux où il assurait être parvenu. Gossel. t. IV, p. 61.
(4) Strab. L II, c. iv, S % M^s 1^ mâme Strabon nous fait pourtant connaître lui*même la méthode de Pythéas : c la proportion de l'ombre au gnomon que » Pythéas prétend avoir observée... »
également les données du périple de Pythéas, poiûr la composition de son système géographique (1).
La démonstration de la rondeur de la terre était apparue aux navigateurs, dès la plus haute antiquité : la disparition graduelle d'un navire à l'horizon, l'apparition des nouvelles étoiles qui devenaient visibles à ceux qui changeaient de climat, l'ombre de la terre dans les éclipses de lune, la sphéricité seule de la terre pouvait produire ces divers phénomènes.
On attribue à Eratosthène l'invention de la méthode de me^ surer un degré du méridien, et par conséquent de déterminer la grandeur de la circonférence de la terre. Cette entreprise qu'il mena à bonne fin a donné à son nom une célébrité qui a traversé les âges. Tous les géographes, qui ont parlé de cette grande opération, donnent le chiffre de 252,000 stades (2) comme «n ayant été le résultat, et c'est ce nombre qui a servi à établir le stade de 700 au degré. Hipparque, qui vivait un peu plus d'un Siècle et demi avant J.-C, confirma la mesure qu'Eratosthène avait donnée d'un grand cercle de la terre (3), et sa division en 360° de 700 stades chacun, t II avait dressé, nous dit Strabon, » des tables donnant pour tous les lieux de la terre (situés dans » le quart de sphère qui nous occupe), les différents signes que » présente l'aspect du ciel (4). »
' Hipparque fut encore l'inventeur de la méthode qui consiste à déterminer la différence de longitude entre deux lieux, par ia différence des heures auxquelles le commencement ou la fin d'une éclipse y ont été observés (5).
L'usage du stade d'Eratosthène et d'Hipparque, ou de 700 au degré, fut conservé par les géographes jusqu'au temps de Posi-» donius, mais ce dernier, par suite d'une confusion, dont Gos* selin (6) a démontré le vice, avec évidence, substitua à cette
(i) Strab. 1. î, c. IV, §§ 2 et 3.
(2) Pline, Hist, nat., 1. II, c. cvni. Marcien d'Héraclée fait seul exceptionpar suite d'une erreur évidente.
(3) Strab. 1. U, p. 93.
(4) Strab. L II, c. v,*§ 34. Eratosthène avait adopté pour la détermination des. points géographiques, deux lignes se coupant^ à angle droit, à Rhodes. Gossel IV, 327. Hippait[ue plaça son premier méridien aux îles fortunées.
' (5)Bailly, Hist. de Tastrôn., tome I, p. 298. .
(6) Gossel. n, 59.
eoDpoft mesure un stade différent, de 500 au degré (1). Ce n'est pas
tout| Tabondance des matériaux que les géographes eurent
appin bientôt à leur disposition, la multiplicité des mesures qui,
quoique différentes entr' elles, étaient appelées du même nom de stades, ne pouvaient manquer de devenir une source d'erreurs ; et, en effet, les géographes postérieurs, dépourvus souvent de tous moyens pour s'assurer de la valeur des mesures qui leur étaient fournies, prirent ces stades les uns pour les
jggjf. autres (2) et les employèrent comme tels dans la construction
de leurs cartes. Lés Grecs nous attestent l'emploi de cinq ou six stades différents, par les voyageurs et les géographes.
Pline a signalé cette cause d'erreurs, et Ptolémée lui-même ne parait pas l'ignorer lorsqu'il dit : que « les situations relatives » des lieux doivent être déterminées au moyen de mesures » Tédmies proportionnellement et adaptées à chacun, en raison » de leurs distances (3). » Mais on se demande comment les anciens auraient pu éviter ces erreurs, alors que leur influence s'est fait sentir presque jusqu'à nos jours, par suite de la persistante multiplicité de mesures diverses toutes appelées du môme nom. N'avons-nous pas en Europe un très grand nombre de mesures nommées lieu^ qui diffèrent parfois entr'elles de plus de moitié ; et nous avons encore un bien plus grand nombre de mesures itinéraires nommées milles, depuis le mille, de 15 au degré, jusqu'au mille nautique des pilotes grecs de la Méditerranée, de 75 au degré, exactement l'ancien mille romain. Enfin, mon excellent et savant ancien camarade de corps, M. de Boblaye, alors chef d'escadron d'état-major^ détaché en Grèce pour des travaux topographiques, reconnut, en comparant les mesures des anciens avec celles qu'il avait prises lui-même sur le terrain, dans le Péloponèse seul (la Morée), l'emploi de trois ou quatre mesures différentes. Tous ces faits nous expliquent facilement comment nos géographes, Nicolas et Guillaume Sanson, furent entraînés à donn^ une beaucoup trop grande
lai
(i)xL*évaluation de Posidoniusaltiibueàla grandeur delà terrel80,000stadeB.f Strab. 1. U, c. u, § 2. — Perip. Marc. d'Héraclée, éd. Miller, p. 10
(2) V. Walkenaër, t. III, pp. xiv, XV, xvi.
(3) Ptolém. 1. 1, c. II. '
Arch. ^-r-^r g
étendue au continent, d'orient en occident, pour avoir confondu le mille romain avec le mille italique (1).
Si nous avons atteint le but que nous nous proposions, dans les pages précédentes, nous avons signalé et démontré la principale cause des erreurs dans lesquelles Ptolémée, ou plutôt Marin de Tyr, auquel il avait emprunté presque tous les éléments de ses Tables, avait inévitablement dû tomber (2).
Voyons maintenant quels procédés les anciens avaient à leur disposition pour la détermination des latitudes et des longitudes des points géographiques.
La connaissance des latitudes terrestres était facile à acquérir : quelques remarques sur la hauteur des principales étoiles, sur la longueur des ombres (3), sur la durée du jour solsticial pouvaient donner des résultats d'une approximation assez grande.
Rien d'analogue ne peut fournir le moyen de la détermination des longitudes. Il faut qu'un phénomène se manifeste, qu'un signe, dans le ciel, se fasse voir en même temps à des observa-^ teurs placés dans des lieux différents. Ptolémée et ses prédécesseurs n'ignoraient pas la théorie qui pouvait donner la solution de ce problême. Hipparque avait compris que, de ce fait, qu'au moment d'une éclipse on comptait des heures différentes dans les divers lieux d'où l'on pouvait l'observer, la différence du temps devait être proportionnelle à l'intervalle entre les méridiens, et dégager cet élément, qu'on appelle la longitude ; mais, pour des raisons que l'on comprend aisément, cette détermination présentait aux anciens des difficultés, qui restèrent, pour ainsi dire, insurmontables. En effet, dans le calcul d'une éclipse de lune, pour obtenir la longitude entre Arbelles et Car^ tage, Ptolémée ne se trompa pas de moins de 45' de temps, ou de 675 milles géographiques sur une distance qui n'exède pas 2025 milles géographiques. Au contraire, la latitude d'Alexandrie, telle que la donnaient les observations d'Hipparque ne dififérait guère que de 3' des observations des modernes. S'il est donc
(1) R. de Vaugoudy, Essai sur Thist. de la géogr., pp. Ix, X.
(2) Ptol. 1. 1, c. VI.
(3) Pythéas détermina la latitude de Marseille « par la proportion de Tombré » au gnomon. » Strab. 1. 1, c. iv^ § l. — Si Ton en croit Hérodote, les Grecs uvaient reçu le gnomon des Babyloniens. Hérod. 1. II, c. €ix.
prouvé que les anciens pouvaient apprécier, avec une certaine exactitude, la latitude des lieux, leur impuissance à fixer leur longitude, d'une manière quelque peu exacte, est également démontrée (4).
Essayons de résumer brièvement les conclusions de ces trop longs préliminaires.
Pythéas, un peu moins de trois siècles et demi avant notre ère, fit, par ordre et pour le compte des Grecs de Marseille, deux voyages successifs dans le but d'explorer les ports et les villes du littoral occidental de Tlbérie et de la Celtique, de visiter les Cassitérides (les lies Sorlingues) et les rivages orientaux de l'île d'Albion ; il s'éleva dans la mer du nord jusqu'à Thulé.
Dans un second voyage, il s'avança de nouveau par le détroit de la Manche jusqu'à la mer du nord et pénétra dans la Baltique jusqu'à l'embouchure du Tanaïs. Il rapporta de ces deux voyages une relation détaillée, dans laquelle Eratosthène et Hipparque puisèrent tous les éléments de leurs œuvres géographiques, pour les régions septentrionales (2). Ces deux derniers astronomes avaient également fait emploi du stade de 700 au degré. Marin de Tyr et Ptolémée, à leur tour, firent usage des données de la relation de Pythéas, qu^ils possédaient (3), et qui n'a été perdue que depuis le v« siècle de notre ère, puisqu'elle a été connue d'Etienne de Byzance (4) ; mais Pythéas ne connaissait rien de l'intérieur de l'Europe.
Il est certain que la confusion entre des mesures diverses également appelées du nom de stades, a entraîné Marin et Ptolémée dans des erreurs nombreuses : l'analyse géographique de la seule Gaule transalpine, y a fait découvrir l'emploi de cinq mesures différentes (5), au nombre desquelles figurent entr'autres le stade d'Eratosthène et d'Hipparque de 700 au degré, et le stade de Posidonius, de Marin et de Ptolémée de 500 au degré (6).
(i) Walkenaër^ t. ID, pp. xx et xxxn.
(2) Strab. 1. 1, c. iv, § 2 et 3 ; 1. II, c. l, § 41.
(3) Ptolém. 1. 1, c. n.
(4) Les renseignements de Pythéas offrent les traces d^une grande exactitude. Wilkônaër, 1, p. 97, 98, 100.
(5) "Walkenaër, UI, xlvi.
(6) Là où Marin de Tyr et Ptolémée ont inconsciemment confondu le stade
En ce qui concerne la détermination des latitudes, les anciens étaient arrivés à des résultats assez satisfaisants : € ce qui apparat tient à Tastronomie, nous dit Ptolémée, est le résultat des
> observations célestes, faites à Taide des astrolabes et des
> instruments à prendre les ombres ; cela est facile et peu sujet » à erreur (1). »
Pour la détermination des longitudes, au contraire, leur impuissance est démontrée, et c'est, sauf quelques rares exceptions, dans les itinéraires qu'ils en puisaient les éléments.
Il est donc certain qu'il faut tenir, des latitudes de Ptolémée, un tout autre compte que de ses longitudes, qu'il avoue luimême être presque dénuées de valeur : t Les distances... d'oc- » cident en orient, ou d'orient en occident, ne nous ont été » données que grossièrement, non par l'effet de quelque négli-
> gence de la part des navigateurs, à qui nous devons ees » relations, mais apparemment parce qu'ils manquaient d'une » méthode mathématique pour bien observer, et parce qu'on
> n'avait pas encore observé plusieurs éclipses de lune, de diflfé-
> rents lieux à la fois, et en même temps (2). >
Après avoir étudié la valeur des divers éléments que nous présentent les tables de Ptolémée, ajoutons que dans sa description des côtes, le géographe de Péluse suit un ordre rigoureuse^ ment géographique (3) qu'il n'est pas permis d'intervertir, sans des raisons d'une évidence complète et absolue. Nous ne saurions mieux faire que de placer ici, pour étayer notre opinion, celle que le savant B»» Walkenaër a consigné dans sa géographie (4).
« Lorsque nous considérons attentivement les cartes dressées » d'après les tables de Ptolémée, nous sommes frappés de voir
> que presque tous les lieux dont l'identité avec les lieux mo- » demes nous est connue, ceux des côtes exceptés^ ne se trouvent » pas, les uns à l'égard des autres, dans leurs véritables rap-
de 700 au degré avec celui de 500, il faut pour rétablir rhannonie réduire la latitude, provenant du dernier, de 2/7«>. V. Gosselin, t. IV, p. 70.
(1) Ptol. 1. I, c. 2.
(2) Ptol. 1. 1, c. IV.
(3) Ptol. 1. 1, c. xvni. « On peut parvenir à placer exactement colles qui sont » sur les rivages de la mer, en y observant Tordre qu'elles ont eiitr*eUes. 9
(4) Walkenaër, III, pp. XIii, xiv.
» ports de position, et que plusieurs même s'en écartent à ce 1 point que telle ville est placée au nord de telle, autre, tandis 3 qu'elle devrait être au midi ; telle autre est mise à Torient 1 d'une autre ville, tandis que dans la réalité, elle est à l'occi- » dent.
» Sur les côtes, au contraire, nous remarquons que les caps, Ti les ports, les baies, les embouchures des fleuves, les stations, » les villes, sont dans l'ordre qu'ils occupent réellement à la suite 1 les uns des autres, et que les intervalles qui les séparent, 1 indiquent qu'ils sont dans un certain rapport avec leurs dis-
> tances réelles, telles que nos cartes modernes nous les don- 1 nent (1). >
Et ailleurs : « pour ce qui concerne cet intérieur des terres, » les Tables de Ptolémée offrent une masse d'erreurs inextri-
> cables (2). »
Nous ne pouvons pas espérer, pour les latitudes ellesmêmes des points du littoral, de rencontrer une relation absolument exacte avec les chiffres des latitudes modernes ; l'imperfection des instruments et celle des observations des anciens ne pouvaient le permettre. Il est possible enfin que nous ayons à relever quelque nombre erroné, dont les meilleures éditions de Ptolémée ne sont pas exemptes par suite de l'inintelligence ou de l'inattention des copistes. Terminons ces préliminaires par une observation topique : c'est que la plupart des points de notre géographie ancienne se trouvant sur le littoral, seront,, par ce fait même, ainsi que nous l'avons dit plus haut, dans une situation . particulièrement favorable à l'exactitude approximative des ré'sultats.
Nous voici en mesure, croyons-nous, de parcourir le littoral de la Bretagne, les tables, de Ptolémée à la main, et d'arriver, avec leur secours, à la détermination des points géographiques dont il nous donne les latitudes.
(1; Walkenaër, t. III, pp. xiii, xiv.
(2) Walkenaër, m, p. xxxiv.
ASSOaATION BRETONNE