‹ Comte et ClotildeChapitre 3 sur 22 · AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

AUGUSTE COMTE

l, y a quelques années, un crime, compliqué de circonstances extraordinaires, vint frapper de stupeur la petite ville de ***.

Un jeune homme, appartenant à une famille distinguée, avait disparu sous une prévention terrible: on l'accusait d'avoir assassiné un banquier son associé, en lui soustrayant des valeurs considérables. Ce double forfait fut attribué à la funeste passion du jeu. Le coupable abandonnait, après quelques mois de mariage, une jeune femme douée d'une grande beauté et des qualités les plus éminentes. Orpheline, elle restait, à vingt ans, livrée à l'isolement, à la misère, et à une position sans espérance.

Les lois lui accordèrent spontanément la séparation de corps et de biens, c'est-à-dire de tout ce qui lui échappait. La famille de son mari lui prêta un abri et une paire de souliers. Comme

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elle était généralement admirée, des protections puissantes l'environnèrent de toutes parts.

C'était heureusement une de ces nobles femmes qui acceptent le malheur plus facilement qu'une transaction honteuse. Son intelligence élevée lui montra sans voile sa situation : elle comprit qu'elle ne devrait l'intérêt des hommes qu'à sa beauté; elle pressentit les périls que couvrent de douces sympathies, et voulut tirer d'elle seule tout adoucissement à son sort. Cette courageuse résolution étant prise, la jeune femme ne pensa plus qu'à l'exécuter. Possédant un talent remarquable, elle se rendit à Paris pour l'utiliser. Après quelques épreuves, elle fut admise, comme institutrice, dans la maison de l'Abbaye-aux-Bois, où elle trouva un asile honorable.

Pendant ce temps, la justice suivait son cours ; des démarches. actives cherchaient partout la trace du fugitif. Déjà les créanciers irrités s'étaient partagé la dépouille de sa malheureuse victime, dont les vêtements, les bijoux, et jusqu'aux petits trésors de jeune fille, avaient été vendus à la criée. Elle inspirait tant d'intérêt que quelques personnes rachetèrent plusieurs de ces objets et les lui renvoyèrent.

Une jeune fille voulut avoir un médaillon

qui renfermait le portrait de l'héroïne, et le curé du lieu acheta sa robe nuptiale pour en parer l'autel de la Vierge

Ces détails touchèrent vivement l'infortunée. Une noble lierté se joignait dans son cœur à une sensibilité profonde : elle se sentit soutenue parles témoignages d'intérêt qui lui venaient de toutes parts. Remplie d'effroi au souvenir de son premiei amour, elle n'envisagea sa chaîne que comme une barrière qu'elle eût volontairement placée entre les hommes et elle. L'horreur et les périls de sa situation échappèrent ainsi à ses regards, et elle accepta sans révolte l'arrêt injuste des lois.

Un sentiment indestructible, une douce et sainte amitié d'enfance sauva d'abord à ce noble cœur les amères douleurs de l'isolement. La philosophie, si mesquine et si aride dans les âmes égoïstes, développa ses magnifiques proportions dans celle de la jeune femme. Pauvre, elle trouvait le moyen de faire le bien : elle allait rarement dans les églises, où la frivolité a établi ses comptoirs; mais on la rencontrait souvent dans les mansardes, où le malheur est fréquemment réduit à se cacher comme la honte.

Deux années s'écoulèrent .^ans qu'aucun événement vînt changer cette situation étrange et

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malheureuse. Le temps, qui ne fait qu'accroître les grandes douleurs, avait ruiné peu à peu l'organisation brillante de l'orpheline. A son courage héroïque, à ses efforts persévérants pour rester dan- le rude chemin qui lui était tracé, commençait à succéder un abattement profond. Treize lettres qui sont tombées entre mes mains peindront mieux que moi les douleurs de ce cœur malade. Je demande la permission de les reproduire et de terminer ainsi cette histoire.

Ire lettre: — Lucie à Madame M.

Je t'écris de Malzé ville, où je vais passer quelques mois, ma bien-aimée. Ma poitrine avait besoin d'air et de lait; nos dignes amis ont saisi ce prétexte pour m'offrir de partager leur jolie solitude. Combien j'aime ces excellentes gens! Que ne puis-je leur ressembler ou faire passer dans mou cœur un peu de la paix qui règne au fond des leurs! Je me sens pourtant mieux ici: rien n'est sain comme le spectacle d'une belle nature et de cette vie laborieuse et uniforme qui force l'esprit à se régler.

Le général attend prochainement l'arrivée de son voisin, qui passe pour le bienfaiteur de

toute cette petite contrée. C'est un jeune homme de vingt-six ans, possesseur d'une belle fortune, et disciple sincère des idées libérales. Il a avec lui sa mère, qu'il adore, et dont on dit aussi beaucoup de bien.

Tu m'engages à cultiver les fleurs pour me sevrer un peu de musique et de lecture. Hélas! ma bien-aimée, ne sont-ce pas là les seuls plaisirs qui me restent? Quand j'ai payé mon faible tribut à l'amitié, quand je viens de lire au général quelques passages de ses mémoires, quand nous avons évoqué ensemble de grands et sévères souvenirs, ou quand j'ai partagé avec notre amie ses petits soins d'intérieur, je me trouve de nouveau en proie à ce besoin de sentir et de penser qui est devenu le principal ressort de mon existence; et pourtant nulle femme plus que moi n'aima la vie paisible et simple. Quels plaisirs brillants n'aurais-je pas sacrifiés avec joie aux devoirs et au bonheur de la famille! Quels succès ne m'auraient paru fades auprès des caresses de mes enfants! O mon amie, la maternité, c'est là le sentiment dont le fantôme se dresse, si jeune et si impétueux, dans mon cœur. Cet amour, qui survit à tous les autres, n'est-il pas donné à la femme pour se régénérer dans ses douleurs?

2e lettre. — Maurice à Roger.

Roger, j'ai enfin vu cette femme, si grande et si malheureuse, dont tu me parlais avec orgueil. Ne dis pas que le sort eu est jeté si je t'avoue l'impression profonde que j'ai ressentie à l'aspect de cette jeune et belle martyre des injustices sociales. Les touchantes vertus de Lucie, son esprit, ses grâces, tout en elle porte à jamais l'empreinte d'un profond chagrin. On sent, en la voyant, qu'elle aura besoin de générosité pour aimer. Pourtant, n'est-elle pas libre devant l'honneur et la raison? Par quelle étonnante imprévoyance des lois l'être pur et respecté peut-il se trouver enchaîné, par la société même, à l'être flétri qu'elle repousse de son sein?

Qu'appelle-t-on mort civile? Est-ce un simulacre? Dans quel but la société laisse-t-elle une épouse à l'homme qui ne peut plus donner le jour qu'à des bâtards?

De quel droit imposerait-elle l'isolement et le célibat à l'un de ses membres? Pour quelle fin le pousserait-elle au désordre?

Mais j'ai l'air d'être devant des juges. Boger, moi1 sang est près de s'allumer quand je vois

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comment l'apathie des hommes enfante souvent le malheur et l'oppression.

Je viens de faire construire un belvédère en vue de Malzéville: de là, avec une lunette, je découvre entièrement la jolie maison du général. Hier, j'ai aperçu Lucie qui était assise au bord de la pièce d'eau ; son attitude était mélancolique et accablée. Te le dirai-je, ses regards me semblaient se diriger souvent vers le sud. Hélas! en la voyant si gracieuse et si brisée, je me demandais avec dégoût le secret de certaines influences sur notre cœur. Pourquoi voit-on des femmes vulgaires fasciner des intelligences supérieures et devenir l'objet d'un véritable culte? Comment arrive-t-il aussi que la générosité et la noblesse de certaines femmes se voient si souvent aux prises avec l'égoïsme et la grossièreté? Il faut renoncer à expliquer cette énigme.

Puisque tu veux une description nouvelle d'Oneil, je te dirai, mon cher Roger, que j'en ai fait une des plus jolies propriétés du département. On me racontait ces jours-ci une récente contestation à mon sujet entre les habitants de la commune voisine et un vieux gentilhomme ruiné. Il ne s'agissait de rien moins que de décider si l'on devait le titre de château à Oneil et le pre-

miër morceau de pain bénit à son propriétaire

J'ai tranché la question en n'allant pas à la mess et en appelant tout le pays ma vallée.

3e lettre. — Maurice à Roger.

Non jamais, Roger, jamais une autre femme ne fera naître en moi ces sentiments généreux ei élevés que m'inspire la seule vue de Lucie. Ami. tu as dit vrai : c'est en vain que les lois, l'opinion et le monde élèvent entre nous leur triple barrière ; l'amour nous réunira, je le «eus. Qui mieux que toi connaît les besoins de mon cœur et son insurmontable répulsion pour les bonheurs vulgaires? Hélas ! avant de rencontrer Lucie, je l'ai souvent senti, c'est un danger de raffiner ses sensations.

Tantôt ma mère a fait sa visite à Malzéville. J'étais curieux, je te l'avoue, de connaître i'impression que Lucie produirait sur elle. En arrivant devant la grille du petit parc, nous l'avons aperçue qui greffait un rosier. Elle était vêtue de blanc; un grand chapeau de jardin couvrait négligemment sa tête, un simple ruban vert dessinait sa taille fine et élégante. On eût dit, à la voir, le plus suave idéal de la Galatée. Je fus surpris de n'apercevoir aucune émotion sur le visage de ma mère, elle or-

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dinairement si bienveillante, et qui trouve tant de plaisir à admirer: elle fut imposante et froide pendant toute la durée de notre visite ; les mots devoir et honneur trouvaient place dans toutes ses phrases. Pour la première fois j'entrevis ce qu'il y a d'amer et d'implacable dans les rivalités féminines. Guidée par ce tact délicat que donne l'habitude de la souffrance, Lucie se retira a ant nous sous un léger prétexte. Que n'ai-je o-ê la suivre et me jeter à ses pieds pour protester contre les paroles de ma mère !

Roger, ce moment fixe à jamais mon sort. J'ai compris qu'il n'appartenait qu'à moi d'arracher cette douce victime au malheur. Périssent les chimères qui se dressent entre nous ! Je me sens fort contre la mauvaise foi de l'opinion et contre le blâme des envieux : puîssé-je l'être contre la générosité et la grandeur de Lucie !

4e lettre. — Maurice à Roger.

On maudirait volontiers la civilisation et les lumières, quand on voit le petit nombre d'esprits justes et de cœurs droits qu'il y a dans le monde. Je ne saurais te dire combien d'insinuations mesquines et odieuses j'ai à subir chaque jour au sujet

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de Lucie. Mais, ce qui n'est pas le moins choquant, tout l'honneur reste à ces corrupteurs de morale, qui se dressent orgueilleusement sur leur3 monceaux de sophismes. Il semble, en vérité, que le succès n'accompagne que les guerres honteuses.

Je viens d'avoir avec ma mère une conversation pénible, qui n'a que trop confirmé mes idées sur le dévouement. C'est une magnifique vertu, mais qui vit bien plus volontiers de jouissances que de sacrifices. J'ai dernièrement rencontré, dans le monde, la jeune comtesse de ***, dont le mari est au bagne. Elle avait vingt-quatre ans quand cette fatalité l'a frappée: elle était remarquablement jolie et aimable. Le digne L... en est devenu amoureux, et ils se sont uni3. Eh bien ! elle me racontait que ce qu'elle a eu à souffrir de sa propre famille est incalculable. Comme je lui en témoignais mon étonnement, vu leurs idées avancées à tous, elle me répondit: En êtes- vous donc à votre catéchisme de l'homme? Ils m'autorisent bien à être athée, mais non pas à me passer des sacrements.

Tant il y a, mon digne Roger, que cette admirable humanité n'est pas encore bien quitte de sa dette envers les singes, dont quelques docteurs assurent qu'elle descend directement.

5e lettre. — Maurice à Lucie.

Qu'avez- vous fait, Lucie? A quelle funeste pensée avez- vous obéi en vous éloignant de moi? Hélas! c'est en vain que je cherche à justifier votre silence; il accable mon cœur comme un fardeau glacé. Et pourtant, hier' encore vous m'avez fait chérir la vie. Votre âme semblait s'ouvrir à l'espérance. Quand un faible danger m'a menacé sur les bords du lac, vous vous êtes élancée à mon secours sans paraître redouter la présence de ceux qui nous entouraient. Que vous étiez belle à cet instant, et que le dévouement vous rendait imposante ! N'avez- vous donc pas lu dans tous les regards l'enthousiasme dont vous étiez l'objet? O Lucie, quand il ne fallait peutêtre que vous montrer ce que vous êtes pour attendrir le cœur de ma mère, par quel inconcevable malheur nous trouvons-nous séparés? Mais peut-être n'êtes-vous pas la femme angélique que j 'avais cru entrevoir; peut-être u n amour généreux est-il au-dessus de vos forces? Peut-être.. . Mais à quoi bon tous ces doutes? Vous seule pouvez me rendre le repos que vous m'avez ôté : j'attends une ligne de vous, un mot qui m'apprenne quels

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sont vos desseins. Songez-y ! je ne réponds pas de moi si vous continuez à m'accabler de votre silence. Manuel va courir à franc étrier jusqu'à Paris: dans dix heures, je puis avoir votre réponse.

6e lettre. — Maurice à Roger.

Fallait-il donc que cela fût ainsi? Koger, l'avoir connue, savoir ce que renferme ce cœur élevé, cet esprit délicat, et peut-être, dans quelques heures, avoir à déplorer sa perte! Que mon malheur retombe à jamais sur ceux qui L'ont causé! Hélas! quand je l'accusais de ce que j'ai souffert, elle succombait à la violence de ses combats et de son amour. J'erre comme un fou autour de la maison du général, interrogeant sans cesse ses gens, et ne recevant d'eux que des réponses vagues ou effrayantes. Heureusement le médecin ignore qui je suis, et il me plonge trois fois par jour la vérité dans le cœur. Je viens de le quitter à l'instant; son regard était si triste, il semblait si accablé que je l'ai conjuré de ne pas me cacher le dernier malheur. Il m'a assuré qu'elle existe encore; mais il est dans l'attente d'une crise terrible et inévitable.

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P. S. — Elle est sauvée! Il faut aimer comme j'aime pour comprendre la magie d'un tel root. Je me suis prosterné aux pieds du médecin ; je lui ai demandé son amitié. En vain il conserve un air grave, je me sens prêt à faire des folies en sa présence. C'est un homme distingué, il parle de Lucie avec un enthousiasme presque égal au mien. Mais une chose m'a frappé: il m'observe souvent avec étonnement, et semble prêt à me confier un secret. J'ai vainement essayé plusieurs fois de lui faire dire sa pensée. Il termine toujours nos entretiens sur Lucie par cette phrase : La société est bien coupable.

J'ai souvent remarqué que la prudence est le vice des hommes de cette profession, que leurs profondes connaissances rendraient si propres à seconder le mouvement social. Que d'importantes modifications pourraient être produites dans les lois par la seine autorité de certains faits scientL fiques qui demeurent éternellement cachés au vulgaire! Je voudrais qu'un bon médecin publiât ses mémoires; ce serait, à mon gré, un livre fort utile à l'humanité.

7e lettre. — Maurice à Roger.

Ami, je l'ai revue! Hélas! ou n'ose croire qu'elle appartienne encore à la terre, tant sa beauté a revêtu un caractère idéal et céleste. Elle a consenti à faire sa première promenade appuyée sur mon bras, et j'ai été étonné de la simplicité avec laquelle elle m'a dépeint ses souffrances. Si je ne me trompe, une lueur d'espoir s'est glissée clans son cœur; mais je n'ai pu m'expliquer le sens de plusieurs de ses paroles. Comme nous nous reposions à l'ombre d'une petite chapelle en ruines, une noce de villageois est venue à passer devant nous. Il y avait tant de bouheur et d'insouciance sur toutes ces physionomies ouvertes, que je n'ai pu retenir une réflexion amère en comparant nos sorts. Lucie a tressailli en m'entendant. « O mon ami, s'est-elle écriée, ils sont «heureux; mais c'est parce que leur bonheur « n'afflige et n'offense personne. » Je l'ai regardée avec stupeur : son visage était légèrement coloré; elle a posé ma main sur son cœur; puis elle a repris d'une voix grave et émue: «Maurice, c'est « en vain que notre malheur nous pousserait à «nous élever contre la société; ses institutions

« sont grandes et respectables comme le labeur « des temps ; il est indigne des grands cœurs de h répandre le trouble qu'ils ressentent. » J'ai voulu lui répondre, mais elle m'a fait un signe de la main pour m'indique? qu'elle se sentait faible. Il commençait à se faire tard. Le digne docteur, qui déjà s'inquiétait de ne pas voir rentrer Lucie, est venu à notre rencontre, et il m'a aidé à la soutenir jusqu'à l'entrée du parc de Malzéville, où il a fallu nous séparer.

Roger, ce qui m'effraye, c'est moins l'ensemble des obstacles qui m'entourent que la grandeur naturelle de Lucie. Ce n'est pas à de vains préjugés, je le sens, qu'une telle femme a dû jusqu'ici immoler les plus doux penchants de son cœur.

8e lettre. — Lucie à Madame M.

Mon amie chérie, l'espérance m'a accueillie à mon retour à la vie : Maurice consent à élever sa grande voix pour protester contre l'abus terrible qui nous sépare. Sa mère m'a pressée sur son cœur; je n'oublierai jamais les sensations délicieuses que ce moment a mêlées à l'amertume de mes souvenirs.

O ma bien-ainiée! l'amour d'un homme pur et délicat est un sentiment plein de puissance. Combien j'ai besoin de force et de courage pour y résister! Mais l'intérêt et la gloire de Maurice me sont plus chers que mon repos peut-être : aussi suis-je soutenue par l'orgueil de lui voir tenter une noble entreprise; car il me semble que j'ai accompli la mienne en véritable héroïne.

C'est hier seulement que notre sort a été décidé. Nous avions passé la soirée avec le digne docteur, dont la morale est à la fois si douce et si élevée. A peine nous eut-il quittés, Maurice saisit impétueusement ma main ; et, la pressant sur son cœur, il jura de me protéger malgré le monde et de ne plus permettre que je m'éloignasse de lui. Je rassemblai mes forces pour lutter contre ces émotions délicieuses et terribles. Je représentai à Maurice que le devoir lui commandait d'essayer de m'affranchir de mes liens, en réclamant une loi juste et sage. J'employai pour le toucher les arguments qui ont le plus de prise sur son grand cœur. Je lui dépeignis avec feu les avantages que la société pouvait retirer de cette tentative glorieuse. Pour lui, il ne fut pas difficile de l'intéresser au sort de ces êtres jeunes, faibles, desarmés, qu'un lien odieux peut pousser au désespoir. Il

convint que les abus des lois résultent le plus souvent de l'apathie des hommes, et qu'il est toujours honorable et utile de lutter contre l'oppression.

Xous envisageâmes ensuite notre situation sous tous les points de vue. Maurice assurait qu'un lien comme celui qu'il m'engageait à contracter suffisait au bonheur, et qu'il renoncerait, sans le moindre regret, à ce monde qui sacrifie le véritable honneur à des préjugés fièrement décorés du nom de convenances. Je lui avouai que je ne me sentais ni assez haut ni assez bas pour braver l'opinion, et qu'il me serait doux de pouvoir entourer notre amour du respect des familles honnêtes. Il combattit doucement mes idées ; mais le souvenir de sa mère se joignit dans son cœur à tous les sentiments élevés qui lui sont propres. Il finit par me promettre d'adresser une pétition à la chambre, et d'en attendre dignement le résultat.

Je me précipitai aux pieds de cet homme si cher, en versant des larmes de reconnaissance et d'amour. Les efforts que j'avais faits pour me contraindre avaient tellement épuisé mes forces qu'il me sembla que la vie allait m'abandonner. Je n'en ai jamais tant senti le prix que dans cet instant.

O mon amie ! toi qui vis calme et heureuse auprès de l'homme de ton choix, tu comprendras tout ce qui se passe dans mon pauvre cœur. Tu sais si je partage le ridicule de ces femmes qui trépignent à l'idée de n'être jamais député, et qui montent à cheval pour démontrer qu'elles seraient au besoin d'excellents colonels de dragons. Mais tu sais aussi si je sens vivement l'oppression là où elle est réelle. C'est en portant atteinte au bonheur modeste et vrai de la femme que les lois la poussent en dehors de' sa sphère et lui font parfois méconnaître sa destinée sublime. Henriette, quels plaisirs peuvent l'emporter sur ceux du dévouement? Entourer de bien-être l'homme qu'on aime, être bonne et simple dans la famille, digne et arïable au dehors, n'est-ce pas là notre plus doux rôle et celui qui nous va le mieux? Il me semble que le cercle de la famille peut se modeler, à certains égards, sur les cercles du monde; et n'est-ce pas la femme qui en fait les honneurs?

9e lettre.— Maurice à Roger.

Une nouvelle douleur vient de fondre sur elle: le monstre qui l'enchaîne à lui a été arrêté sur la

frontière et conduit au bagne de Toulon, où il va subir sa peine.

Cet événement, qui donne une si grande portée à nos réclamations, semble cependant avoir abattu le courage de Lucie. Ce cœur si tendre a défailli d'épouvante devant l'horrible dénoûment auquel l'associent les lois. Le nom qu'elle porte encore retentit en elle chargé d'infamie et de lugubres souvenirs. Son impérissable bonté est venue ajouter la compassion à tous ses maux. Puissent ses forces ne pas s'épuiser dans cette cruelle lutte! Non, je le sens, Les lois ne peuvent pas être volontairement immorales et absurdes. L'évidence frappe les hommes: ils briseront ce lien odieux qui enchaîne l'être le plus pur à un forçat.

Lucie, telle que je la connais, souffrira beaucoup encore: mais diverses circonstances m'ont éclairé sur tous ses sentiments, et je n'en sacrifierai aucun à l'amour. Cette noble femme sera mère comme elle est amante. Les sacrifices qu'elle accepterait vaillamment pour elle-même, elle souffre de la pensée de les léguer à ses enfants. Puisse-t-elle trouver enfin le prix de ses douces vertus! Je rassemblerai mes forces et mon courage pour dompter mon impatience. O Roger, la vie a de rudes épreuves!

Je t'envoie une copie de ma pétition à la chambre.

« Messieurs les députés,

« Il existe au sein des lois un abus dont la « portée est effrayante; permettez-moi de vous « le signaler par un exemple frappant.

« Une femme de vingt-deux ans, dont le « cœur est pur et plein d'honneur, se trouve en- « chaînée par le mariage à un forçat.

« Quinze an nés de détention, d'infamie, le « mépris, tout ce qui sépare la vertu du vice, an- « nule matériellement cet odieux lien.

« L'homme est mort civilement; la femme, « déclarée libre par les tribunaux, rentre en pos- « session de sa fortune, qu'elle gère déjà. Tous « ses droits sont évidents; et pourtant il lui faut « renoncer au plus précieux de tous, celui d'user « de la liberté de son coeur.

« Par une inconcevable imprévoyance des « lois, cette femme se trouve expulsée de leur « protection, et placée par elles entre deux abîmes, « le malheur et le désordre.

« Quel choix oserait-on lui assigner? Pour « se parer d'un stérile héroïsme, renoncera-t-elle » à l'amour et à la maternité, ces beaux et nobles « fiefs de l'épouse?

« Si l'isolement pèse connue une loi de mort « sur son âme, et la pousse à contracter un lien « hostile à la société, qui la protégera contre la « mauvaise foi de l'opinion et contre tous les dan- « gers attachés à une situation fausse?

« Entre ces deux écueils, il y en a un troi- « sième où tombe tout être opprimé et faible, c'est « la lâcheté.

« Messieurs les députés, j'appelle votre atten- « tion sur cette question de haute morale, et je « solicite une loi qui constitue le divorce par le « seul fait d'une peine infamante. »

10° lettre — Maurice à Roger.

Xos cœurs sont plus calmes. Lucie semble heureuse de me voir faire acte de soumission envers cette pauvre société. Puisse-t-elle recueillir le fruit de ma patience!

Peut-être ai-je véritablement accompli un devoir. J'ai tant souffert depuis quelque temps, que je peux ne plus être très-bon juge en matière de sagesse. Les abus me révoltent, et l'oppression m'inspire une telle horreur que je fuirais volontiers devant elle au lieu de la combattre. Il se peut que Lucie, avec son héroïsme, soit beaucoup

plus près que moi de la simple morale. Peu de femmes unissent comme elle la pénétration à la sensibilité; elle est éminemment loyale et spirituelle. Mieux je connais ce cœur si tendre, et plus je sens que je ne saurais trop payer son amour. Avec quelle lenteur je vois arriver chaque jour le moment qui doit nous réunir! J'aime à la surprendre au milieu des occupations qu'elle s'est créées pour savoir m'attendre, me dit-elle. Hier, je la trouvai très occupée à copier un gros cahier de musique insignifjprte destinée aux écoles. Comme je lui en témoignais mon étonnement avec assez d'insistance, elle finit par m'a vouer qu'elle se faisait une ressource de ce travail. Je ne saurais te dire, Roger, l'impression pénible que cette découverte me fit éprouver. Le véritable rôle de la femme n'est-il pas de donner à l'homme les soins et les douceurs du foyer domestique, et de recevoir de lui en échange tous les moyens d'existence que procure le travail? J'aime mieux voir une mère de famille peu fortunée laver le linge de ses enfants, que de la voir consumer sa vie pour répandre au dehors les produits de son intelligence. J'excepte, bien entendu, la femme émhiente que son génie pousse hors des sphères de- la famille. Celle-là doit trouver dans la société

son libre essor; car la manifestation est le véritable flambeau des intelligences supérieures.

Je voudrais non-seulement que les femmes trouvassent dans leurs pères, leurs frères, et leurs époux des appuis naturels; mais que, ces appuis venant à leur manquer, elles fussent soutenues par les gouvernements. Ils fonderaient, je suppose, des établissements pour les réunir et utiliser leurs talents divers. Il y a des travaux délicats qui ne peuvent être faits que par les femmes. Ils seraient produits dans ces établissements où l'on assurerait au moins à des êtres isolés et faibles une ressource contre tous tes maux qui les menacent en dehors de la vie de communauté.

Nos villes auraient alors de vastes bazars où la femme opulente se donnerait la peine d'aller choisir ses parures. On ne verrait plus de pauvres filles, exténuées par un travail forcé, obligées de courir souvent tout le jour pour en trouver le placement. Ces moyens, ou d'autres analogues, établiraient déjà un peu de proportion entre les forces et les devoirs des femmes, qui sont souvent si peu en harmonie.

IIe lettre — Maurice à Roger.

Où trouver un reste de chaleur dans cette société lasse et démonétisée? L'argent! voilà la clef de leur dictionnaire, le mot qu'il faut absolument saisir pour les comprendre. J'avais fait paît au comte de J.... de notre situation actuelle et de ma démarche envers la chambre. Il crut me faire fête en me réunissant à quelques-uns de ces hommes que Ton appelle sensé.-, .-ans doute parce qu'ils ont fini de démeubler le cœur au profit de la tête. Je ne croyais pas que la sécheresse pût aller aussi loin. La conversation générale de ces gens-ci ressemble à une véritable opération de bourse. Quand ils se disputent la conversion d'un naïf, c'est une chose curieuse à voir.

La manière obligeante dont le comte de J.. . avait fait mes honneurs à son cercle me mit, malgré moi, en évidence. Forcé de parler de mes opinions et de mes sentiments, je devins aussitôt le point de mire de toute l'assemblée. Elle me battit en philosophie et en morale. Elle allait me décréter sublime pour se débarrasser de moi, qùana un des hommes les plus influents de l'époque me prit à part. « Vous ressemble/, me

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« dit-il, à une corneille qui abat des noix. Ne « vous fourvoyez pas ainsi. Vous venez de heurter « des hommes qui pouvaient et qui voulaient vous « servir. Rétablissez promptemeiit vos affaires; et « croyez qu'un héros à quinze mille livres de rente « n'est pas assez robuste pour marcher seul. »

Ce langage m'étonna tellement que je laissai à la puissance tout le loisir de s'étendre. « Vous « venez, continua-t-elle, de demander le divorce; « vous vous êtes autorisé d'un exemple assez frap- « pant. Certe, la justice et la raison sont pour « vous. Une loi restreinte, comme celle que vous « demandez, passerait sans la moindre difficulté, « et serait un véritable bienfait. Eh bien! pour- « tant, cette loi, il y a cent à parier contre un que « vous ne l'obtiendrez pas.

« C'est ma conviction, ajouta-t-il, pendant que « je réprimais avec effort une douloureuse impact tience. La faute en est à vous, bien à vous. a Vouloir jouer au géant, mépriser follement la « hiérarchie, lui refuser la déférence, et explorer, « pour tout appui, l'arsenal des vieux mots,n'est- « ce pas prendre volontairement un rôle de dupe « et courir la dague au poing dans un tir aux « pigeons? Tenez, dit-il, si vous n'étiez pas jeune, « vous seriez fou. Mais cette infirmité-là fait tout

« excuser. Je vous offre donc ma protection au- « près de l'ambassadeur de***. Vous avez du « monde, une figure noble: vous pourrez vous « pousser auprès de lui. Vous aimez une femme « remarquable: vous lui donnerez un rang digne «d'elle; et, croyez-moi, l'amour se passe trèsci bien du mariage. »

En finissant sa période, mon digne mentor me jeta un regard significatif et s'éloigna de moi. J'allai serrer la main du comte de J. . ., si supérieur aux hommes dont il s'entoure, et je revins à Oneil la rage dans le cœur.

Roger, j'éclaircirai promptement ce que m'a dit cet homme, et s'il est vrai qu'il n'y est plus trace de justice et d'honneur au sein de la société actuelle. Lucie est trop grande et trop pure pour s'incliner devant elle.

12e lettre.— Lucie à Maurice.

Maurice, vous êtes noble et grand. Quel cœur peut être plus digne que le vôtre de comprendre la justice et la raison? O le meilleur et le plus généreux des hommes, vous à qui j'aurais sacrifié avec joie le repos de ma vie entière, puissiez-vous reconnaître à quel point le vôtre m'a été cher et

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sacré! Mon bien-aimé, c'est en vain que noua tenterions de lutter plus longtemps contre le sort; mon âme a achevé de se briser sous ses coups. Hélas! quand je me suis laissée aller au bonheur de vous aimer, j'ai cru pouvoir, à mon tour, répandre du charme dans votre vie. Laissez-moi puiser mes dernières forces dans une grande et consolante pensée, en espérant que vous reverserez sur la société les flots de dévouement et d'amour qui sont en vous. Que de fois n'ai-je pas vu votre belle intelligence s'enflammer à l'aspect des plaies qui couvrent le monde ! O Maurice ! tous les sentiments généreux sont délicieux à éprouver. Quelle destinée est à la fois plus grande et plus douce que celle de l'homme utile? Ne vous souvient-il pas d'avoir souvent envié à de pauvres artisans la gloire d'une petite découverte? Vous qui pouvez bien plus qu'eux, resteriez-voua oisif? Cher et bien cher ami, vivez pour imprimer sur la terre votre noble trace. Quand un homme tel que vous apparaît au milieu de la société, il faut qu'il lui apporte son tribut de lumières et de vertus, ou qu'il se condamne au silence et à la froideur de l'égoïste. Je connais votre âme; elle est riche et orageuse comme les nues d'un beau ciel : jamais vous n'auriez trouvé le bonheur dans

l'isolement. Ne renoncez pas aux joies de la famille; des enfants répandront un grand intérêt sur votre existence. Vous vous plairez à dévolopper en eux les nobles germes qu'ils tiendront de vous. Vous ferez de leurs jeunes cœurs autant de foyers où s'épanchera la flamme du vôtre. Us vous entoureront de respect et d'amour. O Maurice! toutes les félicités de la vie ne se résumentelles pas dans ce seul mot?

derxièke lettre.— Le docteur L. . .

au docteur B. . .

Mon vieil ami, j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de vous soigner à votre tour. Pour nous, qui croyons au bien, c'est un douloureux spectacle que celui de cette société en désordre, où rien de ce qui est noble et grand ne peut plus se faire jour. Je viens encore d'être témoin d'un de ces sacrifices qui révoltent le cœur et la raison. L'infortunée jeune femme dont je vous ai écrit l'histoire s'est éteinte hier entre mes bras, brisée par des douleurs que je renonce à vous peindre. L'homme qu'elle aimait ne lui a survécu que quelques instants: il semble qu'il ait voulu savourer son désespoir. En vain, j'ai

tenté de le ramener à la raison et au calme ; il s'est brûlé la cervelle auprès du lit funèbre, avant que j'aie pu prévenir son funeste dessein.

Ceux qui ont connu la femme intéressante et malheureuse dont je déplore la perte comprendront la fatale passion qu'elle inspira. C'était une de ces organisations si rares où le cœur et l'esprit ont part égal. Xulle femme ne sentait mieux qu'elle la grandeur de son rôle. Elle eût été une mère et une épouse accomplie. Hélas! en la voyant s'éteindre; entre mes bras dans l'âge où l'on doit vivre, j'ai douloureusement apprécié le peu de pouvoir qui est donné à l'homme pour réparer le mal qu'il produit.

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