SIR LA COMMÉMORATION SOCIALE
toujours un usage très-social que de célébrer périodiquement la mémoire de nos dignes prédécesseurs, et aussi de prescrire solennellement à chacun de nous l'imitation continue de l'un d'entre eux. Les vrais philosophes déplorent justement, à cet égard comme à tant d'autres, que ces utiles pratiques se trouvent aujourd'hui discréditées d'après leur funeste adhérence à des doctrines qui devaient succomber sous leur incompatibilité finale avec l'essor continu de l'intelligence et de la sociabilité.
Quant au cas individuel que m'a conduit, Madame, à vous signaler ces aperçus généraux, je n'en pouvais souhaiter de plus propre à les confirmer. Aux temps de sa décadence, le christianisme, comme jadis le paganisme, a souvent abusé, quoi qu'à un degré beaucoup moindre, de ce grand office de consécration publique qui lui était dévolu. Mai? rien de pareil ne saurait concerner votre antique patronne, qui présente, à tous égards, l'un des meilleurs exemples de la canonisation catholique. L'Église Romaine a justement regardé la conversion de Clovis comme ayant plus influé qu'aucune autre conversion royale, sauf celle de Constantin, sur le développement social de la France, et même de toute la
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République Occidentale. Or, on ne saurait contester la douce influence exercée par l'aimable Clotilde pour seconder les hautes impulsions politiques qui déterminèrent ce grand événement. Son long et paisible veuvage ne fut pas moins noblement employé à tempérer les sauvages dissensions de ses fils. Une consécration méritée par tant d'éminentes qualités, plutôt morales que mentales, constitue, à mes yeux, l'un des types les plus propres à caractériser l'intervention sociale des femmes, habituellement destinée à moraliser d'après le sentiment la domination spontanée de la force matérielle. Ne soyez donc pas surprise, Madame, que je puisse cordialement m'associer, à ma manière, à tous ceux qui demain célébreront, sous des formes quelconques, cet intéressant souvenir, que personne, j'ose le dire, n'appréciera mieux que moi. Quand la nouvelle école accomplira la révision éclairée et la rectification systématique du calendrier théologique, votre chère patronne y conservera >es justes droits personnels à l'éternelle reconnaissance de l'humanité.
En général, Madame, soyez bien convaincue que la philosophie essentiellement positive qui caractérisera le dix-neuvième siècle ne vient pas
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pour détruire, connue dut d'abord le faire la philosophie purement négative propre au siècle dernier. Son but consiste toujours à construire, en résultat final de tous les travaux antérieurs, l'ordre, à la fois stable et progressif, le mieux conforme à l'ensemble de notre nature personnelle et sociale. Quand vous connaîtrez assez son esprit relatif et sa tendance organique, vous comprendez cet admirable privilège qui lui permet, pour la première fois, de combiner, sans aucune inconséquence, dans une seule doctrine homogène, tout ce que les divers états antérieurs ont pu jamais offrir de grand ou d'utile. Elle sépare partout l'office continu qui déterminait la destination fondamentale de chaque institution, d'avec les formes provisoires qui durent successivement correspondre aux différents âges de l'humanité, de manière à manifester toujours le mode final qui désormais prévaudra directement. Seule, en un mot, cette nouvelle philosophie représente réellement la vie collective de notre espèce, dont la marche nécessaire constitue surtout son sujet propre, que nulle théologie ne peut embrasser, et encore moins aucune métaphysique. Les religions, en effet, ne pouvaient jusqu'ici proposer à chacun qu'un but purement personnel, le salut éternel,
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où la société ne saurait intervenir que comme moyen, et tout au plus comme condition, sans aucune destination progressive qui lui appartienne collectivement. Pendant la longue enfance de l'humanité, la sagesse saceraotale, heureux organe de l'instinct universel, a dû néanmoins retirer de ces constructions imparfaites une précieuse efficacité sociale, que le positivisme explique et circonscrit. Mais cet indispensable office provisoire ne pouvait les préserver toujours de la déchéance irrévocable qu'elles ont graduellement encourue, à mesure que l'évolution humaine ruinait à la fois leur crédit intellectuel et leur influence morale. Les dénominations usuelles, qui rappellent encore cette aptitude primitive à rallier nus idées et nos sentiments, semblent aujourd'hui ne plus convenir aux croyances théologiques que par une sorte d'amère ironie. Car, depuis trois siècles au moins, bien loin de tendre à nous unir, elles ont évidemment dégénéré de plus en plus en sources fécondes de désordres publics et même privés. Cette dégradation résulte d'abord de leur impuissance croissante à protéger les notions sociales qui s'y trouvaient confusément formulées, et ensuite de leur propre tendance à susciter des divagations presque in-
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définies, désormais incompatibles avec aucun système fixe de convictions actives.
Ne doutez donc pas, Madame, que lorsque les conceptions réelles seront enfin devenues assez générales, ce qui s'accomplit aujourd'hui sous vos yeux, elles ne conviennent mieux que des chimères quelconques à toutes les nobles destinations humaines. Pour l'important sujet ébauché clans cette lettre, on reconnaît surtout la tendance spontanée du positivisme à consacrer dignement les diverses gloires, en appréciant sainement leurs participations respectives à l'évolution fondamentale de l'humanité. Quand les mœurs modernes auront pu acquérir à cet égard leur développement propre d'après les principes convenables, le système de commémoration recevra un perfectionnement général au moins équivalent à celui qui résulta de la substitution du catholicisme au polythéisme. Car le régime catholique était à la fois trop absolu et trop étroit pour avoir jamais pu remplir suffisamment ce grand office social. Tout ce qui avait existé avant lui, et tout ce qui vivait hors de son sein, lui inspirait naturellement une aveugle réprobation. Sans sortir même de sa propre enceinte, il n'a pu envelopper les gloires que ne prévoyaient pas ses formules im-
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mobiles. N'ayez-vous point, par exemple, remarqué avec surprise et indignation l'étrange lacune de nos calendriers théologiques envers l'héroïque vierge qui sauva la France au quinzième siècle?
Mieux vous scruterez ce grand sujet, plus vous reconnaîtrez, Madame, que le nouveau régime philosophique peut seul glorifier à la fois tous les temps, tous les lieux, toutes les conditions sociales, et tous les genres de coopération, soit publics, soit même privés. En consolidant l'actif sentiment de la continuité humaine, il en agrandira la portée et en ennoblira le caractère; car il y comprendra la considération familière de l'avenir, que le régime antérieur ne pouvait embrasser, faute de connaître la loi générale du progrès social. Il popularisera le culte des souvenirs encore davantage que sous le catholicisme, en entendant aux plus humbles coopérateurs le sentiment habituel de la convergence universelle, sans aucune vaine distinction entre l'ordre public et l'ordre privé. Toute existence vraiment honorable pourra légitimement aspirer à quelquecom écration solennelle, soit au sein même de la famille, soit dans la cité, la province, la nation, et enfin la race entière.
A tous égards, Madame, quel esprit pourrait être aussi social que celui du vrai positivisme, qui
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seul embrasse réellement l'ensemble de la vie humaine, individuelle et collective? Les trois modes simultanés de notre existence, penser, aimer, agir, y sont directement combinés, dans toute leur extension possible, par un principe également applicable à l'individu et à l'espèce. Il* y deviennent les sujets respectifs de nos trois grandes créations continues, la philosophie, la poésie et la politique. La première systématise directement la vie humaine, en établissant, entre toutes nos pensées quelconques, une connexité fondamentale, première base de l'ordre social. Le génie esthétique embellit et ennoblit toute notre existence en idéa lisant dignement nos divers sentiments. Enfin, l'art social, dont la morale constitue la principale branche, régit immédiatement tous nos actes, publics ou privés. Telle est l'intime solidarité que représente le positivisme entre les trois grands aspects, spéculatif, sentimental et actif, propres à la vie humaine. Notre existence y est envisagée, soit dans l'individu, soit dans l'espèce, comme ayant pour but continu le perfectionnement universel, d'abord relatif à notre condition extérieure, et ensuite à notre nature intérieure, physique, intellectuelle, et surtout morale.
Quoique cette épître soit déjà bien longue,
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je voudrais, Madame, ne pas la terminer sans vous y signaler l'attrait spécial que la nouvelle philosophie doit offrir à votre sexe, quand elle en sera mieux connue.
Écartant une stérile agitation politique, l'école positive vient aujourd'hui placer au principal ordre du jour la réorganisation spirituelle. Désormais elle fera prévaloir la régénération directe des opinions et des mœurs sur celle des institutions proprement dites, qui ne peuvent être convenablement élaborées qu'en dernier lieu. Or cette transformation radicale des vains débats actuels serait assurément très- favorable à l' influence sociale des femmes, suivant les vraies lois de leur nature propre et de l'ordre universel. L'intervention féminine, si noblement surgie au moyen âge, sous le spiritualisme catholique, semble presque s'être éteinte avec lui. Or les insurrections personnelles que notre temps suscite contre une économie vraiment fondamentale sont peu propres à ranimer cette indispensable influence, que maintenant le spiritualisme positif peut seul développer convenablement. Loin que les prédilections spéciales de votre sexe dussent vainement se rattacher au passé, elles ne devraient y voir qu'une sorte d'indice historique de la participation