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Le Moyen Congo et le Haut Congo ne sont donc guère exploitables par de nombreuses Sociétés concessionnaires qu'autant qu'ils fournissent des produits riches tels que l'ivoire, le caoutchouc et peut-être le tabac.
Or, les réserves d'ivoire ne sont pas inépuisables et la colonisation n'est pas propice à leur reconstitution.
Quant au caoutchouc le Congo n'est pas le seul pays qui en produise. Il se trouve en abondance dans beaucoup de pays tropicaux et tout spécialement dans l'Indo-Chine. Administrateur dune Société d'exploitation dans ce pays, j'ai été frappé de la rapidité avec laquelle nos Agents ont enseigné aux indigènes à faire du caoutchouc de qualité tout à fait supérieure.
Si le fret de l'Indo-Chine pour l'Europe est un peu plus élevé que celui du Congo, les transports dans le premier pays ne sont pas extrêmement onéreux comme ils le sont dans le dernier, et quant à la main-d'œuvre, tout le monde sait combien l'une est abondante et intelligente et combien l'autre l'est peu.
Les personnes qui tablent sur le maintien de l'élévation des cours du caoutchouc et de la modicité de son prix d'achat au Congo ne commettent-elles pas une erreur économique ? L'on est fort porté à le croire, quand on considère ce qui est advenu au sujet des cours des produits coloniaux et de leurs prix d'achat. Je me rappelle qu'en 1890, à la Côte Occidentale d'Afrique, le caoutchouc s'obtenait au moyen du troc, c'est-àdire que l'on donnait au noir, en échange d'un kilogramme de très beau caoutchouc, 2 fr. 50 en marchandises comptées à environ 300 % du prix de revient. Actuellement le caoutchouc qui est moins pur qu'alors, est acheté 4 francs le kilogramme et non plus contre marchandises, mais contre argent.
Ce qui est advenu à la Côle Occidentale d'Afrique adviendra fatalement au Congo ; les indigènes, au fur et à mesure qu'ils se civiliseront, élèveront leurs prétentions. Quant à les embrigader pour l'exploitation méthodique du caoutchouc, il ne faut pas y songer, car les essais qui ont été faits n'ont guère réussi. La raison en est non seulement qu'ils ne sont pas les serfs des Sociétés concessionnaires et que peu nombreux sont ceux qui consentent à travailler autrement que par intermittence, mais surtout parce qu'en Afrique les arbres et les lianes à caoutchouc poussent d'une façon tellement capricieuse, que leur exploitation méthodique ne peut être faite que dans les plantations. Or, celles-ci demandent beaucoup plus de temps et d'argent que les théoriciens ne le disent (1) et, par conséquent, il serait imprudent de compter sur leur production pour consolider les Sociétés congolaises.
L'on ne doit pas oublier non plus que le Congo est une colonie où les aliments à l'usage d'Européens sont très rares et que toutes les Sociétés congolaises sont obligées d'y envçyer constamment des chop-boxes, c'est-à-dire des cantines contenant des conserves de viande et de légumes. L'entretien des Agents y est donc des plus coûteux.
En cet état de choses, il s'agit de savoir si les améliorations de détail que le Gouvernement est disposé à apporter dans l'organisation du Congo et peut-être même dans les cahiers
(1) En Casamance des lianes plantées en 1892 ne sont devenues exploitables qu'en 1901.
décharges, seront suffisantes pour que les nombreuses Sociétés congolaises puissent, en restant concessionnaires, tirer un avantage réel de la jouissance qui leur a été concédée. Je ne le crois pas, et c'est pour cela que j'ai adressé à Monsieur le Ministre des Colonies la lettre suivante :
Paris, le 12 Juin 1901.
A Monsieur le Ministre des Colonies, Paris.
Monsieur le Ministre,
L'expérience démontre combien sont vaines les concessions de jouissance de lerritoires au Congo, tout au moins de ceux qui ne sont pas sous la puissance d'un sultan.
Loin de critiquer les décrets et cahiers de charges qui régissent ces concessions, j'estime que leur auteur a pris toutes les dispositions qui pouvaient être prises pour concéder la jouissance de biens au Congo. En effet, les articles de ces décrets et cahiers de charges contiennent des stipulations si sages, si claires et si précises que le concessionnaire devrait, ainsi que le dit votre éminent prédécesseur dans ses instructions ministérielles du 24 Mai 1899, jouir seul du domaine concède et être seul ê à en recueillir les fruits. Théoriquement il en est ainsi, mais dans la pratique il en est tout autrement, et vous ne pouvez prendre de nouvelles dispositions susceptibles de faciliter l'exercice du droit de jouissance.
De par les décrets et cahiers de charges, le concessionnaire a la jouissance exclusive de son domaine hormis des terres réservées aux indigènes, mais ceux-ci peuvent exploiter ces terres et vendre leurs produits à qui bon leur semble.
C'est bien à tort que quelques concessionnaires prétendent que les indigènes ne pourraient se livrer dans les réserves qu'à des cultures vivrlères. Quoique inspirées par la plus grande sollicitude à l'égard des concessionnaires, les instructions ministérielles citées plus haut disent en effet :
« Si des tiers veulent pénétrer dans les lerritoires concédés pour s'y livrer à des opérations commerciales, vous n'avez pas
le droit de les contraindre à renoncer purement et simplement à leurs intentions, dans le bassin conventionnel tout au moins, les décrets de concession rappelant expressément les dispositions de l'acte général de Berlin. Vous ne pouvez donc pas les empêcher de circuler librement sur les cours d'eau et les autres parties du domaine public, ni d'entrer en relations avec les indigènes pour leur vendre les marchandises importées et leur acheter les produits des territoires réservés à ces indigènes. »
Les droits et obligations de chacun sont très nettement définis dans les décrets, cahiers des charges et instructions ministérielles, mais leur exercice et leur exécution ne se produisent pas par le fait seul de leur définition.
Si, en France, des gardes-forestiers sont nécessaires pour la protection de bols dont la superficie est bien inférieure au millième de celle du plus petit domaine du Congo, Ton n'est pas en droit de compter que la publication des décrets suffira à empêcher les noirs de récolter des produits hors des réserves, et de les vendre à d'autres que les concessionnaires. D'autre part, ceux-ci, qui n'ont généralement chacun qu'une dizaine d'agents européens, ne peuvent faire établir autour des réserves un chemin de ronde sur lequel des patrouilles essaieraient, comme le font en France des douaniers ou des employés d'octroi, de veiller à ce que les décrets soient respectés. Ce moyen, quoique coûteux, aurait toutes chances, du reste, d'être complètement inefficace.
Dans une brochure que j'ai fait paraître en janvier 1899 et que j'ai intitulée € Concession coloniale, droits et obligations en résultant », je disais :
« Si les droits et obligations des deux contractants ne sont pas très nettement déterminés, les plus grands avantages stipulés au profit du concessionnaire peuvent être annihilés par une interprétation rigoureuse ou erronée que l'Etat ferait d'une concession mal définie. Bien plus, la concession peut devenir un leurre.
« L'indication sur les cartes géographiques des territoires concédés donne des illusions aussi bien à l'Etat qu'au concessionnaire. L'Etat est de bonne foi, il croit bien avoir accordé une concession octroyant des droits, et le concessionnaire est persuadé que ceux-ci sont largement la contre-partie de ses obhV
gâtions. Mais, en réalité, tous deux sont dans l'erreur si les agents de PEtat n'interprètent pas d'une fa<;on libérale les clauses de restriction. »
Ainsi que vous le voyez, Monsieur le Ministre, suivant l'usage établi en France, j'imputais à l'administration la faiblesse de la valeur des concessions. Mais aujourd'hui je ne m'en prends plus à elle. Le gouvernement a fait tout ce qui était en son pouvoir pour que la jouissance concédée puisse être exercée, mais c'est bien en vain.
J'arrive donc à conclure que dans le bassin conventionnel du Congo, tout au moins dans les pays où ne se trouvent pas des sultans, les seules concessions qui puissent être utilisées sont celles de la toule propriété de parcelles dont l'exploitation réelle serait organisée méthodiquement, et non pas au moyen delà rafle.
J'ai développe toutes ces idées au conseil d'administration de l'Alimaienne et je suis arrivé à les lui faire parlager en grande partie. Gomme conséquence, il serait disposé à renoncer à la concession de la rive gauche de l'Alima, pensant bien que dans votre haute bienveillance à l'égard de tous ceux qui ont fait des essais de colonisation, vous feriez appliquer largement l'article 7 du décret et l'article 8 du cahier des charges, comme aussi qu'en considéralion des dépenses que nous avons faites, vous nous concéderiez la toule propriété de parcelles au Congo.
Mais nous ne pouvons pas oublier que nos actionnaires n'ont souscrit le capital d'un million que parce que la Société avail la jouissance de 800,000 hectares et qu'ils croyaient que cette jouissance serait effective. Une détermination à l'égard de notre concession ne peut donc être prise que par eux. Or, nous avons beaucoup de peine à détruire chez eux le préjugé qui attribue au Gouvernement les difficultés qui se produisent dans l'exercice des droits par lui conférés. Vous pourriez donc nous aider dans notre tâche si vous vouliez bien nous manifester les intentions que je suis certain de trouver chez vous.
Je vous le répète, Monsieur le Ministre, je suis amené à estimer que si la concession de la toute propriété de parcelles exploitables est susceptible de fournir des profits, celle de la jouissance d'immenses territoires ne peut être qu'une lourde charge.
Dans ses instructions au Commissaire général, M. Guillaio disait :
« Vous devrez considérer, en ce qui vous concerne, que non seulement le succès des exploitations projetées intéresse au plus haut degré l'avenir de la colonie, mais encore qu'il doit avoir en France un écho retentissant, et que cette répercussion, mieux que toute œuvre de propagande, peut contribuer au développement général de notre empire colonial.
« II importe que l'Administrai ion ne néglige rien pour faciliter cette réussite, non seulement par l'observation franche et loyale de ses engagements (ce qui ne serait qu'un concours passif), mais encore en donnant aux entreprises toutes les facilités compatibles avec les intérêts publics dont elle a la garde. »
Gomme votre prédécesseur, vous estimez que le succès des exploitations congolaises est intéressant au plus haut degré; par conséquent, je ne doute pas de trouver bon accueil auprès de vous.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués. *
Albert COUSIN.
Voici la réponse écrite qui m'a été faite :
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