‹ Conciliation rationnelle du droit et du devoirChapitre 5 sur 5 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Non ulla laborum,

nova mi faciès inopinave surgit:

Omniapraecepi, atque animo mecura ante peregi.

Quels que soient les périls qu'il faille affronter, ils ne sauraient surprendre mon courage ni troubler ma sérénité. Mon âme, en les appréciant d'avance, les a déjà surmontés.

(Virg. Enéide, VI, v. 103 à 105.)

La considération attachée à toute réputation honorablement acquise, les douceurs de la fortune lorsque la bienveillance générale en double le prix, et le relief qu'une réputation de piété, réelle ou bien admise, prête aux actions les plus naturelles, ne sont point des biens qu'on sacrifie volontiers et de gaité de cœur.

L'homme attache trop de prix à l'approbation de ses semblables pour se faire un jeu de la perdre : aussi dès qu'il a su l'acquérir faut-il des considérations bien majeures pour qu'il en risque la perte.

La paix est si douce au cœur de l'homme ; il éprouve un tel charme à se sentir le bienvenu partout, qu'il ose rarement peser cette satisfaction à sa juste balance et prendre

la noble résolution de la sacrifier aux exigences de la Vérité. C'est là le premier des devoirs quoique la plus dure des épreuves à laquelle Dieu puisse trouver bon de nous soumettre. Tout autre malheur laisse la porte ouverte aux consolations de nos semblables, mais lorsque l'honneur est mis en doute et l'intention noircie, que restet-il à l'homme à ce point déloyalement incriminé ? sa conscience et son Dieu, c'est-à-dire les seuls témoins dont la déclaration serait toujours concluante, si les tribunaux et l'opinion pouvaient l'apprécier. Sans nul doute une pareille approbation est toujours glorieuse pour qui l'obtient, mais l'estime des autres ne saurait l'accompagner souvent :1e monde méconnaît sans cesse l'importance de ce témoignage, quand il ne révoque pas en doute sa réalité.

Au premier abord ce que je viens de dire paraîtra surprenant, tant il est naturel de croire que l'estime et la considération soient inséparables de la Vérité, mais les choses se passent bien différemment dans le monde. A n'en pas douter, la Vérité ne saurait jamais perdre ni le rang ni la direction, qui reviennent de droit et appartiennent de fait à tout ce qui la constitue, -dès qu'elle est reconnue pour telle, mais il n'arrive que trop fréquemment que sa place soit usurpée par l'erreur. La grande habileté de celle-ci parvient bien souvent à leurrer, grâce à ses dehors brillants et trompeurs, ceux qui croyaient trouver dans son sein cet élément de vie que la Vérité seule peut contenir. — Et si cela se passe de la sorte, si parfois, pour ne pas dire sans cesse, l'erreur ravit et accapare la puissance directrice qui revient de droit à la Vérité, dont les fruits tardifs, dûs aux obstacles mêmes qu'elle doit surmonter, sont l'unique tort, comment être surpris des travers des adeptes qu'elle égare ? Aveuglés par elle, ils ne cessent de

proscrire des adversaires qu'ils seraient les premiers à respecter, s'ils étaient à même d'apprécier le mobile qui les dirige. Us devraient néanmoins ouvrir les yeux, en contemplant le courage et l'abnégation de ces mêmes hommes, qui vont au-devant du dédain et de l'outrage plutôt que de renier la sainte cause à laquelle ils ont voué leur vie. Est-il possible que ces esprits égarés puissent mettre en doute les nobles aspirations de ceux qu'ils dénigrent , en les tenant pour des brouillons incorrigibles aux yeux de qui le repos et la sécurité n'ont pas l'importance, que notre propre nature se plaît à leur reconnaître ? — Ne serait-il pas plus prudent, avant de prononcer cet inique arrêt, de sonder la valeur réelle de cette paix du monde, convoitée par tous et dont ils se constituent les ardents défenseurs, dans la crainte qu'on ne les en prive?— Qui sait si cette paix, dûment appréciée, ne leur paraîtrait pas se réduire à certain repos d'esprit plus apparent que réel? Tranquillité toute factice qui n'a d'autre récompense que le sourire flatteur, dont tant de gens savent accompagner l'approbation qu'ils donnent à notre silence, parce qu'il se réduit, le plus souvent, à l'hypocrite hommage que nous avons su rendre à ce même égoïsme , qu'on a craint de troubler chez eux. Le grand et beau mérite d'être bien avec tous ceux dont on a respecté les préjugés et flatté les travers ! La belle et digne paix que celle qu'une semblable approbation peut nous procurer ! Comment se peut-il qu'on ne comprenne pas tout ce qu'elle coûte et combien chèrement elle s'achète, si tant est qu'elle puisse naître, ce que je ne saurais admettre. Qui ne saisit qu'on ne peut la savourer, en supposant qu'une pareille expression puisse trouver place dans la description d'un état de l'âme, d'où le sentiment moral serait absent et toute élévation ban-

nie, qu'à la condition irréalisable de pouvoir étouffer le mépris intérieur qui nous poursuivra sans relâche, dès que le marasme dont on était victime aura cessé de s'appesantir sur nous.

Il est des hommes, toutefois, qui désirent cette paix apparente et s'en trouvent on ne peut plus satisfaits, mais qu'on y songe bien, ce sont ceux dont la courte portée d'esprit convertit en mal réel et durable cette apparente intranquillité, par cela même qu'ils sont incapables d'entrevoir le triomphe de la vérité derrière la lutte qui commence. Pour de tels êtres, tout combat, quels que soient le but et le mobile qui l'occasionnent, équivaut à la discorde honnie par les nobles esprits. — La paix dont ils jouissent, tout en s'égarant, ne procède pas de la justesse de leurs vues mais de l'ignorance même dont ils font preuve, ignorance qui leur permet de convertir le mal en bien par l'idée qu'ils s'en font Et remarquez que le cœur de ces hommes bornés, assez nombreux du reste, n'est point dépravé par l'erreur qui les fourvoie, puisqu'en se trompant ils croient bien agir et éprouvent de fait, comme cela devait avoir lieu, la satisfaction qui découle de tout acte réalisé sous l'inspiration qui le tient pour un devoir dignement rempli. Admirable dispensation de l'Eternel qui fait mieux et plus hautement ressortir, que la moralité de chaque homme est sauvegardée des écarts de sa propre intelligence! Tant que l'esprit n'a pas découvert sa méprise, le cœur ne peut devenir solidaire des faux pas que l'absence de la lumière pourrait le conduire à faire.

Mais l'humanité toute entière prendra-t-elle pour guides ces esprits timides et ignorants et préférera-t-elle un repos mensonger à la lutte incessante d'où découlent le progrès et le perfectionnement moral ? Peut-elle oublier

que Dieu fit de la résistance , à tout principe non lih*ement accepté , la base de l'énergie humaine et le fondement de tout progrès? Et c'est si vrai que le monde physique lui-même fait éclater à nos yeux les résultats de la violation partielle de cette grande loi. Qu'est devenue la prospérité de toute nation , qui cessant d'agir se repose sur la fertilité du sol qu'elle eut en partage et sur les ressources des terrains qui composent son domaine?

Comparez l'Espagne , l'Italie et le Portugal avec l'Angleterre , la Hollande et la Belgique et niez, s'il se peut, la vérité de cette assertion. Ce résultat était d'autant plus inévitable qu'il tient à la nature même que Dieu départit à l'homme. — L'activité de l'homme ne pouvait être mieux garantie que par la tendance de sa nature; de là vient que V intérêt réel de chaque créature ne peut être en opposition avec son développement intellectuel et moral. Mais l'activité de l'esprit humain n'est jamais moins appréciée que lorsqu'elle s'efforce de détruire nos préjugés , et de nous arracher aux douceurs d'un repos mensonger et indigne de nous. Les mécomptes et les souffrances de tout cœur généreux, qui s'éprend du noble désir de contribuer à l'avancement du règne de la Vérité, n'ont pas d'autre source.

L'opposition acharnée, que soulève la noble audace de ceux qui rompent en visière avec les opinions reçues et les préjugés régnants, fait assez comprendre qu'ils seront toujours méconnus, et le plus souvent calomniés de leur vivant. On ne leur rendra justice que longtemps après que la tombe'se sera refermée sur eux, c'est-à-dire, lorsqu'ils n'en auront plus besoin. Pourquoi s'étonner d'un hommage aussi tardif? Tant que les idées qui les animèrent ne pourront être appréciées, leur nom et leur mémoire resteront, sinon sous la condamnation que la calomnie fit prononcer contre

eux, au moins sous le rèat dont elle parvînt à les frapper. Heureusement pour l'honneur de l'humanité, l'heure de la réparation i quelque tardive qu'elle paraisse à certains esprits , arrive immanquablement et revêt d'une auréole les fronts de ces mêmes hommes qu'on cherchait à faire honnir. Le temps, ce grand redresseur de torts et d'appréciations injustes, se charge , en élargissant la base des connaissances humaines, de faire comprendre le courage et la droiture des nobles esprits qui se dévouèrent pour les générations futures. Alors il est loisible à tous de saisir ce qu'on leur doit, et de comprendre que si l'on n'a pas à rendre hommage à leur génie, il faut tout au moins s'incliner devant leur grandeur d'âme. — Bien plus , les fils dès persécuteurs , afin de mieux faire oublier les travers de leurs pères , seront les plus empressés pour exalter le mérite et l'élévation de ceux qu'on ne crut jamais assez avilir: compensation établie par la Providence, dont la Sagesse a su lier la grandeur de l'homme à la conviction même qu'il aurait de ses propres erreurs, converties de la sorte en source féconde et constante de tout progrès possible. — Que le vulgaire plaigne les hommes appelés à souffrir comme porte-enseignes de la Vérité ; qu'il les juge à sa courte vue, en déplorant pour eux la perte de ces biens passagers, qu'il ne peut se résoudre à sacrifier par cela même qu'il en convoite à toute heure la possession ! Qui pourrait oublier que ces hommes tout méconnus qu'ils soient, et quelqu'amère que puisse être pour eux l'injustice de l'arrêt qui les frappe, sont plus heureux que les aveugles ignorants qui s'apitoient sur leur sort! Est-il un bonheur supérieur à celui qu'éprouve le cœur de l'homme qui sent Dieu près de lui , l'aidant de la noble inspiration qu'il lui communique ? Quel autre sentiment peut propor-

tionner une pareille jouissance à l'âme humaine ? Comment l'approbation Divine n'animerait-elle pas de sa bienfaisante influence le champion de cette noble lutte, soutenue pour le triomphe de la seule digne et grande cause, à laquelle l'homme puisse être appelé , d'un moment à l'autre, à rendre un éclatant témoignage ? Quel combat plus glorieux que celui qu'on entreprend pour défendre la Vérité, seul principe qui ne soit pas indigne de l'Auteur de Toutes Choses !

Si le vulgaire savait à quel point ces vrais martyrs sont peu troublés du mépris et de la persécution de ceux qu'ils s'efforcent d'éclairer; s'il pouvait comprendre qu'ils seront les premiers à savourer le fruit délicieux qu'il leur fut donné de cueillir : il ne s'étonnerait ni de tant de sacrifices, ni d'une persévérance si digne d'éloges. Ah! sans doute il serait doux pour de tels hommes de voir l'envie enchaînée à leurs pieds, et le parvis sacré de toutes parts innondé par les fidèles du Vrai Dieu. Mais le bonheur complet n'est pas de ce monde, et la vraie gloire ne s'acquiert point sans sacrifices et sans douleur.

Forts de leur droit, animés par le devoir et tout aussi convaincus de leur défaite momentanée que certains du triomphe , plus ou moins prochain , de leurs idées : ces hommes dévoués à la Vérité, dont ils ont épousé la cause, combattent avec joie et meurent sans regret, s'estimant trop heureux d'avoir été choisis par Dieu pour faire avancer les autres, tout en se perfectionnant eux-mêmes. Sans doute, ils mêleront souvent l'erreur à la vérité, hélas ! qui peut ne pas faiblir pendant une telle lutte et au milieu de tant d'adversaires, toutefois la pureté de leurs intentions, sera non-seulement la sauvegarde de leur conscience pendant le corifbat, mais encore leur plus glorieux titre

aux yeux de ce Dieu Tout-Puissant, hors duquel la Vérité ne saurait se trouver.

C'est sur cette même sauvegarde, bien qu'avec des prétentions autrement limitées, que je me repose, en me lançant dans l'arène, convaincu que si l'intelligence peut me faire défaut le cœur ne me faiblira jamais.

Que chacun se mette à ma place, qu'il s'examine en toute sincérité de cœur et qu'il me juge : j'attendrai sans crainte l'arrêt, assuré d'avance, si la passion ne l'aveugle pas, qu'il saura rendre hommage à la loyauté de ces mêmes opinions qu'il ne pourrait partager.

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