PRÉFACE
La conscience de sa force intellectuelle n'exclut point, chez l'homme, la modestie y mais anéantit ce fastueux renoncement de soi-même qu'on a décoré du nom d'humilité.
(l'auteur.)
Le public n'est point un maître aux caprices duquel l'auteur doive se soumettre aveuglément ; le croire serait oublier ce que la dignité requiert de tout homme, et méconnaître la noble inspiration qui seule peut légitimer le mandat dont l'écrivain se croit revêtu.
Mais si les prétentions du public ne peuvent s'élever jusqu'à requérir l'obéissance passive de la part de ceux qui, de fait, le reconnaissent pour juger de leur œuvre; il n'en a pas moins , comme tel , des droits qu'on ne saurait lui contester ? — Comment se plaindre de son arrêt ; sur quoi fonder l'injustice qu'on lui reprocherait, si l'on s'est permis de dédaigner ce même public au point de lui
refuser les éclaircissements nécessaires pour qu'il pût apprécier, noii seulement l'opportunité de l'ouvrage, mais encore le but, le sens et la portée de la composition qu'on lui soumet ? Il est commode d'en appeler toujours à la postérité du jugement des vivants, mais encore fautil légitimer l'appel aux yeux de celle-là , par l'exposition même des données fournies à ce public dont on se plaint.
Pour moi, je ne prétends nullement récuser la critique et encore moins m'élever contre l'arrêt qu'elle jugera convenable de rendre à propos de mon œuvre. Celle-ci saura se défendre elle-même si la vérité n'a pas à s'en plaindre , autrement tous mes efforts , quelqu'admirables qu'ils pussent être, ne la sauveraient pas du légitime oubli qui l'attend ; la postérité même ne saurait révoquer un semblable arrêt , trop bien fondé par cela même qu'il serait une conséquence nécessaire des principes qui dirigent le monde moral.
D'autres causes motivent cette préface et ce sont précisément celles que je vais exposer à mes lecteurs.
Il semblera peut-être étrange que je persiste à publier un opuscule primitivement destiné pour un concours dont le résultat est déjà connu. L'inopportunité d'un pareil mémoire paraît on ne peut mieux, justifiée, à moins qu'on ne me suppose la prétention d'obtenir du public une palme que les juges du concours m'auraient refusée. — Rien de semblable ne s'est passé. Je n'ai point à confesser une faiblesse de mon esprit, encore moins à me plaindre d'une injuste appréciation, puisque cet opuscule, devenu plus tard , par l'effet des circonstances , un ouvrage assez volumineux , n'a jamais été présenté ni pu Fêtre à jury quelconque, attendu l'impossibilité d'envoyer au concours ce qui n'avait pas encore d'existence réelle.
A l'époque où les mémoires pouvaient être admis, mon travail se trouvait à l'état d'embryon, dont la venue à bien était fort douteuse. Soufrant depuis le mois d'août de 1853, j'avais vu mes efforts trahis et bientôt reconnu l'impossibilité de poursuivre une œuvre, presqu'aussitôt abandonnée que commencée; mais l'espérance est telle qu'elle survit à la réalité même qui semble la détruire. D'un mois à l'autre un répit du mal, auquel j'étais en proie, fournissait une lueur d'espoir à mon esprit, et je reprenais lentement le travail à contre -cœur suspendu. C'est ainsi que je parvins à tracer quelques chapitres dont la teneur, je l'avoue ingénuement, me satisfit assez pour m'encourager à donner à mon sujet un plus grand développement, charmé de livrer mon œuvre au public, dès qu'elle serait, sinon achevée, du moins présentable.
Je ne regrette point qu'il ne m'ait pas été possible de soumettre mon travail à l'appréciation des juges du concours, et cela pour des motifs qui, loin d'offenser les membres du jury, doivent les convaincre des sentiments de délicatesse qui m'ont permis d'apprécier convenablement la position dans laquelle ils se trouvaient placés. La tendance de mes idées , le résultat de mes observations et la conclusion qui découle de tout l'ouvrage, sont tellement en opposition avec l'esprit et les convictions de la digne et honorable Société, qui proposa la question soumise au concours, que je suis heureux d'avoir mis les juges à l'abri de la possibilité d'une lutte pénible, entre la conviction que je pouvais faire naître chez eux et les égards qu'ils étaient tenus de garder vis-à-vis de la société, qui leur avait délégué ses pouvoirs. Un prix, un accessit même, en supposant comme l'année précédente qu'il ne
se fût pas présenté de concurrent, décerné par eux à mon opuscule, aurait paru peut-être, sinon une attaque, au, moins une protestation contre les tendances de la Société dont ils faisaient partie.
A cette considération , qui ne manque pas d'une certaine portée, quelque limité que puisse être le cercle d'action qu'on veuille bien lui reconnaître, vient s'en joindre une seconde d'une importance pour le moins aussi majeure quoique d'une nature tout autre.
Le point de vue sous lequel la tendance naturelle de mon esprit m'avait porté, sinon à traiter, du moins à considérer le sujet proposé , ne Répondait point , je l'avoue , à l'attente de la Société, qui l'avais soumis au concours. Celle-ci désirait avant tout un livre pratique, à la portée du plus grand nombre, et non un travail philosophique au-dessus du niveau des intelligences vulgaires, qui serait, à proprement parler, une étude entreprise et menée à bonne fin sur les deux principes (droit et devoir) qu'on devait éclaircir. — Cette exigence de la Société d'utilité publique, était d'autant plus naturelle que la transcendance de ces deux mêmes principes est telle, qu'une profonde analyse en pourra toujours retirer tous les problèmes de la philosophie morale, dans ses applications les plus éloignées. Aussi me suis-je tenu pour bien servi par les circonstances , lorsque je me suis vu réduit à n'avoir d'autre juge que le public, appelé seul à statuer, en premier et dernier ressort, sur une matière aussi délicate que palpitante d'intérêt.
Je sais que les adversaires ne me feront pas défaut. J'ai fait trop de brèches aux divers systèmes qui se partagent aujourd'hui la direction du monde moral ,. pour . qu'on épargne le paladin audacieux qui, de sa lance et
en signe de défi, n'a pas craint de faire vibrer tant de boucliers appendus aux tentes des puissants du jour. Est-ce à dire que je reculerais devant le combat? Bien loin de là, je l'appelle de tous mes vœux, certain que ma cause ne pourra qu'y gagner quelle qu'en soit l'issue. Et cela d'autant mieux que si ma bannière éprouve le sort, qui n'a que trop souvent été le partage de la vérité, lorsqu'elle était trop hâtive pour notre entendement, non encore mûr pour la recevoir : la postérité saura ne s'en prendre qu'à moi seul, et nullement à la cause pour laquelle j'aurai combattu. Celle-ci, j'ose le dire sans forfanterie, est impérissable, et quelles que soient les défaites momentanées que pourraient essuyer quelques-uns de ses défenseurs, dont les forces, pendant la lutte, auraient trahi la valeur, son triomphe définitif n'en est pas moins certain et assuré. Si les élans de l'âme révèlent une force admirable et le ressort de l'esprit une puissance merveilleuse , il ne faut pas oublier que notre pauvre corps ne succombe que trop souvent dans ces luttes, où les émotions du cœur deviennent trop vives pour sa frêle charpente. Comment supposer dès-lors que le sort de la vérité pût dépendre de la faiblesse de ses champions; c'eût été le comble de l'injustice : aussi Dieu ne Ta-t-il pas permis. — L'incapacité, plus ou moins continue, de ses défenseurs, ne saurait jamais compromettre le triomphe définitif acquis à la vérité. La persistance de cette lumière qu'elle répand toujours autour d'elle, et dont la force de projection grandit et s'accroît, en raison directe des obstacles mêmes qu'elle est appelée sans cesse à vaincre, lui garantit ce même triomphe. L'histoire n'est-elle pas là pour nous dire en pages éloquentes tous les sacrifices, en apparence infructueux , qu'exige la cause de la Liberté pour assurer son
empire et se faire bénir de ceux-là mêmes dont elle guérit l'aveuglement.
Je ne serai peut-être pas seul, heureusement, pour soutenir le choc de mes adversaires. Dans ce public, appelé sans autre contrôle que celui de la postérité même, à décider sur l'issue de la lutte, il s'en trouvera qui, moins insouciants qu'apathiques, se sentiront remués par mes aperçus, convaincus par mes idées et ne se refuseront pas à soutenir avec ardeur ce qu'ils pouvaient avoir senti, peut-être, avant de m'avoir lu, sans se l'être expliqué jusqu'alors. — Dès cet instant la lutte acquerra des proportions tout autres, et quelques vérités morales pourront bien en résulter comme acquisitions pour la science et comme jalons à de nouvelles conquêtes de l'esprit. Ce résultat serait si beau , surtout en réfléchissant à la lenteur obligée du perfectionnement moral, suffisamment expliquée, du reste, par l'ignorance où gisent la majeure partie des hommes que, malgré tout l'espoir qui m'anime, je n'ose y croire. Une pareille réussite serait tout à la fois un fruit désiré mais inattendu de mon travail, et la plus grande satisfaction qui pourrait remplir mon cœur, après celle que me procure la douce persuasion que j'agis avec l'assentiment et sous l'égide de Dieu. Nul homme n'a le droit d'enfouir ses idées, dès qu'il croit qu'elles peuvent être utiles au plus insignifiant de ses compagnons de route sur cette terre. — Mû par un pareil sentiment, je produis sans crainte mon œuvre, espérant tout de l'Eternel et confiant en son infatigable ouvrier, en ce Temps qui, sans pitié comme sans égards et en toute justice, détruit tout sur son passage sauf les œuvres qui reflètent la Vérité. Ce respect est d'autant plus naturel, que la Vérité sera toujours la seule puissance
aux pieds de laquelle le Temps verra se briser son pouvoir, en signe de la soumission que l'ignorance est appelée, tôt ou tard, à rendre à la Vérité, comme à l'élément constitutif du progrès et du perfectionnement moral.