CHAPITRE YE
I. — Erreurs de TOI. Carnot et Bayard dans l’eiaraen comparé de «jaiciqwes départements (Côte - «T'CIr , Aveyron , etc.)
La commission de vaccine de l’Académie de médecine publie chaque année un rapport dans lequel on trouve le nombre des vaccinations déclarées à l’administration préfectorale dans chaque département. A en croire les chiffres dénoncés, la plus grande inégalité existe sous ce rapport entre nos divers départements. Les uns, comme Loir-et- Cher, Côte-d’Or, vaccinent la totalité de leurs enfants (1); dans d’autres, Vienne, Aveyron, on ne vaccinerait personne ou presque personne.
Il paraissait donc, d’après ces documents, qu’en comparant un certain nombre des pays les plus vaccinateurs avec ceux qui vaccinent le moins, on pouvait espérer faire ressortir l’influence du cowpox. M. H. Carnot a entrevu ce champ d’investigation : mais l’absence de méthode, et par suite l’arbitraire, qui caractérisent tous ses travaux statistiques, ne pouvaient manquer de le pousser dans l’erreur qu’il invoquait : Abyssus abyssum invocat.
D’abord, comme un chimiste imprudent qui s’aventure
(1) La totalité au moins; car leur moyenne en 10 ans est 910 vaccinés sur 1000 naissances, et comme, sur ces 1000 nouveau- nés, 90 environ succombent dans leurs deux premiers mois d’existence, c’est-à-dire avant l’âge ordinaire de l’opération , on voit qu’il y a plus de vaccinations déclarées que de nouveau-nés à vacciner! peut-être à cause des revaccinations.
dans dos travaux de fine analyse avec des réactifs dont il n’a pas vérifié la pureté, M. Carnot accepte de confiance les déclarations préfectorales sur le nombre des vaccinés; il regarde, sans vérification, les chiffres déclarés comme étant en rapport vrai avec le nombre des vaccinations effectuées; puis, non content d’avoir négligé la précaution, si indispensable en statistique, de l’examen préalable des pièces produites, il y joint une faute élémentaire, un barbarisme de méthode : il compare un département vaccinateur à un département regardé comme peu vaccinateur. Ainsi, dans un travail qui ne pouvait relever que d’un sévère examen statistique, il commence par abandonner la critique et la méthode, pour se confier aveuglément à des documents suspects et au hasard du rapprochement de deux unités (car je veux supposer qu’il ne les a pas choisies) (1). Aussi, dans notre premier travail, nous terminions ainsi :
« Ne finissons pas sans répudier l’illogisme du procédé de M. Carnot. Le calcul des probabilités aurait dû lui apprendre qu’uNE coïncidence de deux événements recherchés est chose très possible, et que cette coïncidence n’autorise nullement à conclure de cause à effet. Il pouvait donc avoir la chance qu’il y eût vraiment dans l’Aveyron moins de vaccinations et moins de mortalité que dans la
(1) M. Carnot trouvait donc le département le plus vaccinateur (Côte-d’Or) fort à plaindre. Mort-nés nombreux , mortalité rapide, mariages stériles, moralité faible (les naissances illégitimes seules nombreuses). M. Bayard, de son côté, trouve dans ce malheureux département maints bossus, aveugles, aliénés (lettre à l 'Union médicale) ; voilà pour les méfaits de la vaccine. De l’autre part, l’Aveyron, fort peu vaccinateur, selon nos variolophiles, fournit un heureux exemple des bienfaits de la variole : accroissement rapide de la population, fécondité des mariages, longévité des époux, peu d’infirmités, peu de mort-nés, moralité, etc. (‘Académie des sciences, 10 septembre 1849, et Union médicale, 1853, n° 79.)
Côte-d’Or, sans qu’il y eût relation nécessaire entre ces deux faits. Il faudrait, dans des recherches de cette nature (si l’on voulait suivre la méthode scientifique et non la lueur fallacieuse de l’imagination), il faudrait ordonner les départements, par exemple, une fois selon leurs chiffres de vaccinations, puis à nouveau, selon leurs chiffres demortalité; alors on aurait des coïncidences assez nombreuses pour être dégagées des accidents particuliers, et l’on serait fondé à affirmer certaines probabilités.
Quand nos adversaires auront fait ce travail, on peut prévoir qu’ils seront bien loin de leurs conclusions actuelles, qui ne sont que des idées préconçues; ou, s’ils y persistent, ce sera au moins en connaissance de cause. » [Union médicale , 11 sept. 1855.)
Ce travail que nous proposions aux adversaires de la vaccine dans le but d’éclairer la question qu’ils agitent, ils se sont gardés de le faire. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’il paraissait d’abord impossible, puisque l’administration nous a celé jusqu’à ce jour toute mortuaire, et que les savants laborieux auxquels nous devons pour notre siècle les deux mortuaires générales dont nous avons tiré tant de profit, n’ont pas publié les mortuaires départementales. Nous n’aurions donc pu nous-mêmes exécuter ce travail, s’il ne nous avait été donné de puiser dans le précieux manuscrit deM. X. Heuschling, d’oùM. A. Guillard avait extrait la mortuaire générale qu’il a publiée. Nous y avons trouvé des tables de survie exécutées pour chacun des 86 départements au moyen des mortuaires départementales que l’estimable secrétaire de la commission statistique belge a dressées, comme nous l’avons dit, par le dépouillement des feuilles officielles elles-mêmes (1).
(I) Toutes ces tables sont dressées d'après la méthode de Halley,
Nous avons donc mis à profit pour notre objet ces précieux documents ; et nous avons entrepris de faire ce que l’on devait attendre des adversaires de la vaccine, s’ils eussent été aussi ardents à rechercher la vérité qu’ils le sont à la défigurer.
Il nous a fallu d’autant plus de persévérance pour mener à bonne fin ce travail, que nous n’avons pas tardé à reconnaître la mauvaise qualité des documents invoqués (1).
En effet, les statisticiens savent tous la régularité si remarquable des mouvements sociaux, régularité aussi constante dans les actes volontaires que dans les actes involontaires. Non seulement les nombres des décès, des naissances de chaque année, s’éloignent fort peu de la valeur moyenne ; mais la même récurrence s’observe pour le nombre des mariages, des crimes, des suicides, des enfants envoyés dans les écoles , des conscrits , des lettrés et illettrés , etc. De sorte que toutes les fois qu’un acte est entré plus ou moins dans les usages d’un peuple, il devient une fonction de la vie sociale, et se reproduit avec la régularité d’une fonction vitale. Cette régularité est un des faits les mieux établis par la statistique. M. Quetelet s’est étendu sur ce point dans son livre si attachant de la
égèrement modifiée pour le premier âge. M. X. Heuschling explique sa méthode dans un opuscule intitulé : Nouvelle table de mortalité lisez de survie ) de la Belgique. M. Quetelet a fait voir que cette néthode donne en réalité les mêmes résultats que la méthode ordinaire, si ce n’est pour le premier âge {Bull, de la Corn, belge , t. V).
(1) Nous avons, par un long travail, déterminé pour chacun de nos !6 départements le nombre moyen des vaccinations pour une période le 10 ans (1841-50), et posé le rapport entre ce nombre moyen et elui des naissances moyennes de la même période. Nous avons ensuite rdonné les départements suivant ce rapport, puis isolant les douze remiers et les douze derniers , nous avons comparé dans ces deux roupes la vitalité des enfants et des adultes.
physique sociale. Cette loi reconnue peut donc à son tour servir à contrôler les enquêtes statistiques. Ainsi, toutes les fois que les relevés d’un fait social qui, par sa nature, doit être soumis à cette loi, paraissent l’en affranchir, on est autorisé à soupçonner très fortement l’exactitude des documents. Eli bien ! les nombres des vaccinations déclarés annuellement par les préfets nous donnent lieu d’observer une irrégularité portée à son maximum dans un fait qui doit être aussi régulier que les chiffres des naissances. Nous n’en citerons ici qu’un exemple.
M. Carnot a représenté l’Aveyron comme le département qui vaccine le moins, et cela paraissait vrai selon les chiffres déclarés par le préfet (après la Vienne toutefois, qui, d’après les mêmes déclarations, ne vaccine pas du tout). En effet, en 1852, l’Aveyron ne déclarait que 566 vaccinations pour 11000 naissances. Mais au moment où M. Carnot félicitait les Aveyronnais de leur sage antipathie pour la vaccine, voici la préfecture qui annonce ! 5167 vaccinations pour 1854 !
Les gens du Rouergue auraient-ils donc l’esprit de contradiction si développé que, depuis 10 à 12 ans que lai commission académique les gourmande de leur indifférence pour la vaccine, elle n’en ait pu rien obtenir, tandis 3 qu’à peine les vaccinophobes ont-ils félicité ces heureux: Aveyronnais de fuir la fille de Jenner, ils viennent en foule réclamer ses faveurs? Non, les mères de famille du Rouergue ne lisent guère; mais l’administration, nous ne savons sous quel stimulant, a fait quelques efforts pour connaître un plus grand nombre de vaccinations. Car l’on sait bien qu’une population qui repousserait la vaccine, qu’une population chez laquelle on pourrait pratiquer à peine une vaccination sur 10 à 15 naissances, ne viendrait pas tout à coup livrer à la lancette la moitié de ses nouveau- i
nés, surtout quand aucune épidémie n’explique ce caprice. Ce que nous disons de F Aveyron peut s’appliquer au plus grand nombre des départements, surtout à ceux dits peu vaccinateurs, car ils présentent la plus grande irrégularité dans les vaccinations déclarées.
Ces localités sont en général celles où une administration indifférente n’honore ni n’indemnise les déclarations qui leur sont faites par les médecins vaccinateurs, de sorte que les chiffres des vaccinations déclarées par les administrations préfectorales pourraient peut-être servir à classer ces administrations selon leur sollicitude scientifique et humanitaire, mais nullement selon le rapport réel des vaccinations effectuées . Voilà ce dont le détail du dépouillement par départements nous a convaincu ; voilà ce que les résultats obtenus par le tableau suivant viennent confirmer (1) :
(1) M. le docteur Berg nous apprend, dans les documents qu’il nous a envoyés et dont nous avons parlé page 112, comment la Suède a su se garantir de ces imperfections dans le relevé des vaccinations. Elle a organisé une double enquête : l’une, faite par les vaccinateurs, est adressée au conseil de santé; l’autre, exécutée par les pasteurs, est envoyée à la commission de statistique. Quelle supériorité sur ce qui se fait en France! Là, les médecins s’adressent directement à une autorité médicale (le conseil de santé), qui sait apprécier leur travail et qui le fait partout avec la même mesure. En France, au contraire, ce sont les préfets et les conseils départementaux qui doivent recueillir, apprécier, rémunérer les enquêtes médicales. Aussi la divergence des résultats répond à la diversité des moyens. Pour indemniser les mét decins, quelques départements ont les fonds nécessaires, un plus grand i nombre n’ont que des sommes insuffisantes, dérisoires quelquefois ; ailleurs il n’y a rien! Doit-on s’étonner de l'inégalité et de la pauvreté des fruits recueillis? En général, toutes les fois que les petites administrations provinciales seront chargées de féconder les enquêtes scientifiques, on peut, sans être pessimiste, prédire la stérilité du produit. Quoi qu’il en soit, on voit qu’en Suède c’est directement au conseil de santé que les vaccinateurs adressent leurs relevés. D’une autre part, et parallèlement, la commission centrale de statistique dresse son enquête, qui vient avec efficacité contrôler la première. Pour en saisir le ressort, il faut rappeler que dans les pays protestants
Valeurs moyennes de la période 1841-50,
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