CHAPITRE VIII
RECHERCHES SUR LES MOUVEMENTS DE LA MORTALITÉ A CHAQUE AGE DANS LA VILLE DE PARIS.
xviue siècle. — 11 est tout à fait impossible d’indiquer la mortalité de la ville de Paris au xvme siècle, puisque nous n’avons pour cette époque ni mortuaire générale ni dénombrement qui nous fasse connaître le nombre des habitants de chaque âge.
Aurions-nous une mortuaire de la ville de Paris , que nous ne pourrions en tirer aucune table de survie ni de population sans passer outre aux avis de Hallev, de Buffon,
et sans méconnaître les lois de la science moderne, sinon celles du bon sens. Mais nous n’avons point cette mortuaire. Nous avons, il est vrai , deux lambeaux de mortuaire parisienne, l’une de Dupré Saint-Maur, publiée par Buffon, qui ne voulait pas qu’on la séparât de la mortuaire des paroisses rurales, avec lesquelles il la donne; l’autre mortuaire est donnée par Montyon. Or, la première a été construite sur trois paroisses et la seconde sur une seule. En les réunissant, c’est le relevé mortuaire de quatre paroisses dont nous pouvons disposer. Paris en renfermait quarante-sept: c’est don,c comme si nous avions , pour juger de la mortalité actuelle, le relevé mortuaire d’un arrondissement de Paris. Mais ne sait-on pas que les citadins se groupent dans une ville suivant leurs mœurs et leur fortune, presque aussi régulièrement que des voya-
geurs dans les trois classes de wagons? D’autre part, on connaît les travaux de M. Villermé touchant l’influence de la fortune sur la mortalité et la distribution de cette mortalité dans les douze arrondissements de Paris. Dès lors on comprend que connaître la mortalité. .. , moins que cela, la mortuaire d’un arrondissement, c’est ne rien connaître pour apprécier la mortalité de la ville entière.
M. Carnot voudrait-il aujourd’hui considérer comme mortuaire parisienne celle du second arrondissement, qui ne donne à domicile que 1 décès sur 67 habitants, tandis que le 12e, aussi à domicile, en donne 1 sur 43 (Villermé)? Non sans doute, ce choix ne ferait pas l’affaire de sa thèse. Pourquoi donc veut-il nous faire accepter la mortuaire d’un arrondissement du xvme siècle pour une mortuaire de la ville entière? Est-ce parce que ce vieux lambeau se trouve favorable à sa doctrine? On comprend que ce ne peut être pour nous une raison d’accepter ce qu’au nom de la logique et de la science nous devons récuser.
Il y a même encore une raison de ne pas ajouter grande créance à cette mortuaire : c’est que, d’après elle, les Parisiens auraient une mortalité moindre que les gens de la campagne, comme on peut s’en convaincre en comparant les deux parties de la mortuaire de Dupré Saint -Maur. Or ce résultat est tout à fait contraire aux résultats les plus notoires de la statistique moderne. Ne perdons plus notre temps à cet examen négatif, arrivons à notre siècle.
xixe siècle. — Malgré nos critiques, et pour suivre nos adversaires sur leur terrain, nous supposons comparables les deux uniques recensements par âges que nous ayons, 1817 et 1851. Pour avoir une période aussi étendue que possible sans atteindre 1820, afin que l’influence vaccinale ne soit pas encore prononcée sur les adultes, nous adopterons pour la première époque la période 1 814-19.
D’un autre côté, le recensement de 1840 ayant donné à peu près la même population parisienne que celui de 1851, nous pourrons supposer la même distribution des âges et prendre la période 1844-53.
Nous avons donc à comparer les deux périodes 1814-19 et 1844-53. Jetons un coup d’œil rapide sur chacune de ces deux époques, pour bien apprécier jusqu’à quel point elles sont comparables.
La première (1814-19) ne renferme guère qu’une année vraiment désastreuse (1814), maisdésastreuse surtout pour les militaires décimés par le typhus; et ces décès militaires ne sont pas, cette année-là, compris dans nos mortuaires (1), de sorte que la mortuaire moyenne de la période 181/4-19 ne sera guère plus chargée qu’une période ordinaire. Il est loin d’en être ainsi pour la seconde époque (1844-53),
(1) A cause du défaut de renseignements, 7000 décès militaires ne sont pas portés à la mortuaire de 1814. (Trébuchet, Ann. d’hyg., t. 44.)
qui renferme tant d’années funestes, grande cherté, révolution, réactions , chômage, enfin, la terrible année 1849 pendant laquelle le choléra a enlevé 17000 victimes tout à fait en supplément de la moyenne.
Enfin, dans la première période, un effectif militaire de 15000 hommes à peine accroît peu la mortalité des âges virils. Dans la seconde époque, au contraire, M. Blondel nous apprend (. Rapp . du chol. , 1855, p. 26) qu’en 1849, il y avait un effectif de 69000 hommes, qu’il en reste encore 42000 en 1855, effectif bien lourd et qui, en vertu de la mortalité double caractérisant la vie militaire, va nécessairement aggraver la mortalité d’ensemble aux âges virils.
Ainsi ce rapide examen comparatif des deux époques fait déjà prévoir quelle est celle qui présentera la mortalité la plus considérable. On pourrait même s’attendre à trouver une différence plus tranchée que celle dénoncée par le tableau suivant: