PAR ONÉZIME FORTIER
Super flumina Babylonis illio sedimus et flevimus cum recordaremur Sion.
(1) Beauséjour n'était plus. (11)'Au loin de l'incendie i Les fureurs dévoraient les vallons d’Acadie, 4 Un linceul de fumée enveloppait ces champs, ; Où d’un peuple béni coulaient les jeunes ans. La voix des moissonneurs, les chants de la bergère, M Tout a cessé. L'enfant, au seuil de la chaumière, Ne conduit plus ses jeux ; lui-même, loin du bord, Vogue errant vers l'exil. Le silence et la mort e f] Habitent seuls ces camps, tandisque sur la rive Toujours l'Océan jette une vague plaintive Et répond par sa plainte aux soupirs des forêts. Plus désolés encor languissent les guérêts, L. Les plaines de Grand Pré. Des murs, antique ouvrage, C4 Des fureurs de la mer défendaient ce village. | Au pied de ces ramparts, que revêt le gazon, | Florissait le Grand Pré sur les bords de l’Avon. Dans sa plaine ondoyait l'or des moissons müries Et les pommiers normands, semés dans les prairies, | De touffes de verdure ornaient les vastes champs. A l'ombre des vergers, les heureux paysans Elevèrent leurs toits. L'amour, la paix sereine F1] Habitent au foyer, et la porte de chëne, Ouverte aux voyageurs, ignore les verrous.
Le pasteur seul est roi. Sa voix, aimable à tous, Ramène la concorde, éloigne les querelles.
Quand l'automne est venu, que les crges nouvelles
( l'Université Laval, en 1874, est publiée avec l'autorisation de M. le secrétaire de la Faculté des Ârts.
À 1) Cette pièce, qui a obtenu la médaille de bronze au concours de poésie, à M { !
Et les fruits des sillons dans l'aire sont portés, L'âtre s'allume au soir ; les amis invités 8e groupent alentonr, et, 46 la vieille France L'aïeu), prês du foyer, entonne une romance, Au refrain du vieillard, tous les hôtes en chœur 8e rangent au pressoir, de leur joyeuse ardeur Résonne le logis, leur troupe se balance Et sous l'effort des bras, qui tombent en cadence, Est broyé le doux fruit, le cidre coule à flots. Les vierges, à l'écart, tournent leurs prompts fuseaux, Ou font sur le métier et les tissus de laine Courir, entre les fils, la navette de frêne ; Et le rouet se hâte, et le bruyant métier Presse ses coups ; souvent le doux vin du pommier Vient ranimer l’ardeur et la gaité première.
Hélas! la nuit d'automne au seuil de la chaumière Ne ramènera plus la joie et le festin ; De l'antique clocher, dans l'air pur du matin, Ne s'élanceront plus de joyeuses volées ; La fille du hameau, par les fraiches allées, Au temple n'ira plus, roulant son chapelet ; L'herbe même aux chemins pousse un premier duvet. Seul, un homme, là-bas, chemine dans la olaine : C'est Henri de Grand Pré. Dans son riche domaine, Cinq fils, prompts au travail, secondaient ses labeurs, Et des jeunes beautés savaient charmer les cœurs. Les diligentes mains et les soins de la mère Prospéraient au foyer. Le soir, à la prière, Elle assemblait ses fils, offrait au ciel leurs vœux, Tel florissait encor ce toit chéri des cieux. Lorsque Henri le quitta pour visit: un frère. Bientôt, dans Port Royal, (IL) d'é:r: nges bruits de guerre, Des vaisseaux d’Albion, le belliqi'ux aspect, Troublent l'âme d'Henri. Seul, d'un pas inquiet, Il presse son retour, et du bassin des Mines Il touche enfin les bords. O ciel! quelles ruines Couvrent tout le village! Et le chaume d'Henri, Et les toits de Grand Pré, la flamme a tout flétri !
Il arrive au foyer, don pieux de son père, Sur les cendres, la mort étendait son mystère, Au sol le malheureux attache ses regards.
Sur l'herbe, il reconnait quelques débris épars : Là, ce lourd char qu'il fit; ici, deux bancs de frêne... Ce bois tout mutilé.….…, c'est le coffre de chêne, Dot d'une épouse au jour qu'elle engagea sa main. Mais l'épouse et les Als ? Hélas! il cherche en vain. Le jour décline et fuit, l'ombre à demi s'avance. Au loin, funèbre écho dans le vaste silence, Hurlent les chiens plaintifs ; dans les prés, les brebis Et les bœufs mugissants sur les fumants débris 8e rassemblent le soir, et leur voix lamentable Semble encor demander et leur maitre et l'étable. Seuls les échos plaintifs repètent leurs accents. Bientôt Lindor accourt, Lindor qui, dans les champs, Suivait Henri. Joyeux il aboïie, il caresse, Ou recherche au foyer son absente maitresse.
Henri dort sur la cendre où le froid le transit. Il s'éveille troublé, son oreille saisit Ou le bruit d'une rame ou dés voix fugitives: Vaine erreur, c'est la mer qui frémit sur ses rives, Où diriger ses pas ? Quittera-t-il Grand Pré ? Vers le second midi, sur le champ azuré, ‘Une voile parait. Est-ce un vaisseau de France ? Ou l'Anglais qui revient achever sû rengeance ? Du peuple de Grand Pré tout rarpelle l'accent, Et ce blond matelot, qui ss penche à l'avant... Henri revoit son fils, il court sur le rivage, Son fils le reconnait, et, de loin, sur la plage, , Ils s'appellent tous deux; l'amour hâte leurs pas, Et le père bientôt tient son fils dans ses bras. Au sein des rangs, il cherche encor, le triste père! Ils'écrie: ‘ Où sont-ils, et. mes fils et ta mère ? ” Et l'enfant lui répond : ‘“ Femmes, vieillards, enfrnts, Tout vogue vèrs l'exil. Les Anglais triomphants, Ont surpris ce rivage, et ma mère captive Les suit sur leurs vaisseaux vers leur lointaine rive.”
I1 se tait et tous deux, accablés par leurs maux, Ne s'interrogent plus. Enfin avec sanglots L'enfant dit de Grand Pré la chôûte et les ruines: (IV) « Déjà deux jours avaient dans le bassin des Mines D’Angleterre revu les superbes vaisseaux, Quand cet ordre soudain vola par nos hameaux : ‘4 Qu'on assemble aujourd’hui le peuple au sanctuaire ! ” Le viliage otéit. A l’ordre d'Angleterre Chemine tout Grand Pré, l'enfant et le vieillard. Ainsi le veut l’édit, il défend tout retard.
Nous marchons; près de nous chemine aussi la crainte. De l’église sur nous l'Anglais ferme l'enceinte. Les murs sont par la troupe et les bronzes cernés, Le chef s'avance, il monte aux autels indignés, Nous annunce l'exil et se donne nos terres. Si l'orage en courroux ou les bruyants tonnerres Eussent frappé les murs, non! moins grande stupeur Eût envahi l'enceinte et saisi notre cœur.
Dans tout le saint lieu règne un lugubre silence Chacun songe à ses maux, à sa propre souffrance. ‘“ Cinq jours, cinq longues nuits, près de l'autel sacré» Nous revirent captifs, tandis que dans Grand Pré Le barbare ennemi, se livrant au pillage, Chaque soir nous jetait et l’insulte et l’outrage. ‘“ Les vaisseaux étaient prêts. Du départ sans retour, De l'éternel exil se lève le grand jour.
Le prêtre sur l’äutel consacre les mystères.
Il se tourne vers nous, il dit : ‘ Recevez, frères, ‘“ Le pain sacré des forts et le Dieu des martyrs , ‘ Il saura dans l'exil consoler vos soupirs.
‘ Quand trop vive à vos cœurs s'offrira l’Acadie, ‘“ Au ciel portez les yeux : vous verrez la patrie. ‘“ Pélerins de l'exil marcuez droit vers le ciel. 4 Qu'avec vous, orphelins du prêtre et de l'autel, ‘“ Jésus vogue en exil et console vos peines ! ‘“ Qu'il porte en doux ami la moitié de vos chaines, ‘ Que de sa paix divine il remplisse vos cœurs ! ” Il dit : le pain sacré nourrit les voyageurs.