‹ Concours d'éloquence de 1876 [microforme]Chapitre 4 sur 14 · EL LÉ F8 Æ · texte numérisé non relu

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La Société Littéraire, tel était son nom, avait pris pour devise Floreamus in nemoribus, devise très-bien trouvée, alors surtout que le territoire du lac Saint-Jean n'étant pas encore colonisé, on pouvait voir des murs de. Québec, l'immense et vigoureuse forêt qui bien loin d'ici, dégénérant par dégrés, allait mourir près des rives de la Baie d'Hudson, sans une seule oasis de calture.

Donc ie trois juin mil huit cent neuf, cette société faisait ses débuts devant l'élite du publie Québecquois non moins bienveillante à cette époque qu’elle l’a toujours été depuis et qu’elle saura l’être aujourd’hui.

C'était la veille de l'anniversaire de Ia naissance du bon roi George III, d’heureuse mémoire, et il s'agissait d'un concours de poésie en l'honneur de ce monarque. Deux odes, l’une en anglais, l’autre en français, furent couronnées. M. Fleming de Montréal, auteur de la We anglase, reçut l’une des médailles par l'entremise

’un de ses amis présent à la séance. L'auteur de l’ode française avait signé Canadiensis ; on l’invita à se faire connaître; mais je ne trouve nulle part qu'on ait pu le découvrir, tant les poëtes canadiens sont modestes... ou du moins, tant ils étaient modestes en l’année mil huit cent neuf!

Deux discours furent prononcés, l’un par M. François Romain, président de la société, l’autre par M. Louis Plamondon, après quoi le secrétaire fit la lecture des pièces couronnées.

Le discours de M. Plamondon, l’une des gloires du barreau canadien et de plus journaliste et littérateur, est remarqrable par toutes les qualités que l’on doit rschercher dans un discours académique. Le style en est noble, élégant, soutenu, et le tout ensemble pose ‘le surtout un mérite que je m'efforcerai d'imiter, celui d’une honnête et discrète brièveté.

Il est inutile de dire que dans ce discours, comme dans les poésies couronnées, le dévouement à la mère-

atrie et au souverain, sont sans bornes et sans méange ; pas une note discordante dans ce concert d’éloges. L'orateur marchait du reste dans la voie sage et patriotique suivie par les canadiens-français à cette époque où ils étaient l'objet de tant de pré-

jugés ot do calomnies. Peut-être y a-t-il cependant dans ses essais plus d’un trait qui ne serait pas de mise aujourd’hui et qui dut, même alors, froisser assez vivement la fibre nationale. Rien ne semblait tro» fort à M. Plamondon et à monsieur Canadiensis pour accentuer la loyauté et la fidélité de leurs compatriotes. Dans toute cette soirée la France et sa révolution à laquelle nous avions si heureusement échappé, Napoléon premier et nos voisins des Etats-Unis furent malmenés, et cela avec un luxe d’épithètes, de paraphrases et de métahores qui, lues à la distance cù nous sommes de cetto poque, font le plus singulier effet.

Il y avait aussi dans le discours de M. Plamondon des éloges à l'adresse de Sir James Graig, qui paraîtraient un peu étranges dans une bouche canadienne, si l’on ne se rappelait que ce ne fut que l’année suivante que ce gouverneur se porta aux actes les plus arbitraires parmi ceux qui lui sont reprochés, et fit saisir les presses du Canadien et emprisonner son imprimeur, M. Lefrancois, ainsi que MM. Bédard, Taschereau, Blanchette et Borgia.

Le discours de M. Romain, non moins officiel que celui de M. Plamondon, était encore plus fleuri ct plus mythologique.

Je no puis résister au plaisir de vous en lire un passage qui sera tout à fait de circonstance, puisque l’Institut reprend aujourd’hui les traditions si longtemps interrompues de son excellente et malheureuse devancière, la défunte Société iitéraire de mil huit cent neuf.

‘“ Ces médailles, dit M. Romain, sont sans doute d’une très petite valeur; mais le prix q'''on y attache cost audessus de toute estimation. Qu'on se rappelle que les héros de la célèore Grèce se disputaient jusqu’à la dernière goutte de leur sang, dans les jeux Olympiques, une simple couronne de lauriers, qu’ils regardaient cette branche de vsrdure comme une chose inestimable et capable de contenter leur ambition. A leur exemple, les auteurs de ces deux pièces ont disputé à de puissants rivaux un prix médiocre, mais qui les couvro d'honneur en ce moment. Ce sont des lauriers qu’ils ont gagnés, non en combattant dans le champ de Mars ni dens les jeux Pythiens, mais en fêtant sur le Parrasse lo plus gracieux des Rois. Leur gloire est d'autant plus grande

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qu'ils ont mérité le premier prix qui soit offert aux sciences en cette Province, et qu'ils n’ont point eu d'égaux pour célébrer les vertus héroïques et la bonté paternelle de Sa Majesté George III qui est également cher'à tous ses sujets canadiens. Ils en sont séparés par un immense océan ; mais cet élément redoutable ne saurait empêcher leurs sentiments d'amour et de respect de pénétrer jusqu'à lui.”

oilà ce que disait M. Romain, et j'espère, Messieurs, que vous le tiendrez pour bien dit, car je ne vois pas de raison pour penser autrement en l’an de grâce mil huit cent soixante et seize.

En y réfléchissant vous trouverez du reste que l’on ne saurait exagérer l'importance” de ces récompenses décernées au travail et au talent, qu’on ne saurait trop applaudir à ces provocations puissantes qui forcent quelquefois le génie que l’on ignorait et qui s’ignorait luimême à se révéler.

Même si l’œuvre couronnée n’a point tout ie mérite qu'on lui attribue, elle est souvent l’occasion de travaux plus importants; elle est presque toujours le point de départ d’une longue et brillante carrière littéraire. Les critiques qu’elle fait naître, tout comme les applaudissements qu’elle soulève, ont leur raison d’être et leur utilité.

Fût-elle erronée ou même injuste et arbitraire, la décision du juge ou du jury n'est point sans appel ; les concurrents mis à l'écart seront piqués au jeu; ils compareront leurs essais avec le chef-d'œuvre couronné. S'ils se sentent supérieurs ou du moius égaux à leur rival trop heureux, ils tiendront à le prouver par quelque autre travail qu’ils soumettront à ce grand magistrat qui s'appelle le public, en attendant cet autre et souverain juge qu'on ne va pas, hélas! solliciter soimême, ais de qui le génie a tout à espérer, la médiocrité tout à craindre, et qui se nomme la postérité.

Si, au contraire, ils acceptent le verdict, pour peu qu'ils aient d'aptitude ou de talent réel, ils ne l'accepteront que provisoirement; ils tieudront à prendre bien‘ôt contre eux-mêmes une honnête et consciencieuse revanche. Ils auront pour cela fait également leur profit des éloges adressés à l'œuvre couronnée, et des critiques dont la leur aura pu être le poiut de mire.

De toutes manières l'impulsion aura été donnée ; le génie ou les talents, à défaut du génie, auront été mis sur l'alerte ; ce sera comme la trompette qui appelle au combat, qui ne fait pas toujours courir aux armes des héros, encore moins des vainqueurs; mais qui excite tous les courages et donne souvent le signal des plus nobles M

nfin le public lui-même ul aura gagné beaucoup. Il aura subi cette irradiation du génie qui, de même que la lumière du soleil reproduit les objets sur la feuille bien préparée, imprime son image sur les esprits susceptibles de ia recevoir. Il aura été distrait de ses habitudes routinières et prosaïques, distrait de ses passions mêmes, des ambitions, des irtrigues, des haïnes et des injustices du jour. Il aura appris, ne fût-ce que pour

uelques instants, à estimer autre chose que les succès

’argent, autre chose que l’éclat de la fortune et du luxe. Les plus encroûtés d’égoïsme et de matérialisme auront conçu, à défaut d'admiration, une complaisance qui ressemblera moins à la pitié voisine du mépris pour ces poëtes, pour ces écrivains, pour ces rêveurs qui ne font rien pour eux-mêmes et si peu de chose sans doute your la société, si ce n’est d’y faire naître et d’y entretenir les idées généreuses, les hautss pensées, les nobles aspirations.

ais je n'ai encore rien dit de l'influence que peuvent exercer les sujets mis au concours.

Est-il un moyen plus puissant de faire briller et rayonner une idée, de la présenter sous ses aspects multiples, de ia propager, de la vulgariser ?

Celui qui a été choisi par l’Institut n'est certes pas nouveau, mais il sied bien à notre pays, et il est de plus conforme À la préoccupation, je dirai presque, à la mode du jour. Ne vous semble-t-il pas en effet que notre siècle, las de s’admirer lui-même, éprouve comme ur remords de son outrecuidance, et que poussé par ce besoin de respect qui est à la fois une nécessité de la société ot une passion de l’âme humaine, il s’est mis à chercher ses demi-dienx ailleurs qu’autour de lui, et à rendre par ces célébrations centenaires si nombreuses et dont on abuse même, les plus enthousiastes hommages aux gloires du passé ?

ette espèce de culte, lorsque l’objet auquel il s'adresse en est digne, no saurait er lobe repréhensible.

Le héros dont le panégyrique sers prononcé ce soir possède bien des titres à nutré amour et à notre admiration. Non seulement ses éclatantes actions, ses grandes qualités, le rôle immense qu'il a joué dans le monde, la révolution sociale que sa découverte a produite, lui ont assuré une place très-élevée parmi les bienfaiteurs de l’hümanité; mais il a laissé une mémoire si sainte et si vénérée, la réputation d’un mérite personnel, moral et religieux si grand, le renom d’une âme si généreuse, si pieuse, si dévouée, que l’on nourrit l'espoir de le voir placé un jour sur nos autels.

À bien peu d'hommes est accordée la double gloire d’être un héros selon le monde, un saint selon l'Eglise. La gloire humaine est environnée de dangers; elle conduit à des fautes et à des écarts qui, lors même qu'ils ne ternissent pas an point de vue purement humain la réputation des grands hommes, pèsent lourdement dans la balance infiniment délicate avec laquelle l’'Eglisa juge la mémoire de ses enfants même les plus fidèles.

Si le vœu qui sera ardemment exprimé ce soir par l’éloquent panégyriste que vous allez entendre se réalise, si le nom de Christophe Colomb reçoit l’auguste consécration dont je viens de parler, ce sera sans doute parce que sa gloire a été purifiée par l'épreuve, parce qu'il n'en a recueilli lui-même ici bas qu'une part trop petite et trop contestée, parce qu'enfin il se présente à nous avec ia triple auréole du génie, de la vertu et du malheur.

Dane tous les cas, Messieurs, quelle plus noble, plus vénérable et plus sympathique figure pouvions-nous placer à l’entrée de cette galerie littéraire de portraits que l’Institut espère former, si l’intelligente générosité d'un de ses membres irouve des imitateurs ? (Vifs re tsar

ans doute, déjà l’histoire, la poésie, l’éloquence, la peinture, la statuaire et la musique ont célébré Christophe Colomb ; mais jusqu'ici tous ces hommages sont venus plutôt de l’ancien monde que du nouveau, et dans le nouveau monde plutôt de partout ailleurs que de notre Canada,

Hier, nous disent les journaux, on a inauguré à Philadelphie à la mémoire de l’immortel Génois un monument surmonté de sa statue que les Italiens ont offerte

au peuple des Etats-Unis. Cette fête où toutes les nations ont dû être représentées, puisqu'elles étaient toutes convoquées à la grande exposition par laquelle nos voisins ont voulu célébrer le cantième anniversaire de leur indépendance, a été sañs doute bien grande et bien imposante. C’est un commencement de réparation des injustices que Colomb a subies pendant sa vie et qui ont poursuivi son nom après sa mort, ce nom vénérable et glorieux qui devrait être celui de tout notre continent, et que se disputent aujourd’hui plusieurs états au nombre desquels se trouve une des provinces de notre Confédération |

Que notre humble soirée soit du moins comme un écho lointain, mais fidèle et vrai, de la démonstration d'hier! Que l'éloge que vous allez entendre s'ajoute à ceux qui ont été prononcés déjà ! Que la voix des enfants CE EL se joigne à celle des enfants de William

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La gloire de Colomb n’est pas, il est vrai, un héritage qui nous appartienne à nous seuls; il appartient à l’Italie, à l'Espagne, à l'Amérique, au monde entier. Comme Américains cependant nous devons avoir une large part de sollicitude pour l’honneur de co grand nom, et s’il y en a d’autres auxqueis nous portons peut-être un intérêt plus vif et plus immédiat, s’il est d'autres grands hommes à qui nous voudrions élever des statues sur nos places publiques, sachons cependant acquitter de notre mieux notre part de reconnaissance envers la mémoire de celui qui, vien mieux encore que LaFayette, mérite d’être surnommé le héros des deux mondes.

Il fut un temps où, nous ignorant nous-mêmes, faisant peu de cas de notre histoire trop récente à nos yeux, quoique nous fussions alors moins rapprochés de l'Europe que nous le sommes aujourd’hui, nous vivions intellectuellement d’une vie tout européenne.

Avec l'étude de nos courtes mais glorieuses annales, avec des aspirations plus hardies vers une existence nationale, avec le désir très-légitime de venger nos pères de l'oubli où la France et l’Europe les avaient laissés, notre littérature est devenue presqu'exclusivement canadienne.

Le jour n’est peut-être pas éloigné où nous sentirons

le besoin de varier un peu nos sujets, d’étondre la sphère de nos recherches. Nous aimerons à dire notre mot dans le grand dialogue des peuples, à mêler notre voix au concert des autres nations. Nous en avons le droit, à la condition de nous eu montrer dignes. à

Christophe Colomb est du reste de la même famille que les hommes illustres dont la mémoire nous est si chère, dont la réputation nous inspire une sollicitude jalouse, parce qu'ils présidèrent plus directement à nos destinées. Mieux que cela, il est leur père à tous! Cartier et Champlain ont marché sur ses traces dans la vie; no lui ménagcons point l’apothéose : ils ne pourront manquer de la partager! Ils avaient la même foi, la même pensée religieuse et civilisatrice, le même courage, la même persévérance ; à peu de chose près, ils ont eu les mêmes épreuves; ils devront le suivre et marcher dans le sillon éternel et lumineux de sa gloire qui pour nous ne se distinguera plus de la lour.

C’est avec cos sentiments de respectueuse, je dirai même de religieuse sympathie, que nous écouterons et l'étude littéraire qu'ont préparée des juges dont per- ‘sonne ne contestera le savoir et l’habileté, et l’œuvre elle-même de notrs jeune lauréat. .

M. Onézime Fortier est déjà avantageusement connu ar des écrits pleins de mérite. Nous lui souhaitons sur a terre de nos ancêtres, au nom du pays qu'il va quitter

demain, les succès dont cette soirée sera pour lui, je l'espère, l’heureux présage.

ous emporterons avec nous, je n'en doute pas, le souvenir de quelques heures bien employées, souvenir qu'animera le sentiment de la reconnaissance envers le citryen généreux et éclairé qui a eu l’idée de ce concours, et qui en a fait les frais.

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