CONCOURS D'AGRICULTURE
Rapport du docteur HUBERT La RUE.
Séance du 19 décembre 18178.
MEssIEURS,
À une réunion du comité de direction de l’Institut Canadien, un an passé, il fut décidé de proposer comme sujet de concours la question suivante :
‘“ Eloge de l’agriculture ; de l'état de l'agriculture dans la province de Québec; des meilleurs moyens à prendre pour en activer le progrès. ”
Une somme de cent piastres était patriotiquement fhiso à la disposition de l’Institut par WL. J. OC. Fiset,
rotonotaire de cette ville, et M. Fiset dictait lui-même le thème du concours.
Le choix du sujet, avouons-le, ne pouvait être plus heureux; car s’il est une question importante pour le Dominion en général et pour la province de Québec spécialement, c’est bien la question de l’agriculture.
Deux concurrents sont entrés en lice, et ont répondu à l'appel de l’Institut, Le nombre des concurrents aurait
… ne
pu, aurait dû être plus considérable. Mais on se consolera aisément de cette pénurie À la lecture des deux compositions qui sont l’objet de ce rapport. Toutes les deux sont vraiment remarquables à tous les points de vue; et mes auditeurs s’en convaincront aisément lorsqu'ils * pourront les lire et les étudier dans l'Annuaire de l'Inslitut.
En tête de la composition de M. Barnard, on lit cei axiome bien connu qui a été formulé la première fois, si je ne me trompe, par le bonhomme Franklin : |
« Celui qui fait croître trois brins d’herbe là où il n’en poussait qu'un auparavant, est un véritable bienfaiteur de son pays. »
En tête de la dissertation de l’abbé Provancher, on lit
le vers suivant du jardinier de Mantoue: :
« O fortunatos nimiùm sua si bona norint Agricolas !»
Dans l'étude de pareilles questions où il s’agit exclusivement d'économie agricole—la première de toutes nos questions d'économie politique—il fallait de la clarté, de la précision dans le style, et absence complète de toutes fleurs de rhétorique.
Des retours sur le passé, des observations sur le présent, des prévisions pour l'avenir, c’est là ce qu'on devait attendre, rien de plus, mais rien de moins.
Sur tous ces points les membres du jury d'examen n’ont que des éloges à adresser aux deux concurrents. Tous deux ont été sobres de style, à ce point que les juges du concours ont pu comprendre leurs pensées, interpréter leurs idées à une première lecture.
(A la suite de ce préambule, le rapporteur a reproduit, avec éloge, de nombreux extraits des travaux des concurrents, et a continué dans les termes suivants) :
Je crois avoir rendu justice aux deux concurrents; je crois avoir signalé suffisamment les qualités qui distinguent leurs compositions; mais le cadre du sujet mis au concours était si vaste que, pour le remplir convenable-
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ment, il aurait fallu faire un traité compiet, écrire un volume entier, -
Dans cette deuxième partie de mon rapport je vais essayer de combler, quoique très-imparfaitement, certaines lacunes que les limites réservées à de semblables travaux rendent inévitables.
Ainsi, à propos de l'éloge de l’agriculture, les concurrents auraient pu serrer de plus près le nœud de la question, et particulariser davantage, en mettant sous nos yeux un petit tableau des mœurs douces et paisibles, de la vie si pleine de félicités du cultivateur canadien modèle; modèle comme eux et moi nous voudrions qu'il fût.
Je me le représente comme suit:
40 ans. Jeune encore; dans toute la vigueur de l’âge, . dans toute la puissance de sa virilité.
Epoux d’une femme de 35 ans, —belle comme toutes les canadiennes; pleine de force et de santé; toujours de bonne humeur comme son mari; mère de douze ou de quinze enfants—pas moins de douze !—1l faut, messieurs, conserver intactes les saines traditions de nos pères!
120 arpents de terro sous les pieds; pas d’hypothèques. Grange de 100 pieds de longueur, nouveau modèle. Trente bêtes à cornes, 25 moutons, six chevaux, 8 cochons berkshire, petite race, 250 voyages de foin, avoine, blé, pois, pommes de terre, laine, beurre, saindoux, œufs, poulets, dindons, étoffe du pays, toile canadienne; cela à profusion.
Pas de procès. Bonne dime pour le curé de la paroisse, mesure française. Un des meilleurs bancs dans l’église. Marguillier—ancien ou nouveau, ou les deux à la fois.— Pas juge de paix, mais conseiller de la municipalité scolaire ou membre de la société d'agriculture. Pas chef de cabale électorale; électeur seulement, suivant sa conscience. Pour surcroit de bonheur, un des meilleurs lots dans le cimetière: tel est l'aspect sous lequel se présente à mon esprit le cultivateur canadien modèle.
Si j'étais cultivatcur—hélas, pourquoi ne le suis-je pas !—si j'étais cultivateur, les honneurs que confère une mairie de paroisse, une préfecture de comté, m'ennuieraient beaucoup. Ce sont là des espèces de domination universelle qui donnent naissance à une foule d’inquié-
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tudes, créent des soucis innombrables, toutes choses qui me sont profondément antipathiques.
Pourtant, je ne serais pas insensiblo à l’aiguillon de la gloire ; mais, entre tous les honneurs qui pourraient s'offrir à ma convoitise, nuls ne conviendraient mieux à mes goûts que ceux de secrétaire de la municipalité scolaire, ou de secrétaire de la société d'agriculture de mon comté.
A vrai dire, cumuler les deux postes serait lo comble de mes vœux.
Supposons que je sois l’un ou l’autre, ou l’un et l’autre. Alors, je parviendrais sans peine à convoquer une assemblée conjointe des officiers de la municipalité scolaire et des membres de la société d'agriculture ; à cette réunion seraient invités spécialement M. le curé, le médecin, le notaire, le maître d'école, les marguilliers vi autres notables du comté.
Le président, homme d'esprit, trouverait facilement moyen d'amener sur le tapis un sujet dé débat quelconque. Une heure durant, des orateurs émérites, habitués aux luttes de hustings, épuiseraient le sujet de la discussion avec un art merveilleux, c’est-à-dire, en parlant de toute autre chose que de ce qui aurait trait à la question.
Enfin, lorsque tout le monde serait à bout d’haleine, le président, avec une condescendance qui me ferait infiniment d'honneur, demanderait l’opinion du secrétaire sur les diverses questions en litige.
Lors, avec beaucoup de gravité, je commencerais par féliciter les discoureurs sur leurs brillants efforts d’éloquence, ot sur la lumière nouvelle qu’ils auraient projetée sur le sujet. Je me concilierais les deux partis— car il y aurait au moins deux partis—en leur affirmant que tous deux ont raison.
Armé de toutes pièces, grâce à ces précautions oratoires, je ferais le discours suivant, en termes bien simples, et lans un langage qui serait à la portée de mes auditeurs :
Monsieur le Président, Messieurs, —#i j'ai bien compris les éloquents discours que je viens d'entendre, le sujet de la discussion serait le suivant, savoir : de l’éducation de nos enfants, et des meilleurs moyens à prendre
en
pour développer et activer le progrès de l’agriculture en cette paroisse et dans ce comté.
Suivant moi, ces deux sujets sont liés l’un à l’autre intimement, à tel point que l’un ne peut pas aller sans l'autre.
Mais le commencement de tout progrès, en cela comme en une foule d’autres choses, c'est la maison d'école.
Or, en premier lieu, certaines geus de mon arrondissement sont à se demander—cela peut paraître étrange—s’il n’y a pas trop d'écoles dans nos paroisses, et si l'on donne bien à ces écoles des dénominations convenables.
Voici comme ils raisonnent: nos instituteurs reçoiventils une rémunération suffisante ? Non; et pourquoi ?— Parce qu’il y a trop d'écoles |
Une certaine somme est votée annuellement par la législature locale et par les municipalités pour la subvention des maisons d'éducation. Mais cette somme est répartie sur un trop grand nombre de ces maisons, et il arrive que les bons instituteurs, ne recevant qu'un maigre salaire, abandonnent bientôt la carrière de l’enseignement pour en embrasser une autre qui leur offre une position plus brillante, un avenir mieux assuré.
Ceux qui raisonnent ainsi ont-ils raison, ont-ils tort ? Je ne mo prononce pas là-dessus, Monsieur le Président, et Messieurs du comite ; je soumets la question à votre examen.
Dans notre temps, M. le Président—car, tous deux, fils d'habitants, et à peu près du même âge, nous avons fréquenté les mêmes écoles—dans notre temps, dis-je, il n’y avait que trois écoles dans la paroisse, savoir: une école modèle No 1, une autre école modèle No 2, et une école dite élémentaire. Dans cette dernière nous avons appris l’épellation de l’Alphabet et la lettre du Petit Catéchisme.
Le salaire des maîtres d’école modèle était de 70 à 80 louis, salaire considérable pour cette époque; celui de la maîtresse d'école élémentaire était de vingt-cinq louis.
De l’école élémentaire, ou de la petite école, comme nous l’appeljons, nous passions dans l’une ou dans l’autre des deux écoles-modèles. Quelle joie! quel con-
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tentement ! en un jour nous étions devenus hommes ; en un jour nous avions grandi de cent coudées.
Dans ces écoles modèles nous apprenions peu, mais bien. On nous enseignait la grammaire française, l’arithmétique, la comptabilité, fort peu de Fe amer le dépôt de livres était à l'état do mythe, il n’y avait pas de cartes; de l'histoire du Canada, rien ; Garneau ne l'avait pas encore découverte.
Nos pères, nos mères assistaient aux examens que présidait M. le Curé.
Pes de piano!
Le théâtre, improvisé, était orné de sapins, décoré de verdure et d’une foule de plantes et de bouquets aux couleurs variées. Toutes cos couleurs se mariaient ensomble harmonieusement, même le rouge et le bleu !
Le premier de la première classe débitait un petit boniment littéraire, —une fable de Lafontaine ordinairement.
C'est chose fort remarquable comme les animaux de Lafontaine—nonobstant l'opinion contraire de Châteaubriand,—ont toujours eu le privilège d'enseigner une foule de bonnes choses aux hommes de bonne volonté sur la terre.
La cérémonie se terminait par la distribution des prix; et le premier prix, le prix d'excellence, était une
etite image de saint Pierre, de saint Joseph, de sainte
arguerite,—de saint Patrice quand le maitre était un irlandais.—Cette image était ornée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Que si, de ces temps-là, on passe aux temps d’aujourd'hui, on trouve, M. le Président, que les choses sont bien changées. Au lieu d'une école élémentaire, et de deux écoles modèles par paroisse, nous voyons des écoles commerciales, des écoles académiques, des académios pour les garçons, des académies pour les filles, et jusqu'à des séminaires pour ces dernières.
Or, au dire de quelques-uns, le qualificatif commereial, accolé au mot école, aurait un effet pernicieux sur l'esprit de nos enfants. Au sortir de ces écoles dites commerciales, nos enfants s’imaginent, croient sincèrement qu'il serait au-dessous de leur dignité, d embrasser une autre carrière que celle du négoce.
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Les mêmes prétendent qu'il y déjà, en ce pays, beaucoup trop de marchands, de trafiquants, et surtout beaucoup trop de commis-marchands.
Avec ces écoles dites commerciales, on détourne de la carrièro de l’agriculture une foule de jeunes gens de la campagne ; et on ne se doute guère de l'influence que peut avoir un qualificatif de ce genre pour décider, comme on dit, une vocation. Je n'ai nulle objection au qualificatif commercial, pourvu qu’on y ajoute le qualificatif agricole.
Alors, ces écoles seraient désignées sous la dénomination de: Ecole de Commerce et d'Agriculture, ou mieux, celle-ci : Ecole d'Agriculture et de Commerce; car, en ce pays, plus qu'en aucun autre, l’agriculture doit avoir préséance sur le négoce, et sur toute autre profession.
Il y a une chose que l’on paraît méconnaitre ou oublier; c'est quo l’enseignement qui se donne dans les écoles commerciales convient également au négociant, à l’agriculteur et à l'industriel. Tous trois doivent savoir lire, écrire, connaître les secrets de la comptabilité ; tous trois doivent avoir quelques notions de littérature, d’histoire, de dessin, de géographie, et aussi posséder les éléments de la physique, de la chimie, de l’astronomie, de la philosophie.
Voilà, . le Président, ce que disent certaines gens bien renseignées dans notre comté.
J’en ai consulté d’autres en dehors, qui se sont exprimé dans les termes suivants :
La dernière fin de l'homme, ont-ils dit, en ce basmonde comme dans l’autre, ne doit pas être de mesurer de l’indienne ou du calicot, derrière un eomptoir, sempiternellement, ni d’aligner des chiffres ingrats, on partie simplo ou double, pendant les siècles des siècles.
Les plaisirs intellectuels, en ce monde, doivent compter pour quelque chose, même pour le négociant.
Le négociant qui a fait fortune doit avoir d’autres asen qûe celles d'un vénal trafic; à l'industriel il aut une autre ambition que celle de vendre, à larges bénéfices, los produits de sa fabrique. Au négociant, à l'industriel, il faut des jouissanees plus nobles, plus relevées; et nulle part mieux que dans l'étude et dans la