LA FACULTÉ ! ILS RECOMMENCENT
Depuis que j'ai mis la dernière main à la deuxième série des Voix canadiennes, je n'ai pas manqué de grandes épreuves ni de 'douloureuses émotions.
Parions aussitôt, mais mille contre un, que de bons et sympathiques libéraux des bords enchantés du Saint-Laurent vont susurrer avec une intime satisfaction :
— Il fallait s'y attendre et c'est bien fait!
Je ne crois pas qu'à les venger Rome et le Ciel mettent ce grand empressement; aussi bien, nous le verrons, si on les laissait se débrouiller à leur guise, ils se tireraient d'affaire et tout seuls, et" fort bien.
Mais nous 'ne sommes pas d'humeur à les laisser faire. Mgr Ignace Bourget, de respectable mémoire, malgré un Langelier diffamateur; Mgr Laflèche, l'abbé Pelletier et tant d'autres massacrés à la bonne franquette, en dehors des règles de Yart... canonique, par l'irrésistible cardinal Taschereau et ses satellites ameutés contre la justice, le bon droit et les saines doctrines romaines, ont pu donner à des tyranneaux voilés et bornés une inquiétante idée de leur rôle comme de leurs droits qu'ils rendaient arbitraires. Ce n'est pas une raison
Vers l'Abîme. i
pour que de simples laïques bien, pensants et très militants permettent aux successeurs dudit cardinal de dire, comme opinait naguère le fougueux Dupanloup : « Le Droit Canon, c'est moi!... »
Alors ce serait peu de chose!
Le Droit Canon, si c'est encore une réalité, et je n'en doute pas, est autre chose, et plus propre et meilleure, dont on ne saurait suffisamment se pénétrer, j'en conviens, avec les deux heures d'études ecclésiastiques hebdomadaires que les lumières éteintes du Canada voulaient bien octroyer jadis, — qui sait? aujourd'hui peut-être, — à la jeunesse qui se destinait, là-bas, au service du sanctuaire, à l'instruction comme au salut des âmes.
Nous ne sommes pourtant plus aux temps héroïques des Algonquins, des Iroquois, des Pieds-Noirs et des Pieds-Plats qu'on bourrait indifféremment ou d'arguments ou de coups.
Donc j'ai été fort éprouvé; ne disons pas à l'exemple des Saints, mais à ma mesure qui est petite, et comme le commun des mortels auxquels la Providence témoigne parfois son amour la verge à la main.
D'abord j'ai dû compter avec les écumeurs des biens de communautés, des Biens des Jésuites, qui, en France et pour moi, sont personnifiés dans le liquidateur Ménage, un homme avisé, qui peut fort bien s'être inspiré, au Canada même,, sur la façon de déterminer la nature de ces biens de Jésuites, leur provenance et leur destination. A les revendiquer et à les attribuer, Ménage enchérira sans doute sur les libéraux canadiens : que serait donc le progrès, si l'expérience acquise ici et là ne donnait pas, dans l'épreuve renouvelée, plus de dextérité?
Aussi l'immeuble que nous occupions en partie, la belle librairie fondée!, il y a trente ans, par ce pauvre Victor Palmé, où s'abritaient, en même temps que moi, Y Association de la Jeunesse catholique, la Vie Nouvelle, les Ingénieurs chré-
tiens, les Cercles ouvriers et autres œuvres admirables, excita l'ardente convoitise de ce Ménage, tout comme il avait déjà éveillé et entretenu les rancunes judaïco-maçonniques. Convoiter, pour un Ménage, c'est revendiquer. Comm3 la- Justice n'a rien à refuser à cet homme qui s'entend en répartitions, revendiquer c'est obtenir le bien d'autrui sans bourse délier... et aussi sans apparence de bon droit.
Il me fallut quitter mes bureaux où me retenaient tant de souvenirs précieux; il fallut transférer mes magasins et mon domicile privé de la rue des Saints-Pères et du Montparnasse à la rue Malebranche, vivre des mois entiers clans la poudre et le plâtras, et, à ce jeu, me dépouiller à moitié pour le seul plaisir d'une République qui cultive, avec le grand désintéressement qui l'honore, la liberté des consciences et la fraternité entre les citoyens.
Il m'arriva encore pire malheur.
L'aînée de mes enfants, une âme d'élite, éclairée, ardente et sainte, chargée de talents, ornée de vertus solides; âme prédestinée dont la dévorante activité consumait un corps affaibli par le travail acharné, me fut ravie... oh! dans des Conditions si particulières de foi vive, d'espérance confiante et de surnaturelle charité, dans un tel abandon aux desseins impénétrables de la Providence qu'elle louait jusqu'à son dernier soupir, que je n'avais qu'à souffrir l'inévitable sans; garder le droit de me plaindre de voir une si belle et si courte vie couronnée prématurément.
C'est donc en mon deuil adouci par la foi que je revins à mes dossiers, comptant reprendre la plume et poursuivre mon œuvre de réparation tardive envers des défunts illustres, en faveur surtout de l'Eglise tailitante et souffrante du Canada, d'où m'arrivent tant de lettres émues, tant d'encouragements.
Un jour que j'avais plus de hâte que jamais de recommencer enfin, ma pensée avait une peine incroyable à se fixer.
Toujours une image adorée et regrettée revenait dans mon esprit, y flottait, invoquant, par sa seule présence, des scènes attendrissantes ou des propos troublants.
Las de lutter en vain, je m'apprêtais à aller prendre l'air jusqu'au Luxembourg, où quelques jeunes exaltés, les Camelots du Roi, venaient de défigurer la provocante statue d'un dreyfusard émérite et de barbouiller le piédestal de celles de quelques reines de France, d'une espérance prématurée sinon chimérique. La police opérait, et le public gouailleur s'amusait de ses allées et venues, surtout de l'émoi comique des camisards démocrates qui croyaient déjà le prétendant aux portes de leurs fiefs compromis.
Au même instant on frappe à ma porte.
— Entrez; entrez doncl
— Monsieur, dit un de mes employés passant la tête timidement, c'est la Faculté!
J'eus envie de rire, tant étaient drôles et la tête et le ton.
— La Faculté! dis-je; est-elle à pied ou à cheval?
— Elle descend de voiture et vous attend! Monsieur, c'est la Faculté de Québec! Vous savez bien, ce professeur, ce sollicitor, qui vous retinrent un jour si fort au delà de l'heure de votre déjeuner, tout comme ce Mgr Emard, du Canada aussi Du reste, ces hommes ne mangent pas!
— Assez, bélître, et faites entrer cette Faculté-là!... • — Eh! bonjour, Messieurs; entrez, prenez place. La santé est bonne, il me semble : la mine, du moins, est florissante! Rome vous a donc été aimable et l'Italie hospitalière! Ça se voit, et j'en suis fort aise... A vrai dire, je ne vous attendais plus.
— Excusez-nous, Monsieur...
— Rien ne vous contraignait.
— Cependant...
— Bien sûr! Mais enfin, vous voilà, me voici, et tout va pour le mieux entre nous, je l'espère bien...
Il s'épanouit, à ces mots, un large sourire sur la lèvre charnue du professeur de Québec.
— Tout va pour le mieux, fait-il posément; c'est selon : moi, je ne me plains pas, mais vous !
— Moi, Monsieur I c'est vrai; j'ai beaucoup souffert et peiné aussi plus qu'à mon tour. Pour autant je ne me plains pas, du moins ouvertement. Les condoléances qu'on provoquerait ainsi, mon cher Monsieur, c'est si vaporeux, si superficiel ! Je n'y vois, à part quelques notes émues, vibrantes de cordialité, qu'apparences et banalités.
— Du savoir-vivre de-ci, du savoir endurer de-là, comment échapper à ces nécessités sociales?
— C'est ce que je me suis dit. Constatons uniquement, d'autant plus que je n'ai pas d'aptitudes pour reformer des traités et des formulaires de l'honnêteté!
— C'est bien de cela qu'il s'agit! intervient le solliciter d'une voix sourde.
— De quoi d'autre? cher maître, demandé-je. Vous me paraissez préoccupé, furieux.
— Je suis l'un et l'autre, mais vous?
— Moi! rien de tout cela; au moins de ce qui semble vous troubler. Vous est-il aussi arrivé quelque malheur en famille,... dans vos affaires?
— C'est votre mésaventure qui m'impressionne.
— Consolez-vous, cher ami : me voilà résigné.
— Comment! vous acceptez
— Le moyen de faire différemment?
— Mais il faut se prémunir, se défendre....
— Se prémunir contre la mort, et se défendre contre Ménage!... peine perdue.
— Ah! pardon; on ne se comprend pas : ou vous saisissez peu, ou je m'exprime mal. Vous êtes cependant averti...
— De quoi?
— Mais de la formidable colère de l'Université Laval!
— Je ne l'ai pas flattée.
— Et de la censure de Mgr Béginl
— Vous plaisantez, n'est-ce pas? Une censure 1 pour quel motif, de quel droit? et que voudrait-elle faire là dedans?
— Oh! motif, droit, opportunité I de cela s'inquiète bien un archevêque de Québec, le successeur de Taschereau I Vous le gênez? il vous supprime avec ou sans bénédiction; et si cela ne fait pas votre affaire, arrangez-vous.
— Ah çàl
— Ne vous emportez pas. Mgr Bégin fut à Rome en ces. derniers temps, et il passa quelques jours à Paris.
— Je le sais. Mgr Emard vint à Paris de même; Mgr Bruchesi en fit pareillement, et d'autres encore. Paris est une étape attrayante, où le touriste et le pèlerin campent utilement.
— Vous n'avez pas vu Mgr Bégin lors de son passage ?
— Non.
— Ni Mgr Emard?
— Deux fois, à deux jours d'intervalle.
— Et Mgr Bruchesi?
— Il m'a valu une course épique et un rhume opiniâtre. Je l'ai vu au presbytère de la Madeleine.
— Personne ne vous a rien dit d'inquiétant?
— On a causé longtemps et, ma foi, fort aimablement. Pour preuve que rien de très déplaisant n'a été aventuré de part et d'autre, cette carte-télégramme que Mgr Bruchesi, amené par ses affaires dans mon quartier, m'apporta lui-même; à cette occasion il se munit même des trois volumes : Vers l'Abîme parus jusqu'ici. Voici ce qu'il m'écrivait (j'étais absent) :
« Paris, 29 décembre 1908.
» Monsieur Savaète, 76, rue des Saints-Pères.
» Monsieur, » Mgr Emard, mon collègue, m'a parlé de l'entrevue qu'il
» a eue avec vous et dont il a été très content. J'aimerais, » moi aussi, à vous voir, mais je suis très pressé et je » pars bientôt. Me feriez-vous le plaisir de venir me ren- » contrer au presbytère de la Madeleine, 8, rue de la Ville- » l'Evêque? Je vous attendrai demain, 30, ou après-demain, » de 5 h. à 7 h. du soir. Agréez tous mes respects^
» Paul, archevêque de Montréal. »
— Toujours diplomates en tout et partout! Eh bien! à peine rentrés au Canada, ces prélats répandirent le bruit qu'ils avaient fait des démarches auprès de vous et avaient obtenu : 1° que vous cesseriez la publication des Voix canadiennes ; 2° que vous retireriez ces livres du commerce et, conséquemment, tant à Québec qu'à Montréal, et, je le crois bien aussi, à Valleyfield, ils firent défense aux libraires de mettre désormais vos volumes en vente. Ils semblaient d'accord avec vous. Et vous l'ignorez?
— Complètement. J'avoue même être profondément stupéfait d'un procédé aussi incorrect qu'inattendu, et que je trouve parfaitement illégitime, surtout anticanonique. Défendre la vente d'un livre sans avoir aucun motif de censure, et cela uniquement parce qu'on en est contrarié, c'est du despotisme intégral; donc un despotisme qu'on ne supporte pas.
— Qu'allez-vous faire?
— Léon XIII dicte ma conduite : serviteur intègre de la vérité historique, qu'elle plaise ou déplaise aux autorités ecclésiastiques de Québec ou autres lieux, peu importe! je la dirai consciencieusement et en toute liberté, jusqu'à ce que le Saint-Sège lui-même m'apprenne que je le sers au delà de ses vœux. Je donnerai la parole aux morts et laisserai plaider d'indiscutables faits; si sur cette bombe-là, et pour l'éteindre, quelqu'un s'avise de poser son chapeau, il le ramassera dans les airs, ni plus ni moins.
— Pourriez-vous nous confier ce qui s'est dit entre voul et Mgr Emard d'abord, entre Mgr Bruchesi et vous ensuite, durant vos entretiens prolongés et successifs?
— Ni l'un ni l'autre ne m'a demandé de secret, et ce qui m'arrive de fâcheux de leur part pourrait me faire sortir de ma réserve sans qu'ils aient à s'en plaindre le moindrement. Je n'en ferai rien, du moins aujourd'hui.
» Au demeurant ce n'en est rien dire, et ce n'est commettre aucune indiscrétion que d'affirmer, d'après ces entretiens, que l'obsédante préoccupation de Mgr Emard, comme d3 Mgr Bruchesi, était d'apprendre de moi-même les sources de mes informations. A Mgr Emard je répondis : « Si ce » petit doigt-là savait ce que vous me demandez, je le cou- » perais pour sa peine. » Il sourit et répondit : « Je vois » avec plaisir qu'on peut se fier à vous. »
» A Mgr Bruchesi qui, familièrement assis à mes côtés sur le canapé du presbytère hospitalier, me disait en montrant la croix d'or resplendissante sur sa poitrine : « Je suis » archevêque, vous le voyez bien, et archevêque romain. » Eh bien! en cette qualité je me demande et je vous pose » cette question : Si, en vertu de mon autorité épiscopale, » je ne puis m'enquérir et vous mettre en demeure de me » dire qui, de mon clergé, vous renseigne. A m'informer ainsi » verriez- vous une violation du secret professionnel? »
— « Monseigneur, lui répondis-je, à Mgr Emard qui me fit » semblable question, que vous avez à cœur de me répéter, » j'ai répondu suffisamment et il a dû vous en avertir. Vous » êtes encore plus pressant que lui ; je serai aussi plus précis » avec vous. Vous êtes archevêque au Canada; je suis ca- » tholique parisien : quelle autorité avez-vous ici? Et quant » à mon secret professionnel, je le respecte dans mon cabi- » net et ici, comme le prêtre observe le sien où il convient. »
— « Mais, poursuit-il, je pourrais saisir Rome de l'affaire, » et Rome pourrait vous tenir un autre langage que moi. »
— «Rome, Monseigneur, n'a en moi qu'un défenseur aident
» et respectueux. C'est beaucoup dire; mais j'ai, par mes » actes, prouvé davantage. Je puis donc bien ajouter : que, » Rome n'étant pas mon commanditaire, et que mon indé- » pendance restant absolue, je répondrais à Rome, au be- » soin, ce qui convient à ma dignité, ayant déjà de par ail- » leurs et voulant toujours faire ce que doit ma foi dé-
» pendante et soumise »
» Ce fut bien là tout ce qu'il y eut de plus vif dans notre entretien et de plus caractéristique, hormis que mon interlocuteur me signala le passage du tome II des Voix canadiennes où je faisais allusion à ses attaches libérales dont il n'était pas suffisamment libéré, et à ses relations avec sir Wilfrid Laurier. Il protesta contre mon affirmation en ce qui touche son libéralisme apparent et il daigna m'expliquer ses relations politiques, confidence par laquelle il m'honoraitet que je n'ai pas à violer ici ni autre part. »
Ce disant et nerveusement, je le crains, j'éparpille mon courrier volumineux. Mes visiteurs suivent mon geste et leurs yeux, avec les miens, tombent sur plusieurs plis allongés et bourrés, pour la plupart de provenance canadienne. .
Leurs regards cherchent les miens et m'interrogent.
— Vous voudriez savoir, leur dis-je, ce qu'on me dit là dedans de chez vous?
— Sans indiscrétion?
— Nous verrons.
Je prends au hasard les lettres avec en-tête. Voici Granger frères, de Montréal. Ils me rappellent qu'ils m'avaient commandé deux douzaines de Voix canadiennes, tome III, à paraître; mais que, pour des raisons spéciales, ils me prient de ne pas les leur envoyer. Il suffira de leur signaler l'apparition du volume.
Voici Garneau, libraire à Québec. Il me dit : « Vous m'avez » envoyé des Voix canadiennes, tome IL Notre archevêque, » Mgr Bégin, vient de donner l'ordre formel à tous les li-
» braires canadiens de s'abstenir de vendre désormais ce » livre. Nous tenons donc les invendus à votre disposition. »
Un troisième, un digne ecclésiastique, m'apprend que les libéraux mènent contre mes écrits une campagne effrénée. « Ce » qui prouve, ajoute-t-il, que votre œuvre est bonne et que » vous avez raison, c'est que tous les ennemis de l'Eglise » sont aux cent coups, qu'ils assiègent les chapelles et les » églises et appellent même l'archevêque à leur secours ! Les » libéraux veulent étouffer les voix d'outre-tombe et vous » imposer silence; ils invoquent l'autorité ecclésiastique, espè- » rent en elle, comme si leur intérêt était commun et leur » sort liél »
Un autre prêtre, fort zélé et très distingué, m'écrivait de son côté qu'il quittait son évêque, lequel avait hautement déploré devant lui l'attitude intéressée da l'archevêque de Québec, méconnaissant l'immense service que je rendais à l'Eglise en dévoilant les intrigues comme les méfaits de ses ennemis. « Il faut saisir Rome de la mesure arbitraire et » anticanonique dont vous êtes la victime... »
Un autre encore, sur le même sujet, me racontait que les prêtres groupés autour de lui étaient douloureusement sûrpris de l'attitude extraordinaire de l'Université Laval, imperturbablement soutenue par l'archevêque de Québec. Il m'apprenait qu'ils écrivaient au Saint-Père pour protester contre la façon intolérable dont on usait, au Canada, soit pour imposer silence aux meilleurs serviteurs de l'Eglise, soit pour les livrer, sans protection ni secours, aux ennemis déclarés de l'Eglise. Ils m'encourageaient et me suppliaient de poursuivre.
Un journaliste prenait la peine de m'informer que Mgr Emard avait été mêlé dans toutes les intrigues qui avaient amené, naguère, Mgr Fabre, archevêque de Montréal, dont il était secrétaire, et. l'archevêque de Québec d'alors à condamner certains écrits qui, comme les miens, informaient les Canadiens des forfaits dont ils étaient les pitoyables victimes.
Les termes de cette lettre sont durs, les accusations précises; passons.
Mais voici encore un vénérable prêtre canadien qui me fait discrètement part que son archevêque a écrit à l'archevêque de Québec pour lui dire son étonnement des démarches faites par lui pour étouffer la vérité et interdire la vente de mes livres, affirmant hautement que j'avais déjà et que je pouvais, en poursuivant mon œuvre, rendre d'inappréciables services à l'Eglise romaine au Canada... Il me disait écrire à Pie X pour l'informer et protester, et m'invitait à faire de même...
Au moment où je déposais cette lettre qui me réconforta, le courrier aux plis chargés s'amenait. On me remit cinq] énormes rouleaux recommandés, également de provenance canadienne : ils étaient annoncés et je les attendais; les montrant à mes visiteurs :
— Voilà, leur dis-je, un supplément de munitions au plus fort de la bataille. Qui donc aime Dieu et l'Eglise me suive!
— Bravo! rugit le sollicitor, en me tendant largement sa main. Merci pour mon pays que j'aime. Vous avez ici une autorité et une liberté qui nous font totalement défaut làbas. S'il en est qui vous 'maudissent, il en est davantage qui vous admirent et espèrent en votre loyauté...
— Vous me deviez une visite, et moi un nouvel entretien. Avouez que vous ne fûtes guère impatients. Au fait, en vous soumettant avant tirage, comme je le fis pour Mgr Emard, de passage à Paris, les épreuves complètes de ma deuxième série de documents canadiens relatifs à vos difficultés religieuses et politiques, j'avais tenu toute ma parole et même sensiblement au delà.
— Certainement, et nous vous en exprimons notre reconnaissance.
— Enfin, votre long silence me fit penser que ces documents, en grêlons, s'étaient abattus sur vos jardins.
— Mon Dieu! fait le professeur, on s'imagine plus douce rosée !
— Excusez-moi, car, enfin, ma gracieuseté était plus indue encore que l'influence de votre clergé dans vos pauvres élections. A-t-il bon dos ce clergé-là, et sont-ils assez impertinents, vos libéraux! et, avec cela, suffisamment veinards... grâce, évidemment, aux basses complaisances des uns, à la veulerie des autres, à la complicité ambiante d'une foule de dindons stupides qui occupent d'importants loisirs à livrer à leurs adversaires toutes les avenues comme toutes les charges et bénéfices de l'Etat.
» Quoi qu'il en soit, il est incontesté que ces documents irréfutables bouchent force trous et coupent la queue à bien des renards libéraux.
— Saint-Sulpice ne vous le pardonnera pas.
— Saint-Sulpice, mon cher, ne pardonne jamais à l'historien impartial qui narre ses faits et gestes avec honnêteté. Saint-Sulpice fait volontiers l'Histoire : elle ne l'écrit pas exactement; et si vous voulez une preuve palpitante de sa mentalité et de sa critique sagace, lisez donc la Revue apologétique, dirigée par le supérieur Sulpicien du Séminaire de V Institut catholique, numéro du 15 octobre, 1908. On y fait un compte rendu des deux derniers volumes de la grande Histoire de V Eglise de Darras, dont Mgr Justin Fèvre était le vaillant continuateur. Fèvre et Saint-Sulpice : c'était l'eau et le feu en contact fatal; et c'est Saint-Sulpice qui s'évaporait généralement dans ces rencontres homériques. Mgr Justin Fèvre mourut à la peine, plein d'âge et de mérites; mais voyez comme un Sulpicien est sensible au talent désintéressé d'un homme qui souffrit la contrariété et la persécution jusqu'aux abords du martyre, oh! combien allègrement! au service de son Dieu et pour l'Eglise, dont il fat;
dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'un des défenseurs les plus redoutés.
» Sous prétexte de critique littéraire, cet intègre et austère Sulpicien ne verse guère d'eau bénite, ni ne prodigue des fleurs; mais il traîne aux bords d'une tombe fraîchement comblée, et par tous autres respectée, les poubelles de la communauté dont il peut disposer. Il les y vicie toutes à la fois avec le cynique espoir d'étouffer une mémoire sans tache et les restes d'un héros qui le confond sous l'amas nauséabond de ses ordures ménagères. Lisez ce morceau d'éloquence cacophonique et lisez, pour comparer, dans la Revue du Monde catholique, n° de Janvier 1909, la réplique magistrale du P. Constant, des Frères Prêcheurs.
» Mais, laissons aussi cette misère dont est victime cet autre ami du Canada, et revenons à vos difficultés politiques, religieuses et autres.
— Nous nous attarderions volontiers, fait le professeur; mais, dans quarante-huit heures; nous embarquons.
— Alors ?
— Nous tenions à vous dire que nous votis gardons notre estime intégralement, malgré les mesures inexplicables de Mgr Bégin, malgré les traits dont vous avez criblé ma pauvre Université de Québec.
— Si mes traits, dis-je, ont paru empoisonnés, je n'ai pas distillé le venin dont leur fer était trempé; je n'ai pas même été l'écho plus ou moins fidèle de vos accusateurs : je leur ai donné enfin la parole, alors que leurs adversaires ne cessaient de discourir. Vous conviendrez que ce ne fut pas trop tôt; j'ajoute, pour mon compte, que ce ne fut pas à la légère.
— Je le suppose bien, répliqua le professeur. J'ai tenu, quant à moi, à visiter les saints tombeaux des Apôtres et à assister au jubilé sacerdotal de Sa Sainteté dont les directions fermes rassurent tant de cœurs.
— Et inspirent tant d'espérance en deçà comme au delà
des mers, ajoutai-je. Je voudrais qu'elles produisent, au Canada, tout le bien que mes amis osent en attendre. Que faudrait-il pour qu'il en soit ainsi ? Que le Saint-Père fût honnêtement informé de vos besoins et de vos souffrances? Il ne l'est malheureusement pas. Car, enfin, qu'ont bien pu lui dire Vos Seigneurs Bégin, Bruchesi, Emard, lorsque la vérité les offusque, lorsqu'un livre réparateur les fait trembler, les rend injustes et persécuteurs, à l'instar de ce malheureux Taschereau qui les entraîne dans son sillage encombré et périlleux?
» Le jubilé pontifical, certes, a été, pour ces prélats, une occasion précieuse pour arriver à surprendre comment, à Rome, on appréciait nos révélations, comment surtout s'y produisaient certaines fuites de documents secrets ou dissimulés.
— Cela même, repartit le solliciter, ne m'indiffère pas, mais je n'ai pas charge d'informer; les enquêtes ne font pas mon affaire. A vrai dire, certaines âmes ecclésiastiques, souples autant qu'obséquieuses, excellent en ces besognes équivoques.
» Il y a dans toutes les classes et dans tous les milieux de misérables dévoyés qui font honte et excitent la pitié. Le sacerdoce, à tous les degrés de sa hiérarchie, n'est pas exempt de ces misères humaines.
— Y eut-il chez vous plus zélé prélat qui en ait fait plus poignante expérience que le vaillant et pieux évêque des Trois- Rivières, Mgr Laflèche? Tout ce que je puis céder à son sujet, c'est que Mgr Taschereau n'a pas fait, en Canada, une école très prospère, bien que son œuvre pitoyable porte encore des fruits très amers qu'il est loisible de cueillir partout à portée de la main; tellement, n'est-ce pas? que vos récentes élections ont consolidé le pouvoir, étendu l'influence de sir Wilfrid Laurier, jusqu'à lui permettre de vous faire toucher de tout votre long le fond, même de l'abîme que je montrais et qui vous attire irrésistiblement.
» C'est du pessimisme, direz-vous, Messieurs.
» Le moyen donc de n'en point ressentir! L'enthousiasmje de vos libéraux en dit trop sur l'intensité de leurs craintes. On m'écrit de chez vous qu'ils se disposent à réduire pour l'avenir la somme possible de nouvelles angoisses à l'issue des festins. Mais la justice veille sur la vérité; elle menace les appétits déchaînés de ces amants repus de la Fortune et du Pouvoir. Patience seulement.
— Votre siège est tout fait, risqua le professeur.
— Et comment la vérité immuable ne l'aurait-elle pas? fis-je remarquer. Je n'invente rien; je cite, je constate. C'est vous, cher maître, qui avez un siège à refaire pour atteindre dans vos convictions et dévouements un même degré de confiance et de solidité.
» Avouez qu'un peu plus, un peu moins de faits établis, d'illuminantes clartés ne troubleront en rien la sérénité de certains préjugés. C'est le malheur des temps et la honte des hommes que l'on vive ainsi de nos jours d'illusions volontaires : bien entendu, l'intérêt n'est pas étranger dans la constance de certaines convictions, comme dans l'opiniâtreté des partis pris.
— Sans flatterie! exclama le professeur.
— A quoi bon! continuai-je. Vos instants sont comptés; les miens également. Si vraiment nous avons des choses utiles, intéressantes à nous communiquer, que ce soit franchement, sans lenteurs ni détours. Les choses canadiennes m'intriguent : que pouvez-vous m'apprendre d'elles capable de m'intéresser, ou que voulez-vous que je vous en dise aujourd'hui afin de vous instruire? Pour mon compte, par la profusion des documents que je vous ai mis sous les yeux, je vous ai prouvé que Mgr Laflèche était une âme vaillante, un esprit éclairé, qu'il sut discerner l'intérêt supérieur de l'Eglise, le dégager des intérêts particuliers et contraires, le défendre ensuite avec éloquence, énergie et trop peu de bonheur 1
» Je ne veux pas qualifier le cardinal archevêque Taschereau tien que, déjà, corps et âme, il appartienne à l'Histoire immuable. Mais voulez-vous que je vous fasse dire par un informateur d'outre-tombe, parfaitement digne de foi, que cet archevêque et ses conseillers du Séminaire de Québec, embusqués traîtreusement derrière son trône, l'ont , indignement persécuté bien au delà de ce que j'ai déjà révélé?
— Vos informateurs sont donc implacables!
— Ce sont des justiciers; et leurs preuves sont accablantes autant qu'inépuisables. J'ai sous la main tout ce qu'il faut pour défendre et confondre.
» J'aurais, si vous en aviez le loisir, à vous causer de diverses affaires et situations secondaires, mais intimement liées à celles déjà éclaircies; il y a ensuite la question de l'Université Laval et de Montréal; la question scolaire et puis la cabale pour la division du diocèse -de Mgr Laflèche qu'il fallait, vous entendez bien, châtier et morfondre ; il y a autre chose...
» Pai le tome II des Voix canadiennes nous sommes en 1882, .à une sorte de rupture entre le Métropolitain de Québec, hargneux autant que vindicatif, et le certain suffragant qui avait l'àme ardente d'un apôtre, nullement le cœur étroit d'un intrigant.
» Mais ,'je vous vois préoccupé et, me regardant, vous semblez me dire : Quel ami ou ennemi du Canada vous fait parler et agir? A ce sujet j'ai déjà fait de suffisantes déclarations; j'y ajouterai pourtant un petit fait qui vous laissera deviner qui peuvent être mes inspirateurs, puisque je supplée, 'dans la faible mesure de mes forces, à l'œuvre entrepiise par Mgr J. Fèvre, peu avant son décès et laissée en Suspens.
» Vous connaissez la Revue canadienne? Oui. Peut-être y êtes-vous abonné. C'est une Revue importante et considérée, très soigneuse de son fond et de sa forme, puisque,
dès sa prise de possession par Mgr Bruchesi, elle a éprouvé le besoin des lumières d'autant de directeurs qu'elle avait de numéros à faire paraître l'an. C'était avant cette transformation, et alors qu'elle n'avait pas moins de mérite et de bonne volonté, et quand Mgr J. Fèvre y collaborait, que celui-ci iit paraître un entrefilet1 disant :
<.<, Mgr Justin Fèvre, P. A. 2, nous prie de poser aux » lecteurs de la Bévue canadienne les deux questions sui- » vantes : 1° Quels sont les noms d'auteurs et d'œuvres litté- » raires qui devraient trouver place durant les vingt-cinq » dernières années de l'Histoire littéraire du Canada? 2° Quel- » les sont leurs successions chronologiques, les d'otuments » qui, dans le même laps de temps, doivent former la trame » de l'histoire ecclésiastique de la Nouvelle France? »
» Cet appel, Messieurs, ne resta pas sans échos, ni sans résultats. De tous les points du Canada affluèrent des notes, des observations, force renseignements et documents précieux que Mgr Fèvre collationna avec patience et classa avec sa méthode ordinaire. Ces collaborateurs, connus ou inconnus, la plupart animés du plus pur amour de la vérité et de Ja justice, comme du plus touchant attachement à leur jeune Patrie, vinrent donc, de leur plein gré, compléter la documentation de l'historien déjà abondamment pourvu par d'autres voies que je n'ai pas à révéler autrement. A un semblable appel, fait différemment, nombre d'informateurs sont venus à moi avec le même empressement, et ce n'est pas trop faire que de leur en exprimer ici toute ma gratitude.
» Pour vous prouver qu'il ne faut être ni historien haut coté, ni prélat en vedette dans la Sainte Eglise pour être honoré (de communications utiles, je pourrais vous soumettre des missives qui vous surprendraient singulièrement.
» Vous vous mêlez d'enseignement, Monsieur le Profes-