XVI. — Mgr Conroy délégué apostolique
Les choses étaient dans cette triste condition, lorsqu'on annonça, clans l'hiver de 1877, que Conroy, évêquo d'Ardagh,
Vers l'Abîme. 9
en Irlande, allait prochainement arriver au Canada, avec les pouvoirs de délégué du Saint-Siège.
A la nouvelle qu'un délégué apostolique allait nous être envoyé, tous les hommes de bien se réjouirent. Ils espéraient que ce Délégué, n'ayant en vue que les intérêts de la vérité et de la justice, allait examiner notre situation en conscience et avec impartialité, et que, par suite, le mal serait coupé dans sa racine.
Quelque compliquées que pussent paraître nos affaires à ceux qui vivent loin de nous, un Délégué apostolique, zélé et intelligent, pouvait les régler facilement, promptement et au plus grand avantage de tous. Mgr Conroy n'avait qu'à affirmer parmi nous les enseignements de Pie IX sur le libéralisme, qu'à flétrir avec une sainte énergie tout ce qui, au Canada, avait été dit, écrit et fait en opposition avec ces enseignements, sans même désigner d'une manière quelconque les personnes et les partis : et le triomphe de la bonne cause eût été assuré.
Il en fut tout autrement. Nous ne savons par quelle fatalité Mgr Conroy a suivi une ligne de conduite en tout contraire à celle que nous venons d'indiquer, et qui était la seule que la prudence la plus commune et la plus ordinaire devait lui conseiller. La conduite qu'il a suivie l'a amené à faire répudier des actes épiscopaux de la plus haute importance, des actes loués à Rome même par Pie IX personnellement, dans un bref adressée en 1876 à Monseigneur l'évêque des Trois-Rivières K
Plus que cela, Mgr Conroy n'a semblé s'être évertué, au Canada, qu'à détruire tout ce qu'a dit Pie IX dans ses discours, ses allocutions et ses brefs au sujet du libéralisme, et surtout du libéralisme catholique. On eût dit qu'il n'avait pas la moindre intelligence de ce qu'il avait à faire pour
1. Voir lettre dans Voix canadiennes, tome II, pages 80 et 81. (Vol. in-8-\ 5 frs. Chez Savaète, Paris.)
nous sauver des désastres qui nous menacent, et qui ne seront autre qu'une horrible révolution.
Arrivé au Canada dès le mois de mai, il n'a paru préoccupé que du soin de passer agréablement le temps. Il s'est d'abord promené pendant près de deux mois. Il n'a pas fait l'ombre d'une enquête pour connaître au juste quelles sont les causes qui ont amené la gravité de notre situation; il n'a même, si toutefois il s'est donné la peine de les lire, tenu aucun compte des nombreux et très consciencieux documents qui lui ont été soumis, dans le but de l'éclairer. Il a toujours paru dominé par une idée fixe : essayer de rétablir momentanément la paix et l'ordre, en innocentant les libéraux, leurs doctrines et leurs actes. En résumé, il s'est servi de tout ce qu'il a pu, et s'est usé pour convertir à la cause libérale ceux qu'on appelle ici ultramontains, c'est-à-dire qui font profession de défendre et de propager les enseignements du Saint-Siège.
Il y avait à peine deux mois que Mgr Conroy était au pays, que tous les hommes éclairés et dévoués à l'Eglise avaient parfaitement saisi quelles étaient les intentions qui le faisaient agir. Tous s'accordaient à dire«: « Ce Délégué ne » s'occupe pas le moins du monde de nous donner une paix » durable qui repose sur l'ordre, c'est-à-dire sur le règne de » la justice et de la vérité. Il ne vise qu'à paraître avoir » réussi, qu'à faire croire à Rome que sa mission a eu de ma- » gnifiques résultats, afin d'obtenir quelque haute dignité, en » récompense des prétendus services qu'il aura rendus à l'Egli- » se du Canada. »
Tous ont vu avec un profond sentiment de douleur que Mgr Conroy, sitôt qu'il eut mis le pied sur la terre d'Amérique, a manqué de discrétion, et s'est montré préjugé d'avance contre les défenseurs de la sainte cause de la vérité au Canada. A Halifax, où il venait de débarquer, en arrivant d'Europe, il s'est empressé de se prononcer contre certains écri-
vains catholiques, dont il ne connaissait que les noms. Leurs œuvres, il ne les connaissait que par la calomnie, et il en a parlé en conséquence.
Il a sévèrement blâmé tous ceux qui avaient agi et surtout écrit en faveur des doctrines romaines; puis en revanche, il a loué des hommes et des choses qui étaient loin de mériter encouragement.
A quelques jours de là, à Québec et à Montréal, où il ne faisait que passer et que recevoir des souhaits de bienvenue, il a dit, et avec énergie, que si un certain écrivain catholique lui était présenté, il lui refuserait la main. Et cet écrivain est M. Villeneuve, prêtre, qui s'est ruiné, lui et sa famille, pour défendre les brefs de Pie IX, qui avaient trait au libéralisme.
Le fait a été corroboré par Monseigneur l'évêque de Saint- Jean de Terreneuve, qui accompagnait Mgr Conroy.
Les dispositions hostiles du Délégué apostolique, dispositions qu'il a manifestées avec un grand sans gêne et avec une espèce d'ostentation, ont profondément attristé tous les amis du bien; car, ce qu'ils attendaient, surtout d'un chargé d'affaires de Rome, c'était la prudence, la discrétion, la charité et l'impartialité qui ne se prononce pas sans avoir pris une véritable connaissance des choses.
On a compris alors, et la chose est aujourd'hui évidente pour tous ceux qui suivent attentivement nos affaires, qu'il a pour but d'anéantir le catholicisme au Canada. Et, afin d'en arriver là, l'on se sert de toutes les ruses imaginables pour tromper Rome sur tout ce qui se passe au Canada. Les choses en sont à ce point que plusieurs personnes, voyant que tout va à rebours et que les réponses reçues de Rome vont directement à rencontre de ce qu'elles devraient être, supposent que nous avons de hauts personnages agrégés à la franc-maçonnerie.