XXVI. — Question de la restitution des biens des Jésuites l
Nous avons dit dans le chapitre précédent que les sommes que notre gouvernement alloue chaque année aux diverses maisons d'éducation de la province, proviennent des biens des Jésuites dont il est l'injuste détenteur.
Cette question des biens des Jésuites trouve ici naturellement sa place, puisqu'elle a, tout récemment encore, beaucoup préoccupé l'opinion publique, et que sa solution, dans le sens voulu, par la justice et la religion, semble renvoyée aux calendes grecques, d'après les conseils et même d'après la volonté de certaines autorités ecclésiastiques.
Quelques années après la suppression de l'Ordre des Jésuites, vers 1776, le gouvernement anglais s'empara de leurs biens au Canada par des spoliations successives. La spoliation complète fut consommée en 1800, à la mort du Père Cazot, dernier jésuite existant au Canada.
De ces biens, qui étaient très considérables, le gouverne-
1. Voix détails et documents dans les Causeries franco-canadiennes,
par Arthur Savaète, brochure in-8°. chez Savaète, Paris, 2 fr.
ment anglais vendit une partie, sans précisément s'en approprier le prix, puis il conserva l'autre. Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1832, époque où la couronne d'Angleterre mit ces biens à la disposition de la législature canadienne pour être employés à l'éducation. Depuis ce temps, le ministre de l'Instruction Publique, agissant indépendamment des évêques dans les allocations qu'il fait, dispose de ces biens tant en faveur des écoles catholiques que des écoles protestantes.
Les catholiques, qui n'étaient ni gallicans ni libéraux, avaient toujours eu l'espoir que ces biens seraient un jour ou l'autre restitués à leurs légitimes propriétaires, contre lesquels, pour plus d'une raison, le gouvernement n'avait pas pu prescrire. De plus, comme les Jésuites ont été les premiers missionnaires au Canada, et que plusieurs d'entre eux y ont souffert pour la foi, donnant même pour elle et leur sang et leur vie, cet espoir n'avait rien que de très légitime.
Les circonstances s'annoncèrent très favorables pour une réparation de tous les torts causés à l'illustre Compagnie, lorsque notre -constitution civile et politique fut. changée, en 1867, ainsi que nous l'avons déjà dit, et que la province de Québec put se gouverner par elle-même. Elle se trouvait à avoir seule le contrôle et l'autorité sur les biens des Jésuites, et comme .nos députés au Parlement étaient alors à peu près tous catholiques, rien ne semblait plus devoir s'opposer à la restitution de ces biens.
En conséquence, les Jésuites il y a quelques années (1874), réclamèrent leurs biens1, et le premier ministre de la province de Québec, un catholique, M. Gédéon Ouimet, (aujourd'hui surintendant de l'Instruction publique), écrivait à ce sujet au cardinal Antonelli; secrétaire d'Etat de Pie IX, « qu'il
1. Les lecteurs de la Revue du Monde catholique savent déjà comment s'est réglée cette question des Biens des Jésuites, sous le gouvernement Mercier en 1888 et 1889.
> y attrait mie révolution au Canada, si le Saint-Siège insistait à » demander la restitution ; et qu'on , ne voulait traiter de cette
> affaire qu'avec Mgr l'archevêque de Québec. »
M. Ouimet était évidemment inspiré par d'autres lorsqu'il écrivait en ce sens, et ces autres n'étaient que des ecclésiastiques haut placés. Une seule chose l'indique d'une manière suffisante : c'est que M. Ouimet ne veut traiter qu'avec Mgr Taschereau pour régler cette affaire.
Qu'il y eût à craindre une révolution, si l'on tentait de rendre justice aux Jésuites et de leur restituer leurs biens, c'était une idée qu'on pouvait faire valoir auprès de ceux qui ne connaissent la province de Québec que très imparfaitement, mais qu'on s'est bien gardé d'émettre parmi nous. On se fût alors couvert de ridicule et l'on aurait provoqué contre soi les huées du public. Bien plus, tout le monde eût été unanime à crier qu'on mentait effrontément à Rome.
Soit dit en passant, c'est en mentant à Rome de cette manière, sur toutes les questions débattues dans la Province de Québec, qu'on empêche ces questions d'être réglées à un point de vue tout à fait catholique. Quand il s'agit de répondre aux vœux des vrais catholiques, qui forment la masse de la population, l'on se rit d'eux et l'on use à leur égard de mesures despotiques; mais, s'agit-il des libéraux, on va même au-devant de leurs désirs.
Le ministre qui remplaça M. Ouimet, fat l'honorable M. de Boucherville. Il reprit cette question des biens des Jésuites, et il était bien décidé à la régler suivant ce que prescrivaient la justice et la religion, d'autant plus que les RR. Pères se contentaient de quatre cent mille piastres pour toute restitution. Cette somme n'était que la minime partie de ce qui leur était dû. Malgré sa bonne volonté, M. de Boucherville fut arrêté dans l'accomplissement de ses desseins par des difficultés que lui suscitèrent, non pas précisé-
menl. des laïques, mais certaines autorités ecclésiastiques, et notamment Mgr Taschereau.
Dans un pays encore aussi catholique que le nôtre, et avec des hommes aussi bien disposés que l'étaient M. de Boucherville et la plupart des représentants du peuple à cette époque, il était sûr que de ce côté justice serait faite aux réclamations des Jésuites.
Mais les Messieurs du Séminaire de Québec, qui veulent être les seuls grands luminaires au ciel du Canada, ne redoutent rien tant que de voir grandir l'influence des Jésuites, et ils compteraient au nombre des calamités publiques la réapparition à Québec de ces dignes religieux comme instituteurs de la jeunesse. A cette occasion, ils Qnt donc fait jouer mille intrigues pour que les Révérends Pères n'obtinssent pas justice. Leur politique, c'est de tenir à Québec, et même partout dans le pays, si c'est possible, les RR. P'P. Jésuites dans une position /des plus humbles et des plus inférieures, afin de n'avoir point à redouter leur concurrence. Mgr Taschereau, qui ne peut oublier qu'avant tout il a été prêtre du Séminaire de Québec, a secondé ces Messieurs dans toutes leurs manœuvres.
Aussi, afin d'ôter aux Jésuites tout espoir de rouvrir un collège à Québec, on s'est hâté, au temps où ils réclamaient leurs biens, de faire agiter la question de raser leur ancien collège, qui avait longtemps servi de caserne, et qui, depuis quelques années, demeurait vide et inhabité. On prétexta que ce bâtiment, aussi solidement construit, sinon mieux que le Séminaire de Québec actuel, menaçait ruine et que la sûreté publique exigeait qu'il fût démoli.
Rien n'était plus évidemment faux que cet allégué, et l'on en a eu la preuve lorsqu'on a exécuté les travaux de destruction de l'ancien collège. Un nombre de catholiques réclamèrent, dans les journaux ou ailleurs, contre cet acte de vandalisme qui consommait une odieuse et sacrilège usurpation. M. de Boucherville, pour calmer les scrupules de sa
conscience, consulta alors, comme on affectait 'de le dire dans le temps, la plus haute autorité ecclésiastique de la province, c'est-à-dire Mgr Taschereau, et la réponse du prélat fut qu'il fallait démolir...
La maxime : « Ote-toi de là que je m'y mette, » avait encore servi aux Messieurs du Séminaire de Québec et de l'Université Laval.
Enfin, il a été question, en ces derniers temps encore, de donner aux Jésuites l'établissement dit de Nominingue, afin de promouvoir par là les intérêts de la colonisation dans la vallée de la rivière d'Ottawa. Un projet de loi avait été présenté à ce sujet et il vient d'être en partie rejeté. Pourquoi cela? Ah! c'est que nos députés ont été avertis, sans aucun doute, qu'il serait contre Vesprit du Saint Siège de voter en faveur de ce projet de loi, où il y aurait peut-être à Nominingue, dans cinquante ou soixante ans, un collège de Jésuites qui, dans cette partie du pays, pourrait faire opposition au Séminaire de Québec.