II. — Fondation et Organisation de V Université-Laval l
Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal depuis 1840, comptait parmi ces derniers. Afin de dissiper les ténèbres de
1. Nous donnerons dans le tome IV des Voix Canadiennes, Vers l'Abîme, lei origines de cette Université et ses fameux conflits; il le faut pour mieux faire à chacun sa mesure de justice.
l'ignorance qui planaient sur nous, et d'arracher la jeunesse à l'abîme de la corruption dans lequel elle se précipitait avec fureur, il conçut l'idée de fonder une Université catholique. En conséquence, il demanda au Séminaire de Québec, à titre de maison la plus ancienne du pays et la plus riche en revenus, après le Séminaire de Saint-Sulpice, de se charger de cette fondation.
Mgr Bourget désirait surtout que l'Université en projet fût vraiment provinciale, c'est-à-dire sous le contrôle, la haute surveillance et la puissante direction de tous les évêques de la province ecclésiastique de Québec.
Les prêtres du Séminaire de Québec voulaient bien une Université, mais pas telle que la concevait Monseigneur l'évêque de Montréal. « Puisque nous en ferons tous les frais, se disaient-ils entre eux, nous demeurerons maîtres et seuls maîtres chez nous. » Des évêques de la Province, ils n'entendaient pas recevoir de conseils et encore moins d'injonctions Tout ce qu'ils leur permettaient vis-à-vis de l'Université a créer et de l'Université une fois fondée et organisée, c'étai' d'être de pures machines à lui obtenir des faveurs et à travailler dans ses intérêts.
Habiles à dissimuler leurs intentions, ils répondirent à Mgr Bourget qu'ils se chargeraient de fonder une Université, si tel était bien le vœu des évêques de la province. Ayant reçu cette assurance, ils les prièrent de signer la supplique qu'ils allaient adresser au Saint-Siège et la demande d'une charte au gouvernement anglais. Les évêques signèrent, mais ils s'aperçurent en signant qu'ils ne compteraient absolument pour rien dans l'organisation de la future Université. On leur dit, pour les consoler, qu'on avait arrangé les choses de la sorte pour éviter bien des lenteurs, qui porteraient de graves préjudices à l'Institution, s'il fallait à tout moment attendre une décision des évêques pour agir. On leur dit de plus qu'ils seraient représentés à l'Université dans la per-
sonne de Monseigneur l'archevêque de Québec, son visiteur, et que cela devait suffire.
Le tour était joué et finement joué. Les messieurs du Séminaire de Québec avaient tout et ils n'avaient rien sacrifié. Ils avaient, d'abord obtenu le concours de tous les évêques de la province pour la fondation d'une université, dont eux seuls seraient les directeurs et les maîtres. Ils avaient ensuite le moyen, s'il s'élevait plus tard des difficultés, de présenter les choses de façon que le service, que leur avaient rendu les évêques en signant la supplique à Rome et la pétition à Londres, fût regardé comme une pressante sollicitation de fonder une université. La conclusion, qu'ils tireraient de pareilles prémisses seraient que les évêques, les ayant en quelque sorte forcés de s'imposer des sacrifices pécuniaires énormes pour la fondation de cette université, sont tenus en honneur et surtout en conscience de leur conserver le monopole de l'enseignement universitaire.
L'autorisation qu'ils avaient sollicitée à Rome leur fut accordée, de même que la charte qu'ils avaient demandée à la Reine d'Angleterre. Cette charte porte la date du 8 décembre 1852. Ils domièrent le nom d'Université Laval à leur institution et se mirent de suipe à l'organiser. Ce qui montre combien ils avaient peu l'idée de l'œuvre éminemment catholique qu'ils entreprenaient, c'est que tout d'abord, spontanément, sans y avoir été provoqués d'aucune manière, ils invitèrent quelques protestants francs-maçons de la ville de Québec à occuper des chaires de professeur dans leur université; c'est qu'ensuite, voulant perfectionner de jeunes ecclésiastiques dans l'étude des sciences et des lettres, afin d'en faire des maîtres habiles, ils les envoyèrent étudier à une mauvaise école de Paris, à l'école des Carmes qui était à la remorque de l'Université de Paris.
Il est vrai que, quelques années plus tard, les prêtres du Séminaire de Québec envoyèrent à Rome d'autres ecclésiastiques, notamment M. Benjamin Paquet qui y est retourné
plus tard comme chargé d'affaires, pour y étudier la théologie et le droit canonique. Mais il est arrivé que ces ecclésiastiques se sont par malheur laissés circonvenir au Séminaire français par un certain abbé que Mgr Dupanloup, MM. les comtes de Falloux et de Montalembert avaient envoyé là tout exprès pour recruter d'une manière clandestine des adhérents à la cause libérale. Cet abbé français, M. Maynard, réussit pleinement auprès des ecclésiastiques québecquois qui, après trois ans de séjour à Rome, revinrent au pays avec des idées bien différentes de celles qu'ils auraient dû avoir.
Les cours, excepté ceux de théologie, d'écriture sainte, de droit et d'histoire ecclésiastique qui n'ont d'existence que depuis ces dernières années, s'organisèrent à l'Université Laval comme ils se seraient organisés dans une société de fjures rationalistes. Médecine, droit civil, sciences et philosophie, tout fut enseigné au simple point de vue de la matière ou de la raison. Descartes régnait en philosophie, Pothier, malgré les nombreuses et graves erreurs, était V oracle du droit civil, et les auteurs matérialistes les plus impies étaient ceux qui étaient mis aux mains des étudiants en médecine.
Outre Pothier, les élèves de la Faculté de droit devaient consulter, sans distinction, Demolombe, Trolong, Ferrières et Desmarais. Aux étudiants de la Faculté de médecine, les professeurs recommandaient l'étude de F. de Niemeyer, de Fiino (Austin), de Bechard, de Churchill, de P. Cazeaux et de Thomas Watson.
Les Messieurs du Séminaire de Québec croyaient que tout allait à merveille à l'Université Laval, sous le rapport religieux, parce que les jeunes universitaires, qui séjournaient au pensionnat de l'Université, étaient obligés par la règle d'assister à la prière du matin et du soir, à la grand'messe et aux vêpres les jours de dimanches et de fêtes.
Grands admirateurs de Mgr Dupanloup, des comtes de Falloux et de Montalembert, du Correspondant de Paris et de la Gazette des Villes et de's Campagnes, ils avaient une horreur
extrême pour les écrits de Louis Veuillot, de Dom Guéranger, de Mgr Gaume et autres de l'école catholique de France. Autant qu'ils le pouvaient, ils tâchaient de communiquer à leurs élèves leurs impressions et leurs sentiments. Ils se confirmèrent davantage dans leurs idées, lorsqu'ils les virent professées par les ecclésiastiques qui leur revenaient de Rome, couronnés du bonnet de docteur.
III. — M. Stremler au Séminaire de Québec — Première persécution contre les partisans des saines idées
Dans l'automne de 1861 arriva au Séminaire de Québec, sur les pressantes invitations de M. Taschereau, archevêque actuel, un prêtre français, (originaire de Metz, M. Stremler. Il avait fait d'excellentes études théologiques en France d'abord, il avait ensuite étudié à RomF, pour se perfectionner, et, ses études terminées, il avait éjé employé trois ans à la Congrégation du Concile de Trente.
Ce M. Stremler était aussi pieux que savant. Il avait été pendant quelque temps le collaborateur de M. l'abbé Bouix, qui a publié des ouvrages si justement estimés, en particulier sur le droit canonique. Il était lui-même l'auteur d'un Traité sur les Peines Ecclésiastiques, ouvrage que l'on trouve aujourd'hui cité par tous les meilleurs auteurs au Chapitre des Censures. Après Dieu, M. Stremler n'aimait rien tant que la sainte Eglise romaine, dont il ne parlait jamais qu'avec les plus vifs transports.
M. Taschereau l'avait connu à Rome où il avait passé deux ans avec lui, et c'était M. Stremler qui l'avait aidé à préparer ses examens sur le droit canonique.
A l'ouverture des cours, après son arrivée au Canada, M. Stremler fut installé professeur de théologie au Grand Séminaire de Québec. Pendant les quatre années qu'il y professa, il fut tout entier à cette pensée : faire aimer par-dessus
tout Dieu, la sainte Eglise catholique et la vérité qu'elle enseigne. Malgré sa profonde humilité, il ne tarda pas à être connu et apprécié comme il méritait de l'être. Tous les séminaristes lui portaient la plus haute estime et la plus sincère affection, et les prêtres du diocèse de Québec le consultaient comme un oracle. Mgr Baillargeon lui-même, le prédécesseur de Mgr Taschereau, avait en lui la plus grande confiance et aimait à prendre son avis dans les affaires difficiles.
Les manières de voir de M. Stremler ne pouvaient être, sur un grand nombre de points, qu'en désaccord avec celles des Messieurs du Séminaire de Québec, qui ignoraient nombre de choses très importantes à savoir et qui savaient mal la plupart de celles qu'ils avaient étudiées. Comme ils ne pouvaient se résigner à croire qu'ils fussent ignorants et imbus d'idées fausses, ils accusèrent M. Stremler d'être un exagéré et un brouillon qui voulait tout bouleverser au profit d'idées nouvelles. De plus, l'estime dont ce Monsieur jouissait à si juste titre, blessa la vanité personnelle de certains d'entre eux. M. Taschereau lui-même se montra plus que froid à son égard et disposé à entendre toutes les plaintes qu'on pouvait formuler contre lui, mais non pas à accepter ce qu'on alléguerait en sa faveur.
Une véritable et très inique persécution fut alors organisée au Séminaire de Québec contre M. Stremler, afin de le punir d'avoir des idées franchement catholiques et d'être un savant entre les savants, comme l'avait dit M. Taschereau lui-même. Ce fut M. Chandonnet, prêtre du Séminaire de Québec dans le temps et qui vient de mourir misérablement, après avoir passé plusieurs années dans une profonde dégradation1 : ce
1. L'abbé F. A. Chandonnet, après avoir été professeur au séminaire de Québec, et avoir erré çà et là aux Etats-Unis, vint établir, à Montréal, en 1876, la Revue de Montréal, qu'il rédigea quelques années dans l'intérêt de l'Université Laval de Québec. Le conseil de rédaction de cette Revue, se composait comme suit : MM. R. Bellemare, N. Bôurassa, l'abbé F.-A. Chandonnet, C.-S. Cherrier, Gust. Drolet, l'abbé J.-O. Godin, W. Marchand, l'abbé L.-A. Valois, l'abbé H.-A. Verreau. (Note de 1909.)
fut lui qui eut le triste honneur d'être le principal auteur de cette persécution.
Les idées de M. Stremler ne pouvaient pas cadrer avec celles des Messieurs du Séminaire de Québec, qui ne juraient que par les chefs de l'école libérale de Paris. Ils lui firent donc un crime de ne pas admirer Mgr Dupanloup et les autres de cette école; puis, ils l'accusèrent d'être gaumiste et traditionaliste, c'est-à-dire de partager les opinions de Mgr Gaume, de Dom Guéranger, de Bonnetty et de Louis Veuillot. Ils prétendirent enfin, et M. Taschereau le dit avec amertume à un jeune prêtre du Séminaire, que M. Stremler en émettant les idées qui! professait relativement à l'éducation de la jeunesse, au libéralisme et à la philosophie cartésienne, attaquait V enseignement de la maison et qu'il ruinait l'autorité des directeurs de cette maison. Ils en conclurent qu'il était urgent de le mettre à la porte.
En effet, ils le chassèrent ignominieusement, comme ils avaient chassé, deux mois auparavant, un autre professeur, ami de M. Stremler, pour avoir dit à ses élèves que les grands hommes du paganisme n'étaient que des pygmées en présence des grands hommes du christianisme, les saints- Il avait ajouté que la véritable grandeur s'apprécie d'après la ressemblance plus ou moins parfaite avec Jésus-Christ, le type et le modèle des vrais grands hommes; qu'en conséquence on ne pouvait guère espérer de trouver cette grandeur dans ïé paganisme, qui n'avait été que le règne des trois concupiscences.
Ils l'avaient chassé en lui reprochant d'avoir attaqué par ces paroles le système d'enseignement du Séminaire, puis d'avoir tenu un langage indécent devant ses élèves. Nommer les concupiscences ! quoi de plus propre à leur donner de mauvaises pensées! Et Mgr Horan, évêque de Kingston, qui avait vécu de longues années au Séminaire de Québec avant sa promotion à l'épiscopat, disait à Mgr Baillargeon,
au sujet de ce prêtre, M. Désiré Vézina : « Si j'eusse été à votre place, je l'aurais interdit. »
De prime abord ces faits paraissent incroyables. On serait même tenté de croire que nous les inventons à plaisir. Mais lorsqu'on se met au point de vue du Séminaire de Québec, on ne fait plus difficulté de les admettre. Penser autrement que les directeurs de cette maison, lorsqu'on vit sous leur dépendance, est un acte d'insubordination tel qu'il n'y a que les peines les plus graves qui puissent le punir.
Triste aberration, en vérité! Au moment où ces Messieurs sévissaient avec tant de rigueur contre deux prêtres pleins de zèle pour la sainte cause du bien, ils s'acharnaient à garder comme professeurs de leur Université des libéraux, des protestants et des francs-maçons ! Comprenne qui pourra.
IV". — La Question des Classiques. — Brochures anonymes — Brochures signées « George St-Aimé. » Circulaires de Mgr Baillargeon. — On extorque une condamnation de Rome
Au temps où MM. Stremler et Vézina furent chassés du Séminaire de Québec, il y avait plusieurs autres prêtres de cetti maison, en particulier M. Alexis Pelletier, qui, d'après les idées reçues de M. Stremler et d'après les études faites au poin! de vue vraiment catholique, se convainquirent que la réforme chrétienne de l'enseignement, telle que proposée par Mgr Gaume, était un des principaux moyens de dissiper notre ignorance et de conjurer bien des maux qui nous menaçaient.
Afin de faire connaître et goûter cette réforme, ils publièrent dans le journal le Courrier du Canada, des extraits des œuvres de Mgr Gaume et de M. l'abbé Vervorst sur la question. Tout le Séminaire de Québec s'émut à cette occasion, et, de par l'autorité de Mgr Baillargeon, stricte défense fut
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faite aux journaux de continuer à publier des écrits en ce sens.
On était alors dans l'automne de 1864. Voyant que les journaux étaient fermés aux partisans de la réforme chrétienne de l'enseignement, M. Pelletier entreprit de faire triompher, malgré tous les obstacles, une cause que Pie IX appelait la cause de Dieu. Il écrivit donc, à la suite l'une de l'autre, deux brochures, Mgr Gaume, sa thèse et ses défenseurs, puis le Monde actuel, dans le but de faire connaître ce que demandait Mgr Gaume, et quels étaient ceux qui, dans l'Eglise et dans l'Etat, l'appuyaient de leurs approbations et de leurs encouragements .
Il écrivit sous le voile de l'anonyme, afin de se soustraire aux persécutions qui n'auraient pas manqué de sévir contre lui, s'il eût été connu.
Ces deux brochures déplurent beaucoup au Séminaire et à l'archevêché de Québec, mais elles furent bien accueillies partout ailleurs.
Dans l'été de 1865, il en écrivit une troisième en réponse à certaines objections que M. Chandonnet avait soulevées dans les journaux.
Il y avait alors au Séminaire de Québec au moins six prêtres qui partageaient les idées de Mgr Gaume sur la nécessité d'une réforme de l'enseignement, et qui ne voulaient point du libéralisme de Mgr Dupanloup et de M. de Montalembert. Ils furent tous forcés de laisser la maison à cause de leur manière de voir.
En 1866, M. Pelletier laissa le Séminaire de Québec et entra comme professeur au Collège de Sainte-Anne, qui est situé dans le diocèse de Québec. De 1866 à 1868, il publia trois nouvelles brochures qu'il signa du pseudonyme de George Saint-Aimé. Elles traitaient encore de la question des classiques, la première sous une forme didactique, les deux autres, sous forme de discussion. Hors un petit nombre d'amis dé-
voués et très discrets, nul ne savait que M. Pelletier fût l'auteur de ces brochures.
Dans le but de tuer une question qui l'importunait on ne peut plus, le Séminaire de Québec, dont M. Taschereau était alors le supérieur, essaya de faire condamner par le Saint Office la première de ces brochures, La Méthode Chrétienne. En conséquence, M. Benjamin Paquet, passé maître en intrigues et peu scrupuleux sur les moyens à prendre pour réussir, présenta à Mgr l'archevêque Baillargeon cinq propositions qu'il dit être le résumé parfait de la doctrine des gaumistes. Le vénérable prélat devait les expédier au Saint Office avec prière de les condamner. Et pour ne pas manquer d'obtenir ce résultat, il devait de plus, toujours à la suggestion de M. B. Paquet, dire que ces propositions faisaient beaucoup de mal dans son diocèse, et donnaient lieu à de graves dissensions dans le clergé.
Ces allégués étaient faux, et, de plus, aucune des cinq propositions, telles que formulées, ne se trouvaient dans les brochures. Mais M. Chandonnet, qui étudiait à Rome à cette époque, avait écrit à M. B. Paquet qu'il fallait s'y prendre de cette façon, si l'on voulait obtenir du Saint Office la condamnation sollicitée. Il avait aussi fortement recommandé de ne rien dire ou faire qui l'obligeât à montrer les brochures au Saint Office.
Mgr Baillargeon fut le jouet de ces manœuvres. Il écrivit au Saint Office dans le sens qu'on lui avait conseillé, et il en reçut une réponse qui n'atteignait en rien les idées de Mgr Gaume. Il publia néanmoins une circulaire, œuvre sans aucun doute des Messieurs du Séminaire de Québec, pour démon Irer que la réponse du Saint Office condamnait ces idées, et qu'il n'était plus permis de les soutenir.
Mgr Gaume, qui prit connaissance de cette circulaire qu'avait publiée un journal de Paris, écrivit alors dans le journal Le Monde. Il prouva que tel n'était pas le. cas, et que,
bien au contraire, cette réponse du Saint Office était une solennelle approbation de la thèse qu'il avait soutenue.
M. Pelletier fit la même chose "dans la seconde brochure signée « George Saint-Aimé » et intitulée « Lettre à Mgr Baillargeon. »
Enfin, la troisième brochure, portant le nom de George Saint-Aimé, fut une réponse aux attaques de M. Chandonnet contre les partisans de la réforme chrétienne de l'enseignement, et de plus la manifestation publique, par production de pièces authentiques, de toutes les fourberies et machinations que lui et son ami, M. Paquet, avaient mises en œuvre pour tromper le Saint Office. Cette brochure fut répandue partout en même temps lé 27 juillet 1868, et le 12 août Mgr Baillargeon publia une circulaire contre elle et contre celle qui l'avait précédée.
Dans la dite circulaire, qu'avait rédigée M. Taschereau, après avoir condamné ces deux brochures, il ordonnait de les brûler dans l'espace de trois jours, sous peine d'excommunication ipso facto pour les laïques, et de suspense aussi ipso facto pour les prêtres. Il défendait sous les mêmes peines de ne plus rien écrire, et même de ne rien lire sur la question, fussent des écrits venant de l'étranger, s'il n'avait pas l'approbation de l'Ordinaire. Il enjoignait enfin à l'auteur, que l'on ne connaissait pas, mais qu'il voulait connaître par ce moyen, de brûler ses manuscrits, de se rétracter publiquement et de réparer tous les torts faits à MM. Paquet et Chandonnel.
Mgr Baillargeon donnait un mois à l'auteur pour se conformer à ces ordonnances. Ce laps de temps expiré, s'il n'avait rien fait, il devenait suspens ou excommunié, suivant sa condition de prêtre ou de laïque.
M. Pelletier ne bougea point. Il jugea, d'après les réponse' que donnèrent à ses consultations plusieurs théologiens . : canonistes éminents, notamment M. Stremler, Mgr Gaume et, Mgr Filippi, évoque d'Aquila, que les peines portées con-
ire lui étaient, nulles, et que, puisqu'il n'était pas connu comme auteur des brochures condamnées, la raison du respect et de la soumission dus à l'autorité, ne l'obligeait point à se conduire publiquement comme censuré. D'ailleurs, les censures lancées contre George Saint-Aimé avaient pour but principal de forcer cet auteur à livrer son secret, à se dénoncer lui-même; et, ce résultat obtenu, on l'aurait soumis aux plus terribles persécutions. Vu ces circonstances,' M. Pelletier, eût-il péché gravement, en publiant ses deux dernières brochures signées du nom de George Saint-Aimé, ce qui n'est pas le cas, n'était pas obligé de respecter les censures portées contre lui.
Il fit porter plainte secrètement au Saint Office, par l'entremise de Mgr Filippi, contre Mgr l'archevêque Baillargeon, qui cessa quelque temps après de tenir aux prescriptions de sa circulaire. Le vénérable prélat avait lui-même écrit à Rome pour faire approuver la conduite qu'il avait tenue en cette affaire, et rome s'y était refusée.
Plusieurs avaient fini par soupçonner que M. Pelletier était George Saint-Aimé. Comme ce Monsieur écrivait souvent en faveur et pour la défense de toutes les bonnes causes, ses adversaires crurent ne pouvoir mieux faire que de lui reprocher, en guise de réponse, qu'il avait été ignominieusement condamné par son évêque. M. Pelletier se trouvait alors dans le diocèse de Montréal par suite des persécutions qu'il avait subies, et y remplissait les fonctions de curé. Cédant aux instances d'ecclésiastiques distingués, il écrivit en juin 1876 au cardinal Patrizi, secrétaire du Saint Office, pour lui demander quelle sentence avait été rendue, en 1868, par cette Sacrée Congrégation, à propos de peines ecclésiastiques portées par Mgr Baillargeon contre George Saint Aimé. Il lui avoua qu'il était George Saint-Aimé et qu'il n'avait pas tenu compte de ces peines.
A la réception de la lettre de M. Pelletier, laquelle avait le tort de ne pas donner assez d'explications, tant elle était la-
conique, le cardinal Secrétaire du Saint Office écrivit de suite à Mgr Taschereau pour avoir des renseignements sur l'affaire dont il s'agissait, vu qu'elle avait eu lieu dans son diocèse sous le règne de son prédécesseur. Sa lettre était de la fin d'août 1876,
Mgr l'archevêque Taschereau aurait dû se rappeler alors qu'il y avait une circulaire de 1868, que lui-même avait rédigée, étant vicaire général, et que cette circulaire condamnait George Saint- Aimé 'pour avoir fait tort au prochain (à MM. Paquet et Chandonnet) et pour avoir manqué envers l'autorité épiscopale. Mais comme il ne craignait pas d'être démenti par la production des écrits signés « George Saint-Aimé, » parcequ'il était sous l'impression que le feu les avait tous détruits, il répondit au cardinal que son prédécesseur avait justement prononcé la peine de suspense contre George Saint-Aimé, vu que cet écrivain avait attaqué le Saint-Siège dans ses écrits et l'autorité épiscopale. On ferait facilement pendre un homme, d'après ce mode d'exposer les faits.
En conséquence des informations données par Mgr Taschereau, le cardinal Caterini écrivit à Monseigneur de Montréal que le prêtre Alexis Pelletier, qui exerçait le ministère dans son diocèse, avait été légitimement et validement censuré par l'archevêque de Québec, qu'il s'était rendu très coupable en ne respectant pas la censure, qu'il avait encouru l'irrégularité et qu'il ne pouvait être absous qu'en reconnaissant humblement tous ses torts et en renonçant pour toujours à écrire sur la question des classiques. Mgr Taschereau eut vent de la chose. Il écrivit donc à Monseigneur de Montréal, délégué par le Saint Office pour régler cette affaire, et lui dit que M. Pelletier devait rendre sa condamnation publique. Monseigneur de Montréal répondit que tout était réglé et terminé. Mais Mgr Taschereau ne l'entendait pas ainsi: il prétendit d'abord que Monseigneur de Montréal ne pouvait pas régler l'affaire de M. Pelletier; obligé ensuite de céder sur ce point, il
insista pour que la condamnation fût publiée dans les journaux.
Le Saint Office avait été loin d'exiger que M. Pelletier fût traité avec autant de rigueur, et Mgr Taschereau intervenait dans une affaire qui, évidemment, ne le regardait pas le moins du monde. Sa manière d'agir alors n'était autre chose qu'une odieuse usurpation d'autorité. Comme il menaçait de faire grand bruit à cette occasion, M. Pelletier rendit sa condamnation publique. Il avait préalablement rempli, en présence de Monseigneur de Montréal, les conditions posées par le Saint Office.
Mgr Filippi et Mgr Gaume, qui connaissaient toutes les brochures signées George Saint-Aimé, et qui les avaient même en leur possession, écrivirent à M. Pelletier, après qu'ils eurent appris la nouvelle de sa condamnation, pour le féliciter d'avoir accepté cette condamnation « quoique mal fondée et extorquée par de honteux mensonges. » Ce sont leurs propres paroles.
V. — Mgr Bourget veut avoir une Université à Montréal. Le Séminaire de Québec s y oppose '
Jusqu'en 1865 environ, il n'y avait pas eu de scission apparente entre les membres de l'épisoopat canadien-français. Mgr Baillargeon, trompé par les intrigues de son séminaire et de son entourage, était le seul évêque canadien qui se montrât hostile à la réforme chrétienne de l'enseignement. Mais cela passa presque inaperçu aux yeux des laïques. Et certainement que Mgr Baillargeon n'eût pas pris cette attitude, s'il n'eût pas été mal avisé par son conseiller, M. Taschereau.
En 1862 et en 1865, la question d'une nouvelle Université à fonder à Montréal préoccupa beaucoup les esprits. Il en
1. Nous renvoyons au tome IV des Voix Canadiennes, Vers l'Abîme (à paraître), pour tous détails sur cette question.
fut encore ainsi quelques années plus tard, comme on le verra dans la suite de cette esquisse.
Mgr Bourget, comme nous l'avons déjà vu, avait été trompé dans ses espérances au sujet de l'Université Laval. Elle n'était pas l'Université catholique telle qu'il l'avait conçue. En outre, elle mettait à l'affiliation des séminaires, des collèges et des autres institutions, des conditions excessivement onéreuses. Par ces conditions, le Séminaire de Québec imposait non seulement son plan d'études aux diverses maisons qui s'affiliaient, mais encore chacun des auteurs dont il faisait usage dans ses classes; et l'Université voulait aussi que les cours de droit et de médecine, donnés ailleurs, fussent absolument calqués sur les siens.
Pour toutes ces raisons et quelques autres encore, Mgr Bourget demanda à Rome la permission d'en fonder une autre dans sa ville de Montréal. Le Séminaire de Québec souleva tout un monde de difficultés à l'occasion de cette demande, et il s'employa de toutes ses forces auprès du Saint- Siège pour que l'évêque de Montréal n'eût pas de réponse favorable.
Il allégua que c'était à la demande des Evêques de la Province de Québec, et surtout à la demande spéciale de Mgr Bourget, qu'i] avait fondé à grands frais l'Université Laval; que la création d'une seconde Université, à Montréal, serait la ruine de celle qui lui avait coûté tant de labeurs et d'argenty qu'une seule Université pouvait suffire et pendant longtemps aux besoins de la province de Québec; que Monseigneur de Montréal faisait preuve d'inconséquence, sinon d'injustice, en ne trouvant plus bon aujourd'hui ce qu'il avait demandé et approuvé hier; que si, enfin, les jeunes gens de Montréal ne bénéficiaient point des avantages d'un enseignement universitaire, la faute en était à Montréal seul, qui, par esprit de rivalité, ne faisait aucun effort pour les diriger vers Québec.
A prendre les choses telles qu'elles sont en réalité, toutes
ces raisons, qu'alléguait le Séminaire de Québec pour empêcher Rome de se rendre aux vœux de l'évèque- de Montréal, n'avaient d'existence que sur le papier. En effet, jamais Mgr Bourget. ni aucun des autres évêques de la province de Québec, n'a demandé une Université telle que Font faite les Messieurs du Séminaire de Québec. Si donc, malgré cela, ces Messieurs ont dépensé des sommes énormes, comme ils disent, pour fonder leur Université, la doter de musées, de bibliothèques et de laboratoires, pour payer des professeurs, h qui en imputer la responsabilité, si ce n'est à eux seuls ? Us ont agi en tout cela, comme en tout le reste, n'étant poussés par personne, mais d'après leur propre mouvement. Et puis, quel tort peut leur causer l'existence d'une seconde Université, à Montréal? On comprendrait ce tort, si cette seconde Université devait leur enlever beaucoup d'élèves. Mais elle ne leur en enlèverait aucun, puisque, d'après leur propre aveu, les jeunes gens de Montréal ne se dirigent pas vers Québec. Si l'Université Laval a pu subsister, et même pros pérer, au dire des Annuaires qu'elle publie chaque année, avec les seuls élèves que lui fournissent Québec et ses environs, pourquoi serait-elle menacée de ruine en demeurant dans les mêmes conditions?
Enfin les Messieurs de Québec se plaignent de ce que Montréal ne dirige pas sa jeunesse étudiante vers Québec. Mais qu'ils comprennent donc que la confiance ne se commande pas; que, loin de là, elle ne peut s'imposer que par ce qui est de nature à l'inspirer. Et cette confiance que devrait mériter l'Université Laval, les prêtres qui la dirigent ne semblent-ils pas ne travailler qu'en vue de rendre son existence de plus en plus impossible?
An fond, tout se résume à ceci : les Messieurs du Séminaire de Québec veulent être les seules lumières qui éclairent tout Canadien venant en ce monde. Ils s'imaginent que tout pouvoir, que toute science sont incarnés en eux, et que les autres n'ont que le devoir de leur obéir et de se laisser en-
doctriner par eux. Aussi, quand ils ont pris une ligne de conduite, ils ne sauraient en dévier, et eussent-ils mille fois tort, ils s'obstinent à paraître avoir toujours raison. S'ils agissaient autrement, ils croiraient que c'en est fait de toute autorité. Ainsi disposés, ils ne reculent devant rien, pas même devant les malhonnêtetés, quand il s'agit de se maintenir dans la position qu'ils ont prise. Tous les moyens leur sont bons pour atteindre la fin qu'ils se proposent.
A parler vrai, quelle est la concurrence destructive de leur œuvre qu'ils redoutent, dans le cas où Montréal aurait son Université ? Nulle autre que la concurrence des idées vraiment catholiques, qui ne sont pas les leurs. Ce sont leurs idées, à eux, qu'ils veulent faire dominer partout, et ces idées sont les idées libérales qu'ils essaient de faire prévaloir, en s'appuyant même de l'autorité du Saint-Siège.
Il y en aurait très long à dire, s'il fallait citer tout ce qui prouve combien le Séminaire de Québec est déraisonnable et injuste dans ses procédés. Nous n'insisterons que sur un fait que nous avons déjà signalé.
Il a dans son Université des professeurs qui n'inspirent aucune confiance, parce qu'ils sont, les uns, protestants et francs-maçons, les autres, des libéraux qui ont exprimé plus d'une fois, et dans de solennelles circonstances, des principes non seulement dangereux, mais même impies. Comme c'est lui qui a appelé ces professeurs au poste qu'ils occupent, il s'imagine que son autorité serait détruite de fond en comble s'il obtempérait à la demande que lui ont faite laïques, prêtres et évêques, de donner congé à ces professeurs. Il ne veut pas céder, et il ne veut pas qu'on le fasse céder. Il écrit en conséquence à Rome qu'il y a impossibilité morale de se conformer à ce qu'on exige de lui, et, pour le démontrer, il présente la situation sous un jour absolument faux.
Et comment le Séminaire de Québec ne pourrait-il pas renvoyer de son Université les professeurs protestants, francsmaçons et libéraux qui la déparent, quand il a pu, dans l'es-
pace d'un an, faire déloger de chez lui plusieurs prêtres professeurs, justement à cause qu'ils professaient des principes que, lui, n'aimait point, les principes dits ultramontains ; quand il a su prendre des moyens très efficaces pour obliger certains professeurs laïques, notamment M. le professeur Aubry, à se retirer de l'Université Laval, parce que eux aussi donnaient un enseignement trop franchement catholique?
M. E. A. Aubry, que je viens de nommer, est Un homme très savant, un fils dévoué de l'Eglise, un légiste qui veut substituer le droit chrétien au droit païen dans la législation. Il est retourné en France, et il est un des professeurs les plus appréciés de l'Université d'Angers.
C'est comme nous venons de le dire que le Séminaire de Québec traite prêtres et laïques, qui sont dévoués à la pure doctrine catholique. Mais s'agit-il des professeurs protestants, francs-maçons et libéraux dont il émaille le personnel de son Université, il devient tout à coup impuissant à les congédier. S'il a pu se faire croire à Rome sur ce point, ici, au Canada, on juge sa conduite comme une véritable moquerie, ou plutôt comme un insolent défi porté à tous ceux qui censurent sa conduite.
Et M. Taschereau, Supérieur du Séminaire de Québec et Recteur de l'Université Laval, a applaudi à toutes ces iniquités et les a même sanctionnées. Ses sentiments et sa manière d'agir n'ont pas changé depuis qu'il est archevêque de Québec.