CHAPITRE I
LTION TRANSFORHÉE.
rpréter d'une manière plus favoi l'a fait jusqu'ici une philosophie combattue et condamnée, mais tellement décriée, une philosophie dont le nom seul ne se prononce qu'avec une sorte de hauteur et de dédain, la philosophie de la sensation enfm, puisqu'il faut l'appeler par son nom, c'est, nous le savons, tenter une entreprise qui sera considérée par les uns comme téméraire et dangereuse , par d'autres comme inutile et peutêtre même insensée. Ces inconvénients , nous les avons prévus, mais ils ne nous ont pas rebuté.
4 SENSATION TBANSFORMÉE.
Condillac a rendu des services à la philosophie, à la tangue française et aux sciences en général; il peut leur en rendre encore. On a été non-seulement sévère, mais injuste envers lui; nous voulons attirer l'attention sur cette injustice, afin qu'on la répare un jour. Voilà notre première excuse.
Le principe de Condillac, tel que nous croyons l'avoir compris, est, selon nous, le fondement de toute psychologie sérieuse; il est le seul moyen de concilier entre eux le sentimentalisme et le rationalisme, et de résoudre tous les problèmes que chacun de ces deux systèmes, pris à part, est impuissant à résoudre, soit en théodicée, soit en morale, soit en esthétique ; enfin, par l'application qu'on peut en faire, il permet d'opposer au scepticisme une barrière infranchissable ; car en fortifiant l'une par l'autre ['évidence de fait, \'évi~ dence de raison et l'évidence de sentiment, il combine en une seule la certitude physique, la certitude métaphysique et la certitude morale (1). Ce n'est donc ni le besoin de contredire, ni l'amour du paradoxe, ni même l'esprit de patriotisme qui nous anime.
D'ailleurs, il eût été sans doute plus facile et plus avantc^eux pour nous de céder à l'opinion
(1) Nous expliquerons plus tard ce que nous entendons par
l'union des trois espèces d'évidences et des trois espèces de certitudes.
BENSATtON TRANSFORMÉE, T)
régnante; mais quiconque s'occupe de philosophie doit le faire en vue de ce qu'il croit être la vérité. Le hut auquel nous tendons, nous sommes persuadé qu'on peut l'atteindre; si nous le manquons, nous aurons peut-être le mérite de l'avoir signalé à d'autres qui seront plus heureux que nous.
Les psychologues regardent Condillac comme le chef du matérialisme; ce préjugé vulgaire n'est partagé ni par les esprits indépendants, ni par les jij^es intègres et clairvoyants. Écoutez le prince de la critique contemporaine : « Cet interprète de la sensation, dit M. Villemain, a péché, pour ainsi dire, par trop de spiritualisme, en attribuant ir de créer les formes et les cout. »
comme les hommes, et ceux nt la philosophie 8e payent sou- >, Condillac a surtout été jugé mots de sa doctrine; et c'est ainsi qu'il est appelé un odieux philosophe par le fougueux spiritualiste M. de Maistre, et qu'il est attaqué de nos jours comme le père du sensualisme. »
M. Villemain n'est pas le seul défenseur de Condillac. « Quelques personnes , dit J. Thurot, passionnées pour les systèmes allemands, ont affecté de parler de la doctrine de Locke, de Con-
6 3ENBATI0K TRANSFORMÉE.
dillaÉ et des philosophes français avec une sorte de dédain; ils ont insisté surtout, par l'effet d'une prévention ou d'une inadvertance bien étrange, sur la prétendue tendance matérialiste de cette doctrine, qu'ils ont appelée théorie abjecte de la sensation, sensualisme, etc. Ils auraient dû savoir que la tendance de cette doctrine est, au contrmre, éminemment et exclusivement idéaHste (1). »
Observons toutefois , en passant , que Condillac n'est pas plus idéaliste que matérialiste. Nous verrons plus tard qu'il s'est tenu dans les bornes de la vérité.
Mais avant d'expliquer, comme nous l'entendons, et de compléter, si nous le pouvons, la pensée de ce philosophe, qu'on nous p tablir un fait qui, jusqu'à présen assez remarqué parmi nous, et que on n'a pas voulu remarquer du toi
On a jusqu'ici regardé Condilli disciple de Locke, et sa philosop développement de celle de l'illustre Anglais. C'est là se montrer peu juste envers Condillac; c'est lui refuser une partie de l'originalité qui lui appartient. Un philosophe écossais (2), qui a transporté en Angleterre la philosophie française, le successeur de D. Stewart, Th. Brown, est le premier
(1) De l'entendement et de la raisoni tom. 1", page 330. (S) Voyei aotre Critique de la philosop/iie de Th. Browti.
SEN8A110N TRANSPOBllfiE. 7
peut -être qui ait nettement indiqué les diiférences radicales qui distinguent la doctrine do Condillac de celle de Locke. Les passages dans lesquels il prouve son assertion sont trop importants pour que nous ne tes citions pas tout entiers ; « Nous remarquerons d'abord, dit-il, que la doctrine de Condillac est loin d'être ce que son auteur et ses disciples la prétendaient être, c'est-à-dire un simple développement du système de notre illustre compatriote. Ils ne sont, au contraire, d'accord avec Locke qu'en un seul point, qui est de nier ce qu'on appelle les idées innées. Locke, en tout ce qu'il enseigne de positif, diffère autant de Condillac et de ses disciples que des inintellj^les disputeurs des écoles anciennes (1). » Suit un exposé rapide de la doctrine de Locke, à laquelle Brown compare le système de Condillac : « D'après les philosophes français, dit-il, la sensation n'est plus simplement la première affection de l'esprit, la cause occasionnelle de toutes ses autres modifications; mais, se transformant de diverses manières, elle constitue ellemême chacun des phénomènes intellectuels : « Si nous considérons, dit Condillac, dans un paragraphe qui peut être regardé comme un résumé de toute sa doctrine idéologique; si nous consi-
(I ) Bnown. Pkilosoigftij of Ihf kunian mind. Lect. XXXIU.
8 SENSATION TRANSFOHMÉË.
« dérons que ; se ressouvenir, comparer, juger, « discerner, imaginer, être étonné, avoir des idées a abstraites, en avoir de nombre et de durée, B connaître des vérités générales et particulières, a ne sont que différentes manières d'être attentif; a qu'avoir des passions, aimer, haïr, espérer, « craindre et vouloir, ne sont que différentes ma- < nières de désirer; et qu'enfm être attentif et « désirer ne sont dans l'origine que sentir, nous A conclurons que la sensation enveloppe toutes les « facultés de l'âme (1). »
a Queller que soit cette doctrine , qu'on la juge vraie ou fausse, ingénieuse ou absurde, il parait au moins presque impossible de l'assimiler à la doctrine de Locke, lui qui commence par diviser nos idées en deux classes distinctes, en idées de sensation et en idées de réflexion ; lui , qui loin de regarder la sensation comme enveloppant toutes nos facultés, ta considère au contraire comme l'objet de ces facultés, comme étant, par exemple, ce que nous comparons, mais non l'acte même de la comparaison, comme le mobile de la volonté, mais non comme ce qui constitue nos déterminations volontaires; lui enfin, qui la considère comme un état passif de l'âme, ou comme une série de modifications passives. Pour conci-
(1) Trailédes sensations; 'p»ï\.. l, cli, 7.
SENSATION TRANSFOHUÉE. 9
lier avec la vraie doctrine de Locke te paragraphe de CondiUac que je viens de citer, il faudrait donner un sens opposé à chacune presque des pro~ positions qu'il contient. »
« La doctrine de Gondillac et de ses disciples, qu'elle ait ou non un mérite quelconque, n'est donc pas la doctrine de celui auquel on en attribue l'invention (i). »
Ces conclusions sont légitimes, mais l'observation qui les précède n'est pas exacte; il n'est pas vrai de dire que Gondillac et ses disciples n'aient cru faire autre chose que développer les principes de Locke ; tous savaient parfaitement que leur doctrine leur appartenait en propre. Partout les disciples rendent témoignage à l'originalité du maître : « Avant Gondillac , dit Destutt de Tracy, nous n'avions guère sur les opérations de l'esprit humain, que des observations éparses plus ou moins fautives. Le premier, il les a réunies et en a fait un corps de doctrine; ainsi ce n'est que depuis lui que l'idéologie est vraiment une science (2). »
Voici ce que dit Laromiguière : « Gondillac a ajouté à la doctrine des autres philosophes. Ils ne cessaient de nous parler de l'origine des idées , et jamais ils n'avaient songé à l'origine des facultés auxquelles nous devons ces idées.
(1) Brown, Philosophij of the humanmind.Liv,l,\Wl\\,
(2) Idéologie, p, 175,
10 8K>3ATION IKANSFOKHÉE.
« Gel auteur a fait plus : il ne s'est pas contenté de remonter à l'origine ou au principe, soit des idées, soit des facultés; il a cru devoir en étudier la génération.
« Condillac est le seul qui ait imaginé de séparer les facultés de leurs produits, et de faire deux questions différentes de la théorie des facultés et de la théorie des idées (1). »
Condillac lui-même n'ignorait pas sans doute ce qu'il devait à ses propres méditations (2). Il est
(1) Leçons. Part. f. Leç. S, p. 12.
(2) • Si je me suis fait pour vous instruire, dit-il à sod élève, une méthode simple et claire , si j'ai réussi à vous donner des con naissances, ou du moins a vous préparer à en acquérir, c'est à ce philosophe, Monseigneur, que j'en ai surtout l'obligation, puisque c'est lui qui a le plus contribué à me faire connaître l'esprit humain. Je ne puis pas dire, comme il l'aurait pu lui-même, que personne ne m'a ouvert la route dans laquelle je suis entré : car il me l'a ouverte et même aplanie dans hien des endroits. Je ne suis que plus embarassé à vous parler de ce grand esprit, parce que si je le critique, on m'accusera de le vouloir déprimer; et si je le loue, on formera contre moi d'autres soupçons. Il faut bien cependant que je vous dise ce que j'en pense. Je le ferai en peu de mots, et je ne m'appesantirai ni sur les critiques, ni sur les louanges.
n Ses ouvrages font son éloge. L'emai sur l'entendement kumnin est neuf pour le fonds, et en général pour les détails ; et Locke y montre une sagadté singulière, soit qu'il observe, soit qu'il raisonne d'après ses observations. Hais il manque d'ordre; en négligeant de mettre les choses en leur place, il tombe dans des répétitions; il ne rapproi^e pas les observations qui peuvent s'éclairer mutuellement ; il n'en recueille pas toutes les consé-
SENSATION TRANSFOHHÉE. 1{
vrai qu'en maint endroit il rend hommage au génie de Locke , et qu'il invoque souvent son autorité. Mais devons-nous en conclure qu'il n'ait été que son disciple? Pourquoi ne dirait-on pas alors qu'il n'était aussi que le disciple de la personne i laquelle il témoigne quelque part sa reconnaissance pour l'avoir, dit-il, « éclairé sur les principes, sur le plan et sur les détails de son Traité des sensations f »
Brown aurait donc pu ne point prendre à la lettre les formules de la modestie ou les précautions de la prudence; il aurait même pu trouver dans ce noble désintéressement, dans ce sacrifice de la gloire d'auteur aux intérêts de la vérité, un exemple de la manière dont il faut agir à l'égard de ceux chez lesquels on va puiser des inspirations.
Condillac relève donc surtout de lui-même; il est l'auteur de tout ce qu'il a pensé; et, après
queDc«s; il laisse échapper Ats vérités qu'il semblait devoir saisir, et il devÎBDl quelquefois obscur et même peu exact. L'analjse qu'il doDue de renlendemenl humain est imparfaite. Il n'a pas imaginé de chercher la géDération des opérations de l'âme ; il n'a pas vu qu'elles viennent de la sensation, ainsi que dos idées, et qu'elles ne sont que la sensation transformée : il n'a pas observé que l'évidence consiste uniquement dans l'identité , et il n'a pas connu que la plus grande liaison des idées est le vrai principe de l'art de penser; il touchait presque â toutes ces découvertes, et il eût pu les faire, s'il eût traité son sujet avec plus de méthode. " [Histoire moderne, liv. dernier, ch. 12)
12 SENSATION TRANSFOMMÉE.
Descartes, il est le créateur de la philosophie française.
L'originalité de Condillac étant constatée , passons aux objections qui lui sont faites par l'auteur écossais dont nous parlons. On sait que pour Condillac tous les états et toutes les opérations de l'âme ont leur principe dans une seule et même faculté, la faculté de sentir ou de penser (i) ; que l'âme, dans le simple fait de la sensation , exerce déjà toutes les puissances qu'elle pourra exercer
(1) Nous disons senHretpeîwer, et nous le disons hardiment, cardans la philosophie condillacienne, sentir ne signifiaDt d'abord rien autre chose qa'aroir conscience (sens intime), ce mot peut être considéré comme synonyme de penser, t Soit que nous nous élevions, pour parler mélaphoriquement, jusques dans les deux , soit que nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes ; et ce n'est jamais que notre propre pensée que nous apercevons. Quelles que soient nos connaissances, si nous voulons remonter à leur origine, nous arriverons enfin à une première pensée simple, qui a été l'objet d'une seconde, qui l'a été d'une troisième, et ainsi de suite, a — a Nous sentons notre pensée; nous la distinguons parfaitement de tout ce qui n'est point elle; nous distinguons même toutes nos pensées les unes des autres ; C'en est assez. <i — « L'âme étant distincte et différente du corps , celui-ci ne peut être que cause occasionnelle, d'ott il faut conclure que nos sens ne sont qu'occasionnellement la source de nos connaissances. Mais ce qui se fait à l'occasion d'une cliose j)eut se faire sans elle, parce qu'un effet ne dépend de sa cause occasionnelle que dans une certaine hypothèse. L'àme peut donc absolument, sans le secours des sens, acquérir des connaissances. » [Condillac, Essai lltr l'origine des connaissances humaines; l«parf., ch,1",