LE «RAY
C’est à cette période de sécheresse qu'est due la pratique de l’écobuage : en février, un pan de forêt est abattu ; en maijuin, au moment propice, à l’extrème fin de la sécheresse, immédiatement avant que la mousson d’été ne s’établisse, on met le feu ; les cendres étalées, la semence est déposée dans des trous faits avec un bâton.
Pour désigner la parcelle ainsi défrichée, annamites et Thaï emploient, tout en la prononçant différemment, une même monosyllable «rày ».
Dans le sud-est de l’Asie tropicale, cette pratique du « rây » est un fait d’une importance considérable.
Les conséquences du « rây » sont très différentes suivant qu'il est pratiqué en plaine ou sur pente.
Les primitifs y eurent recours dès qu'ils purent fabriquer la hache, le coupe-Coupe : aussi bien, est-ce par son moyen que la forêt fait place aux savanes, aux cultures ; le développement agricole, celui de l'élevage lui seraient intimement liés.
Limitée aux plaines, vallées et plateaux, la pratique du «rây » admettrait donc un résultat heureux.
Lorsqu'il touche aux pentes des montagnes, s’il les dénude ‘et les livre sans protection aux violentes pluies des tropiques, alors le « rây » est nuisible : il augmente la soudaineté, l'impétuosité des crues ; il permet le ravinement qui stérilise le sol.
d Le AGUT ET
, Dans les vallées et les plaines, en saison sèche, le pacage est généralement très étendu, mais, à cause de la sécheresse, il est pauvre. En saison pluvieuse, l'herbe est abondante, mais les herbages sont restreints puisque rizières et champs sont en culture.
En saison sèche, à la récolte, le bœuf, le buffle sont menés à la rizière moissonnée ;-ils y broutent l'herb® des talus, Le chaume, la paille du riz battu, ont été brûlés pour que la terre ait le bénéfice de leurs cendres. Pour l'alimentation du bétail une certaine quantité de paille est cependant mise en réserve, réserve insuffisante : dès février-mars, la disette déjà s’accuse. Le bétail est-alors laissé en liberté afin qu'il subvienne par lui-
même à sa subsistance.
Le buffle redoute peu les fauves ; il ne craint pas de s’enfoncer dans la forêt et d’en fréquenter au loin les marécages : la saison sèche lui est moins dure qu'aux bovidés astreints à venir chaque soir se mettre sous la protection du village.
Le vol de bétail est d’une grande fréquence. Ordinairement, ce n’est pas quand il est abandonné à la plaine, à la forêt que le bétail est volé : il ne se laisse pas facilement approcher. Les malfaiteurs, le plus souvent, opèrent dans le village même, sur du bétail parqué, attaché sous les cases.
Quoique sédentaires cultivateurs de plaines, les Thaï riverains du Mé-Khong et de ses principaux affluents, font cependant ,aussi des « rây » dont ils retirent maïs, pastèques, courges.. Ils établissent ces « rây » dans les parties fertiles de la forêt qui couvre les mamelons, les collines, les croupes limitrophes de leurs plaines. Toujours en jachère durant plusieurs années consécutives, ces « rây » sont pour le buffle de précieux pâtis. Le bœuf en profite peu parce qu’il y est trop facilement la proie des fauves.
Sur le Mé-Khong et ses affluents, dès que la vallée se resserre, que la plaine perd de son étendue, les « rây » se multiplient au flanc des premières pentes montagneuses.
Le déboisement des pentes ne provoque pas toujours leur dénudation, ne les livre pas d'emblée au ruissellement.
Dans les cantons à sol riche, le rây abandonné après une ou deux récoltes, se couvre de pousses dès les premières pluies ; la forêt n’est pas détruite, elle est seulement dégradée : à la silve primitive est substituée la forêt secondaire.
Mais lorsque le sol est ingrat ou appauvri par plusieurs récoltes consécutives et le ravinement qu'elles favorisent, alors la forêt peut être véritablement détruite, remplacée par la savane.
Les sommets des massifs du Haut-Laos, comme ceux du Haut-Tonkin, sont ainsi dépouillés de leur forêt par des tribus nomades tout particulièrement adonnées à la culture du pavot. ?
C’est seulement vers 1860 que, fuyant les Chinois, les « Mèo », montagnards mongoloïdes du Koueï-tchéou, ont commencé d'occuper le faîte des massifs du Nord de l’Indochine. On ne les voit jamais établis à une altitude inférieure à 1.000 mètres. Pour le pavot, ils recherchent les gorges et versants abrités auxquels les nuées s’attachent, d'autant que là se trouvent les sources qu’ils captent : au moyen de tuyaux de bambou, l’eau de source est conduite à leur campement, en contre-bas. | À
Habitué à l’air léger des hautes altitudes, le « Mèo » ne peut, sans s’étioler, séjourner dans les dépressions : 6r, à mesure que ses groupes poussent leur défrichements vers le sud, les terres vierges convenables se raréfient, les parcelles défrichées ne peuvent plus être abandonnées dès qu'appauvries ; le nomadisme se ralentit ; obligation apparaît de recourir à la fumure, au labourage, de ne plus fuir devant l’herbe-à-pail-
lote envahissante.