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INTRODUCTION

Si la grande industrie a pris de nos jours un essor à tel point considérable que là où il y avait jadis de simples ateliers, il y a maintenant de vastes fabriques ou de grandes manufactures, le développement de la grande industrie n’a ni totalement absorbé la production, ni détruit l'atelier de l'artisan.

Les circonstances sont, il est vrai, à l'heure actuelle, tout particulièrement favorables à la grande industrie : l'amélioration des voies de communication, ainsi que la rapidité et le bas prix des transports ont étendu les débouchés et facilité l'écoulement des produits; la division du travail et le perfectionnement des machines ont donné à la grande industrie une supériorité incontestable; l'accroissement rapide des capitaux et la facilité de les grouper en consti-

tuant des sociétés anonymes dans lesquelles un

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grand nombre de personnes sont intéressées pour des parts limitées, ont permis la réunion des ressources indispensables à la fondation et à la stabilité de grands établissements.

Malgré les avantages incontestables de la grande industrie, il y a encore chez nous de nombreux ateliers d'artisans, qui sont le véritable siège de la petite industrie, où le patron diffère peu de ses ouvriers, soit par l'éducation, soit par son genre de travail. Jusqu'à ces derniers temps, le seul mode de travail qui fut connu dans ces ateliers était le travail à façon, avec des matières premières fournies par la clientèle. Mais l’idée de spéculer sur un travail fait à l'avance se fit jour rapidement dans ces ateliers, par suite de certains événements, tels que la fréquence des foires et des marchés où afflue une certaine quantité de consommateurs à satisfaire immédiatement.

Ces ateliers subsistent pour des raisons d’ordre économique : la grande industrie ne peut pas, en effet, à elle seule absorber toute la production; ainsi, les produits qui exigent de l’art ou du goût ne se font pas en gros, ils sont le propre de la petite industrie.

D'autre part, les travaux de réparation ou d’entretien échappent à la grande industrie : ils sont laissés à l'artisan, car s’il est possible de confectionner des objets dans de vastes manufactures, il est plus difficile de les réparer à l'usine. Ce travail ne peut se faire qu’au petit atelier local, d’autant plus qu'il faut souvent réparer sur place.

En outre, les différents représentants de l’indus-

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trie à la campagne ou à la petite ville, téls que serruriers, menuisiers, charpentiers, ete,, sont en général des artisans. On peut même aller plus loin et dire que la grande industrie elle-même a favorisé le développement des petits ateliers. Les établissements industriels tels que, par exemple, les établissements de marbrerie, créent dans certains centres de véritables foyers de petite industrie. Certains individus habitant la localité où se trouve la marbrerie ont pour métier, ainsi que cela se passe notamment dans le Jura, d’aller chercher, chez le donneur d'ouvrage, du marbre brut pour le polir ou le travailler dans leur petit atelier, où ils emploient parfois l’aide d’un compagnon ou d’un apprenti.

Les grands magasins, à Paris comme en province, occupent également des artisans qui travaillent chez eux et que l’on appelle : ouvriers du jouet de Paris, ou canuts de la Croix-Rousse, à Lyon.

D'après le rapport récent sur la petite industrie, fait par M. Pierre du Maroussem, délégué à cet effet par l'Office du travail, nous voyons que l’industrie du vêtement emploie non seulement des ouvriers, mais des artisans; c’est ce qu’exprime le passage suivant. Il existe à Paris « le marchand qui utilise un tailleur à facon en lui fournissant les étoffes tirées de son dépôt de vente. Dans cette catégorie rentrent certains grands magasins, moins bien outillés et moins bien achalandés que les précédents. Le marchand fait prendre les mesures par son tailleur annexe : quelquefois, il les prend lui-même, mais là s'arrête sa tâche industrielle; toutes les opérations sont effectuées au dehors. Les limites du commerce

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et de l’industrie sont ici nettement tranchées. Le tailleur apparent est un commerçant. Le véritable tailleur, l'artisan, est un tailleur à façon, ne travaillant que pour un client unique, ce n’est pas un façonnier, mais un patron asservi (1). »

Pour toutes ces raisons, nous avons pensé qu’une étude sur les artisans aurait non seulement un intérêt théorique, mais aussi un intérêt pratique. Les artisans existent et sont nombreux. Or les recueils de jurisprudence nous montrent que la question de savoir si un individu est commerçant, ouvrier ou artisan, revient fréquemment devant les tribunaux. Le législateur aurait évité bien des discussions s’il eut défini l'artisan : il ne l’a pas fait et cependant il cite l'artisan à plusieurs reprises (2), et il s’en occupe d’une manière toute spéciale dans les diverses lois relatives aux patentes (3). C’est pourquoi nous essayerons, dans cette étude sur les artisans, de définir l'artisan, de le séparer de l’ouvrier et du manufacturier et d'indiquer l'intérêt ‘pratique qu'il y a à distinguer les uns des autres ces trois sortes d’individus : ouvriers, artisans et manufacturiers.

(1) Office du travail. La petite Industrie, t. Il: Le Vêtement à Paris, p. 23.

(2) Voir les art. 570, 1308, 1326 et 1384 du Code civil.

(3) Voif Les lois des 25 avril 1844, 18 mai 1850, 4 juin 1858, ? juillet 1862, 2 août 1868, 15 juillet 1880, 17 juillet 1889.

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