Ibid., IV
tllPOPULARlTè DE CONDOHCCT 11^
d^ezposer à la Constituante les motirs de leur retraite, et de lui remettre le fruit de leur travail, ce plan de municipalité dont les districts n'avaient pas voulu. Condorcct demanda et obtint qu'aux deux adresses arrêtées on adjoignit une troisième, celle qu il avait rédigée surTimpôt du marc d'argent. L'Assemblée nationale avait décrété, le 18 avril, que les impositions ordinaires de 1790 seraient perçues d'après un rôle unique, et que « le montant des locations servirait d'unique base pour la fixation des taxes progressives' ». 11 résultait de ce décret, selon Condorcet, que tout locataire, dont le logement valait moins de 700 livres, devenait inéligible, s'il ne possédait pas des biens assujettis à des impositions directes. Les grandes villes et surtout Paris allaient être durement frappées par cet article : Condorcet proposa à ses collègues d'intervenir auprès de la Constituante pour obtenir l'atténuation de ces conditions rigoureuses. Les Représentants de la Commune accédèrent d'autant plus aisément à sa requête qu'ils savaient les districts très émus du décret et disposés k tenter une démarche directe auprès de l'Assemblée nationale ; ils voulurent les gagner de vitesse, espérant d'ailleurs que leur acte leur rendrait quelque regain de popularité ^ : l'adresse sur les conditions d'éligibilité fut donc présentée aux Constituants en même temps que le plan de municipalité.
II. — Condorcet avait, semble-t-il, sa place marquée d'avance dans la députation que l'Assemblée municipale chargea de cette mission suprême. 11 s'agissait de lire un document qui était son œuvre personnelle, de déposer un projet à la confection duquel il avait présidé; il ne fut pourtant pas désigné, et cette exclusion est caractéristique. Au début d'avril 1790, Condorcet ne possède plus cette autorité, ce crédit, dont il jouissait six mois auparavant; ses collègues se sont pour la plupart détachés de lui, et Condorcet s'est détaché d'eux. Le fait tient à plusieurs causes. Le président des 24, absorbé par ses fonctions, n'avait pu prendre part activement aux travaux ordinaires de l'Assemblée. De plus ses qualités physiques ne le rendaient pas propre à briller dans une enceinte, où les orateurs, sacrés ou profanes, à l'éloquence fleu-
i. Procès-verbal de V Assemblée nationaley XVIII, n" 245, p. 3-5. 2. Lacroix, Actes de la Commune, V, 54-55, 109-11.
174 LES DEHNtERS TRAVAIjK
rie, facile et pétulante, plus jaloux d'exciter des mouvements de sensibilité que d'éclairer la raison, étaient si nombreux, et obtenaient un si vif succès. Qu'on place par la pensée un Fauchet à côté de Candorcet, et Ton comprendra aisément combien sa parole froide et embarrassée, son geste sobre et las, son manque volontaire d'action et de variété devait nuire à ce dernier. Puis, Gondorcet le constate lui-même dans sa Juslificaiion^ ses doctrines financières et ses attaques fort vives contre le pacte de famille lui aliénèrent beaucoup de gens * : les défenseurs des assignats lui en voulurent de les combattre; les fervents de l'alliance espagnole ne lui pardonnèrent pas de l'avoir blâmée ; ils crurent plus facilement à la vérité des calomnies que les esclavagistes, et le club de Massiac^ répandaient et faisaient répandre sur le compte du chef des Amis des Noirs. Gondorcet passa souvent dès lors pour une manière de traître, un homme qui avait été acheté et voulait livrer la France aux Anglais.
Les représentants de l'Hôtel de Ville n'avaient point sans doute une pareille crédulité : toutefois le défenseur des esclaves et des juifs ne laissait pas d'être suspect à certains, et le manque de popularité de Gondorcet ne pouvait échapper à personne. Aussi, dès le mois de janvier 1790, cesse-t-il de jouer un rôle considérable. Si on le charge d'aller, le 17 février, visiter les magasins de subsistance^, puis, le 18 mars*, d'examiner le mémoire d'un nommé Le Roux, enfin, s'il est nommé, le 5 avriP, membre du iury qui doit nommer le successeur de l'abbé de l'Épée, les missions importantes lui échappent : c'est à Lavoisier que l'Assemblée renvoie de plus en plus l'étude des problèmes financiers; ce sont Robin et Fauchet qui interviennent de plus en plus dans les questions de politique générale. Le 27 janvier, l'adresse du marc d'argent avait été applaudie, mais ajournée. Le 17 février, Gondorcet propose d'envoyer une nouvelle adresse à l'Assemblée nationale pour lui demander « d'établir un pouvoir qui puisse réformer cette même constitution » et lui promettre « de ne