Bachaumont, XXI
2. Après la nomination de Necker, il donna sa démission; mais il est probable que celte démission ne fut pas acceptée. Rn 1783, la place fut supprimée. Ormesson écrivait le 2 juin à Condorcet: « S. M. veut bien vous assurer, comme vous le désirez, la jouissance du logement que vous occupez; mais c'est tout Ce quMl a été possible d'obtenir, le Roy ayant jugé que la place d'Inspecteur général des Monnaies devait demeurer supprimée et les circonstances s'opposant à la grâce pécuniaire qui eut pu en remplacer le traitement. » Le ministre se ravisa, ou le poste fut bientôt rétabli, car Condorcet figure sur TAlmanach de 1789 avec le titre d'inspecteur général, et nous savons par lui-même qu'il était appointé comme auparavant. Institut, Mss. N. S. 16.
3. Sophie de Grouchy était la nièce de Dupaty. Condorcet la rencontra d'at>ord chez le président, puis il fit plus ample connaissance avec elle au château de Villette, où il avait été invité. Il l'épousa le 28 décembre 1789. 11 n'avait demandé aucune dot, et se contenta d'un contrat verbal. On ne peut donc nier que Condorcet n'ait fait là un mariage d'inclination. Cette inclination fut-elle partagée? Il est impossible de le dire. Il avait 42 ans, elle en avait 23. Les contemporains dès le premier jour ont, selon Bachaumont, admiré l'audace et raillé la confiance de l'académicien. Br* de Condorcet, jeune et spirituelle, a donné, par son attitude et sa coquetterie, sujet aux soupçons et aux attaques; les ennemis de son mari se sont plu à raconter les bruits les moins moraux sur son compte. Après la mort de son mari, elle a repris toute sa liberté; avant 1794 a-t-elle justifié les médisances qui avaient cours sur elle? La question ne nous a point paru mériter une réponse. II nous suffira de relever ce fait que, jusqu'à sa mort, Condorcet a montré à sa femme beaucoup d'estime et d'affection.
Quant à Tallégation de Peltier, que M"" de Grouchy avait été séduite par
10 l'homme: l'économiste
dans la Révolution, que, bien avant 1789, il avait pris part aux luttes de la politique contemporaine. Lorsqu'il était arrivé au point culminant de sa carrière scientifique, il y avait longtemps que les sciences ne constituaient plus son objet d'études préféré, et qu'il les délaissait pour les spéculations de l'économie politique.
On a tenté d'expliquer ce changement d'orientation de divei*ses manières. Condorcet, a-t-on dit tout d'abord*, comprit.vite qu'il n'était pas spécialement doué pour les mathématiques ; il chercha une autre voie plus propice où il put conquérir la célébrité.
11 faudrait commencer par démontrer, pour que la thèse fut admissible, que Condorcet manquait en effet d'aptitudes scientifiques. Nous avouons, quant à nous, notre incompétence en semblable matière ; nous nous bornerons à rappeler que des juges assurément autorisés, d'Alembert et Lagrange, ont loué infiniment les travaux de leur jeune confrère. Le dernier n'écrit-il pas à Condorcet? « J'ai lu avec la plus grande satisfaction votre mémoire sur les suites infinies, et j'y ai trouvé des vues très profondes et très ingénieuses sur cette matière... La méthode d'approximation que vous donnez à la page 281 m'a paru très belle.* » Un peu plus tard, il s'exprime en ces termes : « J'ai lu et relu ces Mémoires avec le plus grand intérêt et je les ai trouvés» comme tout ce que vous faites remplis de vues neuves et profondes... La méthode du dernier article m'a singulièrement phi par son élégance et son utilité \ » Voici deux autres passages plus élogieux encore : « Un pareil ouvrage sur le calcul intégral est devenu maintenant bien nécessaire, surtout après toutes les découvertes que vous avez faites dans cette matière, et il n'y a que vous qui puissiez le bien exécuter*. » Et: « Je ne vous dirai rien de votre grand Mémoire ; il est rempli d'idées sublimes et fécondes °. »
Si l'on objecte que Lagrange complimente volontiers ses cor-
le duc de la Rochefoucauld, et que Condorcet, informé, aurait consenti à répouser, M. Isambert l'a réfutée dans son article de la Biographie Didoi, d'une manière décisive. Nous n'y reviendrons pas.