Discours sur les malhémafiques, (Pauvres. I
LES MATHÉMATIQUES ET l'ÉCONOMIE 23
d'une nation ? Évidemment non. L'expérience, la réflexion pure ne peuvent ici être d'un grand secours pour l'économiste, qui trouvera, au contraire, dans les mathématiques, le moyen de sortir d'embarras. Il existe en effet une science qui traite des probabilités, et conduit à formuler, sinon des lois précises et certaines, au moins des règles infiniment probables, et qui suffisent dans la pratique. Appliqué seulement à Tétudc des jeux de hasard, le calcul des probabilités est susceptible d'être appliqué fructueusement à celle « des événements de la vie* ». Après Pascal, Fermât et de Witt, Bernouilli a montré la route à suivre. 11 convient de poursuivre leur tentative avec plus d'ampleur, et de constituer cette « Arithmétique sociale », qui permettra de résoudre les problèmes si graves des rentes viagères, des assurances, et de fonder siu* des principes scientifiques les décisions humaines. Aussi Condorcet, encouragé par Turgot, se consacre-t-il de plus en plus à cette partie des mathématiques, et le volumineux ouvrage qu'il publie en 1785, sur le calcul des probabilités appliqué aux décisions humaines, prouve péremptoirement qu'un penchant de plus en plus grand l'attire vers la politique.
Ce n'est donc point un accident, une circonstance extérieure, c'est l'instinct même de sa nature qui a conduit Condorcet à délaisser de plus en plus les sciences pures pour des spéculations plus utiles au genre humain. Il a apporté dans ses nouvelles recherches ses qualités propres, une grande sincérité, un amour profond de la vérité, beaucoup de générosité et d'ardeur, et une puissance singulière de travail. Pour se faire une opinion personnelle, il a beaucoup écouté et beaucoup lu. Il a eu la fortune de vivre ou de se rencontrer avec les penseurs les plus éminents de son temps, de discuter des doctrines contemporaines avec leurs représentants les plus autorisés. Quesnay et Mirabeau lui ont enseigné les vertus du système physiocratique. Avec Trudaine, et surtout avec Turgot, élèves de lîournay, il a recherché les moyens de rattacher lune à l'autre, et de concilier, quand elles étaient en désaccord, l'œuvre de l'intendant de commerce et celle du docteur. Lié avec d'Alembert, il s'est trouvé pendant quelque temps l'intime de Diderot. Avant
1. Institut, Mss. M. S. n* 19, dossier B, n* 10. Cf. Dhrours xur Vasironomie. Œuvres, 1,500.
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d'être l'adversaire de Necker, il fréquentait chez lui. Il a connu ainsi la plupart des philosophes français, et, s'il a eu le regret de n'avoir point approché certains penseurs étrangers dont il prisait fort le talent, comme Beccaria, il a eu fréquemment l'occasion de rencontrer Smith, Galiani, Caraccioli ; il a été l'ami de Franklin. Il a complété, d autre part, ces leçons orales par d'immenses lectures ; il lisait, avec une sorte de rage, au point d'inquiéter M"" de Lespinasse ; il lisait par goût, par désir d'apprendre, et aussi par devoir ; l'obligation de prononcer l'éloge des académiciens disparus lui imposait celle de se renseigner sur leur œuvre. Puis il doit à ses correspondants l'annonce et le compte rendu de tous les ouvrages, dont l'apparition a fait quelque bruit. Dans ses lettres à Voltaire ou à Lagrange, il analyse certains livres, qu'il est impossible de retrouver aujourd'hui. Son bureau est un véritable office, où aboutissent les publications françaises et étrangères, pour être ensuite expédiées à Berlin, à Ferncy, à Limoges.
On peut donc poser en principe que Condorcet a connu tout ce qui valait la peine de l'être. Le dernier des Encyclopédistes, il est, sinon le plus génial, du moins le plus universel de tous ; il résume en lui toute la pensée du siècle. De ses conversations et de ses lectures, il a de bonne heure dégagé son système, qu'il expose et préconise dès avant 1789, qu'il défendra de toute son autorité pendant la Révolution : c'est ce système qu'il nous faut analvser.