‹ Condorcet et la révolution françaiseChapitre 489 sur 520 · LA PROSCRIPTION · texte numérisé non relu

LA PROSCRIPTION

une agitation violente. Mal infonné de tout ce qui se passe, il redoute les pires événements. C'est en vain que sa femme lui ^ écrit pour le conjurer de calmer sa tête. Pour apaiser son aptalion, il faudrait le voir, causer avec lui longuement; et, depuis que la Terreur a multiplié les lois de sang, Boyer, Pinel, Cabanis, M""" de Condorcct elle-même n'osent plus se risquer rue Servandoni. Le proscrit vit seul avec M"* Vernet, qui semble avoir partagé ses appréhensions. Sa sensibilité exaspérée devient pour lui une source d'incessantes tortures : il voit partout, toujours, le danger, la mort menacer ce qu'il aime. La République, au destin de laquelle il continue de s'intéresser passionnément, lui parait comi)romise. Les vivres sont rares ; il ne l'ignore point: immédiatement, il juge la famine inévitable; il se désole à la pensée que sa femme et sa fille manqueront des subsistances nécessaires, il leur demande de réunir tout de suite des provisions de bouche.

Quelle que soit sa résignation, il pense aussi à lui-même; il ne craint point la mort; mais l'insécurité perpétuelle de sa vie, l'immobilité à laquelle il est condamné, le troublent et Ténervent. Parfois, il a des défaillances, des moments d'abîittement ; sa force de résistance esta bout; il s'abandonne au désespoir: le souvenir de ses œuvres, de son action publique lui devient importun ; il déplore sa notoriété, l'emploi qu'il a fait de ses facultés : s'il avait élé plus obscur, il serait peut-être plus heureux : « .le ne tiens plus .à la vie, écrit-il, que par l'amour et Tamilié. J'ai donné congé à Iji gloire ; je ne veux qu'agiter doucement à des venis doux mon petit grain de poussière : folie d'aspirer aux siècles et de ne vivre rien de la vie présente et qui coule I 11 est dans le commerce épistolaireune foule d'idées qu'on jette sans les vérifier ni les garantir: on est soi, le soi présent, actuel, et non le soi arrangé, composé des soi passés. Je serai moins philoso[)he, mais j'en serai plus honnête homme. » Puis l)nis(|ueincnt, cette profcssij^n de foi pessimiste et mélancolique dégénère en une plainte brève, rau(|ue,amère: « Ce n'est pas là de la vie, gémit-il î 11 n'y a que la superticie qui vit eu moi: le fonds est mort '. »

Page 1