‹ CondorcetChapitre 121 sur 165 · CONCLUSION DU LIVRE II · texte numérisé non relu

CONCLUSION DU LIVRE II

dans toutes les parties de l'œuvre constitutionnelle de Condorcet. Il a pu dire : « J'ai toujours pense' qu'une Constitution républicaine, ayant l'égalité pour base, était la seule qui fût conforme à la nature, à la raison et à la justice ; la seule qui pût conserver la liberté des cito^^ens et la dignité de l'espèce humaine (l) ».

Cette unité elle-même a sa source dans la foi cartésienne en la puissance de la raison et des idées claires, dans la confiance en l'esprit critique et d'analyse qui rejette toute autorité extérieure à la raison positive et laïque, enfin dans la foi au progrès. Et c'est ainsi que la passion de la vérité vient se joindre à celle de la justice pour tendre, pour ainsi dire, les ressorts intimes des théories constitutionnelles de Condorcet : « étranger à tout parti, m'occupant à juger les choses el les hommes avec ma raison el non avec mes passions, je continuerai de chercher la vérité et de la dire (2i... C'est par la raison seule qu'on gouverne les peuples vraiment libres (3)».

Si enfin, laissant de côté tout ce qu'il y a de théorique dans l'œuvre de Condorcet, pour considérer sa méthode pratique en politique, ses principes d'action politique et son influence effective, nous trouvons que, ici encore, il a été le guide des esprits, l'éducateur politique de la nation.

Il ne veut pas un art social empirique, il veut un art rationnel, un art guidé par une science et par des principes. Il critique la politique empirique et vante les bienfaits de la politique rationnelle en des termes qui rappellent ceux de Platon {Repu., liv. VI) et qui ont inspiré à A. Comte l'idée essentielle de sa doctrine. La doctrine empirique « consiste à suivre le cours des événements ; à prendre, sur chaque question qui se présente, le parti qui paraît le plus expédient (Platon avait dit w- lô s'.x.o,-) et à chercher ensuite quels principes on doit avoir l'air d'adopter, pour soutenir ce parti auquel on s'est décidé d'avance. On ne s'attache pas h une opi-

(2) Ibid., 566-567.

(?) X, 386. Il dit plus loin : '« La Révolutioo fraaçaise peut être regardée comme la guerre de la raison contre les préjugés », ibid.,

682 LIVRIi 11. DROIT CONSTITUTIONNEL

nion parce qu'on la croit vraie, mais parce qu'elle favorise le succès des projets qu'on a formés ». La politique rationnelle procède autrement : u c'est dans la nature éternelle de l'homme et des choses, que ceux qui suivent cette méthode cherchent des principes inaltérables et universels. S'ils s'arrêtent à discuter les questions que les événements font naître, c'est toujours pour en ramener la discussion à ses principes généraux. Ils voient l'avenir dans le présent... Us recherchent ce qui est vrai, ce qui est juste, et sont sûrs d'avoir trouvé ce qui est utile. » Cette méthode est celle de Condorcet. Il regarde « l'art .social comme une véritable science, fondée, comme toutes les autres, sur des faits, sur des expériences, sur des raisonnements et sur des calculs (1) ».

Ses principes d'action sont, d'une part, l'égalité des hommes, d'où dérive la souveraineté nationale qui se manifeste par le suffrage universel ; et, d'autre part, la liberté, d'où dérive l'organisation d'un gouvernement républicain qui respecte les droits de l'individu. Bref, démocratie et république, suffrage univ^ersel et individualisme, tels sont les principes politiques d'action acceptés par Condorcet.

Enfin, soit dans le livre I où leur développement a été présenté dans leur ensemble et dans un milieu historique déterminé, soit dans le livre II où leur développement a été présenté, par une ahstraction nécessaire, dans leur évolution propre et distincte, — les différentes théories de Condorcet ne sont pas restées à l'état de dissertations abstraites et doctrinales : elles sont descendues dans l'arène de la vie réelle, elles ont circulé dans la presse, à la tribune ; avant 1789, elles ont tracé le programme de la Révolution ; après 1789, elles l'ont réalisé ; en 1793 elles l'ont codifié.

Soit comme guide de la Révolution, soit comme créateur de la science du Droit constitutionnel, Condorcet a donc été l'éducateur politique de ses contemporains. Et comme son œuvre est toujours vivante et même d'actualité, parce que les problèmes qu'il a énoncés, nous les posons toujours et ses solutions nous guident encore, on peut dire qu'il est, même au-

(1) X, 70-71. Cf. notre Essai historique et critique, etc., le mot politique dans l'Index et le début de la Conclusion générale, p. 477.

Page 1