I. — Dans l'esprit de ses fondateurs, l'Economie politique
(1) Nous renvoyons le lecteur à l'Avant-Propos des livres II et III, p. 361-367.
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n'est pas seulement la science de la richesse; elle est aussi « la science du droit naturel, appliqué, comme il doit l'être, aux sociétés civilise'es... Elle est la science de la justice éclairée, dans toutes les relations sociales, intérieures et extérieures (1) ». Par ces mots, Dupont de Nemours résume la conception, très vaste, que se faisaient de « la science nouvelle )) ceux qui venaient de la fonder, ceux qu'on appelait les Economistes et que Dupont de Nemours lui-même appela Physiocrates, en 1768.
Cette définition exprime l'état de confusion complexe et indistincte qui caractérise toute science à ses débuts. Avant que les faits fussent entièrement explorés, avant que la division du travail eût séparé et distingué les recherches primitivement confondues, l'Economie politique eut l'ambition de suffire à une lâche très vaste, qui va bientôt se diviser en trois branches distinctes : Droit constitutionnel, Sociologie, Economie politique.
Et c'est un fait digne de remarque que de voir naître et grandir le penseur, qui opérera celte division, à l'époque même où l'Economie politique fut créée dans toute sa complexité primitive, dans toute son ambition et son ardeur de jeune science. C'est dans l'œuvre de Condorcet que nous voyons coexister le droit constitutionnel, la science sociale et l'économie politique ; il les traite en même temps, mais il ne les confond pas. Chacune d'elles a son objet et son domaine propres, et, malgré d'inévitables contacts et des emprunts réciproques, elles se développent, considérées dans l'ensemble, successivement : en-elTet, Condorcet débute par l'Economie politique (Cf. Supra, p. 20 et 362) ; les événements le poussent au droit constilulionnel, enfin, dans les loisirs de la proscriplion, dans ces heures voilées de mélancolie aux approches du dénouement tragique, il se recueille et fdit la philosophie de l'Economie politique, la philosophie du droit constitutionnel et de la morale, philosophie destinée à remplacer la métaphysique ou science de l'absolu, et qui n'est autre que la science sociale.
(1) Dupont de Nemouus, Collection Guillaumin, t. Il, !''« partie, p. 397.
ciiAP. I. — l'Économie politique 689
Né en 1743, Condorcet écrit son premier ouvrage économique en 1775, à 32 ans : Lettre iCiin laboureur de Picardie à M. N''**' auteur prohibitif.
U'iel était donc l'état de l'Economie politique en 1775? Il est permis de dire qu'elle n'existait pas avant le xviir siècle : car une science existe seulement à partir du jour où une certaine partie de la réalité, encore inexplorée, devient l'ohjet d'observations méthodiques. Jusiju'au xviii" siècle on n'avait pas étudié, à proprement pailer, la richesse, entendue comme chose utile, quelconque, propre à satisfaire des besoins. Depuis la Renaissance, on avait étudié la ricliesse, mais on la confondait avec l'argent, avec la monnaie. De là dérivèrent les théories mercantilistes : balance du commerce ; extension des exportations ; prohibition des importations; réglementation des échanges ; mépris de la terre et de l'agriculture; apothéose de l'industrie.
Boisguillebert et Vauban, les premiers, trouvèrent une relation entre les besoins de l'homme et certaines choses ; ces choses utiles, propres à satisfaire les besoins (blé, farine, viande, vin, etc.), ils les appelèrent des richesses. Ils déterminèrent exactement la nature des phénomènes relatifs à la production des choses utiles et à leurs échanges. Ce jour-là, l'Economie politique, comme scir-nce, était née.
Elle ne pouvait naître qu'au xviii'' siècle. Car, si un certain nombre de causes historiques avaient, du xvi'au xviii° siècle, appelé l'attention des hommes sur l'or et l'argent (1). d'autres causes, non moins profondes, et plus spéciales à la France, devaient attirer l'attention des esprits observateurs sur les
(1) Les nations d'Europe avaient beaucoup jalousé, au xvi« siècle, l'Espagne qui lirait l'or et l'argent île ses miues d'Amérique. Comment doivent procéder, se demanda Antonio Serra (1613i, les nations, qui n'ont pas de mines, pour avoir néanmoins de l'or et de l'argent ? Eu vendant sans acheter, en exportant sans importer. Tel sera le seul moyen de faire rentrer l'or dans un pays qui n'a pas de mines. C'était assimiler les nations à des marchands qui vendent sans acheter ou du moins (jui n'achètent que la matière première; d'où le nom de mercantilisme, donné à cette doctrine, et toutes ses conséquences : protection des industries natiouales, entraves à l'importation (achats), primes à l'exportation (ventes), politique iuteruatiouaie fondée sur la protectiou, la prohibition et finalement la guerre, la lutte à outrance : affaiblir ses concurrents sous prétexte de se fortifier soi-même, etc., etc.
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besoins matériels. La misère était grande, en France, à la fin de ce qu'on a appelé « le grand règne! » Les campagnes étaient afl'amées. De là, le cri d'alarme poussé par Boisguillebert et Vauban, de là les théories nouvelles relatives à la production des choses utiles à la vie, la réhabilitation de la terre nourricière, et, par dessus tout, la production du blé, ]a liberté des échanges d'une province à l'autre, et même d'un pays à Tautre. De là aussi le souci de la justice dans l'assielle, la réparliliou et la levée des impôts.
Les ouvrages de Boisguillebert paraissent de 1697 à 1707 {Le détail de la France, 1697 ; Traité des grains, 1705; Factum de la France, 1701) ; ceux de Vauban paraissent à la même époque {Oisivetés, 1703; La dîme royale, 1707).
Les semences jetées par ces deux précurseurs (1) allaient bientôt germer. La richesse, disaient-ils, n'est pas l'or ou l'argent mais toute chose utile propre à satisfaire les besoins; la production n'est pas alimentée par l'industrie, elle vient tout d'abord de la terre nourricière et féconde; la vraie production est d'abord agricole, c'est celle des grains ; les échanges nationaux et internationaux doivent être libres; l'impôt doit être juste et pour cela égal pour tous indistinctement et porter sur les revenus visibles et tangibles de la terre.
Ces idées reparaissent cinquante ans plus lard dans les écrits des Economistes. Le premier en date fut Quesnay, médecin de Louis XV. 11 publie dans ï Encyclopédie deux articles du plus haut intérêt : Fermiers; Grains (J756) ; puis le fameux Tableau Econumique (1758), à l'impression duquel Louis XV voulut collaborer en personne; enfin les Maximes générales du gouvernement économique d'un gouvernement agricole (1758).
Turgot, compagnon de Gournay dans ses tournées à travers la France comme inspecteur du commerce, publie, en même temps que Quesnay, un article dans V Encyclopédie, sur
(1) A son époque Boi:;guillebert passait pour une sorte de « toqué > et d'illuminé. Goadorcet, malgré certaines réserves, lui rend justice : « il avait deviué, dit-il, une partie des vrais principes de l'Economie politique », IV, 365-366.
CHAP. 1. — l'Économie politique (')91
les Foires et marchés (i7a6) ; il résume les idées de Gournay sur la liberté dans un remarquable éloge de ce penseur (1759) qui a été un semeur d'idées et non un écrivain ; il rédige un mémoire Sur la formation et la distribution des richesses (1766) qui est la perle des ouvrages économiques français; le premier, il distingue le prêt de consommation et le prêt de production, et il réhabilite les prêts d'argent (1769) dont il montre Tulilité et la nécessité ; observateur attentif des réalités, il écrit, pendant ses tournées d'intendant de Limoges, à Tulle, à Egletons, à Bord, à Saint-Angel, à Angoulême, sept lettres sur la liberté du commerce des grains (1770) qui sont un traité complet de la matière; enfin il publie un important mémoire sur L'impôt (1770) où il demande, avec les Physiocrates, l'impôt direct sur le revenu net de !a nature et l'abolition des impôts indirects.
Si l'on réunit en un seul faisceau les idées de ces penseurs ainsi que celles de leurs partisans. Le Mercier de la Rivière, Dupont de Nemours, Le Trosne et l'abbé Baudeau (1), on arrive à former un corps de doctrine parfaitement cohérent : ils réagissent contre l'école mercantile et prohil)itionniste (Antonio Serra, Golbert, Law, Dutot, Melon) : 1" par leur conception de la richesse ; la monnaie passe au second plan ; 2° par leur prosélytisme en faveur de la terre et de la campagne, en faveur de la production agricole et de celle des grains ; 3° par leur amour pour la liberté dans les échanges nationaux et leur aversion pour les règlements et l'ititervenlion de l'Etat ; 4'^ par leur désir de voir la paix et la fraternité régner entre les peuples, grâce à la concurrence pacifique et libre des échanges (si//;ra, p. 038) ; 3° par leurs théories du produit net, de la valeur, de l'ollre et de la demande ; 6° par leur souci de la justice dans Timpôt, réalisée par l'impôt direct sur le produit net des terres, à l'exclusion de to. s autres impôts: 7" par leur optimisme fondé sur l'harmonie des intérêts individuels, des intérêts nationaux et internationaux ; h» par leur sincère préoccupation de la justice et de l'intérêt gêné" rai; 9° par leur amour de l'observation et leur méthode
(1) Doat nous avons cité les œuvres Supra, p. 20, note 1 ; elles ont paru de 1767 à 1779.
692 LIVRE m. LA SCIENCE SOCIALE
scientifique fondée sur le déterminisme social, la croyance à des lois naturelles et nécessaires, qui, pour eux sont, dans le fond^ des lois divines; et de là vient leur optimisme, leur aversion pour l'intervention de l'Etat, et leur amour de la liberté : laissez faire, laissez passer.
A ces difl'érenles idées, Turgot ajoute la productivité simultanée de la terre et du travail humain appliqué soit à la terre soit à l'industrie (i) ; la légitimité du prêt à intérêt comme instrument d'échange et de crédit; enfin la foi dans le progrès.
Or, la période pendant laquelle ces différents penseurs ont publié leurs ouvrages (1767-1779) est précisément celle où Condorcet, travailleur infatigable, lecteur assidu de lous les ouvrages qui paraissaient, ami personnel de Turgot et en relations avec tous les Economistes, faisait ses premiers pas dans la science économique et publiait ses premiers ouvrages.
Il a même vu Hume à son voyage à Paris en 1763. Il a connu Adam Smith qui a vécu près d'un an dans cette ville (oct. l7(3o-oct. 1760), après un long séjour de 18 mois à Toulouse. Au dire de Dupont de Nemours, Smith fréquentait assidûment chez Gournay où il se lia avec Turgot. Condorcet nous apprend que Turgot, après sa chute, entretint une correspondance suivie avec le grand économiste écossais.
Condorcet était alors âgé de 23 ans ; il était lié avec
(1) L'idée est-elle de Turj^ol ou de Smith ? Turgot l'a exprimée, le premier, dans son Mémoire sur la formation des richesses, 1766, ua an après le séjour de Smitli à Paris. Mais qui l'a formulée le premier dans ces échanges presque quotidiens d'idées, qui eurent lieu entre ces deux grands esprits ? 11 est avéré que Turgot c'a pas partagé les idées de Quesnay sur ce point et qu'il n'est pas, à la rigueur, un physiocrate. Il est non moins avéré que Smith, observateur attentif de l'activité industrielle de l'Angleterre, avait une tendance naturelle à considérer le travail comme la vraie cause productive des choses utiles Ce qui est certain, c'est la rencontre de ces deux penseurs. Condorcet déclare nettement que la mémoire de Turgot sur la formalion des richesses est « le germe du traité... du célèbre Smilh », V, 45. Mais ceci ne l'empêche pas de dire que le traité de Smith est « l'un des ouvrages les plus profonds et les plus utiles que le siècle ait produits », IV, 560.
cnAr, I. — l'économie politique G93
d'Alembert depuis la soutenance de sa thèse d'analyse (1759) ; il fréquentait le mênae monde que lui, le moude des Encyclopédistes, des géomètres et des philosophes; et c'est là qu'il connut Turgot, Smith et les autres Economistes.
Condorcet étudia de très près le fameux ouvrage de Smith: Recherches sur la natio'e et les causes de la richesse des nations (1776). Et même, détail peu connu (1), Condorcet aurait préparé un volume de notes et de réilexions pour faire suite à la traduction, par lloucher, de l'ouvrage de Smith. Le il/onz76Mr /^réimpression, V, 467-468, n" du 24 août 17!)0) nous apprend que la traduction seule a paru à cette date; et plus loin, dans le n° du 2J mai 1791 (VIK, 490) la même feuille nous apprend que ce volume de notes n'a pas encore paru : « on ne peut, dit le Moniteur, qu'attendre avec impatience le cinquième volume, où l'on annonce des notes d'un écrivain homme d'Etat, digne commentateur d'un texte qu'il aurait pu composer lui-même ». Ce volume est-il paru? les notes sont-elles restées dans les papiers inédits de Condorcet? nous ne le croyons pas. Car Lalande prétend que Condorcet ne s'occupa pas de ces notes. (Supra, p. 20, note 1, in fine).
M""" Condorcet elle-même traduisit à cette époque et publia plus tard [Moniteur, réimpr., XXIX, 257, n° du 6 mai 1798) l'ouvrage de Smith : Théorie des sentiments moraux {^).
Les rapports de Condorcet avec les Economistes du xvLii^ siècle sont donc très étroits. Il présente avec eux de grandes analogies : comme eux il s'élève contre les erreurs du mercantilisme et du prohibitionnisme, comme eux il critique Colbert et revendique la liberté dans les éclianges nationaux, la liberté et la paix dans les relations internationales, la fraternité des peuples; comme eux il voit dans l'Economie politique la science des chuses utiles et surtout la production agricole, la production des grains; comme eux, il fonde ses théories économiques et même la théorie des impôts sur celle du produit net ; enfin, à leur exemple, il cherche la jus-
(1) ladiqué ci-dessus, p. 20, noie 1. A ces indications ajoutons celleci : Condorcet cite Cantillon (IV, 246j économiste oublié depuis cette époque, tiré de l'oubli par M. A. Espinas dans son excellente Histoire des (loctrijies économiques (Paris, A. Colin, 2<^ édition).
(2) Cf. Supra, Bibliographie et p. 20, note 1 et ci-dessous, chap. ii,2 § 2 .
694 LIVRE m. LA SCIENCE SOCIALE
lice dans l'impôt et il la réalise, par la suppression des impôts indirects et leur réduction à un impôt direct unique sur le produit net. A toutes ces théories il ajoute des vues personnelles, du plus haut intérêt, sur les monnaies, le payement par registre et, en général, sur les finances.
Nous allons étudier ces différentes questions d'après les nombreux ouvrages spéciaux consacrés par Condorcet à l'Economie politique, sans compter les nombreuses allusions, les passages et les chapitres entiers qu''il a consacrés aux problèmes économiques dans la plupart de ses ouvrages (1).
Nous devons énumérer ici ses ouvrages spéciaux qui dépassent la vingtaine ! (2) En 1775 : Lettre d'un laboureur de Picardie à M. N*** (Necker) auteur prohibitif à Paris — Monopole et Monopoleur, articles extraits des suppléments d'un dictionnaire très connu (Encyclopédie). — Réflexions sur les corvées, à Mylord*** — Sur l'abolition des corvées. — Réflexions sur le commerce des blés (XI, 1-233). — En 1788 : le fameux traité sur les Assemblées Provinciales, 2" partie (Vlli, 278 et sq). — En 1789, Plan d'un emprunt public, avec des hypothèques spéciales. — En 1790 : Sur les opérations nécessaires pour rétablir les finances. — Instruction adressée aux directoires des 83 départements du royaume (I, 516). — Sur les caisses d'accumulation. Mémoires sur la fixation des impôts. — Sur l'impôt personnel. — Sur la proposition d'acquitter la dette exigible en assignats. — Nouvelles réflexions sur le projet de payer la dette exigible en papier forcé. — Des causes de la disette du numéraire, de ses effets et des moyens d'y remédier. — Sur la constitution du pouvoir chargé d'administrer le Trésor national (XI, 331-381). — En 1791 : Mémoire sur les efifets qui doivent résulter de l'émission de la nouvelle monnaie de cuivre, présenté au Comité des finances de l'Assemblée nationale, au nom des commissaires de la Trésorerie. — En 1792 : Sur la distribution des assignats et sur l'établissement du payement par re-
fl) Cf. V, 27, 28, 33, 40, 57, 60, G9, 85, i24, 125, 13G, 178, 183, 200-203 ; VIII, 24, 31, 39, 40, 42, 105-lOG, 2(Ji, 281, 286; IX, 42, 239, 43(i, 199; \'I, 180, 221, 540; XI, 436.
(2) Auxquels ou peut rattacher : Bapport sur un projet pour la réformation du cadastre de la Haute-Guyenne, 1775 ; V, 235. Mémoire sur le canal de Picardie, 1780 ; .\I, 315.
CHAP. I. — l'Économie politique 69o
gistre (X. 301). Sur la liberté de la circulalion des subsistances {ihid. 357). — Discours sur les finances (XII, (JU). — Mémoires sur les monnaies (XI, 381-673). — Sur les troubles relatifs aux subsistances (XII, 313). — En 1793 : Sur l'impôt progressif (XII, 623).
II. — De cet ensemble compact nous nous proposons d'extraire d'abord des généralités sur les principes de l'Economie politique chez Condorcet : l'objet et les cadres de l'Economie politique, sa méthode, son caractère de science, ses lois fondamentales, la théorie physiocratique du produit net et l'éloge de l'agriculture. Nous étudierons ensuite dans trois parties distinctes la prohibition et la liberté, les impôts et les monnaies.
Comme la plupart des physiocrates, Condorcet se fait une haute idée de l'Economie politique, et, avant Aug. Comte qui fera la même remarque au sujet de la «cience sociale elle-même, il se plaint du nombre de gens superficiels et incompétents qui s'occupent de cette science : « dans les sciences physiques, on convient sans peine de son ignorance : on avoue que pour les entendre on a besoin de les étudier; on connaît ceux qui passent pour être instruits, on s'en rapporte à eux; et il suffit que les gens éclairés conviennent d'une vérité pour que le reste la croie et la professe. Il n'en est pas de même dans l'Economie politique. Chacun s'y croit juge ; on n'imagine pas qu'une science qui n'emploie que des mots de la langue usuelle ait besoin d'être apprise ; on confond le droit social d'avoir un avis sur ce qui intéresse la société, avec celui de prononcer sur la vérité d'une i^roposition, droit que les lumières seules peuvent donner. On veut juger et on se trompe » (1).
Ainsi donc l'Economie politique est une science qui exige un apprentissage siiécial et qui ne doit être discutée que par les compétents.
Elle est aussi certaine que les autres sciences, car ses « principes généraux... sont prouvés d'une manière rigou-
fl) Celte idée se trouve dans la vie de Turgot écrite par Condorcet V, 203(1786) ; voir la note i. 11 est probable que celte réflexion a dû être laile par Turgol d'abord.
69G LivRi': m. — la science sociale
reuse, ils ne sont sujets à aucune exception réelle. Si on ne peut les suivre dans la pratique, en étendre les conséquei'ces à tous les cas particuliers, c'est uniquement parce qu'une grande partie des hommes se laissent guider par des préjugés contraires à ces principes; ainsi, ces exceptions apparentes ne servent qu'à les conserver davantage » (W
Le critérium auquel on reconnaît qu'un ordre de recherches est vraiment scientifique, c'est l'application du calcul, car le calcul suppose que les phénomènes étudiés sont re'guliers, constants, invariables ; ces caractères sont le propre de la science. Or, l'Economie politique se prête admirablement au calcul.
Ce n'est pas que tout, dans l'Economie politique, doive et puisse être calculé; il est, dans cette science, « des questions qui ne doivent jamais être traitées que d'après l'expérience et les faits ». Condorcet ajoute (en s'adressant au comte Pierre Verri, lettre de 1773) : « les idées les plus lumineuses en elles-mêmes, les plus conformes à la vérité, comme celles que vous nous donnez sur ce que c'est que le besoin ou l'abondance lorsqu'il s'agit du prix des denrées, cessent de l'être lorsque vous les assujettissez à cette rigueur analytique, et que vous voulez les considérer comme des nombres abstraits. La quantité de la marchandise universelle, celle d'une marchandise particulière, peuvent être rapportées à des nombres ; m&hVenvie d'acheter et celle de vendre ne sont susceptibles d'aucun calcul, et cependant les variations du prix dépendent de cette quantité morale qui dépend elle-même tie Vopinion et des passions. C'est une belle idée que de vouloir tout soumettre au calcul... », mais il faut au préalable, comme le pbysicien, faire abstraction d'une foule de conditions et ne considérer que des forces, ramenées à des mouvements et des nombres ; mais cette réduction est impossible quand il s'agit de (' l'effet des forces qui agissent sur la tête du commerçant le plus borné... Aussi, dans tous les problèmes économiques où il s'agit de quantité, devons-nous nous estimer très heureux quand nous savons que l'une augmente et l'autre diminue dans un cas ou dans un autre ; que l'une est
cnAP. I. — l'écoxo.mie politique ()!)7
positive et Fautre négative, grande ou petite, et ne pas chercher à en avoir la mesure » (1).
La loi de l'offre et de la demande elie-même ne doit pas être affublée d'une forme mathématique trop rigoureuse : « Vous dites que le prix est en raison inverse du nombre des vendeurs et en raison directe de celui des acheteurs. Je sais bien que le prix augmente quand le nombre des acheteurs augmente, et qu'il diminue quand celui des vendeurs s'accroît; mais est-ce dans le même rapport? C'est ce que je ne crois pas. Ainsi le langage géométrique dans ce cas, et dans tous les autres de cette espèce, bien loin de conduire à des idées plus précises, me semble induire en erreur (2) ».
En réalité la nation de valeur se ramène à celles d'ntililé et de rai'eté qui sont en fonction des besoins de l'homme. if. Tout ce qui sert aux besoins d'un individu, tout ce qui est à ses yeux de quelque utilité, tout ce qui lui procure un plaisir quelconque ou lui évite une peine, a pour lui une valeur dont l'importance de ce besoin, le degré de cette utilité, l'intensité de ce plaisir ou de cette peine, sont la mesure naturelle (3). » Mais la quantité disponible de la chose influe en même temps sur la valeur de la chose ; plus elle est utile et rare, plus sa valeur augmente, les besoins restant les mêmes ; inversement, si elle est utile et extrêmement abondante, sa valeur diminue, la capacité subjective de l'utiliser ou de la consommer étant nécessairement limitée. « Le besoin que l'acheteur a d'une denrée, et le besoin que le vendeur a de
(1) I, 287-288. Aug. Comte (Cf. notre Essai tiistorique et critique, etc., p. 33, 124) s'est donc trompé et .M. Reaouvier aussi {Philosophie ana'ytique de l'histoire, III, 657) quacd ils ont cru que Gondorcet voulait appliquer la mesure et le calcul à tous les faits de l'ordre moral et politique. Dans ce très remarquable passage, Condorcet montre bien qu'il ne confond pas les deux domaines de la quantité et de la qualité. Il résiste, d'une façon très méritoire pour un grand matliématicien comme lui, à la tentation de tout ramener à des calculs précis ou prétendus tels.
2) Lettre du 7 nov. 1771, au comte Verri, I, 284. Cette date, comme celle des lettres à Turbot (1770) prouve que, aussitôt après les mathématiques, Condorcet s'est livré à l'Economie politique et qu'il est eutré, par elle, comme plus tard A. Comte, dans la science sociale, cf. la lettre de 1773, au même, I, 286.
09 8 LIVRE m. LA SCIENCE SOCIALE
l'argent échangé contre elle, en déterminent le prix. La concurrence entre les acheteurs tend à le faire hausser, et a pour borne, ou leurs facultés, ou le besoin plus grand qu'ils ont d'une autre denrée dont ils seraient obligés de se priver, s'ils achetaientla^première au-delà d'un certain prix(l))). Il serait oiseux de cherchera introduire des formules mathématiques dans ces appréciations, toujours flottantes et qualitatives.
Est-ce à dire qu'il faille proscrire absolument le calcul en Economie politique (2) ? Telle n'est pas la pensée de Gondorcet. Seulement il en limite l'emploi à certaines notions :
« On peut savoir combien un pays contient d'hommes un tel jour ; on peut prouver que si on y détruisait le célibat monastique, la population y augmenterait; mais on ne peut calculer quelle serait la mesure de cette augmentation (3). »
11 est intéressant de noter que, en 1771 et 1773, alors qu'il est encore plongé dans les mathématiques et en sort à peine pour se livrer à l'Economie politique, Gondorcet fait des réserves sur l'emploi du calcul. Au contraire, en 1793- ITOi, quand il compose V Esquisse, alors que les mathématiques pures sont délaissées depuis plusieurs années pour la politique et la sociologie, Gondorcet élargit la part du calcul eu Economie politique : « combien les recherches, dit-il, sur la durée de la vie des hommes, sur l'influence qu'exerce, sur cette durée, la diflérence des sexes, des températures, du climat, des professions, des gouvernements, des habitudes de la vie ; sur la mortalité qui résulte des diverses maladies ; sur les changements que la population éprouve ; sur l'étendue de l'action des diverses causes qui produisent ces changements ; sur la manière dont elle est distribuée dans cliaciue pays, suivant les âges, les sexes, les occupations; combien toutes ces recherches ne peuvent-elles pas être utiles à la connaissance physique de l'homme, à la médecine, à l'économie publique I» (4).
(t) VIII, 344.
(2) L'Economie politique étant « une science mornie et politique » il convient de lui appliquer l'appréciation formulée par Gondorcet et citée ci-dessus, p. 13.
CHAP. 1. — l'économik politique 699
S'occupant plus spécialement de l'Economie politique il ajoute : « combien... n'a-t-elle pas fait usage de ces mêmes calculs, pour le? établissements des rentes viagères, des tontines, des caisses d'accumulation et de secours, des chambres d'assurance de toute espèce ! L'application du calcul n'estelle pas encore nécessaire à cette partie de l'Economie publique qui embrasse la théorie des mesures, celle des monnaies, des banques, des opérations de finances, enfin celle des impositions, de leur répartition établie par la loi, de leur distribution réelle qui s'en écarte si souvent, de leurs efiets sur toutes les parties du système social? (1) »
L'Economie politique est donc une vraie 'science fondée à la fois sur l'observation (2) et sur le calcul, ce qui implique que les phénomènes qu'elle étudie sont réguliers, constants, invariables.
Ces phénomènes sont relatifs aux choses utiles propres à
(2; Sur le talent d'observateur de Condorcet, voir XI, 13-14, le tableau huuioristiqne des erreurs et préjus'és populaires, et des causes qui les entretiennent. C'est un tableau de la vie rurale, en 1775, vivant et pittoresque : « Parmi les causes qui entretiennent la haine du peuple contre les marchands de blé, il en est une à laquelle on n'a pas daigné faire attention, parce qu'elle est absurde, mais qui n'en est pas moins puissante : chaque année, des chanteurs parcourent les campagnes avec des complaintes : tantôt, c'est un pauvre qui a proposé à un fermier de lui vendre du blé à bon marché, quoiqu'il soit cher ; le charitable fermier va remplir le sac, et en revenant il trouve son pauvre transmué en un grand crucifix qui fait force miracles. Une autre fois, c'est un fermier qui a dit, en reniant Dieu, qu'il aimait mieux être mangé des rats, que de vendre sou blé à une pauvre femme ; et voilà soudainement que les rats viennent le manger jusqu'aux os... Enfin un coquin de fermier a osé dire qu'il deviendrait tambour, si le blé.ue montait pas à 60 francs le sac ; et sur le champ voilà sou ventre changé en tambour et ses bras en baguettes : les voisins accourent charitablement pour le tuer ; mais, comme do raison, les balles s'aplatissent sur son ventre... Quant aux marchands de blé emportés par le diable, aux sorciers qui escamotent le blé pour produire la farine, il n'y a rien de plus commun... On rendrait un grand service au peuple des campagnes, si on mettait ces marchands de mensonges au pilori avec cet écriteau : colporteurs d'histoires inventées pour rendre les hommes imbéciles et méchants. »
700 LIVRE m. LA SCIE^XE SOCIALE
satisfaire les besoins (I). Comme tous les physiocrales, Gondorcet assigne à l'Economie politique, comme champ d'étude et d'exploration, surtout l'élude de la production agricole, source de la richesse (2).
Il fait l'éloge de la vie agricole et de l'agriculteur en des termes que n'eût pas désavoués Mirabeau, le père, auteur de l'Ami des hommes (1755) : « Les rudes travaux de l'agriculture, l'habitude de vivre en plein air et de braver les saisons ; celle de déployer, dans tous les sens, l'énergie de tous ses membres; les métiers qui suivent l'agriculture, et qui, presque tous, exigent des hommes robustes, tout cela donnerait, à nombre égal, une immense supériorité de force à un peuple agriculteur, sur un peuple manufacturier... C'est la classe des propriétaires fonciers et celle des hommes employés à cultiver les terres, qui nourrissent l'Etat et qui combattent pour lui ; ce sont leurs sueurs qui fécondent la terre ; c'est leur sang qui coule pour la défense de la patrie... » (3).
L'objet fondamental de l'Economie politique est la théorie physiocralique des « avances >> et du « produit net », source de toute richesse, et base de l'impôt.
En exposant cette théorie, Condorcet n'apporte aucune idée nouvelle, mais il éclaircit singulièrement la théorie que Quesnay avait présentée sous une forme difficile. Condorcet s'inspire de Turgot et des explications si claires de l'abbé Baudeau (4).
Nous décrirons de préférence les cadres de l'Economie politique qui comportent trois parties principales : a) la critique du mercantilisme et du Colbertisme portée sur le terrain de la production agricole et spécialement du blé ; la suppression des corvées; b) la liberté des échanges nationaux et internationaux ; c) les impôts ; les finances (5).
(2i XI, 113 et sq. Cf. IV, 404, au mot : Etat.
(3) XI, 157, 169-170 ; cf. 119; 1(50-161.
(4) XI, 113 et sq. ; cf. VI, 180. Turgot, Réflexions sur la formatioti et la rlistribution des richesses (1766). Cf. Abbé Baudiîau, Explica'ioii du Tableau économique à M^'^^ de... (1768).
(5) Ceci ressort de l'ensemble de ses ouvrages et aussi d'un passage déjà cilé : VI, 221-222 (ci-dessus, p. 699).
CHAP. I. — l'Économie politique 701
Avant d'étudier chacune de ces parties, il faut remarquer que, dans l'ensemble de l'œuvre de Condorcet, elles sont nettement distinguées des théories relatives soit au Droit constitutionnel, soit à la Sociologie. Si donc Condorcet n'est pas le créateur de l'Economie politique, il est, du moins, celui qui, le premier, a très nettement délimité son domaine en le distinguant des domaines voisins. Son nom, trop négligé jusqu'ici par les historiens de l'Economie politique, est inséparable des origines de cette science. En même temps, et pour les mêmes raisons, il doit être considéré comme le fondateur de la Science du Droit constitutionnel et delà Science sociale (lu'il a distinguées l'une de l'autre et toutes les deux de l'Economie politique.
III. — La critique du mercantilisme et du prohibilionnisme occupe une large place, dans les ouvrages économiques de Condorcet et même dans les autres. Comme pour tous les physiocrates et Turgot lui-même, Colbert est ^-a bête noire (1) ; il dit même à Turgot qu'il ne peut penser à lui sans se mettre en colère (2). Vfjltaire essaie de défendre J.-B. Colbert : « Je n'ai jamais été de l'avis de ceux qui dénigrent Jean-Baptiste. Je ne crois point du tout qu'il ait gommencé par une banqueroute, puisque ses premières opé- ,alions furent de diminuer la taille de deux millions, et de faire baisser le prix du pain en temps de famine. L'année de sa mort fut la seule où la dépense se trouva égale à la recette, et cela n'est jamais arrivé depuis lui. Il créa en peu de temps une marine formidable qui ne serait pas inutile aujourd'hui. Je l''ai toujours regardé comme un très grand
(1) Il faut y joindre Necker. Dans une lettre inédite adressée à Tarfiet, il s'élève avec violence contre « la charlatanerie, l'hypocrisie, l'intrigue » de Necker. « Pourquoi, dit-il à Target, ne pas substituer l'Esprit des lois à l'anaphigouri de ['Usurier genevois, comme l'appelait votre parrain M. de Maiesherbes : le nom de Montesquieu vaut encore celui de Necker pour le moins. Pourquoi pas M. de Maiesherbes lui-même ? il est aussi éloque-it, aussi philosophe, il est membre de l'Académie, il est honnête homme et n'est pas charlatan » [Un avocat du xviiie siècle (Target), Caïman Lévy, Paris, 1893, fac-similé d'uue lettre autographe). (Maiesherbes maudira Condorcet après le discours anti-monarchiste du 9 juillet 1791, cf. ci-dessus, p. 99.)
(2) I, 222, lettre du 13 déc. 1773.
702 LIVRE m. — LA SCIENCE SOCLALE
homme, quoi qu'il eût des défauts, et même des ridicules. Je suis à Caton (Turgol), mais je ne puis abandonner Jean- Bapliste (Colbert) » (I).
Mais Condorcet ne se rend pas aux raisons de Voltaire, il essaie au contraire de ramener Voltaire : « je crois que vous revenez un peu sur Jean-Baptiste; j'en suis fort aise. Eii bien il a fait tout le bien qu'il a pu, en faisant tout le mal qui lui était nécessaire pour conserver sa place... il fut un tyran et c'est assez pour ne jamais lui pardonner » (2).
Quelles sont donc ces « tyrannies», ces prohibitions contre lesquelles Condorcet s'est élevé avec tant d'énergie? Elles sont nombreuses.
Il critique d'abord les monopoles de droit et les monopoles de fait (3) ; les uns sont établis par une loii^sel et tabac) ; les autres proviennent d'une situation de fait créée par «les préjugés ou des manœuvres sourdes » qui « diminuent le nombre des vendeurs, nuisent à la facilité du commerce » et font augmenter les prix, comme cela peut s'observer dans le commerce des blés (i), soumis à une foule d'entraves dont il sera question ci-dessous.
Il fait ensuite le tableau des corvées, que son grand ami Turgot avait essayé d'abolir: «des hommes, dit-il, qui n'ont que leur salaire pour vivre, condamnés à travailler sans salaire ; des familles qui ne subsistent que par le travail de leur chef, dévouées à la faim et à la misère ; les animaux nécessaires au labourage enlevés à leurs travaux, sans égard aux besoins particuliers des propriélaires, et souvent à ceux de toute la contrée ; enfin la forme absolue des ordres, la dureté des commandements, la rigueur des amendes et des exécutions, unissant la désolation à la misère et l'humiliation au malheur, tel est le tableau des corvées d (5). Il ajoute que « les corvoyeurs » étaient obligés daller travailler sur des
(l~i I, 136, lettre de Voltaire à Condorcet, 22 nov. 1776.
(2) Ibid., 142, lettre de Condorcet à Voltaire, 1<^'" janvier 1777; cf. Vil, 5 et sq. ; IV, 384-385
(3) XI, 37 et sq. ; V, 33 et sq.
(4) XI, 37 et 42.