LA SOCIOLOGIE PROPREMENT DITE
I. Objet el caractère propres de la sociologie chez Condorcet. Plan du chapitre m. — II. Partie négative : les religions; l'àme; existence nature, immortalité ; la cosmogonie, les causes finales ; l'ancienne métaphysique. Partie positive : le sens commun ; la méthode critique et le relativisme : psychologie (Locke, Hume, Turgot), origine et formation des idées ; le phénoménisme ; le scepticisme ; le probabilisme ; rejet de l'autorité, le libre examen, l'esprit critique, l'individualisme, relativité de la connaissance. Ebauche de la philosophie positive : plan, esprit, utilité de cette philosophie ; division du travail scientifique ; classification et solidarité des sciences. — III. Loi du développement histori(jue des sciences et des méthodes d'explication : texte capital sur les méthodes d'explication (ébauche de la loi des trois états). — IV. La méthode positive dans les sciences et dans la science sociale : ses caractères généraux; l'observation, le calcul. — V. Leur part respective dans les sciences sociales. L'histoire. Le progrès. Exclusion de la théologie et de la métaphysique. Difficultés et certitude des sciences sociales. — VI. Applications GÉNÉRALES, de la méthode de Condorcet : Salique sociale : la société est un lait naturel; Condorcet s'écarte de Rousseau (état de nature, progrès). Dynamique sociale : théorie du progrès, sa nature, sa direction, ses phases, sa source : la perfectibilité indéfinie. Applications PAiiTicuLiÈRES : théoriques : le déterminisme et l'optimisme ; pratiques : renvoi au droit constitutionnel ; l'art social ou politique rationnelle. La Morale. Histoire des progrès ; optimisme de (]ondorcet; avenir de l'Humanité. Conditions positives du Bonheur. Tableau de la cité future. • — VII Influence de Condorcet sur Saint-Simon et Auguste Comte. Comparaison de Condorcet et d'Aug. Comte.
I. — D'après Condorcet, la « Science sociale», comme il l'appelle (1), a un objet immense; elle est «un tableau historique
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des progrès de l'esprit humain », et non pas seulement, comme l'a pensé Montesquieu, «l'histoire des gouvernements, des lois, des mœurs, des usages, des opinions chez les différents peuples qui ont successivement occupé le globe (1) ». La sociologie, telle que la conçoit Gondorcet, décrit les progrès de rilumanité considérée à vol d'oiseau. Elle n'est pas l'histoire générale dos sciences, des arts, de la philosophie ; elle est seulement la portion de cette histoire qui nous fait connaître les acquisitions successives des générations. Elle ne renferme pas la « théorie complète du développement des facultés humaines », elle n'expose pas « en détail les phénomènes mêmes de l'intelligence, la nature et l'action de nos sentiments moraux «, elle n'emijrasse pas « le système entier de la science sociale », ni les règles de l'art politique qui réalise les principes de cette science ; elle se borne, provisoirement, à donner les « masses » sans s'arrêter « ni aux exceptions ni aux détails (12) ». Elle est, à ses débuts, une histoire des progrès, un tableau de la civilisation, une simple philosophie de l'histoire.
Avant Saint Simon et A. Comte, Gondorcet asseoit la nouvelle science sur une philosophie générale des sciences et sur une méthode positive ; avant eux, il parcourt les différentes sciences et en dévoile l'union et la solidarité ; avant eux, il exclut les explications théologiques et métaphysiques, pour n'accepter que des explications « positives» l'ondées sur des faits, des lois et des calculs. Continuant la tradition de Locke et de Hume, il adhère à l'empirisme et au probabilisme, sans renoncer au dogmatisme cartésien et au criticisme que le cartésianisme porte dans ses lianes. Il ébauche une méthode de la science sociale et l'appuie à la fois sur le calcul, l'observation et l'histoire. Sans prononcer les mots de statique et de dynamique sociale^ il découvre néanmoins quelques lois de coexistence et de succession, surtout la grande loi du Progrès qui est la clef de voûte de la nouvelle science : car chez Gondorcet le progrès est aussi une méthode, (la méthode des filiations historiques) ; il est le résumé de ses théories sociologiques, il est
(2) Ihid., 24.
Gondorcet ^^
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le fondement de ses théories historiques, politiques, constitutionnelles et morales, il résume la sociologie de Condorcet, sa morale, sa philosophie politique et constitutionnelle.
Nous allons examiner ces difTérents points afin de montrer tout ce que la sociologie doit à Condorcet, et faire comprendre combien e'tait justifiée la reconnaissance de Saint Simon et d'A. Comte qui appelaient, à l'envi, Condorcet, leur « père spirituel ».
II. — Condorcet professait, à rencontre des religions et des métaphysiques, un scepticisme dont nous avons remarqué l'existence, en maints endroits de notre ouvrage (l).
Il ne se contente pas de dénier toute autorité aux explications théologiques ; il établit encore que toute religion est un fait humain, est chose humaine, invention humaine, due, d'un côté, à l'ignorance de la foule, de l'autre : à la science intéressée des prêtres : « le peuple voyait des hommes, des animaux, des monstres, où les prêtres avaient voulu représenter unphénomène astronomique, undes faits del'histoire de l'année (2). » Il place les religions « au nombre des superstitions ou des inventions politiques (3)».
En disciple de Locke et de Hume, il explique l'homme sans recourir « à l'existence d'une âme d'un ordre privilégié, » car elle est « en quelque sorte une espèce de résultat de Torganisalion » (4). L'immortalité de l'âme est une opinion « contraire aux lois générales de la nature (o) ». Dans une sorte de mémoire autographe Sur la persistance de l'âme après la mort, Condorcet reconnaît que la solution de ce problème ne comporte pas de solution : que l'on ait recours à l'observa-
(1) Voir notamment le début du livre I, p. 14 et sq ; livre III, p. 733; étions les passages où il déplore les méfaits de l'intolérance religieuse ; cf. l'iufluence de la Loge des Neuf sœurs, supra, liv. I, p. 19.
(2) VI, 56; cf. 373 et s. ; cf. dans notre livre Essai historique et critique, etc., p. 401, note 3 les passages où Montesquieu explique les reliirions, sauf la catholique, comme des faits humains.
(4 VI., 3S0 et IV, 287; cf. Aug. Comte dans notre F.ssai historique et erUique, etc., le mot psychologie à l'Index alphabétique avec toutes les références; cf. ibid., Gall : 53, 291, 374.
(5) VI, 371 et IV, 287.
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tien, aux méthodes scientifiques ou même au calcul algébrique, on ne petit arriver à aucune approximation suffisante (1).
Toutefois prenant la croyance à l'immortalité comme un fait avéré, comme une tendance impérieuse qui exige une satisfaction, quelle qu'elle soit, Condorcet construit, avant Aug. Comte, la théorie de l'immortalité positive, ou « subjective » comme l'appellera A, Comte (i) : « Si ce perfectionnement indéfini de notre espèce est, comme je le crois, une loi générale de la nature, l'homme ne doit plus se regarder comme un être borné à une existence passagère et isolée, destiné à s'évanouir après une alternative de bonheur et de malheur pour lui-même, de bien et de mal pour ceux que le hasard a placés près de lui ; il devient une partie active du grand tout (Cf. le Grand Etre d'Aug. Comte (3) et le coopérateur <i'un ouvrage éternel. Dans une existence d'un moment sur un point de l'espace, il peut par ses travaux, emlira«ser tous les lieux, se lier à tous les siècles, et agir encore longtemps après que sa mémoire a disparu de la terre (4) ». Dans celte page admirable, Condorcet formule le jugement que la postérité portera sur lui et que nous pouvons porter dès aujourd'hui.
Condorcet n'a exposé nulle part sa Cosmogonie. Toutefois il est aisé de penser que l'explication de Démucrile et celle de Descartes (sauf l'action initiale d'une cause suprême) avaient ses préférences. Partisan du mécanisme uiiiversel, il rejette les causes finales. 11 le dit plaisamment à Turgot dans une lettre du 7 juin 1772 : M. de Mora (1' « ami » de M"^ de Lespinasse) a eu un crachement de sang... Savez-vous quelle est la cause finale des crachements de sang, des toux convulsives, de la goutte, de tous les maux qui tourmentent mes amis ?» 11 avoue, à la honte de sa philosophie, que cela suffit pour qu'il mécoimaisse « la sagesse des lois générales (5). »
(1) Biblioth. de l'Institut, raanusc. inédits, correspond, liasse X. Sur cette question on lira Charma : Conaorcet, sa vie et se-^ œuvres, brochure, Caen, 18G3.
(2) Cf. notre livre : Essai hist. et crit., etc., 276, 303. Siqva, 760.
(3) Ibid., 274, 292, note 3 ; 302, 312. {i, VII, 183.
Le sage Turgol lui répondit le 21 juin avec sa gravile' habituelle: « je vous avoue que la goutte ne m'a point empêché de continuer à croire aux causes finales. Je savais bien qu'aucun individu, ni même aucune espèce n'était le centre du système des causes finales, et que l'ensemble de ce système n'est ni ne peut être connu de nous. Cracher du sang, tousser, avoir la goutte, pleurer ses amis, tout cela n^est que l'exécution en détail de l'arrêt de mort prononcé contre tout ce qui naît, et si nous ne mourons que pour renaître, il sera vrai encore que la somme des biens sera supérieure à celle des maux (1) ».
Il n'admet pas la métaphysique absolue ou dogmaliste qui prétend nous donner l'explication dernière des choses. M™« Condorcet avait, dans un passage remarquable, cité dans le chapitre précédent, critiqué « ces causes premières dont on ne peut que reconnaître et jamais expliquer l'existence... Défions-nous de ce dangf^reux penchant à supposer un sens intime, une faculté, un principe, toutes les fois que nous rencontrons un fait dont l'explication nous échappe ; de cette philosophie, qui, trop facile sur l'évidence ne sait, ni ignorer, ni douter ; qui imagine quand il ne faut qu'observer, invente des causes où elle n'en peut découvrir... » C'est elle qui a créé « ces systèmes si insuffisants ou si faux dans leurs principes » qui veulent « expliquer à l'homme au-delà de ce qu'il peut connaître, ou ce que le cours des siècles peut seul lui révéler (2) ».
Comme sa femme, et à l'exemple de Locke et de Hume, presque en même temps queKant (1781), Condorcet réduit la métaphysique à une analyse critique des idées qui trace les « bornes étroites où la nature nous a resserrés » et nous éloigne « pour jamais de tous les vains systèmes » dont Locke a « montré le vide ou l'extravagance. » Il faut éviter l'illusion naïve, mais naturelle, des premiers philosophes qui ont abordé « des questions peut-être insolubles » ; gardons-nous de nous laisser « séduire » comme eux « par l'importance ou
(2) Théorie des sentiments moraux, II, 40G. Suiira, 739.
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la grandeur des objets pans songer si » nous avons « les moyens d'y atteindre «. Gardons-nous enfin d' « étaiilir les théories avant d'avoir rassemblé les faits » et surtout de « construire » l'univers avant de « l'observer (1) ».
A parler rigoureusenoent, « la métaphysique n'est que l'application du raisonnement aux faits que l'observation nous fait découvrir en réfléchissant sur nos sensations, nos idées, nos sentiments ». Elle ne diffère des autres sciences « que par son objet, et non par sa certitude ou par sa méthode ». Elle est relative, comme toutes les autres sciences, et il faut lui dire, à elle co""nme aux autres : « Voilà ce à quoi, dans l'état actuel des lumières, l'esprit humain peut espérer de parvenir ; s'il creuse plus avant, il court risque de se perdre ; mais (ici Condorcet va moins loin qu'Aug, Comte et Littré) il serait téméraire de fixer la limite de ce qui sera possible un jour (-2) ».
Abandonnant l'explication théolngique et l'explication métaphysique, Condorcet semble d'abord se réfugier dans la conception philosophi(|ue de l'école écossaise formulée par Thomas Reid (1763; 1783), et fondée sur l'observation des choses communes et le bon sens : la pliilosophie, dit-il d'abord, i- n'est que la raison rendue méthodique et précise (3) ».
Mais il dépasse infiniment cette conception étroite et terre à terre. 11 observe l'homme, il raisonne, il emploie la méthode critique, il s'élève au relativisme, et il conçoit enfin un vaste ensemble formé par l'union et la solidarité des sciences. C'est ce que nous allons voir.
Comme psychologue il se rattache à Locke et à Hume. Avec Locke et avec Turgot il admet que les idées dérivent à la fois de la sensation et de la réflexion : « la mémoire de nos sensations, et la faculté que nous avons de réfléchir sur ces sensations passées, et de les combiner sont le seul principe de nos connaissances (4) ». Ce serait se tromper que de croire
(1) VI, 65. Condorcet n'a donc pas méprisé l'observation.
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« qu'en général l'esprit n'aqiiierl des idées générales ou abstraites que par la comparaison d'idées plus particulières. » Condorcet estime au contraire, avec Turgot, que « nos premières idées sont très générales ». Et l'explication qu'il en donne, devenue courante aujourd'hui, présente, pour l'époque un réel intérêt : nous ne percevons d^abord qu'un petit nombre de qualités ; par suite « notre idée renferme tous les êtres auxquels ces qualités sont communes. >> Le travail ultérieur de la pensée consiste, comme le dira Taine, à préciser, délimiter, resteindre l'étendue des idées : « en nous éclairant, en examinant davantage, nos idées deviennent plus particulières, sans jamais atteindre le dernier terme ». Condorcet conclut : « ce qui a pu tromper les métaphysicien^, c'est qu'alors (à la fin de l'analyse et du progrès de l'esprit) précisément nous apprenons que ces idées sont plus générales que nous ne l'avions d'abord supposé (1) ».
Gomme les Encyclopédistes et à l'exemple de Condillac (2), il appelle « métaphysique » cette sorte d'analyse des idées, ou d'idéologie créée par Locke (3). Celui-ci a saisi le fil qui doit guider la philosophie; il a montré les avantages d'une a analyse exacte, précise, des idées » qui les réduit « successivement à des idées plus immédiates dans leur origine, ou plus simples dans leur composition » (4).
Comme Hume il admet l'influence de l'habitude ou association inséparable, non seulement dans la vie mentale, proprement psychologique, mais encore morale (5).
Enfin, à l'exemple de Hume, et avant Stuart Mill, il ramène l'idée de corps et de matière à une possiùilité permanente de sensations. Puisanl directement son inspiration dans le célèbre article de Turgot : Existence, publié dans l'Encyclopédie (6), il a rédigé un court fragment, resté inédit, très précis et très intéressant, où l'on trouve la formule du phénomènisme de
(1) ibid., 172 173.
(2) Sur Condorcet et les Idéologues, cf. F. Picavet, Les idéologues, Paris, Alcan, 1891, chap. ii.
(4) Ibid., 182.
(5) Cf. supra, p. 752.
(6) Cf. Turgot, Œuvres, édit. Daire, II, surtout 758 et sq.
CHAP. m. CONDORCET SOCIOLOGUE i iO
Stuarl IMill : <( la question snr l'existence des corps me parait une (|uestion de nom. Il est certain que nous ne pouvons connaître que Jios sensations et nos idées qui en sont des combinaisons, mais des combinaisons assujetties à une certaine constance ou à des variation.^ réiiulières. Ce n^est point parce que je vois ou touche un corps que j'en conclue l'existence, puisque je n'admets pas celle des corps que j'ai cru voir et toucher pendant [le rêve].
(', C'est donc en vertu de lois que j'ai constamment observées que je conclus l'existence d'un corps, c'est-à-dire la possibilité de reproduire les mêmes sensations... « (1).
Condorcet n'est ni un sceptique ni même un dogmatiste malgré son penchant pour le cartésianisme et ses préférences pour la méthode mathématique. Il reconnaît les excès du scepticisme ; mais tout n'est pas à rejeter de cette doctrine, il s'agit de la bien comprendre et de la bien interpréter.
« Les déclamations contre le scepticisme, dit-il, sont l'ouvrage de la sottise ou de ia charlatanerie. Un sceptique qui n'admettrait pas les diflérents degrés de probabilité serait un fou. Un sceptique qui les admet ne diflère des dogmatiques <ju'en ce qu'il cherche à démêler ces ditlérents degrés avec plus de subtilité (2i. »
Sans nommer Garnéade, il est visible que Condorcet se rallie à son probabilisme. Cette doctrine est devenue « chez les modernes... la véritable philosophie »> ; elle consiste « non z. douter de tout, mais à peser toutes les preuves, en les soumettant à une rigoureuse analyse, non à prouver que l'homme ne peut rien connaître, mais à bien distinguer et à choisir pour objet de sa curiosité ce qu'il est possible de savoir » (3). Si l'on veut bien y réfléchir on verra, qu'en réalité, « les connaissances que nous nommons certaines ne sont réellement que des connaissances fondées sur une très grande probabilité » (4).
(1) Biblioth. de l'Institut, manuscrits inédits, R. 69, G8, chemise 3. Cf. V, 170 ; cf. IV, 483 : où il dit que nous ne connaissons pas, et ne pouvons connaître la matière première.
(2) IV, 559 ; cf. VI, 86-87.
(3) III, 374 ; cf. 641 ; cf. La Théorie du droit électoral, liv. II, ch. 11.
(4) I, 499, écrit, en 1787.
En 1785, il avait écrit ces mots que nous avons déjà cités : « Le motif de croire que sur dix millions de boules blanches mêlées avec une noire, ce ne sera point la noire que je tirerai du premier coup, est de la même nature que le motif de croire que le soleil ne manquera pas de se lever demain et ces deux opinions ne diiïèrent entre elles que par le plus ou moins de probabilité » (1).
Dans un passage qui présente un haut intérêt, Gondorcet distingue entre les propositions évidentes, connues par une intuition immédiate de l'esprit, et les vérités de Texpérience. « La certitude absolue n'existe, ne peut exister » que pour les premières. On ne peut avoir sur les autres que « des probabilités plus ou moins grandes ». 11 est vrai qu'elles « suffisent pour la conduite de la vie ; et une expérience constante nous montre que sur plusieurs points elles n'ont jamais été démenties » (2).
Aussi rejette-t-il, avec Descartes, le principe de l'autorité (3). Il se montre, en philosophie, partisan du libre examen individuel et de l'esprit critique, en un mot aussi individualiste qu'il l'a été en politique et en morale. Il raille l'autorité d'Aristote (4) et l'habitude, qu'on a eue si longtemps, d'aller chercher la vérité dans les textes. « On n'adoptait pas une proposition parce qu'elle était vraie, mais parce qu^elle était écrite dans un tel livre, et qu'elle avait été admise dans tel pays et depuis tel siècle » (5). C'était substituer l'autorité des hommes à celle de la raison. C'était étudier les livres beaucoup plus que la nature, et les opinions des anciens plutôt que les phénomènes de l'univers.
li faut secouer « cet esclavage de l'esprit ». Enfin Descartes parut, « philosophe ingénieux et hardi ». « Il dit aux hommes de secouer le joug de l'autorité (6); o de ne plus reconnaître qu'une seule autorité : celle de la raison.
C'est à Descartes que nous devons le principe du libre
(1) Essai sur l'application de l'analyse, etc., p. xj.
(6j Ibid., 169.
CHAP. 111. COXDORCET SOCIOLOGUE 777
examen qui doit être, avec le probabilisme, la base de toute recherche de Ja vérité. Car on doit <( employer, pour saisir la vérité, le seul instrument qui nous ait été donné pour la reconnaître », l'analyse et l'esprit critique (1). Depuis cette époque on a vu disparaître « la superstition de l'antiquité, l'abaissement de la raison devant le délire d'une foi surnaturelle » (2). On a appris à « juger par soi-même » (3).
I! faut désormais délivrer l'enseignement « de toutes les chaînes de l'autorité, de tous les liens religieux ou poliliques. Il faut oser tout examiner, tout discuter » (4).
La connaissance est essentiellement relative : d'abord, parce qu'elle dérive de la sensation, et que toute erreur doc" trinale provient d'une erreur physique (o] ; ensuite, parce que toute vérité est « ou un fait, ou une maxime générale résultant d'observations faites sur des faits » (6) ; enfin parce que nous ne pouvons pas tout connaître, le fond dernier des choses nous échappe ; nous connaissons des sensations et leurs rapports, nous pouvons atteindre des probabilités et non des certitudes (7).
« Le sage Locke » nous a enseigné « la véritable méthode » ; la métaphysique ne peut être que « l'application du raisonnement aux faits que l'observation nous fait découvrir en réfléchissant sur nos idées, nos sentiments » (<S). « Locke osa, le premier, fixer les bornes de l'intelligence humaine, ou plutôt déterminer la nature des vérités qu'elle peut connaître, des objets qu'elle peut embrasser ». Appliquée aux sciences naturelles et aux sciences morales, la méthode criliciste et relativiste apprend à séparer les vérités prouvées « de tout ce qui peut rester encore de douteux et d'incertain ; à
(1) VI, 183-184 et 187.
(2) Ibid., 187.
(3) V, 202. — Le « criticisme » de Condorcet est l'aboutissant final du « doute méthodique ».
(8) IV, 285 ; cf. XI, 95, note 1 ; cf. Théorie des sentiments moraux de M'^^e Condorcet, II, 365.
778 LIVRE 111. — LA sciexciî: sociale
savoir ignorer, enfin, ce qu'il est encore, ce qu'il sera toujours impossible de connaître » (1).
Il existe cependant une vérité', « l'éternelle vérité » (•2). On peut surtout la trouver dans les sciences groupées, réunies, formant un faisceau solide, sorte de philosophie générale qui résume toutes les acquisitions positives de l'humanité.
Condorcet nous en donne des exemples dans les Eloges des Académiciens où, avec une érudition scientifique et historique qui n'aura d'égale que celle d'Aug. Comte, il apprécia les 'iiflérentes sciences approfondies par les Académiciens dont il écrit l'éloge (3). 11 procède de même dans ['Esquisse et dans les fragments qui la complètent (4).
Il en donne un exemple direct dans deux discours sur les mathématiques et sur l'astronomie (5), lus au Lycée en 17<S6 et en 17S7. Ces pages remarquables sont l'ébauche du Cours de Philosophie positive que professa plus tard Aug. Comte dans les mêmes locaux (1826 et 1830), alors appelés Athé7iée (6).
CMudorcet enseigne a l'esprit des méthodes, plutôt que les méthodes mêmes» ; il «indique « les démonstrations, «au lieu de les développer »; ilprésentewl'ensembledesrésultats» «l'une science, il offre « le tableau philosophique de son histoire, de ses progrès, de ses rapports avec les autres sciences (7). » Ce sont déjà les paroles mêmes d''Aug. Comte (8).
Condorcet ébauche l'histoire des mathématiques et de l'astronomie. L'histoire des sciences est même pour lui ce qu'il y a de plus solide, de plus utile dans l'ensemble des connaissances humaines ; elle est la logique en action (9) ;
(3) Cf. tomes II et III de ses Œuvres, cf. Lalande, Notice, etc., Supra
(4) Cf. VI, passiin.
(5) I, 453 et 483.
(6) Cf. notre livre Essai historique et critique, etc., p. 78 et s.
(8) Cf. notre Essai historique et critique, etc., la philosophie des sciences dans la 1'" et 2« période ; voir notamment 9, 51, 71, etc., etc.
(9) I, 483-484 : « l'histoire seule des mathématiques est une des parties les plus importantes de (l'histoire) de l'esprit humain. 11 n'en est
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elle est le fond même de la science sociale qui est une histoire des progrès intellectuels, source de tous les autres.
Il trace le véritable plan du Cours de philosophie positive qui doit, d'après Aug. Comte, servir de tondement à la science sociale: il demande « un tableau général et complet de toutes les vérités positives découvertes jusqu'ici ». D'après lui, « ce tableau général ne devrait être ni une collection des traités complets sur les sciences, ni leur histoire détaillée, ni un dictionnaire, mais une exposition systématique où les démonstrations, les conséquences immédiates seraient supprimées ». Ces conséquences seraient exposées dans des traités spéciaux où l'on irait les chercher. Le tableau général « ne serait pas un simple inventfure des connaissances humaines, mais un arsenal »où l'on trouverait « les méthodes de découvrir comme les découvertes elles-mêmes, les moyens comme les résultats ». Ce sont déjà les expressions mêmes d'Aug. Comte, comme ci-dessus.
Avant Aug. Comte .il déclare que ce travail doit être confié à une catégorie' sp ciale de savants doués de deux sortes de qualités difficiles à rencontrer réunies: « un esprit philosophique » et « une connaissance approfondie » de chaque science (1). Peut-être, ajoute Condorcet, « n'existe-t-il personne en état de l'e.xécuter (cet ouvrage) sans secours, même pour une seule science ; mais un savant, en soumettant son travail à ceux qui ont suivi la même carrière, apprendrait d'eux ce qui dans chaque partie a pu lui échapper. Cet ouvrage ne peut donc être entrepris avec succès que |)ar des sociétés formées des hommes les plus éclairés dans tous les genres » ('2).
L'événement prouvera, par l'exemple d'Aug. Comte, qu'un seul homme a pu entreprendre et mener à honne fin ce travail colossal (3).
Primitivement les sciences sont confondues : « un seul
aucune où l'on puisse observer avec plus de sûreté et d'exactitude les phénomènes qu'il présente dans ses diverses opérations. » Cf. Aug. Comte dans notre livre Essai historique et critique, etc., p. 129-130.
(1) Ibid., 106 107.
(2) VII, 429-430. Il est certain que cette pensée de Condorcet est inspirée par l'exemple des Encyclopédistes.
(3) Cf. notre Essai historique et critique, etc., liv, I et II.
780 LIVRE m. — LA SCIENCE SOCIALE
homme les cultive à la fois ». « Leurs progrès forcent les savants à s'en partager les diverses branches. «Mais la division du travail scientifique n'est pas l'isolement ; on voit s'établir entre les sciences « des lignes de communication » (1).
11 est très difficile de les classer, en raison de cette division du travail scientifique et de leur union nécessaire.
Le principe de classification adopté par Bacon est défectueux ; il divise les sciences en trois groupes, d'après les facultés de l'esprit (mémoire, imagination, raison) qui concourent à les former, chacune à l'exclusion des autres, a Mais l'étude de chaque science les met toutes en activité et contribue aies développer, à les perfectionner. Nous les exerçons même toutes à la fois, presque dans chacune des opérations intellectuelles. Comment attribuerez-vous telle partie des connaissances humaines à la mémoire, à l'imagination, à la raison, si, lorsque vous demandez par exemple à un enfant de démontrer'surune planche une proposition de géométrie, il ne peut y parvenir sans employer à la fois sa mémoire, son imagination et sa raison? Vous mettez sans doute la connaissance des faits dans la classe que vous atTectez à la mémoire ; vous placerez donc l'histoire naturelle à côté de celle des nations, i'e'tude des arts auprès de celle des langues ; vous les séparerez de la chimie, de la politique, de l'analyse métaphysique, sciences auxquelles ces connaissances de faits sont liées, et par la nature des choses et par la me'thode même de les traiter. »
Prendra-t-on, pour base de classification, « la nature des objets?» On se heurte à une nouvelle difficulté: car, (^ le même objet, suivant la manière de l'envisager, appartient à des sciences absolument différentes » (2).
D'une façon générale, toute classification est factice, car on sera toujours obligé de réunir « par l'enseignement ce qu'on aurait séparé par la classification » (3).
Gondorcet se contente d'une « distribution» pratique, sans prétention doctrinale ; elle coïncide avec l'ordre de dévelop-
(2) VII, 466-467. Cf. Ajipère : Sciences cosmoJogiques et noologiques, (1834\
(3.) Ibid., 467.
CHAP. m. — CONDORCET SOCIOLOGUE
pement historique des différentes sciences : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, sciences morales et poUtiques (1).
Il se trouve que cette classification prépare celle d'Aug. Comte fondée sur la généralité décroissante et la complexité croissante des sciences. L'ordre est le même, car, suivant la remarque de Comte, qui n'est vraie qu'en gros, l'ordre logique et l'ordre chronologique coïncident à peu près f2).
Avant A. Comte, Condorcet a eu le sentiment très vif delà solidarité de sciences : « il n'en est pour ainsi dire aucune, dit-il, qui puisse être embrassée tout entière dans ses principes, dans ses détails, sans être obligée d'emprunter le secours de tontes les autres » (3). Elles « se tiennent par une chaîne qui unit chacune d'elles à toutes les autres... et elles se prêtent des secours mutuels (4) ».
Condorcet donne deux exemples qui font bien comprendre sa pensée : les mathématiques sont obligées de recourir à la métaphysique pour le calcul de l'infini, et la métaphysique a besoin de la science du calcul (( pour ne point s'égarer dans ses méditations sur la nature de la matière ou du mouvement n (5).
L'autre exemple est particulièrement intéressant, parce qu'il montre la complexité des a sciences sociales», lesquelles se trouvent placées au sommet de la hiérarchie et ont besoin du concours de toutes les autres : elles tiennent, dit-il, « aux sciences mathématiques et physiques, puisqu'il n'en est aucune qui n'offre des vérités susceptibles d'être a[)pliquées aux besoins des hommes, au bif'n-être des sociétés ; puisque, sans le secours de ces mêmes sciences, il serait impossible ou de résoudre complètement une grande partie des questions que les sciences sociales présentent, ou d'obtenir les données nécessaires à leur solution » (6).
(1) VII, 467-469 ; cf. 428-429.
(2) Cf. notre Essai historique et critique, etc.; 4.5, et surtout 115 et sq.
(5) Ibid., 439-430.
(6) VI, 6ÛS ; cf. notre Essai historique et critique, etc., p. 125 ; voir
782 LlVRIi lu. LA SCIENGK SOCIALE
III. — L'étude des sciences et de leur développement historique, ébauché en plusieurs endroits de ses ouvrages, met Condoreet sur la voie de la loi historique qui préside à leur développement et à celui des méthodes d'explication employées par l'esprit humain. S'il prépare la découverte de la fameuse « loi des trois états » (I), il s'inspire directement des vues de Tu:-got(2). Voici un fragment inédit, d'un grand intérêt historique, et qu'il est indispensable de faire connaître aux historiens :
« Je crois qu'on peut marquer quatre époques principales dans la manière dont les hommes ont conçu l'économie générale de la nature.
« Dans la première, regardant les êtres comme actifs, comme mus par une force semblable à la leur, ils ont supposé une âme à tous les grands objets et à tous les grands phénomènes de la matière, c'est-à-dire qu'ils leur ont supposé des idées, des désirs, des intentions. Telle a été la cosmologie de toutes les nations sauvages. Bientôt elles prient ces phénomènes pour les fléchir et les rehgions naquirent. Nous retrouvons celte cosmologie toute nue dans les peuplades de l'Amérique. Dans les écrits des anciens grecs elle est très défigurée. Ni la physique ni les allégories morales ni l'histoire ni les fictions poétiques n'ont été l'une ou l'autre la source des fables mythologiques, mais toutes ensemble (3).
c( Dans la seconde époque, les philosophes regardèrent la nature comme composée d'une matière brute et d'un principe actif qui modifiait celte matière. Les uns supposèrent que ce principe actif était matériel et choisirent l'un ou l'autre des quatre éléments. D'autres le supposent intelligent, d'autres enfin le supposent inhérent à la matière même,
(c On fit un pas de plus dans la suite. Démocrite trouva ridicule d'expliquer tout par des principes dont on ignorait l'existence ou la manière d'agir, il ne vit dans la nature que de la matière restant dans le repos ou mise en mouvement ;
aussi rirréductibillté des sciences : 12:3, et le mot irréductibilité dans l'Index.
(1) Cf. notre Essai historique et critique, etc., voir le mot Loi des trois Etats dans l'Index alphabétique et tous les textes.
(2) Œuvres, édit. Daire, II, Go6 ; cf. la page citée dans notre Essai historique et critique, etc., p. 470 et note 3.
(3) Cf. ibid , 2î9 et sq. ce qu'en dira Aug. Comle.
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il imagina qu'il n'existe d'autres causes dans la nature que le mouvement éternel et nécessaire qu'avait, chaque partie de la matière. Il faut observer ici que les anciens n'avaient alors aucune idée des lois ni de la nature du mouvement. Les Epicuriens gâtèrent (1) f.etle idée de Démocrileque Descartes ressuscita sous une autre forme.
« Pythagore en eut une bien plus heureuse ; ayant découvert les nombres irrationnels, il en conclut qu'il y avait une infinité de quantités difl'érentes liées entre elles par des rapports numériques ; et comme la nature est constante dans ses phénomènes et que cette régularité est surtout frap|iante dans les mouvements célestes, il en conclut que sans doute il existait une loi calculable selon laquelle ces mouvements s'exécutaient. Cette idée était si sublime, si supérieure au siècle de Pythagore que l'on en perdit l'intelligence après sa mort et qu'on le prit pour un magicien qui croyait que tout était réglé par les propriétés magiques des nombres. Il en fut de même du véritable système du monde qu'il a surtout plus deviné que prouvé (2j ».
Gondorcet nous propose donc une loi historique des progrès intellectuels et scientifiques de l'humanité ; il distingue quatre « états » ou quatre époques qui sont autant de méthodes successives d'explication : 1" l'explication anthropomorphique et théologique; 2" l'explication métaphysique; 3" l'explication mécaniste et matérialiste ; 4" enfin rex|)Iication mathématique et proprement scientifique qui complète la précédente en trouvant la formule numérique des mouvements. Elle constitue, d'après Gondorcet, le véritable système du monde.
Etant inédit, ce passage n'a pas été utilisé par Aug. Comte. Mais il convient de noter que ce dernier a lu Turgot qui, le premier, a eu l'intuition de cette loi ; il a lu aussi certains passages de VEsquisse où elle est ébauchée, quoique avec
(1) Par l'introduction d'un pi-incipe d'indétermination et de contingence (E/y.)>wi; ; clinamen) qui rompt le déterminisme.
(2) Bibl. de l'Institut, R. 69/G8,chem. 3, frai^ment à l'écriture pâlie, rapide, plus écrasée que dans les autres, et difficile à décliifïrer.
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moins de vigueur que dans le fragment inédit précité (1); enfin il a lu Saint-Simon et la fameuse conversation avec Burdin (2), tenue en 1798, plusieurs années après Condorcet (3).
IV. — Condorcet a préparé la voie à Aug. Comte en jetant les bases de la méthode dite « positive », c'est-à-dire fondée à la fois sur l'expérience et le calcul ; car il importe de remarquer que Condorcet, malgré ses attaches empiristes, est plutôt rationaliste; il part de la sensation pour s'élever immédiatement à l'idée et au calcul. 11 allie Locke et Descartes. Descartes, dit-il, « apprit à tous les savants à secouer en philosophie le joug de l'autorité, en ne reconnaissant pour maîtres que la raison, le calcul et l'expérience (4) ».
11 reproche aux premiers philosophes d'avoir subordonné l'observation et la raison à l'imagination : « au lieu de découvrir des vérités, ils forgèrent des systèmes ; ils négligèrent l'observation des faits pour s'abandonner à leur imagination (3) ». Ils ont établi « les théories avant d'avoir rassemblé les faits », ils ont voulu « construire l'univers quand on ne savait pas même encore l'observer (6) ».
C'est Bacon qui « a révélé la véritable méthode d'étudier la nature, d'employer les trois instruments qu'elle nous a donnés pour pénétrer ses secrets, l'observation, l'expérience et le calcul (7) ». Condorcet oublie que Bacon eut pour les mathématiques une répugnance invincible qui l'empêcha de
(1) Voir notamment, VI, 373.
(2) Dans notre Essai historique et critique, etc., nous avons dit, p. 453, note 4, que nous n'avions aucun renseignement sur le docteur Burdin. Nous avons trouvé depuis mention de son nom dans la Décade philosophique, tome XXVII, an IX, 30 brumaire, n» 6, p. 324.
(3) Sur tous ces points, nous renvoyons à notre livre Essai historique et critique, etc. : 58, ISi et s., 452, 470 et note ; cf. 249. Le passage inédit de Condorcet ne change en rien les conclusions des passages cités dans notre Essai ; il les complète.
(4) IV, 394-395. Ce qui prouve que l'empiri-sme et l'idéalisme absolus sont irréalisables.
(6) Ibid., 65.
(7) Ibid., 168.
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rendre justice aux découvertes de Galilée, son contemporain (1).
Galilée a eu le me'rite de rejeter « avec une sévérité philosophique, tout autre moyen que l'expérience et le calcul fi) ». Mais, déclare Gondorcet, il a eu le tort de se borner exclusivement aux sciences mathématiques et physiques.
C'est Descartes, <( philosophe ingénieux et hardi », qui a eu « l'tionneur » d'étendre la vraie méthode « à tous les objets de l'intelligence humaine ».
Il a peut-être un peu abusé de l'a priori, il n'a pas assez appris par l'exemple de Bacon et de Galilée « à se défier de son imagination, à n'interroger la nature que par des expériences — , à observer l'univers au lieu de le construire, à étudier l'homme au lieu de le deviner ». Néanmoins a l'audace même de ses erreurs servit aux progrès de l'espèce humaine (3) ».
11 est intéressant de remarquer que Gondorcet, comme on pouvait s'y attendre de la part d'un mathématicien de race, est plus près de Descartes que de Bacon. Il fait au calcul une aussi large part qu'à l'expérience.
Dès l'année i776 il reproche à M. Necker d'avoir méprisé l'analyse en matière d'économie p(ditiqiie, et il ajoute : « J'avoue, à ma honte, qu'en étudiant l'histoire des sciences, j'ai cru m'apercevoir que, depuis Hippocrale et Pythagore jusqu'à Locke et M. d'Alembert, on n'avait fait aucune découverte que par l'analyse (4) ». La méthode de l'analyse, c'està-dire du raisonnement, « s'est étendue sur toutes les parties des connaissances humaines (5) ».
Le raisonnement par analyse affecte chez Gondorcet la forme du calcul. C'est ce que nous allons montrer en étudiant le calcul dans les sciences sociales, tout en recherchant aussi la part que fait Gondorcet à l'expérience dans ces mêmes sciences.