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III

748 I.IVliE m. — LA SCIENCE SOCIALE

La morale de Condorcel fait donc partie du groupe des morales « positives », indépendantes de toute religion et de toute métaphysique; elle se rattache aux morales du sentiment, mais ne se confond pas avec les morales utilitaires (1). C'est ce que nous allons montrer en étudiant successivement le caractère des idées morales d'après Condorcel, la méthode qu'il convient de leur appliquer, leur origine et leur développement, enfin leur subordination à une fin élevée qui est le règne de la justice universelle et de l'humanité.

D'après Condorcel, « il faut distinguer, en fait de mœurs, ce qui n'est que local de ce qui est de tous les temps et de tous les lieux » (2). Turgot lui dira bien : « Je ne crois pas que la morale en elle-même puisse être jamais locale » (3). Mais Condorcel en convient sans peine, puisqu'il distingue entre ce qui est local et ce qui est universel. Il croit même que les idées morales sont « certaines et invariables »; « l'idée de la justice et du droit » sont « uniformes ».

En cartésien aussi intrépide que Spinoza, Condorcel va même jusqu'à dire qu'on peut former ces idées more geometrico. Voici ce qu'il dit dans r.n passage extrêmement curieux où il semble avoir subi l'influence de Montesquieu : « tout être raisonnant juste sera conduit aux mêmes idées en morale comme en géométrie ». Que sont en effet les idées morales? elles sont « la suite nécessaire des propriétés des êtres sensibles et capable>î de raisonner ; elles dérivent de leur nature ; en sorte qu'il suffit de supposer l'existence de ces êtres, potir que les propositions fondées sur ces notions t^oient vraies ; comme il suffit de supposer l'existence d'un cercle, pour établir la vérité des propositions qui en développent les différentes propriétés. Ainsi, la réalité des propositions morales, leur véiité, relativement à l'état des êtres réels, des hommes, dépend uniquement de celte vérité de fait : les hommes sont des êtres sensibles et intelligents » (4).

(1) Voir l'exposé de la morale épicurienne, VI, 90-92.

(3) Ibid., 227.

(4) IV, 539-540. Voici, un autre passage, plus connu, mais tout aussi précis et, intéressant : « l'analyse de nos sentiments nous fait

Ce n'est pas que Condorcet, soit dogmatiste en morale, il est plutôt prababiliste, et son probabilisme cadre mal avec la méthode géométrique et déductive : « dans (les) sciences dont le but est d'enseigner comment on doit agir, l'homme peut, comme dans la conduite de la vie, se contenter de probabilités plus ou moins fortes ;... la véritable méthode consiste moins à chercher des vérités rigoureusement prouvées, qu'à choisir entre des propositions probables, et surtout à savoir évaluer leur degré de probabilité » (1).

Quoique prenant le parti d'Helvétius contre Turgot (2), Condorcet reproche à Helvétius d^avoir méconnu que la nature humaine possède, à côté des tendances égoïstes, des tendances altruistes, innées, universelles, et qui se développent spontanément.

C'est dans ces tendances bienveillantes et sympathiques qu'il faut, d'après lui, placer le fondement de la morale et le point de départ de l'évolution morale de l'individu et de l'espèce humaine.

« Lorsque je suis sorti du collège, écrit-il à Turgot, je me suis mis à rétléchir sur les idées morales de la justice et de la vertu. J'ai cru observer que l'intérêt que nous avions à être justes et vertueux était fondé sur la peine que fait nécessairement éprouver à un être sensible l'idée du mal que souffre un autre être sensible... J'ai renoncé à la chasse, pour qui

découvrir, dans le développement de notre faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur, l'origine de nos idées morales, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires, du juste et de l'injuste ; enfin, les motifs d'y conformer notre conduite, puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu'on pouri'ait appeler, en quelque sorte, notre constitution morale », VI, 183 184.

(1) II], 79 ; cf. IX, 335 336.

(2) TuBGOT, Œuvres, édit. Daire, II, 795 ; Coxdorcet, Œuvres, I, 220-222 ; 227-228 ; 232. Condorcet avait de très vives sympathies pour Helvétius, « fondateur posthume » de la Loge des Neuf sœurs, et pour sa veuve, Mf"e Helvétius, dont le salon était devenu comme l'annexe de la Loge fondée par elle et par l'astronome Lalande (ami de Condorcet) sur l'initiative et les conseils d'Helvétius lui-même, peu de temps avant sa mort. Cf. L. Amiarle. loc. cit., p. 9 et sq. De très bonne heure, Condorcet fréquenta assidûment chez M'Qe Helvétius dont il devint le voisin de campagne à Auteuil.

750 LIVRE m. LA SClEiVCE SOCLALli

j'avais eu du goût, et je ne me suis pas même permis de tuer les insectes, à moins qu'ils ne fassent beaucoup de mal p (1).

La bienveillance naturelle de l'homme pour l'homme, « ce sentiment naturel qui nous fait partager la douleur de tout être sensible » (2\ la sympathie en un mot, telle est la source première de la moralité.

C'est de là, que bien avant St. Mill, Condorcet fait sortir l'ide'e du juste et de l'injuste : « le sentiment de l'injustice est très ancien dans chaque individu ; il l'éprouve soit lorsqu'on lui fait mal, soit lorsqu'un autre excite en lui le sentiment de la pitié à l'occasion du mal fait par un tiers. Ainsi j'éprouve ce sentiment toutes les fois que je crois qu'un être sensible fait à un autre être sensible plus de ma! qu'il ne se fait de bien à lui-même. De là l'idée du juste et de l'injuste pour les autres » (3).

L'idée de Justice et celle d'injustice se forment spontanément, ce qui iuiplique que la nature humaine est, comme l'avait dit Rousseau, foncièrement bonne. Cet optimisme moral est visible dans beaucoup de passages des œuvres de Condorcet (4); voici un des plus caractéristiques : « un droit n'est, dans le sens le plus précis, qu'un titre à une jouissance extérieure fondée sur l'égalité, comme la justice n'est que l'égalité telle qu'une raison éclairée la reconnaît...» Indépendamment de cet appel à la raison, la naissance de la justice est spontanée au spectacle des violations de l'égalité; «l'homme qui, s'étiint procuré à force de travail les choses propres à satisfaire ses besoins, ne pourrait les y appliquer, et verrait tout à coup les fruits de son labeur passer à un voisin paresseux ; cet homme n'éprouverait il pas une juste indignation et une peine d'autant plus vive qu'il aurait pu se croire plus assuré de cette jouissance ? L^idée de cette peine, soit qu'on l'ait

(1) I. 220-221 ; cf. 617. Il est clair, d'après ce passage, que Condorcet est allé spontanément, et par nature, à la morale de la bienveillance et de la svmpatliie, bien avant de connaître les Ecossais et les idées de sa femme elle-même.

(3) Biblioth. de l'Institut, manuscrits inédits, loc. cit.

(4) Cf. notamment, VI, 213, 258, 261, 304, 515 519, 618. Cf. ci-dessus la morale de sa femme qui repose également sut" cette conception.

éprouvée, soit qu'on ne l'ait sentie que par le spectacle du malheur d'autrui, suffit pour faire naître un sentiment de justice qui porte l'homme à respecter cette propriété exclusive: il saura qu'il fait mal, il éprouvera des remords en privant un autre de ses instruments de chasse ou de pêche, de ses armes, de ses ustensiles de ménage, des provisions qu'il a rassemblées. » Ce n'est pas tout : si l'on a éprouvé soi-même la tentation de voler, « la crainte du remords », la crainte de « s'exposer à la vengeance » suffira pour détourner du vol (1).

Chacun a intérêt à respecter les droits, « à désirer que les autres soient justes ». Tous ont ;< plus à craindre qu'à espérer » de l'injustice. Les membres de Tassociation qui seraient injustes deviendraient « un objet d'aversion » pour les autres. Or, il se trouve au contraire, que « chacun a intérêt d'inspirer un sentiment de bienveillance »i, car « s'il éprouve le besoin de quelques secours, cette bienveillance ajoute une force nouvelle au sentiment général qui porte à s'intéresser aux maux d'autrui ».

Condorcet conclut par ces mois très précis : « le désir de mériter la bonne opinion de ceux avec lesquels nous vivons n'a pu tarder à naître parmi les hommes ; et plus ils se sont rapprochés, plus leur bonheur s'est trouvé dépendre d'autrui ; plus aussi ce désir a dû influer sur leur conduite, diriger leurs habitudes et modifier leurs premiers penchants (2). »

Nous ne connaissons pas de moraliste ayant tiré un parti si habile et si large des simples indications de llutcheson et d'Ad. Smith. Il est vrai que M™' Condorcet lui avait tracé la voie.

On trouvera dans l'Esquisse, fragment de la dixième époque, une soixantaine de pages dans lesquelles Condorcet développe, avec une richesse inouïe d'idées, la morale de la bienveillance et de la sympathie (3). Nous ne pouvons les exposer toutes; nous dégagerons seulement les idées directrices.

(1) On trouve, dans l'opuscule de SioART-.Mir.L, Utilitarisme, des analyses et. des vues analogues.

(3) Ibid., 515-574.

Le plaisir est à la fois la cause et le but de l'action. « L'art de la morale consiste... à former Thomme, à combiner les choses qui doivent agir sur lui de manière qu'il puisse entendre ses vrais intérêts ; et que ces intérêts bien entendus s'accordent le plus constamment qu'il est possible avec ce que la justice exige de lui, avec ce qui est l'intérêt général de la société dont il fait partie, avec ceux de l'humanité entière (1). »

L'art social doit ici seconder l'art de la morale et trouver des combinaisons qui permettent aux intérêts de s'unir au lieu de s'opposer. L'éducation elle-même doit fortifier « les goûts, les penchants, les sentiments naturels qui nous portent k préférer les intérèl% cominu7is », elle doit, par un dressage intelligent et patient, affaiblir l'égoïsme, « faire contracter l'habitude de résister à ses premières impulsions {±) ».

Il faut lire ces pages précises où Condorcet montre les moyens de « créer chez un peuple une morale publique » et les moyens « de rendre universel l'usage de la raison (3) ».

11 insiste beaucoup, à l'exemple de Hume, sur l'influence de l'habitude (4) qui fortifie, dirige et règle nos sentiments naturels de bienveillance et de sympathie; il faut « entretenir » ces sentiments sans les « révolter » ; il faut accoutumer l'enfant qui soufïre des douleurs d'autrui, non à les fuir, non à s'en affecter péniblement, mais à s'en approcher pour les soulager. Ecartez par là de ce sentiment le dégoût, la terreur involontaire qui s'y mêle quelquefois, pour n'y plus laisser que la sensibilité et la bienveillance... Il apprendra par une douce et utile expérience que le plaisir de soulager le malheur est préférable à celui de remplir un désir personnel ».

La vue du plaisir d'autrui en estunpournous,et par «autrui »

Condorcet entend aussi bien les hommes que les animaux (voir

ci-après). Si le plaisir d'autrui « est notre ouvrage, le noire

s'augmente par l'idée que celle satisfaction intérieure dont

nous jouissons dépend de notre secours même ». Il faut déve-

(2) Ibkl., 516 517.

(3) Ibid., 518 et sq.

(4) Sur l'habilude voir aussi, ibid., 350, 353, 553.

lopper ce senlimenl chez les enfants et les accoutumer à être heureux du plaisir d'autrui (1).

Il donne les mêmes conseils à sa fille et presque dans les mêmes ternjes que sa mère dans ces pages, voilées d'une émotion délicate et contenue, écrites à la veille de sa mort : « l'habitude des actions de bonté, celle des affections tendres, est la source de bonheur la plus pure, la plus inépuisable..- Prends de bonne heure l'habitude... d'une bienfaisance éclairée par la raison, dirigée par la justice... Jouis des sentiments des personnes que tu aimeras... Occupe-toi de leur bonheur, et le tien en sera la récompense. Cette espèce d'oubli de soi-même, dans toutes les affections tendres, en augmente la douceur et diminue les peines de la sensibilité... Que ton humanité s'étende même sur les animaux... ne dédaigne point de t'occuper de leur bien-être... Préserve-toi de Ia personnalité (égoïsme) comme d'un poison... Fais que le sentiment de l'égalité et celui de la justice deviennent une habitude de ton âme... il est plus doux de vivre pour autrui... c'est alors seulement que l'on vit véritablement pour soimême (2) ».

Caria morale de Condorcet n'est pas utilitaire (3), elle est, pour employer le mot d'Aug. Comte « altruiste » et par conséquent elle prépare la voie à la morale solidariste.

Dans un passage peu connu, qui se trouve dans les Remarques sur les pensées de Pascal, Condorcet dit que pour donner aux hommes « une morale bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur, pour ainsi dire machinale, de tout ce qui nuit à leurs semblables ». Le but de l'éducation morale est de former l'âme des enfants et des hommes « de

(1) Ibid., 542-546 et sq. ; cf. VII, 234-235; III, 655; cf. des passasies analogues dans les Lettres de sa femme ci-dessus. Cf. le passage cité ci-dessus (p. 612) sur les souffrances causées à Condorcet par le spectacle d'une injustice. — Cf. la devise de la famille des Caritat qui était : Caritas.

(2) I, 614-623 ; cf. 624 625 Testament.

(3) La morale de Condorcet, celle de Comte et le solidarisme contemporain (cf. ci-dessous) font, k l'intérêt, une place en morale, sans verser dans l'utilitarisme. Sur l'Utilitarisme cf. une remarquable étude de M. G. Belot {Rev. de métaphysique et de morale, 1894, p. 404-464).

/,)4 LlVRIi 111. — LA SCIENCE SOCIALE

manière que le plaisir de faire le bien soit le premier de tous leurs plaisirs, et que le sentiment d'avoir fait leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur en a pu coûter pour le remplir (1) ».

Condorcet admet, avec les physiocrales, l'harmonie naturelle et spontanée des intérêts ; mais il s'efforce, mieux qu'ils ne l'ont fait, de subordonner l'intérêt personnel à l'intérêt général : « l'amour du bien général, et même le courage de s'y dévouer, est, pour ainsi dire, l'état habituel de l'homme éclairé (:2). »

Les intérêts sont harmoniques : « l'intérêt de tout particulier est lié avec l'intérêt de la société (3) ». Aussi les lois doivent « identifier autant qu'il est possible » les intérêts de l'individu « avec l'intérêt commun de la société » ; il faut « développer, fortifier dans l'homme les penchants naturels qui le portent à faire dépendre son bonheur de celui des autres, à le trouver dans les sentiments de compassion et de bienveillance (4) ». Nous avons vu qu'il recommande à sa fille de se préserver de l'égoïsme « comme d'un poison » et de « vivre pour autrui » afin de vivre « véritablement pour soi-même ».

L'éducateur se servira de « l'amour de la patrie » « pour combattre les effets de l'opposition entre l'intérêt individuelle et celui de la société (5) ». Cet amour est un « sentiment naturel inspiré à la fois par les deux seules causes morales qui agissent sur nous : notre intérêt et notre bienveillance pour les autres (6) ».

Subordonner en soi les tendances égoïstes aux tendances altruistes ; affaiblir, sans les détruire, les premières ; fortifier les secondes par l'habitude ; en outre, dans la société, subordonner l'intérêt particulier à l'intérêt général et arriver progressivement à l'amour du tout, à l'amour du groupe, en

(i) III, 655 ; cf. Supra les lettres de M">e Condorcet.

(3) V, 371 ; cf. VI, 515 516.

(4) VI, 518 ; cf. I, 022-623.

(5) VI, 549 et sq.

CHAP. II. LA MORALE lOO

partant de notre intérêt et de la bienveillance, tels sont les diOérents échelons de la moralité que nous avons parcourus jusqu'ici.

Le progrès de la moralité ne s'arrête pas ià. L'amour de la patrie n'est pas contraire à celui de la bienveillance universelle : Marc-Aurèle disait : « je préfère ma famille à moimême, ma patrie à ma famille, et l'univers à ma patrie (1) ».

L'éducateur devra employer « la philanthropie pour arrêter les injustices où de prétendus intérêts nationaux peuvent entraîner (2) ».

La vertu est la fleur de la moralité ; elle prend racine, comme elle, dans la bienveillance et la sympathie ; elle a perdu tout caractère mystique ou théologique, surnaturel ou métaphysique : « elle est fondée sur la plus inébranlable de toutes les bases, l'amour de l'humanité ». Elle consiste à faire du bien et à aimer l'humanité avec passion... Dans l'homme instruit, elle n'est qtie l'humanité même, soumise aux lois de la raison (3) ».

Cependant elle exige encore, en vertu de notre nature, une certaine lutte et parfois de pénibles efforts ; mais il est permis d'espérer qu'avec les progrès de la civilisation et en raison même de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine, ces efforts disparaîtront, et que la vertu deviendra, pour ainsi dire, organique : « Pourquoi, s'écrie-t-il en 1182, ne verrait-on pas un jour les lumières, jointes au génie, créer pour des généralions plus heureuses une méthode d'éducation, un système de lois qui rendraient presque inutile le courage de la vertu? Dirigé par ces institutions salutaires, l'homme n'aurait besoin que d'écouter la voix de sa raison, pour remplir par un penchant naturel les mêmes devoirs qui lui coûtent aujourd'hui des efforts et des sacrifices ; ainsi l'on voit, à l'aide de ces machines, prodiges du génie dans les arts, un ouvrier exécuter, sans intelligence et sans adresse, des chefs-d'œuvre

(i) V, S71 et sq. ; cf. liv. Il, ch. x, la nouvelle politique internationale.

(2) VI, 549 et sq. ; cf. I, 399 ; VI, 193, 237-238, 549, 550, 553. (3; I, 33 ; 247 ; 395.

75G LIVRE m. — LA SCIENCE SOCIALE

que l'industrie humaine, abandonnée à ses propres forces, n'eût jamais égale's (1) ».

Il faut arriver à inspirer « pour les actions viles, injustes et cruelles, une répugnance en quelque sorte organique et machinale (2) ».

Les facultés morales sont susceptibles de se perfectionner comme la constitution physique et comme la constitution intellectuelle. Les progrès d'une génération ne sont pas perdus pour la génération suivante. Et qui sait, s'écrie Condorcet avant Speucer, s'il n'arrivera pas un temps <> où toute action contraire au droit d'un autre, sera nu^û physiquement impossible, qu'une barbarie commise de sang-froid l'est aujourd'hui à la plupart des hommes? (3) ».

La morale de Condorcet (ainsi que celle de sa femme) mériterait d'être plus connue. Elle présente autant d'intérêt que celles de Shaftesbury, de Hutcheson, de Hume et d'Ad. Smith, dont elle dérive; et que celles de St-Simon, d'A. Comte, et des solidaristes modernes dont elle est, on le verra bientôt, la préparation directe et précise. Elle écarte tout fondement théologique (4) et, au moins en principe, tout fondement métaphysique : en réalité elle repose sur des postulats philosophiques : la \aleur morale des actes bienveillants et sympathiques, la croyance optimiste à la valeur inliinsèque de l'humanité (5), la théorie individualiste de la valeur absolue de la personne humaine, (élaborée par Kant presqu'à la même époque) et qui fait le pendant à son individialisme politique, enfin la croyance au progrès ou à la perfectibilité morale indéfinie de l'humanité (6). Elle prend son point de départ dans la nature humaine et dans les sentiments universels de bienveillance et de sympathie qui portent l'homme à aimer son semblable, à se réjouir de ses joies, k s'attrister de ses peines, à

(4) Cf. sui" la morale indépendante chez Condorcet, outre les textes cités plus haut, les suivants : III, 416; V, 309. 334; VI, 380; VII, 483.

(5) VU, 258, 261, 263, 301, ?04, 305, 515 519; 528. Ajoutez IV, 325, un passage intéressant où il parle, d'après Voltaire, de la liberté comme condition de la moralité. C'est le seul endroit où il soulève ce problème.

(6) Cf. infra, chap. m, § 6 in fine, la théorie positive du Bonheur.

CHAP. H. — LA MORALli 757

partager les unes et à soulager les autres. Ce n'est plus, d'après lui, la religion, ou la philosophie, ou une contrainte sociale, qui doit servir de lien social, c'est la sympathie, d'abord instinctive, puis réfléchie, éclairée et guidée par la raison.

VII. — Cette morale, dont Condorcet a résumé Tidée essentielle dans ce mot « vivre pour autrui (1) » devait renaître dans les écrits de deux penseurs, qui relèvent directement de Condorcet, qu'ils appellent tous les deux : « leur père spirituel » : St-Simon et Aug. Comte.

Nous avons exposé ces morales dans un autre ouvrage (2) ; nous nous contenterons d'en faire connaître ici les dispositions essentielles et la parenté intime avec celle de Condorcet.

Les sociétés étant devenues des associations de producteurs, estime St-Simon, la morale dépendante ou théologique ne saurait suffire désormais à guider la conduite : « on ne peut pas gouverner des travailleurs habitués à des ordres positifs, avec l'espoir du paradis et la crainte de l'enfer... On ne peut plus donner à la morale d'autres motifs que des intérêts palpables, certains et présents (3) ».

Il est vrai que la morale de la sympathie se transforme chez St-Simon et devient une véritable morale utilitaire ; il veut « rapporter toute la morale à la production, comme on y rapportera, dit-il, la politique (i) ».

Ce|>endant^ à l'exemple de Smith et de Condorcet, il croit à l'harmonie et à la solidarité des intérêts (5). Chacun doit voir « clairement son bien dans le bien public (6) ». Et, dans un curieux mélange d'utilitarisme et d'altruisme, il couronnera sa morale par des formules empruntées au christianisme « tu aimeras ton prochain comme toi-même... Aimez-vous les uns les autres... » (7).

(1) Cf. Conseils à sa fille, I, G23.

(2) Essai historique et critique sur la Sociologie, chez Ang. Comte; la morale chez St-Simon, p. 462; chez'Aug. Comte, 6, 55, 76; 231-243, 262, 263, 267, 273 et sq., 276 ; 294, 304 et sq., 318.

(3) Collection Enfantin, Saint-Simon; L'Industrie, III, 32.

(4) Ibid., 39; cf. II, 186, note.

(5) Ibid., I, 23, note.

(6: Ibid., III, 70.

(7) Ibid., VI, 229; VII, 99.

738 LIVRE m. LA SClliNCIi SOCIALE

C'est chez Aug. Comte qu'il faut aller chercher une véritable organisation de la morale prenant pour point de départ les sentiments innés et universels de bienveillance et de sympathie et pour point d'arrive'e : l'altruisme et le solidarisme universels.

L'influence de Condorcet se fait sentir dans les deux premières périodes de la vie de Comte (1818-1830; 1830-1844) ; celle de St-Simon, du catholicisme et du mysticisme apparaît dans la troisième (l846-18o7). A chacune de ces périodes correspond une conception spéciale de la morale qu'il faut distinguer avec soin, sous peine de trahir la pensée de Comte.

Il parle d'abord comme les utilitaires et comme St-Simon : la morale doit-être, dit-il, en 1818, comme la politique, « entée sur l'économie politique », car on doit juger les règles morales « d'après l'influence qu'elles exercent ou peuvent exercer sur la production (1) ». Mais il s'éloigne bientôt après de St-Simon et de l'utilitarisme : « tous mes travaux, écritil à son ami Valat en 1823 ont pour but de reformer des doctrines sociales, de rétablir dans la société quelque chose de spirituel capable de contre-balancer l'influence du matériel dans lequel nous sommes aujourd'hui si ignoblement plongés... 2). Ce pouvoir spirituel (les savants ou sociologues) une fois constitué rappellera à l'individu que l'état social est U7i état cofitinu de sacrifice et qu'il faut, en conséquence, sacrifier son intérêt à l'intérêt général (3).

C'est dans la seconde période, dans celle du Cours de Philosop/iîe positive, que l'on voit A. Comte se rallier, d'une façon non équivoque, aux principes des Écossais et de Condorcet. L'école écossaise et la physiologie cérébrale (4) ont fait, dit-il, a irrévocablement justice » des « sophismes métaphysiques » d'Helvétius et des utilitaires qui refusaient à riioœme tout penchant sympathique spontané (5). Les tendances égoïstes sont évidemment plus énergiques que les ten-

(1) Cf. notre Essai historique et critique, etc., p. 6.

(2) Cf. ibicl, 56, 57.

(3) Ibid., 16 (1826).

(4) Les analyses de Gall.

(5j Cours de philo, posif., b'^ édit., IV, 441.

dances sympathiques ou altruistes ; mais ces dernières sont « naturelles » au même titre que les premières. L'éducation a pre'cisément pour but de développer les affections bienveillantes et de refouler les tendances égoïstes (1) ; elle habituera l'homme à franchir le cercle étroit de l'égoïsme, elle représentera (dit-il avecCondorcet) « familièrement le bonheur de chacun comme surtout attaché au plus complet essor des actes bienveillants et des émotions sympathiques envers l'ensemble de notre espèce et même... à Tegard de tous les êtres sensibles qui nous sont subordonnés (2) ».

Le lien moral devient la solidarité. A. Comte est le premier à transporter ce terme de la langue du droit (Gode civil art. 1197-1216), dans celle de la morale : la division du travail social, dit-il dans un passage qui mériterait d'être plus connu, « conduit immédiatement à regarder non seulement les individus et les classes, mais aussi, à beaucoup d'égards, les différents peuples comme participant à la fois.... à une œuvre immense et commune dont l'inihitable développement graduel lie d'ailleurs aussi les coopérateurs actuels à la série de leurs prédécesseurs quelconques et même à la série de leurs divers successeurs, f/est donc la répartition continue de-^ différents travaux hum uns qui constitue principalement la solidarité sociale et qui devient la cause élémentaire de l'étendue et de la complication croissante de l'organisme social {',i) ».

Tel doit être en effet le fondement de la morale, tel doit être son but ; ses prescriptions sont affranchies des croyances théologiques et des conceptions métaphysiques ; elles reposent sur l'analyse positive des penchants humains (4).

A. Comte pousse même si loin l'idée de Condt)rcet, la subordination de l'intérêt privé à l'intérêt général, que, abandonnant l'individualisme de Condorcet, il va jusqu'à nier l'individualité : « l'homme proprement dit n'est au fond

(1) Iblcl., VI, 495 et 7S6 ; cf. M^e Condorcet et Condorcet lui-même, ci-dessus.

(2; Cours de philo, pos. 5« édit. VI, 812, 813.

(3) Ibid., IV, 478-479.

(4) Ibid., 49.3; Catéchisme positiviste, édit. du centenaire, 102-105.

760 LIVRE m. LA SCIENCE SOCL\LE

qu'une pure abstraction, il n'y a de réel que l'humanité (1) ».

A vrai dire, l'individu n'a pas de droits mais seulement des devoirs, ses droits résultent, non de son inviolabilité propre, non d'un caractère absolu, intrinsèque, (comme l'avaient pensé Kant et Condorcet) mais seulement des devoirs que les autres ont envers lui (2).

Enfin, à la place de l'orgueilleuse et égoïste immortalité personnelle promise à l'individu par la morale théologique, A. Comte met une modeste immortalité impersonnelle qui consiste à prolonger son existence dans le cœur et la mémoire des hommes par le souvenir des services rendus (3).

Dans la troisième période, la morale de la sympathie devient la morale de l'amour universel, dont la formule est : (( vivre pour autrui ». « Elle représente le bonheur humain tant privé que public comme consistant dans le plus grand essor possible des affections bienveillantes (4) ». A « i'orageuse discussion des droits » elle « substitue la paisible détermination des devoirs (o) ». « Enivré de morale », suivant le mot de St-Mill, Comte écrit cette belle pensée : « Quand même la terre devrait être bientôt bouleversée par un choc céleste, vivre pour autrui, subordonner la personnalité à la sociabilité ne cesserait pas de constit'jer jusqu'au bout le bien et le devoir suprêmes (6) ».

Ylil. — Demandons-nous ce que sont devenus désormais les principes de Condorcet (7) ; les deux principaux ont été conservés: la morale est considérée comme indépendante de toute religion et de toute métaphysique, et on la fait reposer sur l'analyse de la constitution morale de l'homme.

(1) Cours elc, VI, 636.

(2) Jbid., 480.

(3; Catéchisme, Ii3i20. 11 en a pris l'idée dans Condorcet, VII, 183. {4j Système de Pol., I, 93, 100.

(5) Ibid., 151 ; II, 103.

(6) Ibid., I, 507. Nous avons exposé dans notre livi-e {Essai historique et critique, etc.) le développement ultérieur de la morale positiviste dans Comte lui-même : cf. 294-295 ; 304 305 ; 318-319.

(7; Nous signalerons ici la morale de Proudhon et de M^ie Vve Coignet fondée sur la dignité humai^ie ; elle résume Condorcet et A. Comte et sert de trait d'union entre eux et le solidarisme moderne.

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Mais qu'est devenu l'individualisme moral de Condorcet, qui fait pendant à son individualisme politique? qu'est devenue cette conception, qui n'est pas sans analogie avec celle qu'élaborait Kant presque en même temps que Condorcet, et en vertu de laquelle l'individu est un « absolu » qui a une valeur infinie? (Critique de la Raison pratique, 1788).

Cet individualisme a disparu. En efi'et, on a vu que Condorcet avait déjà recommandé à l'individu de subordonner ses fins à celle de la société, à celle de l'humanité. On a vu aussi le parti qu'a tiré Aug. Comte de cette idée et sa théorie nouvelle de l'individu, sorte de cellule dans le grand corps social, où elle n'a pas de droits, mais seulement des devoirs : « 11 n'y a de réel que l'humanité. » L'individualisme de Condorcet est devenu chez Aug. Comte une morale sociale, une morale « altruiste » fondée sur la « solidarité » suivant le mot employé, pour la première fois, par Aug. Comte dans le sens de lien moral.

L'évolution des morales du sentiment et de la sympathie ne devait pas s'arrêter là. Trois problèmes étaient posés par Condorcet et par A. Comte ; les solutions adoptées en 1793 et en 184:2-18o7, devaient, à leur tour, évoluer sous l'inlluence de causes sociales multiples.

Les deux premières solutions sont maintenues : on estime que le morale doit s'affranchir de toute attache théologique ou métaphysique et qu'elle doit reposer sur la science: par cette expression nouvelle on désigne l'analyse positive des sentiments naturels de l'homme, dont les Ecossais, M°"^ Condorcet, Condorcet, Gall et Aug. Comte avaient déjà donné l'exemple. En second lieu, les moralistes contemporains trouvent dans l'homme de? penchants altruistes, aussi naturels, aussi spontanés, que les penchants égoïstes. Ce sont ces penchants bienveillants et sympathiques qui font sortir l'homme de la sphère étroite de l'égoïsme, lui font comprendre à la fois qu'il doit aimer ses semblables et qu'il a contracté, par le seul faitde naître dans un milieu social déterminé, une sorte de dette indéterminée qu'il doit payer, en se rendant utile, en se perfectionnant, en prenant conscience des liens qui l'unissent à autrui et au groupe, avec lesquels il forme comme un tout

solide ; d'où le mot de solidarité, employé dans son sens moral, et non dans son sens juridique (1).

A vrai dire on trouve là deux conceptions de l'altruisme ou de la solidarité ; d'après l'une, l'individu est une partie dans un tout et il ne doit pas se considérer comme un absolu autonome. C'est la conception de M. Espinas : (f L'aptitude à l'isolement n'est qu'un caractère bien inférieur de l'individualité... Ce n'est pas une déchéance, c'est un progrès pour l'individu de devenir organe par rapport à un tout plus étendu et de soutenir des rapports nombreux avec d'autres foyers de vie, d'autres individualités (2) », M. Espinas ne nie pas Tindividualité comme l'a faitAug.Comte.il prétend au contraire, s'insi)irant des leçons de la biologie, que dans l'échelle des êtres, les êtres les plus complexes, et les plus «individualisés», sont les plus élevés dans cette échelle et, en même temps, les plus dépendants des autres.

Mais ils sont eux-mêmes un foyer personnel et autonome d'action, c'est ce qu'a montré M. Durkheim qui se rattache à M. Espinas et à Aug. Comte. On pourrait croire tout d'abord qu'il nie l'individu : la vie normale dans la société, dit-il, est un état de dépendance et cette dépendance fait de nous des êtres moraux ? La moralité n'est pas un état d'indépendance absolue où chaque individu, isolé, travaillerait à acquérir des vertus strictement individuelles et une perfection solitaire. Elle consiste au contraire à être solidaire du groupe, à prendre conscience des liens qui nous rattachent à la société. Ce qui nous oblige nécessairement à travailler pour elle, à nous rendre utiles, et pour cela à nous spécialiser, à nous consacrer à une tâche déterminée. Car nous n'admirons plus autant aujourd'hui l'homme qui touche à toutes les questions, sans en approfondir aucune ; Ylionncte homme du xvir siècle n'est plus pour nous, qu'un dilettante et nous lui refusons toute valeur morale. Nous préférons l'homme compétent qui cherche non à être complet mais à se rendre utile, à produire. Nous préférons Thommequia une tâche déterminée, mais qui s'y consacre, l'homme qui creuse son sillon.

(1) Code civil, art. 1197-1216.

(2) Socit-tcs animales, 2'' édit., 1878.

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« Se perfectionner, a dit Secre'tan, c'est apprendre son rùle, c'est se rendre capable de remplir sa fonction, La mesure de notre perfection ne se trouve plus dans les applaudissements de la foule ou dans le sourire approbateur d'un dilettantisme précieux, mais dans notre capacité de rendre des services. »

Toutefois cette conception, pas plus que celle de M. Kspinas, n'entame la personnalité et l'individualité humaines. Elle est plus voisine de l'individualisme de Condorcet que du (( socialisme » lie Comte ; elle ne fait pas de nous des machines incomplètes, ou plutôt des parties de machines, des rouages isolés. Notre personnalité n'est pas diminuée, il s'en faut. Pourquoi donc, dit M. Durkheim, y aurait-il plus de dignité à être complet et médiocre qu'à vivre d'une vie plus spéciale mais plus intense, surtout s'il nous est possible de retrouver ce que nous perdons eu nous spécialisant, de le retrouver par notre union à d'autres êtres qui possèdent ce qui nous manque et nous complètent ?

Ainsi la division du travail a une valeur morale, et la formule du devoir, dans nos sociétés modernes, industrielles et positives, est la suivante d'après M. Durkheim : « mets-loi en état de remplir utilement une fonction déterminée (1) ».

Elle n'est pas négative de la personnalité ou de l'individualité : « Chacun dépend d'autant plus étroitement de la société que le travail y est plus divisé et d'autre part l'activité de chacun est d'autant plus personnelle qu'elle est plus spécialisée (2). » Chaque individu devient, malgré ses liens avec le tout, un foyer, une source autonome d'action. L'idée de solidarité « n'implique plus la négation des droits de la personne au profit d'une collectivité abstraite ; elle est essentiellement le devoir pour tous de s'intéresser à chacun et de collaborer avec lui au développement et à l'accroissement de son être (3) ».

Telle est la première forme de l'évolution de la morale

(1) De la division du travail social, l'^ édit., 1893, Introduction, jjassini, surtout 39 et sq.

(2) Ibid., 140.

(3) G. MiLHAUD, Le Positivisme et le progrès de resjrrit, 19l ; cf. 188 et sq. ; 190 et note 2.

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altruiste à la fin du xix" siècle : les règles morales énoncent, les conditions fondamentales de la solidarité sociale. « Est moral, dit en efîet M. Durkheim, tout ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l'homme à compter avec autrui, à régler ses mouvements sur autre chose que les impulsions de son égoisme, et la moralité est d'autant plus solide que ces liens sont plus nombreux et plus forts... » (1)

Solution originale et puissante du problème posé par la morale du sentiment, conciliation heureuse de l'individualisme de Condorcet avec le « socialisme » de Comte.

Cette évolution devait prendre une autre direction avec MM. Izoulet et Bourgeois (2) qui ont opéré, avec un apport nouveau, la synthèse des idées présentées par leurs divers prédécesseurs. C'est toujours l'idée à^union qui va dominer dans la morale, mais elle va se préciser par l'idée nouvelle d'obligation ou, plus exactement, de dette sociale.

Les causes de cette évolution sont connues : en assimilant les sociétés aux organismes (Cf. Spencer, Espinas^Worms, etc), la sociologie biologique rappelle à l'individu qu'il n'est qu'une cellule, et que son bien dépend étroitement du bien de l'ensemble auquel il est incorporé.

« La sociologie elle-même nous rappelle de mille façons que tout se tient et que tous se tiennent. L'individu isolé n'est qu'une abstraction, un fantôme sans réalité : ce n'est que dans et par la société qu'il arrive à la vie et à la pensée : l'homme doit vraiment tout ce qu'il est à l'association humaine (3). »

De là est sortie l'idée de dette sociale fondée sur une sorte de quasi-contrat, de là est sortie cette page éloquente, désormais classique, de IVL L. Bourgeois : « Dès que l'enfant, après l'allaitement, se sépare définitivement de la mère et devient un être distinct, recevant du dehors les aliments nécessaires à son existence, il est un débiteur ; il ne fera point

il) Loc. cit. 448.

(2) Izoulet, La cite moderne, Paris, Alcan, l^''^ (''dition 1895 ; L, Bourgeois, Solidarité, i"' édit., 1897 ; S^- édit., 1U02.

(3) G. Bouclé, L'évolution du solidarisine, {Revxie 2''0lit. et parlement., 10 mars 1903, p. 484).

un pas, 'un geste, il ne se procurera point la satisfaclioîi d'un besoin, il n'exercera point une de ses facultés naissantes, sans puiser dans l'immense re'servoir des utilités accumulées par l'humanité.

« Dette, sa nourriture: chacun des aliments qu'il consommera est le fruit de la longue culture qui a, depuis des siècles, reproduit, multiplié, amélioré les espèces végétales ou animales dont il va faire sa chair et son sang. Dette, son langage encore incertain ; chacun des mois qui naîtra sur ses lèvres, il le recueillera sur les lèvres de parents ou de maîtres qui l'ont appris comme lui, et chacun de ces mots contient et exprime une somme d'idées que d'innombrables ancêtres y ont accumulée et fixée. Lorsqu'il lui faudra non pas seulement recevoir des mains des autres la première nourriture de son corps et de leurs lèvres celle de son esprit, lorsqu'il commencera à créer par son effort personne-l les matériaux de sou accroissement ultérieur, il sentira sa dette s'accroître envers le passé. Dettes, et dequelle valeur, le livre et l'outil que l'école et Katelier lui vont offrir : il ne pourra jamais savoir ce que ces deux olViets, qui lui seml)leront si maniables et de si peu de poids, ont exigé d'efforts antérieurs ; combien de mains lourdes et maladroites ont tenu, manié, soulevé, pétri et souvent laissé tomber de lassitude et de désespoir cette forme de l'outil avant qu'elle soit devenue l'instrument léger et puissant qui l'aide à vraincre la matière ; combien d'yeux se sont ouverts et longuement fixés sur les choses, combien de lèvres ont balbutié, combien de pensées se sont éveillées, efforcées et tendues, combien de souffrances ont été subies, de sacrifices acceptés, de vies ofierles, pour mettre à sa disposition ces caractères d'imprimerie, ces petits morceaux de plomb qui, en quelques heures, répandent sur le monde, par millions d'exemplaires, l'innombrable essaim des idées, ces vingt-quatre petites lettres noires où l'homme réduit et représente le système du monde ! Et plus il avancera dans la vie ,plus il verra croître sa dette, car chaque jour un nouveau profit sortira pour lui de l'usage de l'outillage matériel et intellectuel créé par l'humanité. »

La théorie solidariste n'en est qu'à ses débuts. Elle est destinée, comme toute doctrine, à évoluer et à se transformer. Déjà

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un progrès notable s'est accompli en ellede 1897 à 1903 : elle a distingué entre la solidarité de fait et la solidarité de droit, entre la solidarité fatale et la solidarité voulue. Elle revendique le sentiment de la justice, le sentiment delà dignitéhumainejesentimentdu prix delà vie individuelle(l), bref toutes les conceptions individualistes de Condorcet ("2). D'autre part, le solidarisme inspire notre nouvelle législation; il a déjà inscrit dans la loi : les droits à la vie, au travail, à l'instruction, au loisir. Pourquoi cela? parce qu'il y a, dans la société nouvelle, des classes de débiteurs, les unes devant plus, les autres moins, d'autres rien, à la société. Il faut donc demander aux classes privilégiées des sacrifices plus importants que ceux qu'elles ont consentis jusqu'ici, car la société a un long arriéré d'injustice sociale à solder. Ceux qui ont bénéficié de l'ordre social ont une dette préalable à acquitter envers ceux qu'il a opprimés. Il leur faut réparer. Par cette conception nouvelle d'une « justice réparatrice» le solidarisme rejoint Aug. Comte et les desiderata essentiels du socialisme contemporain.

Tel est actuellement le point d'arrivée de l'évolution de la morale du sentiment et de la sympathie : individualiste avec Condorcet, « socialiste » avec Comte, elle a concilié aujourd'hui l'individualisme et le socialisme. C'est un problènse de savoir laquelle de ces deux tendances l'emportera. Un courant invincible semble devoir les concilier actuellement dans l'idée de mutualité dont le succès inouï témoigne, jusqu'à l'évidence, qu'elle répond aux besoins de la conscience contemporaine : l'individualiste devenu homme d'atfaire disait : « chacun pour soi. Au nom de l'égale liberté, laissez-nous lutter sans intervenir. Et tant pis pour ceux que ma puissance écrase I » ; l'individualiste dilettante disait de son côté : « chacun chez soi. Au nom de vos devoirs envers moi-même, il importe

(1) Congrès de 1900, rapport de M. L. Bourgeois.

(2) On trouve même dans le rapport de M. L. Bourgeois des passages que n'eût pas désavoués Condorcet : « sous les inégalités de toutes sortes, difl'érences de sexe, d'âge, de race, de force physique, d'intelligence, de volonté, il y a, entre tous les membres de l'association humaine, un caractère commun, identique, qui est proprement la qualité cVhomme (c'est le mot de Condorcet), c'est-à-dire d'être à la fois vivant, pensant et conscient. »

que je me détourne des foules. Le culte du moi veut être ce lébré dans l'isolement. »

Or, le soiidarisme, au point où il en est arrivé, « nous rappelle que nous ne sommes nés ni pour nous fuir, ni pour nous écraser les uns les autres, et que nous ne pouvons développer nos personnalités que par une incessante coopération. En un mot le soiidarisme (devenu mutualisme) nous aide à opposer, à ces formes aristocratiques, desséchantes et dissolvantes, de l'individualisme, (utilitaire ou dilettante) un individualisme démocratique (1), principe fécond d'union et d'action sociales, et dont la devise ne serait plus « chacun chez soi » ou « chacun pour soi », mais « chacun pour tous et tous pour chacun » (:2).

Ainsi se réalise la belle et délicate pensée de Condorcet: « il est plus doux de vivre pour autrui; c'est alors seulement que l'on vit véritablement pour soi-même (3). »

(1) « Si nous plaçons la démocratie, dit M. H. Michel, dans notre estime, Ibrt au-dessus des autres formes politiques, c'est qu'elle suppose tout ensemble et favorise, chez tous les citoyens, le plus complet développement de la personne humaine... la démocratie suppose chez tous ses membres le développement complet des attributs de la personne humaine. Il va de soi, en effet, que le régime démocratique, pour donner tous ses fruits, veut que chaque citoyen ait acquis, soit par son elfort proj)re, soit à l'aide d'institutions tournées vers cet objet, son maximum de valeur humaine... » {Démocratie).

(2) C. BouGLÉ, loc. cit., 504-505. Pour voir combien la morale ?olidariste est apte à descendre dans la pratique, il faut lire les belles leçons de morale de M. Payot, un des meilleurs prédicants de cette doctrine, dans la revue Le Volume, Paris, Colin.

(3) I, 623. Condorcet a entrevu le problème mutualiste ; cf. ce qu'il dit des Caisses d'accumulation, supra, p. 71, 405, 641.

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