IV, 2G
(G) I, 539 et sq.
(7) I, 286-287 ; cf. Nupra, p. G97.
ClIAP. 111. CONDORCET SOCIOLOGUE 787
théories : droit électoral et calcul des majorités ; unité et dualité des Chambres; syllogisme de l'exécutif, du pouvoir judiciaire, etc. (1).
Arrivé à la science politique proprement dite, il raisonne in abstracto et en théoricien, dans trois cas principaux : 1" il reconstruit la période préhistorique, et pour cela il raisonne a priori sur le dévelop[>ement de nos facultés intellectuelles et morales (2) ; raisonnant par analogie il reconstitue la préhistoire (3); 2° arrivé à la période historique, il choisit, dans l'histoire des différents peuples, les faits les plus importants, il les rapproche, les combine, f)our former l'histoire hypothétique d'un peuple unique dont il expose les progrès (4), il décrit le développement hypothétique (o) des facultés de l'homme; 'è° enfin, après avoir parcouru louie la période historique, il construit la cité future, l'avenir de l'humanité (6).
Cependant, gardons-nous de croire que Condorcetait construit la politique soit comme art (Droit constitutionnel appliqué) soit comme science (sociologie) en pu" géomètre. Il suit le double sillon tracé par Uescartes qui consti uit l'univers en employant la mathématique universelle, et qui utilise aussi l'expérience en faisant queUiues emprunts à l'observation.
L'expérience joue un rôle important dans la Sociologie de Condorcet comme dans la physique cartésienne. Seulement, tandis que Descartes est allé de la déduction à l'induction, par l'impossibilité de faire autrement, Condorcet est allé de l'observation au calcul, non pour « construire » les choses, mais pour « rationaliser » l'expérience et la guider. Sa philosophie sociale s'est faite progressivement dans le creuset de la vie. Les événements contemporains et ses opuscules sont
(1) Cf. ci-dessus, liv. II, chapitres ii, iv, v, viii.
(2) Vl, 19.
(3' Cf. ihid., 297 et s.
(4) Ibid., 19, 40. (]ette conception de Condorcet, inspirée (peut-être à son insu) par la méthode de Bossuet 'Histoire universelle) et par le mot de Pascal, poussera Comte à se représenter, précisément avec Pascal, l'humanité entière comme un seul homme qui dure à travers les âges, qui évolue et apprend sans cesse ; cf. notre Essai hislor. et criu'.q., p. 173.
(6) Cf. ibid , la X^ époque et le Fr-igmeut de la X'^' époque.
788 LIVRE m. LA SCIENCE SOCIALE
indissolublement liés, ils sont re'ciproquement les produits les uns des autres. Pour parler rigoureusement il ne faudrait pas dire que Condorcet est allé de la pratique à la théorie, de l'action à la réflexion, de la vie à la pensée; il a, tout au contraire, intimement uni ces deux choses : la réflexion et l'action, l'observation et l'idée. 11 observe guidé par des idées directrices et ces idées directrices jaillissent simultanément du contact de son esprit et des choses.
En économie politique, Condorcet est un observateur très informé; certaines pages de ses premiers traités sont des descriptions vivantes et concrètes des réalités contemporaines (i).
En Droit constitutionnel, nous avons vu q\ie ses écrits tantôt précèdent, tantôt suivent les événements ; tantôt ils en sont le tableau anticipé, tantôt le miroir fidèle. Dans les deux cas, il y a union indissoluble entre l'idée et l'action, entre le penseur qui réfléchit la réalité et cette réalité même au sein de laquelle il vit (2).
Enfin, dans la science sociale proprement dite, la méthode de l'observation devient pour lui une nécessité et elle prend la forme de l'histoire.
Sans doute, dit-il, « la méditation seule peut, par d'heureuses combinaisons, nous conduire aux vérités générales de la science de l'homme. Mais si l'observation des individus de Tespèce humaine est utile au métaphysicien, au moraliste, pourquoi celle des sociétés le serait-elle moins et à eux et au philosophe politique? (3) ».
L'observation est indispensable au sociologue, elle se confond avec l'hisloire « ce vaste champ d'observations morales faites en grand (4) ».
Il est vrai que jusqu'ici l'histoire, sauf chez Voltaire et ceux qui l'ont imité (Hume, Robertson, Gibbon, Watson) (5)
(1) Voir notamment, XI, 13 et sq. Qu'^lques-unes de ces pages (citées Supra, 699, note 2) sont de vrais modèles de psychologie collective ou sociale.
(2) Cf. Supra, tout le livre I, surtout p. 355-358 ; cf. infra, p. S24 et sq.
(5) IV, 97 ; cf. 94 et surtout 174. Condorcet oublie Montesquieu
CHAP. m. CONDORCET SOGIOLOGUK 789
n'a pu être utilisée par l'observateur des réalités sociales, car elle « n',1 été que l'histoire de quelques hommes », le récit des guerres, des vols, pillages et autres exploits de quelques dynasties. Mais elle doit être tout autre chose, elle doit faire connaître « ce qui forme véritablement l'espèce humaine, la masse des familles qui subsistent... de leur travail » ; (i) elle doit être une histoire du peuple, une histoire des progrès intellectuels, moraux et politiques. « Il nous faut... une histoire toute nouvelle, qui soit surtout celle des droits des hommes, des vicissitudes auxquelles ont été partout assujetties et la connaissance et la jouissance de ces droits ; une histoire où, mesurant d'après cette base unique la pro^pé rilé et la sagesse des nations, l'on suive chez chacun les progrès et la décadence de l'inégalité sociale, source presque unique des biens et des maux de l'homme civilisé (â) ».
L'histoire est ainsi la méthode essentielle de la science sociale ; elle se confond même avec la science sociale, car l'une et l'autre sont le « tableau historique des progrès de l'esprit humain ». Et ce tableau doit être historique « puisque, assujetti à de perpétuelles variations, il se forme par l'observation successive des sociétés humaines aux différentes éfioques qu'elles ont parcourues. Il doit présenter l'ordre des changements, exposer l'influence qu'exerce chaque instant sur l'instant qui lui succède, et montrer ainsi, dans les modifications qu'a reçues l'espèce humaine, en se renouvelant sans cesse au milieu de l'immensité des siècles, la marche qu'elle a suivie, les pas qu'elle a faits vers la vérité ou le bonheur. Ces observations sur ce que l'homme a été, sur ce qu'il est aujourd'hui, conduisent aux moyens d'assurer et daccélérer les nouveaux progrès que sa nature lui perm'et d'espérer encore (3) ».
L'histoire philosophique et sociologique, ctiez Condorcet, est une histoire « à vol d'oiseau n dans le genre de celle qui
cf. notre Essai historique et critique, etc., le mot Histoire dans l'Index.
(1) VI, 232-233 : cf. la Théorie des sentiments moraux de M^^ Condorcet, II, 393.
790 LIVIIE m. l,A SCIENCE SOCIALE
a été inaugurée par Turgot dans ges discours à la Sorbonne 1). l'allé garde « un juste milieu entre les détails de l'histoire et les recherches philosophiques ». Je veux, déclare Condorcet, « présenter ici les principaux traits », donner a les masses » sans m'arrêter « ni aux exceptions ni aux détails (:i! ». Donner les masses, tel est le caractère général de 'histoire chez Condorcet et par suite delà science sociale. Elle est une philosophie générale de l'histoire.
Les conditions dans lesquelles il a rédigé l'Esquisse ne sont pas étrangères à cette conception : proscrit, réfugié dans la rue des fossoyeurs (Servandoni), n'ayant sous la main aucun document, il écrit dt ntémoire (3). Ce qui explique le caractère très général de son exposé historique. Condorcet peint» à larges traits, le panorama des progrès humains. 11 réserve le détail des faits et des explications pour l'ouvrage lui-même, qui, seul, devait porter le nom d'Esquisse (i). Ce que devait être cet ouvrage, on peut le deviner d'après les fragments publiés dans le tome VI de l'édition Arago, et surtout d'après les tomes V et VI du Cours de Philosophie positive d'Auguste Comte qui sont le développement, la réalisation originale et personnelle du plan de Condorcet (5).
Nous avons résumé ailleurs la théorie du progrès, et indiqué quelles sont les « masses » choisies par Condorcet, les neuf faits principaux autour desquels il groupe tous les faits historiques. (Essai hist. et criL, etc., p. 417 et sq.)
Il reconstitue la préhistoire en raisonnant a priori (6), comme nous l'avons déjà dit; dans la période historique, il construit les séries, observe les faits et contrôle les témoi-
(t) Œuvres, édit. Daire, collection Guillaumin, II, 586; 597 ; 626; 642.
(3) A-t-il écrit également les fragments? cela est douteux, car ils sont écrits de la main de Cardot et corrigés par Condorcet. Ceci permet de supposer qu'il avait rassemblé depuis longtemps les matériaux de son ouvrage avant sa proscription, et qu'il s'est borné à rédiger de mémoire un plan, un simple prospectus comme il le dit lui-même (VI, 24; cl. 281).
(5) Cf. notre livre : Essai historique et critique, etc., p. 248 et s.
(6) Ibid., 19; 297.
CHAP. 111. CONDORCEÏ SOCIOLOGUE 791
gnages; enfin il prolonge l'histoire de rnumanilé en construisant, d'après les données du passé, les lignes principales de l'avenir.
La formation des séries historiques est le procédé cher à Condorcet. Ce n'est pas qu'il dédaigne de comparer les sociétés dans l'espace, mais il préfère les comparer dans le temps : « s'il est u'ile d'observer les diverses sociétés qui existent en même tenjps, d'en étudier les rapports, pourquoi ne le serait-il pas de les observer aussi dans la succession des temps? (1) ».
La formation des séries historiques repose sur trois postulats : 1° le développement de l'espèce humaine et celui de l'individu coïncident; 2'' les différentes séries historiques peuvent être superposées et fondues en une seule, ce qui suppose l'identité des développements historiques de tous les peuples ramenés à un développement unique; 3° les termes antérieurs de la série unique, ainsi formée, ont une influence sur les termes actuels; le passé revit dans le présent, et le [présent doit s'expliquer par le passé (2). Expliquons ces postulats.
Il afiirme l'identité du développement de l'espèce et de l'individu parce que ce développement, soit individuel, soit collectif, est le déveKtppement des facultés individuelles, les mêmes chez tous les êtres, dans toutes les civilisations (3). Et il n'est pas nécessaire pour expliquer cette identité de recourir aux explications théologiques du paradis perdu, d'Adam et d'Eve, ou du peuple Juif. Il suffit de la faire dériver du développement de facultés semblables (4).
C'est pour cette raison qu'on peut faire coïncider les séries et ramener l'histoire générale, à l'histoire d'un seul peuple, qui représente tous les peuples (5). Les Grecs dans l'antiquité, les Français dans les temps modernes sont à la tête du mouvement social. Décrire leur histoire, c'est décrire l'histoire de
(2) Cf. aussi le mot de Leibniz : « Le présent est chargé du passé et gros de l'avenir ». Tout Aug. Comte est dans ces quelques lignes. Cf. notre Essai historique et crit., etc., p. 202, 483 et sq.
(3) VI, 12 : cf. 322.
(4j VI, 381.
(5) Ibid.;d. 19, 40.
rhuQianité, considérée, suivant le mot de Pascal, comme un seul homme qui évolue sans cesse (1).
(le qu'il faut yussi remarquer, dans la série unique ainsi formée, c'est le fait suivant : « le résultat que chaque instant présente dépend de celui qu'offraient les instants précédents ; il influe sur celui des temps qui doivent suivre (2) ».
On voit apparaître ici la conception des lois historiques et chronologiques qui, une fois introduites par Condorcet, et après lui par Saint-Simon et Auguste Comte, dans la sociologie, ue devaient plus en sortir (3).
Cette conception donne à la sociologie de Condorcet, comme à celle d'Auguste Comte, un aspect spécial : elle est une série de faits, une chaîne d'événements, dans laquelle les faits historiques les plus lointains ont une influence réelle, quoique détournée, sur les événements contemporains (4).
Cette méthode, Condorcet la présente comme indépendante de toute croyance théologique ou de tout système métaphysique : « il est possible, dit-il, d'expliquer les progrès de l'espèce humaine sans avoir besoin de recourir à une différence essi ntielle entre elle et les animaux, et à l'existence d'une âme d'un ordre privilégié ; on peut assigner les causes des contradictions apparentes entre des affections naturelles qui portent l'homme au bien et la pente qui l'entraîne au mal ; entre une raison capable de s'élever à des vérités sublimes, et une faiblesse d'esprit qui le plonge dans les erreurs les plus stupides, sans supposer ni un premier état de perfection (5), dont je ne sais quelle faute l'aurait fait déchoir, ni des puissances ennemies qui se partagent l'empire de sa volonté... 11
(1) Cf. Notre livre Essai historique et critique, etc., p. 412, et le mot Progrès dans l'Index.
(2) VI, 12. Cf. plus haut p. 787, note 4, le rapprochement avec Bossuet et Pascal.
(3) Cf. notre Essai historique et critique , etc., le mot loi dans l'Index alphabétique.
(5) Condorcet vise ici la conception théologique du paradis perdu ; nous aurons à rechercher s'il critiqua aussi la traduction de cette théorie par Rousseau dans l'état de nature.
CHAP. 111. CONDORCET SOCIOLOGUE 7'.t3
peut connaître la justice et la bienfaisance sans qu'un dieu ou descende lui-même sur la terre, ou charge un individu privilégié de l'y représenter. La formation des sociétéSj l'invention des premiers arts, la ressemblance qu'on observe dans l'usage des nations qui sont parvenues au même degré de civilisation, est la suite naturelle du développement, des facultés semblables, et ne suppose ni une tige commune dont les chefs auraient reçu une instruction céleste, ni un peuple primitif dont on conserve les traditions, mais dont il faudrait expliquer les progrès d'une autre manière. Ainsi l'on voit disparaître ces chimères d3 l'imagination des théologiens et des philosophes (1) ».
Fondée sur la double base de l'observation et du raisonnement, la science sociale peut aspirer à la même certitude que les sciences physiques et naturelles (2). Mais elle se heurte à une difficulté que ne rencontrent pas les autres sciences ; car, dans la sociologie, « l'observateur fait partie lui-même de la société qu'il observe » et c'est ce qui, en grande partie, a retardé jusqu'ici les progrès de cette science. 11 faudrait pouvoir s'abstraire du milieu social et étudier « la société humaine comme nous étudions celle des castors ou des abeilles (3) ».
Si l'on peut réaliser cette abstraction, on arrivera à écarter toutes les chances d'erreur, propres aux sciences morales et politiques ; car, les vérités morales a sont elles-mcmes aussi certaines, la méthode de les étudier est la même (que dans les autres sciences), les principes y sont également ou des définitions ou des faits: les faits y sont aussi constants, aussi généraux ; mais elles ont contre elles les passions, les intérêts des hommes, et la présomption de l'ignorance qui s'érige en juge (4) ».
VI. — Le temps a manqué à Gondorcet pour appliquer sa méthode avec toute l'étendue que comportent ses principes. Toutefois, on peut dégager de l'ensemble de son œuvre quel-
(2) Cf. I, 392 ; Y. 224 ; VI, 183.
(4) V, 534; cf. 533 ; 111, 79.
794 LIVRE m. LA SCIENCK SOCIALE
ques applications, soit générales, soit spéciales, qui ont exercé, sur Saint-Simon et surtout sur Auguste Comte, une influence décisive.
On peut ranger les applications générales autour de deux idées principales que nous appellerons, par anticipation, la statique et la dynamique sociales. Quant aux applications particulières, elles sont assez nombreuses ; les unes se rapportent à la science sociale proprement dite, les autres à l'art social ou politique, au sens ordinaire du mot, les autres enfin à la morale et à l'avenir de l'humanité.
« Tout concourt à prouver que la nature entière est assujettie à des lois régulières (1) ». Les sociétés humaines font partie de la nature ; elles obéissent, elles aussi, à des lois. Elles sont donc des faits naturels et nécessaires.
Toutefois on trouve dans Condorcet deux passages qui semblent en faire un partisan de l'état de nature et par suite un adepte de la théorie qui voit dans la vie en société un fait conventionnel, dérivé d'un contrat. « Il n'existe aucun autre motif, dit-il, de se mettre en société que la conservation des droits dont on jouit dans l'état de nature (2). » Pour conserver leurs droits, les hommes ont consenti « à en sacrifier une partie (3) ».
Dans un autre endroit, Condorcet approuve les principes démocratiques de Rousseau ; ce dernier, dit-il, « mérita la gloire de les placer au nombre de ces vérités qu'il n'est plus permis, ni d'oublier, ni de combattre » (4). Il est certain que la parenté de Condorcet et de Rousseau nous a apparu très étroite dans la théorie des droits naturels, avec toutes leurs conséquences : égalité fondamentale de tous les hommes, leur liberté, le minimum de gouvernement, le suffrage universel, la prééminence du pouvoir législatif par tous les autres pouvoirs, le contrôle du législatif sur la souveraineté nationale et le référendum, bref, tous les éléments de l'individualisme.
ClIAP. m. — CONDORCET SOCIOLOGUE iUO
Nous estimons cependant que Condorcet n'est pas le continuateur de Rousseau. Il s'en dislingue nettement sur le point spécial qui nous occupe et qui est si important en sociologie : l'origine de la vie sociale.
Quand il parle de l'état de nature, Condorcet n'emploie pas ces mots dans le sens où les employait Rousseau : sorte d'état sauvage où les hommes auraient eu tous les droits, sans d'autres limites que la force et la résistance brutale du voisin. Condorcet s'en fait une conception un peu plus élevée : c'est un état (hypothétique, comme on le verra plus loin) « où il n'existe plus d'autorité que celle des lois immuables, mais trop souvent méconnues, de la raison et de la justice universelle (l) ».
Il parle bien d'un contrat qui réunirait les hommes, mais il ne s'agit plus de sacrifier des droits absolus, il s'agit au contraire de les faire respecter. Ce qui permet de supposer que le contrat préside à ïassocialion politKjue des hommes, mais non à la vie sociale pure et simple : « chacun s'engage, envers la société, à l'aider de ses forces; la société s'engage, envers cliacun de ses membres, à employer, pour le defi-ndre, les forces de l'association, et ce contrat est obligatoire, autant pour la société entière que pour chaque individu, puisqu'il est l'effet d'une volonté unanime, déterminée par l'intérêt commun (2) >•.
11 reconnaît que les principes de Rousseau sont séduisants et féconds, mais ils sont souvent irréalisables et ne correspondentpastoujoursà la nature des choses: « onsaitquejamais les difficultés d'exécution n'arrêtaient la marche de ses idées. Son but n'était pas de proposer des méthodes praticables, mais de présenter avec force de grands principes [3) ».
Il est enfin des passages où Condorcet prend nettement position contre Rousseau : ainsi, il repousse énergiquement la théorie du mandat impératif, si contraire à l'idée de a représentation ». {Supra, 490). Il qualifie d' a absurde » l'idée « d'un contrat entre un peuple et ses magistrats ». Il n'ad-
met pas que Pétat pi-iniitif de l'humanité ait été un e'iat de lutte ; il croit au contraire, avec les Physiocrates, qu'il existe un « ordre naturel et essentiel » où les intérêts sont harmoniques. Enfin, loin de dire avec Rousseau que les progrès des sciences et des arts ont corrompu l'homme et enfanté le malheur, il prétend au contraire que ces progrès ont amélioré la condition humaine, sa moralité et son bonheur (1). En réalité, l'œuvre sociologique de Condorcet repose sur l'idée du progrès, comme on va le voir, et sur la conception d'un état de perfection intellectuelle, morale et sociale, véritable âge d'or de l'humanité, placé, non derrière nous comme le croyait Rousseau, mais devant nous. Le paradis n'est pas perdu, il est à conquérir, il est à créer. Au pessimisme de Rousseau, Condorcet oppose une forme nouvelle de l'optimisme. Nous passons ainsi de la statique sociale à la dynamique sociale. Retenons cette iéée que malgré sa théorie <iu droit naturel et son individualisme, Condorcet n'est pas le continuateur fidèle de Rousseau. 11 parle parfois de l'état de nature et d'un contrat ou pacte social. Ce sont là formules courantes à son époque. En réalité il admet la spontanéité et la nécessité de la rue sociale; quant à l'associalion politique elle dérive seulement d'un quasi-contrat. Ainsi s'expliquent les nombreux points de Droit constitutionnel sur lesquels, nous l'avons vu, Condorcet se sépare également de Rousseau (2),
La théorie du Progrès domine la dynamique sociale. Car si la statique est une étude des sociétés « au repos », la dynamique les étudie « en mouvement ».
Le Progrès est en effet une « marche en avant » des sociétés, une marche « ininterrompue » (3) et nécessaire : on ne
(1) Cf. de nombreux textes : I, 394 et s. ; IV, 169-170; 557; VI, 28, 38, [« ce n'est pas l'accroissement des lumières, mais leur décadence, qui a produit les vices des peuples policés »] ; 78, [« les progrès de la vertu ont toujours accompagné ceux des lumières, comme ceux de la corruption en ont toujours annoncé ou suivi la décadence »] ; 107, 117, 195, 217, 244 et s.
(2) On aune tendance à le considérer comme le continuateur de Rousseau : Cf. Henry Michel, Idée de l'Etat, 45. Ce n'est pas complètement exact. Cf. un curieux passage sur la division du travail social : VI, 41.
CHAP. m. CONDORCET SOCIOLOGUE 797
peut ni ratrèter ni la faire rétrograder (1). On peut tout au plus la ralentir. Elle estcomnauneà lousles [teuples, quoique à certaines époques, un seul peuple (2), sorte de peuple élu, serve comme de chef de file aux autres.
Quelle est la direction précise de cette universelle et nécessaire marche en avant ? I.e progrès, irrésistible comme tout ce qui est spontané, est une tendance qui pousse les individus et les peuples « vers la vérité ou le bonheur » (3). La science politique est l'histoire des efïorts séculaires de l'humaniié avide de découvrit' tous les jours plus de vérité, de réaliser toujours plus de justice. Le progrès est donc une sorte de marche en avant vers la vérité et le bonheur.
Envisagé à un point de vue plus particulier, le progrès consiste à passer des vaines explications théologiques à des explications « positives », et des règles morales fondées sur des croyances religieuses à des règles de conduite indépendantes de tout credo.
Le progrès de l'humanité a sa «ource dans une tendance naturelle commune à tous les individus. Il est indépendant des volontés individuelles, de la volonté des pouvoirs publics, et de la volonté d'un être supposé tout-puissant.
Turgol, Price et Friestley 4) nous ont appris d'où vient cette tendance universelle. Elle ne vient pas de causes sociales extérieures, mais d'un ressort psychologique interne, présent dans tous les individus qui ont une raison ; ce ressort est la perfectibilité indéfinie de l'individu et de l'espèce : « la nature n'a marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines : la perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie, les progrès de cette perfectibilité désormais indépendants de toute puissance qui voudrait les arrêter, n'ont d'autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés... Jamais la marche de ces progrès ne sera rétrograde (5) ».
Cette loi régit la nature entière, les animaux, les hommes
(2) Vnd., 171.
(3) Ihid., 13.
(4) Ibid., 194-195.
(5) Ibid., 13.
elles sociétés (1). L'âge d'or est devant nous, comme l'a dit Bacon.
S'il en est ainsi, il est difficile d'expliquer les nombreux passages dans lesquels Con<lorcet (subissant l'influence certaine de Voltaire historien), dénigre le passé, et ses institutions surtout religieuses : car, le (2) ; passé n'est pas autre chose que la succession des étapes dont l'ensemble constitue le progrès. Sans le passé, le présent ne serait pas ce qu'il est ; san? le passé, le progrès serait un mot vide de sens. Le progrès total ne peut être que le résultat de « l'accumulation spontanée des divers progrès partiels (3). »
Parmi les applications théoriques de la méthode à des points particuliers de la science sociale, on peut citer d'abord le déterminisme et l'optimismesocratiques: d'après Condorcet, comme d'après toits les hommes de son temps, il suffit de rédiger une Constitution fondée sur l'égalité, la liberté et la justice pour faire régner aussitôt l'égalité, la liberté et la justice. Il suffit d'éclairer les hommes pour les rendre aussitôt vertueux (VllI, 30).
Son appréciation de la Révolution e-t à retenir, car elle exercera une grande influence sur Saint-Simon et surtout sur Aug. Comte : « elle peut être regardée, dit-il, comme la guerre de la raison contre les préjugés (4) ... » Il déplore, comme nous l'avons vu, les excès qui en ont souillé l'histoire. Mais, dans l'ensemble, il la trouve utile et bienfaisante, car elle a délivré l'individu des chaînes de la théologie, de la royauté et du militarisme {Supra, 163, note 1, lignes 17-19^. Elle a substitué aux anciens liens sociaux (religion et force brutale personnifiée dans un roi et dans une armée avide de conquête) de nouveaux liens sociaux : la science et l'industrie, l'activité éclairée^ féconde et pacifique (5).
(1) Ilrid., 272.
(2) Ibid., 29, 30, 35, 38, 47, 52, 55, 57, 66, 98, 103, 113, 114, 115, 117, 125, 151, 375, 400 Cf. intéressante appréciation sur les anciens et les modernes, VU, 472-473.
(3) Cf. Aug. Comte dans notre livre, loc. cit., p. 211-212. Cf. 36-37 ; 415.
(5). Cf. l'étude identique mais approfondie consacrée par Aug. Comte à cette importante question dans notre Essai historique et critiqxie, etc., cf. le mot Bcvolution française dans l'Index.
CHAr. 111. — condorcët sociologie 71)9
Parmi les applications pratiques, propres à l'art social , nous renvoyons aux différents chapitres de droit constilulioniiel : Déclaration des droits, droit électoral, droit administratif, Pouvoir législatif, Pouvoir exécutif, censure populaire et référendum législatif, Pouvoir constituant, la revision, référendum constitutionnel, pouvoir judiciaire, législation financière, l'armée, le droit international (1). On y retrouve l'individualisme qui caractérise la philosophie sociale et [tolitique de Condorcet.
Ici se pose un problème intéressant. En maints passages Condorcet déclare que l'art social dérive d'une science sociale (2). Quels sont donc les rapports de la science et de l'art chez Condorcet ? (Contrairement à Aug. Comte, Condorcet a commencé ses méditations politiques, sans idées préconçues ni sans plan théorique tracé à l'avance ; il a réfléchi sur les événements, il a pris part aux plus importants de son époque ; il a vécu ses théories avant de les rédiger ou de les formuler. 11 n'est pas un « constructeur » a priori mais un observateur. Bref, il est passé de l'action à l'idée, de la pratique à la théorie, de l'art politique à la science politique, t^'est ce qui le distingue, parmi tant d'autres diflerences, de son successeur et génial disciple Aug. Comte, son «fils spirituel». Et cependant il veut une poiititpie rationnelle déduite « de la nature éternelle de l'homme et des choses » ; il veut des « principes inaltérables et universels ». La pratique des atïaires oblige bien l'homme politique « à discuter les (|uestions que les événements font naitre ». mais celui qui suit une politique rationnelle doit, en labsence d'une science sociale encore constituée, ramener toutes les discussions aux principes généraux, voir l'avenir dans le présent, enfin rechercher « ce qui est vrai, ce qui est juste » afin d'être sûr d'« avoir trouvé ce qui est utile ». Après Platon {Rép.Vixre VI) et avant A. Comte, Condorcet regarde « l'art social » ou politique au sens ordinaire du mot «comme une véritable science, fondée, comme toutes les au-
(t) Cf. ci-dessus, tout le Livre II et la fin de la conclusion : comparaison de la politique empirique et de la politique rationnelle, p. 681.