‹ CondorcetChapitre 131 sur 165 · V, 203 ; VI · texte numérisé non relu

V, 203 ; VI

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très, sur des faits, sur des expériences, sur des raisonnements et sur des calculs (1) ».

Condorcet applique enfin sa méthode à la morale et à la construction de la cité future.

Nous ne reviendrons pas sur la morale qui a fait l'objet d'un chapitre spécial. Nous la retrouverons aussi dans le tableau de la cité future.

Nous avons exposé ailleurs (2) l'histoire des progrès de l'humanité d'après Condorcet et les neuf époques qu'il distingue dans cette histoire. Cette partie de l'œuvré de Condorcet est la plus connue, et même la plus populaire. Nous ne l'exposerons pas de nouveau. Mais nous dégagerons de la lO*" époque les traits essentiels, propres à faire connaître l'optimisme de Condorcet.

L'avenir sort nécessairement du passé (3). Le sociologue a le droit de le prévoir, comme le fait le physicien par exemple ; car, il y a dans les sciences morales des hiis « nécessaires et constantes (4) » comme dans les sciences physiques. Pour prévoir l'avenir et le construire, Condorcet s'adresse à l'histoire, car elle seule peut éclairer l'avenir (o).

Rappelons d'abord l'essence intime du progrès : il consiste pour l'espèce humaine à réaliser ses tendances innées et irrésistibles vers la perfection. Qu'est-ce donc que la perfection? elle consiste, dit Condorcet, dans un esprit juste, une raison indépendante et saine, une conscience éclairée, une soumission habituelle aux règles de l'humanité, à la justice; elle consisleu se laisser conduire par la vérité, jiar la morale humaine, par les affections bienveillantes qui nous poussent à aimer la famille, les amis, les malheureux, la patrie, l'humanité entière (6).

Arrivé à son terme, le progrès nous présente toutes les na-

(1) X, 70-71 ; cf. notre Essai historiq. eLcritiq. le moi art politique et po^itù/i^e dans l'Index ; cf. aussi p. 477.

(2) Essai historique et critique, etc., p. 417-420.

(3) VI, 23, 236. Dans un curieu.^ opuscule de Kant : Idce d'une histoire universelle au point de vue de l'humanité, 1784, cité dans Littré, Philos d'A. Comte, p. 54, on voit une ébauche lointaine de la tentative de Condorcet. Cf. notre Essai historique et critique, etc., 377.

(5 j Ibid.

tiens enfin civilisées, tous les hommes égaux dans la mesure du possible et tous aussi près que possible de la perfection physique, intellectuelle et morale (1).

Guidé par la morale positive et indépendante fi), l'homme aimera ses semblables; il identifiera son intérêt individuel avec l'intérêt général, car on verra disparaître leur apparente opposition (3). Un donnera pour base à toutes les lois ou la justice ou une utilité prouvée et reconnue (4). L'avenir de la moralité est fait pour nous rassurer: les vertus deviendront communes et par là: inutiles. Dans les sociétés de l'avenir, on ne verra plus d'actes d'héroïsme, parce que tout y sera lionnête, facile, et parce que la perversité qui rend les grands sacrihces nécessaires y sera inconnue (5): « qui sait, s'écrie Condorcet, avant M. Spencer, s'il n'arrivera pas un temps où nos intérêts et nos passions n'auront sur les jugements qui dirigent la volonté, pas plus d'influence que nous ne les voyons en avoir aujourd'hui sur nos opinions scientifiques; où toute action contraire au droit d'un autre sera aussi physiquement impossible qu'une barbarie commise de sang froid l'est aujourd'hui à la plupart des hommes? (6) ».

On verra naître, ajoute Condorcet, une sorte de société idéale composée de savants, unis par la recherche de la vérité. La morale et la fraternité marcheront avec le progrès des lumières (7), Ainsi naîtra une sorte de République universelle des sciences. Les savants, ayant créé une opinion commune, contribueront <à grouper les volontés (8). Les savants compétents seront appelés à rédiger le plan de l'association [yi) ; ils seront entretenus par une souscription publique (10). Ils formeront, comme nous l'avons déjà dit, le tableau général des sciences, car toutes les sciences forment un

(1) Cf. VI, 237-272.

(2) Cf. Supra, cliap. ii.

(4) Ibid., 25S, 259. Cf. 244 un tableau sobre et nerveux de la cité future- {5)Ibul.,o96.

{&) Ibid,, 628; cf. 262. 595, 596.

(7) Ibid., 597 et s.

(5) Ibid , 609.

(9) Ibid., 653.

(10) Ibid.

(S02 Liviio; m. — la science sociale

seul toiil el doivent tendre à un but unique (1) ; ils créeront une philosophie générale qui absorbera, sans les confondre, toutes les sciences. La philosophie sera fondée sur la base inébranlable des sciences (2). Il y aura même une sorte de conseil suprême pour le progrès des sciences et, par suite, pour les progrès du bonheur (3).

On a remarqué combien rares étaient les allusions de Gondorcet au « bonheur ». Ce n'est pas qu'il se dés^intéresse de cette grave question ; mais, guidé par un instinct « positif » qui l'éloigné des utopies, il évite de donner à la politique, à la morale et à la sociologie une orientation indécise vers un idéal nuageux. C'est |»our cela qu'il parle rarement de la recherche du bonheur. {Sup?'a, 747 ; 75l-7oi ; 797j.

Le bonheur individuel est une existence exempte de souffrances {Supra, lil). Il dépend d'abord de causes personnelles : pour l'atteindre il faut, au risque de rencontrer la douleur, respecter les droits des autres, subordonner les passions à la raison, l'égoïsme à la bienveillance et à la sympathie; prendre « l'habitude des actions de bonté, celle des afieciions tendres, faire dépendre son bonheur de celui des autres, le trouver dans les sentiments de compassion et de bienveillance ». (Supra, 753, 754). Mais cela suppose la réflexion et un certain degré d'instruction : « Le bonheur des homaies dépend en partie de leurs lumières. » (Sup7~a, 389; cf. 418). Le bonheur individuel est lié aussi à des causes sociales : l'homme ne peut être heureux que dans une société organisée sur les bases de la liberté et de l'égalité et où l'instruction, les sciences, les lumières, en un mot, sont largement répandues. C'est là seulement qu'il pourra atteindre le bonheur, c'esl-;i-dire avoir « un esprit juste, une raison indépendante et saine, une conscience éclairée, une soumission habiiuelle aux règles de l'humanité, à la justice », l'habitude des « sentiments doux et purs qui l'unissent à sa famille, à ses amis, aux malheureux, à sa patrie, à l'humanité entière. » (VI, 595 ; Supra, p. 800-801 ; cf. 751-752).

(Ij VI., 654 et 230.

(2) Ibid., 610, 650, 660; cf. 196,

(3^ Ibid., 657. Sut- tous ces points voir Aug. C mt dans notre livre : Essai historique et critique.

CHAP. 111. — CONUORCET SOCIOLOGUE 803

Le bonheur /]îié//c dépend étroitement du bonheur individuel ; il est hé, à la fois, à l'état des institutions et à celui des mœurs. Le bonheur ne peut régner que dans une cité où la constitution est édifiée sur l'égalité, la liberté et la justice, et où les citoyens ont contracté l'habitude de cultiver leur raison, de rechercher en toutes choses la vérité et de respecter les droits d'autrui : « connaître la vérité pour y conformer l'ordre de la société, telle est l'unique source du bonheur public. » (V, 203). « Que les hommes soient éclairés, et bientôt vous verrez le bien naître, sans effort, de la volonté commune ». (VllI, 30). « 11 n'y a de véritable droit, il n'y a de véritable jélicilé, de paix réelle, que dans une égalité absolue entre les citoyens. » (IX, 227).

Enfin, embrassant à la fois les deux sortes de bonheur, individuel et public, Condorcet écrit ces lignes : « L'habitude de réQéchir sur sa propre conduite, d'interroger et d'écouter sur elle sa raison et sa conscience, et l'habitude des sentiments doux qui confondent notre bonheur avec celui des autres ne soul-elles pas une suite nécessaire de l'étude de la morale bien dirigée, d'une plus grande égalité dans les conditions du pacte social ? Cette conscience de sa dignité qui appaitient à l'homme libre, une éducation fondée sur une connaissance approfondie de notre constitution morale, ne doivent-t'lles pas rendre communs à presque tous les hommes, ces principes d'une justice rigoureuse et pure, ces mouvements habituels d'une bienveillance active, éclairée d'une sensibilité délicate et généreuse, dont la nature a phicé le germe dans tous les cœurs, et qui n'attendent, pour s'y développer, que la douce influence des lumières et de la liberté ? De même que les sciences mathématiques et physiques servent à perfectionner les arts employés pour nos besoins les plussimples, n'est-il pas également dans l'ordre nécessaire de la nature, que les progrès des sciences morales et politiques exercent la même action sur les motifs qui dirigent nos sentiments et nos actictiis ? Le perfectionnement des lois, des institutions publiques, suite des progrès de ces sciences, n'a-t-il point pour efl'el <le rapprocher, d'identifier l'inlérèt commun de chaque homme avec l'intérêt commun de tous? Le but de l'art social n'est-il pas de détruire cette opposition apparente ? » (Vl 26:>-2(i3j.

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Condorcet ne confond pas la morale (recherche individuelle du honheur, liée à l'état général de la civilisation) et la politique (recherche collective de l'utile et du bien-être, liée à l'état général des institutions, des lois et même des mœurs) ; mais il les unit sur le terrain commun de la justice ou du respect des droits. Le bonheur n'est pas la préoccupalion de l'homme politique. Condorcet n'en parle ni dans la Déclaration des droits (ci-dessus 371-372, 381-382), ni dans la Conslitution elle-même. Le bonheur est une conséquence et non un but. Le but c'est la vérité et la justice par la raison, par l'égalité et la liberté. Condorcet parle donc en esprit *< positif », en observateur de la réalité, beaucoup plus qu'en rêveur et en utopiste. La vision du bonheur futur de l'humanité ne figure pas dans ses œuvres d'homme politique, mais seulement dans son testament philosophique, dans les dernières lignes de son immortelle « Esquisse ».

11 conclut en organisant la paix et le bonheur universels. Dans l'état futur de l'Humanité, toutes les nations seront unies et la guerre disparaîtra de nos mœurs (1). On verra régner un véritable âge d'or conquis et créé par l'action simultanée du progrès et de la volonté humaine. Condorcet aboutit à une sorte de cosmopolitisme ou internationalisme scientifique et moral (2). Tous les esprits cultivés des diverses nalicms se ligueront pour lutter contre les erreurs et les tyrannies (3). Dans l'Atlantide de l'avenir, la philanlhropie ou l'amour du genre humain, remplacera les anciennes religions (4).

VII. — Les rapides indications contenues dans ce chapitre montreront au lecteur cjue certaini s théories sociologicjues de Condorcet sont renfermées dans V Esquisse, mais qu'elle n'y sont pas toutes. Nous en avons trouvé dans tous ses ouvrages

(1) VI, 265-266; et. Szqyra, livre II, ohap. ix. et p. 677.

(2) Ibicl, 660.

(3,1 Ibicl, 193.

(4) Les historiens de l'avenir liront avec intérêt et curiosité le tableau résumé, mais désendiaiiteur, écrit par Renouvier à la fin d'un chapitre sur Condorcet, et où il montre combien pou les propliéties de Condorcet se sont réalisées i Philosophie analytique de l'Histoire, \\l, G62-GG7). Au milieu de quelques dures vérités, on y trouvei-a beaucoup d'exasération et, faut il le dire, un certain décourai^ement.

CHAP. m. CONDORCliT ET AUGUSTE COMTE 803

et à toutes les époques. Ce qui prouve que, dans son esprit, la the'oiie se faisait progressivement au milieu des vicissitudes de l'action ; il est dune plus observateur que u constructeur « a priori. C'est ce que personne, à notre connaissance du moins, n'avait encore établi (1).

Ce chapitre montrera surtout que Gondorcet est le véritable précurseur de Saint Simon et d'Aug. Comte qui reconnaissent eux-mêmes leur filiation, et l'appellent à l'envi leur (( père spirituel ».

Une histoire des origines de la Sociologie devra faire une large place à Condorcel, car c'est lui qui, par l'intermédiaire de Saint Simon, a signalé sa voie à Aug. Comte, !e véritable fondateur de cette science.

Ce n'est pas ici le lieu d'exposer la Sociologie de Saint-Simon et d'Aug. Comte. Nous avons fait ce travail dans un ouvrage spécial (2) auquel nous avons souvent renvoyé et auquel nous renvoyons encore le lecteur. Nous y avons exposé l'apport personnel de chacun de ces trois penseurs et l'influence de Condorcet sur Saint Simon, et celle des deux sur Aug. Comte.

Tout en rendant pleine justice (3 aux efforts du vigoureux génie de Montesquieu qui a analysé l'idée de loi sociale, nous avons dit qu'Aug. Comte a trouvé dans Saint Simon, qui les tenait de Condorcet, les cadres généraux de la philosophie positive, l'ébauche de la classification des sciences, les germes de la fameuse loi des trois élats, la conception de la sociologie et de l'histoire, l'idée du progrès et des lois historiques, bref tout ce qui donne o la Sociologie comliste son aspect spécial de Sociologie historique ou de Philosophie de l'histoire.

L'ordre même que nous avons suivi dans le présent chapitre pour exposer l'ébauche de la sociologie par Condorcet

(1) Toutes les éludes faites sur Condorcet yo\v{Supra la Bibliographie) s'en tiennent à l'Esquisse; nous n'avons pas évité cet écueil dans notre chapitre {Essai historiq. et critlq., etc., livre V, chap. m) consacré à Condorcet. Le livre que nous publions aujourd'hui est une réparation de ces graves lacunes.

(2i Essai historique et critique sur la sociologie chez Aug. Comte, un vol. in-80, XVIII-512 p. Paris, Alcan, 1899-1900. Cf. surtout livre V, chap. III et p. 35, 210.

(3) D'après M. Durkheim : Quicl Secundatus politicœ scientiw &ic.

ainsi que les nombreux renvois à Aug. Comte faciliteront au lecteur une nouvelle comparaison entre Condorcet et Aug. Comte, car nous avons recueilli et groupé les ditlérentes pensées de Condorcet d'après un plan sensiblement analogue à celui que suivra Aug. Comte. A chaque partie de ce plan, à chaque indication de Condorcet, correspond une partie du plan d'Aug. Comte, une théorie complète que l'on trouvera dans l'ouvrage spécial que nous lui avons consacré.

Toutefois, bien que dans cet ouvrage, nous ayons marqué l'apport personnel, si riche et si vaste, d'Aug. Comte, en matière purement sociologi(|ue, nous n'avons pas assez analysé, nous devons le reconnaître, les autres différences qui séparent Aug. Comte de Condorcet. Ce sont ces différences que nous voudrions indiquer pour déterminer la place exacte de Condorcet dans l'histoire des origines de la sociologie.

Nous rappelons en quelques mots les ressemblances les plus saillantes: on trouve chez les deux penseurs une philosophie positive, un groupement de sciences solidaires, une méthode fondée sur l'expérience et le calcul et rejetant résolument Icg explications théologiques et métaphysiques ; tous les deux veulent créer une science des sociétés fondée sur l'histoire, ils croient au Progrès et recherchent des lois de coexistence et surtout de succession. Pour eux, l'art politique doit être dirigé par une science spéciale qui est précisément la science sociale ; le but final de cet art est de réaliser la cité future où régnera, à l'intérieur, l'harmonie des volontés fondée sur la division du travail et la morale altruiste ; à l'extérieur : la paix internationale.

Pour l'un comme pour l'autre, la Révolution est une immense transformation morale et philosophique de l'humanité qui écarte ses anciens guides : la religion, la royauté et la force militaire, pour adopter de nouveaux guides : la science et l'industrie.

Tous les deux rejettent la théologie et la métaphysique, ils substituent les vérités démontrées aux anciennes croyances ; le Progrès : à la religion et à la métaphysique; tous deux créent une nouvelle science, un nouvel art politique, une nouvelle morale, qui, dans les lignes essentielles, sont les mêmes de part et d'autre.

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Mais ce qui chez Condorcet n'est qu'une ébauche (1), se trouve être chez Aug. Comte une œuvre achevée, riche de faits et d'idées, arrivée à complète maturité.

De celte différence très générale on voit jaillir des différences profondes qui témoignent que ces deux penseurs n'appartiennent pas à la même lignée : si Condorcet se rattache au xviii'^ siècle, (qu'il personnifie, suivant le mut de Litlré, Supra 353), Comte semble plus près du XYii'' et à certains égards du Moyen Age et .-.ême des pères de l'Eglise, (malgré d'incontestables différences).

Remarquons d'abord que Condorcet a séparé le Droit conslituiionel ou science de l'art politique d'avec la science sociale proprement dite. Auguste Comte les confond en ce sens que \e Coui's de philosophie positive renferme à la fois ses théories sociologiques et ses théories constitutionnelles sur la souveraineté du peuple et le suffrage universel (2) ; en ce sens aussi que le Systhne fie polillr/ne positive n'est pas, comme on pourrait le croire d'après le titre, un traité de politique ou de droit constitutionnel, mais une philosophie de l'histoire et de la sociologie, une construction idéale et abstraite delà vie sociale nouvelle, qui n'a rien de commun avec les théories concrètes, pratiques; que l'tjn trouve dans toute étude (le droit constitutionnel.

Celle considérai icm préliminaire nous conduit à un groupe de différences capitales : Condorcet préconise l'esprit critique, il rejette toute autorité autre que la raison et l'expérience ; en politique, il est partisan du droit naturel, de l'égalité fondamentale de tous le^ hommes, d'oij il tire la souveraineté nationale et le suffrage universel ; il est hostile au gouvernement qu'il veut réduire au minimum : il prend l'idée de droit comme pivot de ses réflexions ; il est enfin individualiste convaincu.

Auguste Comte reconnaît les avantages de l'esprit critique, mais il estime que cette méthode, bonne un certain tem[>s, serait désormais nuisible et il restaure le principe d'autorité sur de nouvelles bases : les vérités démontrées. En

(1) Voir l'appréciation de Comte sur Condorcet dans notre Essai historiq. et criticj., etc., 35 et sq; 210 et sq. (2,î Ibid., 96 et sq.

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politique, il raille Housseau et le droit naturel ; il critique, avec, une vigueur parfois acerbe, la souveraineté nationale et le suffrage universel, qu'il remplace par la souveraii:eté des sciences et le sutïrage des savants ; il veut un gouvernement fort, une dictature temporelle alliée à une dictature spirituelle; il exclut du vocabulaire politique le mol droit, comme il a exclu du vocabulaire philosophique, le mot cause; il substitue des devoirs aux droits, et finalement il absorbe l'individu dans le groupe ; il est aux antipodes de l'imlividualisme (1).

Condorcet et A. Comte sont eux-mêmes aux antipodes l'un de l'autre : l'un est l'homme de la Ilévolution et du XYiii* siècle et à ce titre très près de nous, encore aujourd'hui. L'autre, 'couvre de (leurs la Révolution Française, dont il fait une étude aussi puissante qu'originale, mais il refuse d'utiliser ses principes pour édifier la cité future (2), dont il emprunte le plan aux époques disparues ; il rêve de restaurer l'organisation catholique et autoritaire du Moyen Age (3).

Condorcet, mathématicien et cartésien, est moins philosophe qu'Aug. Comte ; il est un homme de méditation, jeté dans l'action, qui vit ses théories avant de les réfléchir. Aug. Comte, mathématicien et à certains égards, cartésien lui aussi, est avant tout un philosophe, un constructeur, un homme de cabinet qui a horreur de l'action et qui n'a rien fait en 4830, en 1848, en 1851, pour s'y mêler, ou essayer de réaliser ses théories.

Condorcet, d'allure libérale, assoupli par les contingences de la vie politique, n'a rien du doctrinaire et du pontife. Nous l'avons appelé Guide de la Révolution, mais il n'avait pas conscience de l'être: il ne le sentit qu'à la fin, en juin 1793, quand la Constitution d'Hérault de Séchelles fût votée et adoptée à la place de la sienne. Il ne fit rien, en dehors de celte intervention explicable mais inopportune, pour imposer ses idt'es à des disciples. Aug. Comte, au contraire, fut toute

(1) Il en fut de même en morale ; cf. ci-dessus, chap. ii. p. 759-760. (?) Cf. notre livre Essai critique et historique, etc.. p. 97 et sq. (3) Ibid., 261 et sq. 26S ; Cf., ibid., l'appréciation très ologieuse da Moyen-Age : 12 et sq., 253.

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sa vie un dogmatique sans souplesse, un doctrinaire raidi, un vrai chef d'école, à tendances césariennes et Ihéoratiques (1), ne souffrant pas la discussion et imposant ses idées à tous inr distinctement : disciples, empereurs, tzars, grands-vizirs, général des Jésuites, etc. (2).

Condorcct ne songea pas un seul instant à restaurer les religions dont il avait proclamé la déchéance, au moins politique. Comte au contraire restaura une religion deFffumanité qui cadre exactement avec sa philosophie et sa politique, mais elle se transforma et devint une sorte de néo-fétichisme qui ne cadre plus avec l'ensemble de ses idées (3). Il restaura les formes extérieures du culte catholique et s'érigea en Pape de la nouvelle catholicité, de la République Occidentale (4).

Leur influence sur la pensée contemporaine n'est pas la même : on ne connaît guère de Condorcet que L'Esquisse et les Mémoires sur U Instruction publique. Ses principes pédagogiques sont aujourd'hui encore très en faveur. Quant à ses théories sociologiques on ignore leur influence; elle est cependant très considérable puisqu'elle a provoqué l'apparition de Saint Simon et d'Aug. Comte. Et tout ce que la sociologie contemporaine^ si riche en talents de premier ordre, doit à Aug. (kimte, elle le doit indirectement à Condorcet le « père spirituel » d'Aug. Comte. En politique ou en droit constitutionnel l'influence de Condorcet est énorme, mais elle est ignorée. Il a posé tous les pronlèmes que nous agitons encore aujourd'hui et les contemporains ont adopté la plupart des solutions qu'il préconise.

(1) Cependant A. Comte a été républicain et Gambetta procède de lui. Cf. notre Basai historique et critiq., p. 299, note 2, et sur Gambetta : 65, note 6]; 159, note 2 ; 448, note 4.

(2) Cf., ibicl., notamment 301, note 1, Cf. p, 295, 306. Cf. A. Comte, Syst. de Pol.posit., tome III, les différentes Préfaces.

(3) Cf. notre Essai hist. et critiq. p. 307-313. Nous admettons donc, contrairement à ce qui a été dit, l'unité des doctrines pliilosopliiques, sociologiques et morales de Comte jusques et y compris la Religion de l'Humanité prise comme symbole. Mais nous nous arrêtons là. Nous allons donc plus loin que Litlré, mais moins loin que les « positivistes complets ».

(4jGf. Ibid., 264, 299, 300, 301, 306.

LIVHK m. LA SCIENCE SOCIALE

L'influence de Comte est immense. Il est, comme on l'a dit, r « homme représentatif » du xix'' siècle. L'esprit positif, écrit M. Lévy-Briihl, « est si intimement mêlé à la pensée générale de notre temps qu'on ne l'y remarque presque plus, comme on ne fait pas attention à l'air qu'on respire. L'histoire, le roman, la poésie même en ont reflété l'influence, et, après l'avoir reçue, ont contribué à la répandre. La sociologie contemporaine est née de Comte ; la psychologie scientifique dans une certaine mesure, procède aussi de lui. De tous ces signes il n'est sans doute pas téméraire de conclure que la philosophie positive exprime quelques unes des tendances les plus caractéristiques de notre siècle (I) ».

Nous croyons cependant que Gondorcet est plus près de nous et que son esprit est plus conforme au nôtre que celui d'Aug. Comte (2), nous voulons surtout parler du Comte de la triosiéme époque qui nous reporte à certains égards aux périodes théocratiques de l'histoire, et spécialement au Moyen Age.

Il est vrai que le Comte de la première et de la deuxième période est un génie d'une incomparable vigueur : il a, sinon pétri la pensée contemporaine, du moins il lui a donné, après Condorcet, l'impulsion à laquelle elle commence à peine d'obéir et qui la conduira progressivement à une refonte complète des vieilles catégories scientifiques et philosophiques, morales, politiques et sociales dans lesquelles l'Humanité s^était mue jusqu'ici. Mais l'Auguste Comte de la première et de la deuxième période est précisément celui qui, avec raison, appelait Condorcet : « son père spirituel. »

il) I.évy-Bruhl, ia Philosoiihîc dWur/. Comte, p. 22-23, Paris, Alcan ; cf. G. Milhaud, Le Positivisme et le progrès de l'esprit, Paris, Alcan, 1902. Cf. A, EspiNAS,Les Sociétés Animales, 2e édit. (1878) Introduction, première étude de Sociologie concrète parue en France après Aug. Comte. Cf.E. Durkheim. La Sociologie en France (Revue bleue, 1900, p. 609, 647), très remarquable étude où le rùle de Condorcet est esquissé, avec une sobriété quelque peu sévère, p. 610.

(2) La plupart des ouvrages de Condorcet pourraient être datés de hier : ni ses idées ni son style n'ont vieilli. Il parle et écrit comme un contemporain. Il n'en est pas de même d'Aug. Comte.

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