‹ CondorcetChapitre 133 sur 165 · AVAXT-PROPOS DU LIVRE IV · texte numérisé non relu

AVAXT-PROPOS DU LIVRE IV

Avant-Propos du Livre IV. — I. Influences subies par Condorcet : les philosophes : Descartes. Les Anglais et les Ecossais. Les Encyclopédistes. Turgot. — II. Les politiques : Montesquieu, Rousseau. Le» Physiocates. — Paine et Williams. — III. Le milieu : Voltaire, Turgot, la Loge des Neuf sœurs, le salon de M™^ Helvétius, les événements contemporains. — IV. Réaction de Condorcet sur ces différente influences : Condorcet homme d'action. — V. Condorcet républicain. — VI. Condorcet observateur. Action persistante de ses idées. — VII. Souveraineté de la raison nationale ou collective ; suppression des pouvoirs ; l'utopie de Condorcet. Avenir de la démocratie contemporaine.

L'œuvre de Condorcet peut être comparée à une forêt d'une végétation puissante et d'une belle venue. Les trois livres de notre ouvrage et.les difTérenls chapitres qu'ils renferment ont tracé, dans cet ensemble compact et touffu, un certain nombre d'avenues destinées à guider le lecteur qui veut le parcourir et s'arrêter aux endroits intéressants.

Mais n'est-il pas à craindre que, suivant un mot familier, les arbres n'empêchent de voir la forêt? Et ne faut-il pas essayer de s'élever un peu au-dessus de cet ensemble, afin de réduire les différentes directions et tous leurs embranchements à quelques lignes générales? Voir d'où elles viennent, où elles vont, et même si elles n'auraient pas une orientation finale commune et unique?

Nous nous proposons de déterminer les influences subies par Condorcet et celle qu'il a exercée lui-même. Les lignes essentielles de son œuvre politique et sociale se dégageront, d'elles-mêmes, de cette recherche. Et nous verrons en même temps si ce « guide de la Révolution », ce « théoricien du Droit Constitutionnel » et ce « précurseur de la science sociale » a été, comme on l'a dit, un rêveur et un utopiste.

I. — Trois influences principales, les philosophes, les politiques, le milieu, ont, en dehors de ses études personnelles si riches, si prodigieusement étendues, agi sur ce penseur qui, à 16 ans, écrivait une thèse sur le calcul intégral ; qui entrait à l'Académie des sciences à 26 ans et à l'Académie française à 39 ans.

Tout d'abord, Condorcet est un curieux mélange du rationalisme et de l'a-priorisme cartésiens, avec l'empirisme et le relativisme des Anglais et des Ecossais.

Il a transporté dans le domaine des sciences morales et politiques les hardiesses mathématiques de Descartes (1). On sait que ce dernier, très hardi en matière philosophique et scientifique où il introduit le « doute méthodique », où il rejette toute autorité autre que celle de la raison et de l'évidence, s'est montré au contraire, en matière morale, politique et religieuse, d'une docilité et d'une timidité qui cadrent mal avec son esprit réformateur, mais très exactement avec son caractère et son éducation, avec l'esprit général de son temps.

Or, tout ce que Descartes a dit de l'évidence et de Tesprit critique, de l'identité fondamentale de tous, les esprits, et de la méthode mathématique, nous l'avons retrouvé chez Condorcet appliqué à la religion, à la politique, à la morale. Condorcet est le produit extrême du rationalisme cartésien transporté dans le domaine moral et politique. C'est au nom de la raison et de l'évidence qu'il rejette l'autorité des Ecritures et qu'il combat la superstition et l'intolérance. C'est au nom de la raison qu'il proclame l'identité fondamentale de tous les hommes, leur égalité essentielle d'où il tire toutes les thèses politiques individualistes : liberté, souveraineté nationale, suffrage universel, censure populaire et référendum. Car, loin de nier l'individu, il l'exalte; loin de tout niveler, il élève tout. 11 nivelle par en haut '2). Le peuple fait presque tout

{i) 11 importe de noter que Condorcet, à l'exemple de Descartes et des grands philosophes (Pythagore, Platon, Leibnilz, Kant, Aug. Comte, Renouvier) est entré dans la vie intellectuelle et philosophique par les mathématiques.

(2j Cf. Supra, p. 40k

I, — LliS PHILOSOPHES 815

chez Condorcet ; d'aucuns penseront qu'il fait trop. C'est enfin au nom de la raison et de l'esprit critique qii'il « laïcise », pour employer un mot moderne, le droit naturel, la poliiique, la philosophie et la morale ; qu'il proclame la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine et qu'il édifie une nouvelle conception de l'Histoire, qui deviendra chez ses successeurs: la religion du progrès, l.i religion de l'humanité.

Enfin c'est en malhématicien qu'il organise la procédure du vote et le calcul di s majorités fondé sur cette idée que la raison et par suite la vérité se trouvent entières en chacun de nous et dans l'ensemble des voles d'une majorité ; c'est en mathématicien qu'il discute l'unité ou la dualité des Chambres ; en cartésien, qu'il ramène les discussions et les délibérations à des propositions simples, évidentes, irréductibles, qu'il formule enfin ces syllogismes si curieux du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire (1).

Sainte Beuve raille la foi rationaliste de Condorcet. Que n'a-t-il vu que si quelqu'un doit être raillé c'est d'abord Desc.irles et avant lui Platon et Socrate?Pour eux, l'idée claire de la vertu devient irrésistiblement un acte vertueux; pour eux, il suffit de bien juger pour bien faire. Qu'il y ait eu là quelque excès, et une confiance exagérée en la puissance de l'idée, isolée du sentiment et de la volonté, nous ne le nions pas. (^) Mais l'erreur de Condorcet, si erreur il y a, est la transposition d'une « irreur » et d'im système philosophi(pie qui occu[)ent dans l'histoire une place considérable. A re système il manquait un pendant : Condorcet, avec tous les hommes de la llévolution, le lui a donné : à l'exemple des intellectualistes, il a cru, en matière politique et sociale, à la puissance des institutions ; il a cru qu'il suffisait de « déclarer » (3) des droits pour les faire respecter, de rédiger une Constitution pour transformer la société. 11 a cru que le progrès des idées et des sciences expliquait et renfermait tous les progrès ; il a conçu la science comme moyen d'action sociale. Mais s'il a

(1) Cf. Su2yra, p. 553 et 637, et ci-dessous § 7.

(2) Cf. supra 381 ; 796 note 1 ; 798 ; 802 803.

(3) On peut dire que, en ceci encore, il suit Descartes dont le Discours de la méthode peut être appelé la Déclaration des droits de la raison humaine.

pensé, avec son siècle, qu'il était possible de fonder un Etat sur la philosophie et sur la pure raison (1), s'il a parfois considéré Vhomo polilkiis (2), l'homme en soi, l'Etal en soi, s'il s'est souvent tenu dans la région des « vérités éternelles », de « la justice éternelle » commune à toutes les Constitutions, il ne faut pas oublier qu'il a tempéré les hardie^^ses de Va priori par des emprunts incessants faits à l'observation et awx réalités contingentes. Et c'est pour cela que son œuvre a eu Tine influence, c est pour cela qu'elle est encore vivante.

Ce mélange d'à priori et d'à posteriori ne vient pas seulement des habitudes d'esprit d'un penseur plongé dans l'action, d'un homme politique aux prises avec les difficultés instructives de la vie réelle, elle vient aussi de sou penchant très marqué pour le lel.ilivisme de f^ocke, et pour l'empirisme de Hume qu'il a tran!*porlés en partie dans la philoso|ihie et dans la morale (.)). H faut observer avant d'imaginer, dit-il; il faut analyser avant de construire. La connaissance est relative, elle a ses bi)rnes; il serait chimérique de vouloir les dépapser. 11 faut se résigner à .«avoir ignorer. La métaphysique ne peut être que a l'application du raisonnement aux faits que l'observation nous fait découvrir en réfléchissant sur nos idées, nos sentiments ». La morale doit être déduite

(1) « ...Fonder sur la raii^on, sur les droits que tous les hommes ont reçus de la nature, enfin, sur les maximes de la justice universelle, l'édifice d'une société d'hommes égaux et libres... » (VI, 72)... foi'luer la morale et la rais m d'un peuple entier .. {ibicl., 515)... accoutumer l'homme à n'agir que dajjrès sa raison... {ibid., 517, 519i... Il arrivera donc ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne r<='Cormaissaut d'autre maître que leur raison... » {ibid, 244). Cf ci-dessus, 752, sur la morale ; 742, note 4.

(2i Supra, 378.

(3) Cf Swpra, livre III, chap. ii et m — John Morley (Zoc. C2f., n» de janvier, p. 17j déclare que Condillac était un des oncles de Condorcet ? Les éléments de contrôle nous ont manqué pour vérifier une assertion qui, si elle est exacte, est fort intéressante. J. JMorley est le seul à le dire. -- La méthode de Condorcet ressemble, par instants, à celle de Condillac qui était un logicien et un algébriste en même temps qu'un psychologue empiriste : de même que ce dernier dans la célèbre hypoihèse de l'homme statue construit l'esprit avec les seules sensations olfactives, de même Condorcet (logicien et algébriste lui aussi) établit d'abord l'identité fondamentale de tous les hommes ; il en déduit les

Page 1