‹ CondorcetChapitre 134 sur 165 · II. — LES POLITIQUES · texte numérisé non relu

II. — LES POLITIQUES

de nos penchants altruistes qui sont des faits positifs, des faits d'observation.

Ces idées avaient été celles des Encyclopédistes parmi lesquels Condorcet, tout jeune, ne compta que des amis. Il trouva, dans leur compagnie et dans leurs articles, le phénoménisme, le relativisme et l'utilitarisme fort en honneur. Il vit des penseurs profijndément attachés au droit naturel et convaincus, d'autre part, comme Bacon, de l'action sociale de la science, convaincus de la puissance irrésistible des « lumières ».

En faisant un exposé complet et magistral des idées de Turgot (V, 1-233), Condorcet indique tout ce qu'il doit à ce grand homme qui, lui aussi, a concilié dans son œuvre de penseur et d'homme d'action, d'économiste et de sociologue : le rationalisme cartésien et la foi au progrès (1) avec le relativisme et le phénoménisme des Anglais. 11 a également donné à Condorcet le premier modèle des larges vues et des vastes panoramas historiques. L'originalité de Condorcet a consisté à fondre cette conception avec celle des Physiocrates qui avaient découvert dans les Sociétés un « ordre naturel et essentiel ».

II. — Condorcet a lu tous les écrivains politiques de son temps et il a été en relations suivies avec les plus marquants d'entr'eux. Il a médité Montesquieu et Rousseau ; il a fréquenté les Physiocrates, Turgot, Paine et Williams.

Condorcet a écrit des Observations sur le 29" livre de L'es-

droits naturels et tout l'ensemble de ses théories constitutionnelles. Mais gardons-nous d'exagérer cette comparaison, car nous montrerons ci-dessous (§ 6) tous les emprunts que fera (Condorcet à l'expérience. Il n'en reste pas moins établi qu'il présente de réelles analogies avec les Idéologue-» et avec Condillac, le véritable fondateur de l'idéologie. (On a vu ci-dessus, livre I, chap. viii, que, au point de vue politique, les Idéologues formèrent sous le Consulat la phalange des républicains et des opposants; ils se rallièrent, par Cabanis et Guinguené, autour du nom de Condorcet).

(1) Nous avons indiqué ci-dessus (livre III, note 2, p. 782) que l'idée première des « époques » ou des « états » traversés successivement par l'humanité était due à Turgot.

Condorcet o2

prit des lois (I). Il se sépare nettement de Montesquieu dont il raille !';< anglomanie », dont il ne peut accepter « le vain et stérile équilibre des pouvoirs », le chimérique système des contre-poids » (2).

Condorcet n'a pas toujours rendu justice à ce qu'il y a de plus original peut-être chez le grand Montesquieu : la méthode relative fondée sur des observations concrètes et comparées. Il y a certainement une grosse erreur dans cette appréciation de Condorcet, écrite en 1786 : « peut-être sentirat-on le peu d'importance, ou plutôt le danger de ces subtilités politiques trop longtemps admirées, de ces systèmes oià l'on veut forcer les lois, et par conséquent la vérité, la raison, la justice, leurs bases immuables, à changer suivant la température, à se plier à la forme des gouvernements,, aux usages que le préjugé a consacrés, et même aux sottises adoptées par chaque peuple, comme s'il n'eût pas été plus humain, plus juste et plus noble, de chercher, dans une législation raisonnable, d''S moyens de l'en désabuser » (Vlll, 18) (3).

Il y a aussi sinon des erreurs au moins une certaine exagération dans cette appréciation, écrite en 1789, dans la Vie de Voltaire : « Montesquieu n'avait aucune connaissance des principes politiques, relatifs à la richesse, aux manufactures, aux finances, au commerce. Ces princi|ies n'étaient [loint encore découverts, ou du moins n'avaient jamais été développés, et le caractère de son génie ne le rendait pas propre aux recherches qui exigent une longue méditation, une analyse rigoureuse et suivie. Il lui eût été aussi impossible de faire le traité des richesses de Smith, que les principes mathématiques de Newton. Nul homme n'a tous les talents, ce que ne veulent jamais comprendre, ni les enthousiaste», ni les panégyristes » (IV, 50^).

Ce dernier mot (nul homme n'a tous les talents) indique bien toutefois que Condorcet appréciait le génie de Montesquieu. En 1776 il écrit à Voltaire que « la robe n'a produit

(1) I, 363, cf. IV, 498.502.

(2) Cf. livre II, chap. v, p. 556, note 7.

(3) VA'. VI, 281 : « C'est un tableau historique des progrès de l'esprit humain que j'essaye d'esquisser, et non l'histoire des gouvernements, des lois, des mœurs, des usages, des opinions, chez les diflérents peuples qui ont successivement occupé le globe. »

Page 1