‹ CondorcetChapitre 2 sur 165 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Quelle singulière destinée que celle de Gondorcet! Élevé par une mère pieuse jusqu'à la superstition, neveu d'un évêque et élève des jésuites à Reims et à Paris, il devient un libre penseur militant. Né dans une famille noble et militaire, et destiné à la carrière des armes, il choisit celle de l'étude. Mathématicien de génie et académicien, il se fait journaliste et député. Timide et de complexion délicate, il se jette dans la mêlée politique et prend part, soit qu'il les réfléchisse, soit qu'il les dirige, à tous les événements, à toutes les décisions législatives importantes de la grande époque (1789-93). Gentilhomme et marquis, il se met à la tête du parti républicain. Républicain avant 1789, avant même que l'on parle de république, il rédige en 1793 la première Gonstitution nettement républicaine et démocratique de la France. Estimé et respecté de tous, plébiscité par plusieurs départements, appelé à jouer, même après la proscription des Girondins, un rôle de premier plan, il proteste contre la Constitution montagnarde du 24 juin 1793 votée à la place de la sienne, il attire sur lui des colères qui, sans cette protestation chevaleresque mais inopportune, ne l'auraient jamais

Vlll PREFACE

atteint ; et il va finir, lui, l'homme bon par excellence, connu dans la France entière et même dans l'Europe comme l'homme le plus intelligent, le plus instruit et le plus désintéressé, comme ce l'hommereprésentatif » de cette époque, il va finir misérablement, par une mort volontaire, dans une geôle de village !

Vie féconde en contrastes, admirable toutefois par son unité, son désintéressement et son dévouement à la chose publique ! Condorcet, on peut le dire, est une de nos gloires nationales, une des plus grandes, une des plus pures.

Pourquoi donc faut-il constater que cette gloire a été, tour à tour contestée ou niée, exaltée ou oubliée? (1), alors que le rôle et les idées politiques de l'homme lui-même sont en réalité si peu connus?

Paris, il est vrai, lui a élevé une statue (2) (14 juillet 1894), L'Ecole positiviste lui a voué une sorte de culte sincère et touchant. L'Université, depuis longtemps, admire ses théories pédagogiques, applique les méthodes qu'il a préconisées, et s'inspire de son esprit scientifique, rationaliste et démocratique. En France, à l'étranger (3), on rend hommage à la pro-

(i) Niée par La Harpe, Sainte-Beuve, Caro et M. Ed. Biré (voir ci-après dans la Bibliographie les références, et dans 1^ Conclusion générale (et passim dans ce livre), l'appréciation de leurs critiques); exaltée dans les périodes de réveil républicain (voir ci-dessous Liv. I, cliap. Vlll et Conclusion générale).

(2) Cf. ci-dessous, p. 333, note 1.

(3) Nous faisons allusion à deux articles de John Morley (voir bibliogr.) la seule étude un peu complète, qui ait été publiée sur Condorcet, à notre connaissance, en dehors de la France. Elle comporte 50 pages et fait honneur à son auteur et à la littéra-

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