Troisième partie
N'est-il pas vrai que le calice de béne'diction que nous bénissons est la coram union du sang du Christ , et que le pain que nous rompons est la communion du corps du Seigneur? ( Ire épître aux Corinthiens, chap. x, v. iG.)
En marquant la position logique du catholicisme dans cette question comme la conséquence des paroles mêmes de l'institution de la cène, j'ai fait observer qu'il y avait une nécessité absolue pour ceux qui prétendaient s'écarter du sens précis et littéral des paroles de notre Sauveur, de
fournir les preuves à l'appui de leur doctrine, et que, puisqu'ils refusaient d'adopter le sens naturel du texte, c'étaient eux qui devaient démontrer qu'il ne cachait qu'un symbole et qu'une figure. J'ai donc exposé les arguments qui pouvaient paraître les plus forts à nos adversaires, et cela nous a conduits à un double examen : d'abord nous nous sommes demandé s'il était possible que les expressions dont il s'agit fussent prises dans un sens figuré; et, ensuite, quelles raisons pouvaient engager à adopter, de préférence, cette interprétation des paroles divines.
Après avoir démontré, par l'examen des différents passages de l'Écriture dont on s'est servi pour établir le sens figuré, qu'il n'y avait aucune analogie entre ces formes de style biblique et celles dont on veut les rapprocher, pour trouver dans le texte autre chose que ce qu'il renferme, il me faut accomplir la seconde partie de ma tâche. Il me faut examiner quelles sont les raisons qui peuvent faire prendre les mots dans leur acception insolite et figurée, même aux dépens de la propriété du langage, plutôt que de laisser leur sens naturel aux paroles de notre Sauveur. L'argument le plus ordinaire des écrivains pro( estants est qu'il faut prendre les paroles du Sauveur dans un sens figuré, parce qu'autrement on
tombe dans un abîme d'absurdités, et qu'il est impossible de faire concorder une telle doctrine avec la véritable philosophie ou le sens commun. Indépendamment de ce que j'aurai à dire plus tard, quant à ces prétendues difficultés, on peut poser ainsi la question : Devons-nous prendre la Bible telle qu'elle est, et vouloir qu'elle soit à elle-même sa propre explication? Ou bien, cette interprétation a-t-elle besoin d'être modifiée par des éléments étrangers? S'il y a des règles certaines pour interpréter la Bible, et si ces règles s'accordent dans tous les cas pour démontrer que certains mots n'admettent qu'une interprétation, je demanderai si l'on peut encore les expliquer d'une autre manière? Si nous l'admettions, nous réduirions à néant toute l'autorité des livres saints.
Cependant je reconnais que, chez les protestants, les hommes qui réfléchissent, ceux au moins que l'on regarde comme d'habiles théologiens, en sont arrivés à convenir que ce n'est pas ainsi qu'on doit étudier le texte : ils sont disposés à reconnaître que nous n'avons pas le droit d'arguer de l'apparente impossibilité d'une doctrine, mais qu'elle doit avoir pour base l'autorité seule de l'Ecriture, et que, malgré la révolte de notre raison, il nous faut admettre, comme enseigné
par Dieu même, tout ce qui a pour fondement 1er paroles expresses du Livre saint. Je ne citerai à cet égard qu'une autorité, celle d'un homme qui s'est montré l'un de nos adversaires, je puis dire les plus ardents, et qui s'est efforcé surtout, à Tégard de l'eucharistie, de ruiner notre croyance. M. Faber s'exprime ainsi sur le sujet qui nous occupe : « En argumentant sur ce sujet, ou même en en faisant mention, plusieurs personnes, je regrette de le dire, se sont trop servies de ces expressions inconvenantes, absurdité et impossibilité. D'abord, quant à la forme, rien n'est plus déplacé. Au fond, il y a là un ton de hauteur présomptueuse qui ne convient pas à une créature dont les facultés sont si restreintes. Certainement, Dieu ne fera rien d'absurde et ne peut rien faire d'impossible; mais il ne s'ensuit pas que nous voyions toujours les choses telles qu'elles sont. Nous pouvons nous imaginer qu'il y a des contradictions là où il n'y en a pas. Avant donc de voir de la contradiction dans une doctrine, iî nous faut être sûrs que nous comprenons parfaitement la question; car, autrement, la contradiction^peut se trouver, non dans la question elle-même, mais dans notre manière de l'entendre. Quant à moi, ne regardant pas mon intelligence bornée comme un critériun universel des
harmonies et des possibilités religieuses, je crois qu'il est plus sage et plus convenable de ne pas attaquer la doctrine delà transsubstantiation comme absurde, contradictoire ou impossible; car un tel mode d'attaque n'a vraiment rien de rationnel ni de satisfaisant pour l'intelligence.
« La doctrine de la transsubstantiation, comme celle de la Trinité, est une question, non de raisonnement abstrait, mais de pure évidence. Sa révélation est pour nous une vérité absolue, essentielle. Nous n'avons donc pas à discuter l'absurdité intrinsèque et la contradiction prétendue de la doctrine dont il s'agit, mais à examiner, le mieux qu'il nous est possible, si c'est vraiment une doctrine des saintes Écritures. Dès qu'il y a pour l'affirmative des preuves suffisantes, nous pouvons être sûrs que la doctrine n'est ni absurde, ni contradictoire. Je soutiendrai toujours que la doctrine de la transsubstantiation, comme celle de la Trinité, est une question de pure évidence (1). »
Ces observations sont pleines de sens, et la comparaison que fait l'auteur d'un mystère avec l'autre, comme je le prouverai plus tard, suffit
(1) Difficultés du romanisme (la religion catholiqus romaine); Londres, 1826, p. 54.
pour en démontrer la justesse. Cependant je ne me ferai pas un rempart de cette autorité ni d'aucune autre de même nature; je ne me contenterai pas de dire que des adversaires sensés et habiles, oui, très-habiles, admettent que des difficultés ou des contradictions imaginaires ne peuvent rien contre notre interprétation ; et je ne veux pas en conclure qu'après l'examen complet, je crois, que j'ai fait des allégations contraires, dont j'ai prouvé l'insuffisance, nous ne pouvons, en vertu de la règle même de l'interprétation, nous départir du sens littéral, Je n'ai pas cette intention ; au contraire, j'irai au-devant de ces difficultés sans abandonner le terrain où je me suis placé dès le commencement. Quand il s'est agi de poser ma règle de l'interprétation des Écritures, j'ai dit que le véritable sens des mots et des textes était le sens qui, à la connaissance de celui qui parlait, se trouvait attaché à ses paroles par ses auditeurs, et qu'il fallait nous mettre à leur place et savoir dans quelles conditions ils étaient pour expliquer ses paroles, et partir de là pour les interpréter comme ceux qui les entendirent purent le faire. En effet, nous ne pouvons supposer que notre Sauveur prononçât des phrases que ne pussent comprendre ses auditeurs, et que nous seuls plus tard dussions comprendre. Si donc
nous voulons savoir queis moyens ils avaient d'interpréter les paroles en question, il nous faut prendre les sentiments des apôtres et nous mettre a leur place pour faire cet examen.
On dit que nous devons nous départir du sens littéral des paroles de notre Sauveur, parce que ce sens littéral implique une impossibilité ou une contradiction. Or les apôtres pouvaient-ils adopter, comme le critérium de l'interprétation véritable, la possibilité ou l'impossibilité de ce que le Christ leur annonçait? Et si le Christ ne leur imposait pas un tel critérium qui, nous le verrons, les aurait induits en erreur, il est évident que nous ne devons pas nous en servir pour interpréter le texte. Qu'on me permette d'abord cette observation, que la recherche de ce qui est possible ou impossible au Tout-Puissant jette à travers des problèmes philosophiques dont la solution dépassait l'intelligence d'hommes non-seulement ordinaires, mais tout à fait illettrés et sans éducation. Qu'y a-t-il de possible ou d'impossible à Dieu? qu'y a-t-il de contradictoire à sa puissance? Qui osera ne pas s'arrêter dans une telle définition à l'élément le plus simple, le premier et le plus naturel de toute contradiction, c'est-à-dire à l'existence et à la non-existence simultanées d'une chose? Mais qui osera dire
qu'un esprit ordinaire pourra se rendre compte d'une question aussi difficile, et raisonner ainsi : « Le Tout-Puissant peut, il est vrai, changer de l'eau en vin; mais il ne peut changer du pain en son corps. » En examinant ces deux propositions de l'œil d'un homme ignorant, qui dira qu'il aurait fait une distinction assez grande entre toutes les deux, pour que, après avoir été témoin d'un de ces deux miracles opérés par un être dont il reconnaît la toute-puissance, il crût l'autre de nature si différente qu'il le déclarât absolument impossible ? Supposez qu'une telle personne, ou toute autre, eût vu notre Sauveur prendre dans ses mains une certaine portion de pain, cinq ou six pains, et avec ces mêmes pains, comme le raconte l'Évangile, fournir assez abondamment aux besoins de quatre ou cinq mille individus, pour que des corbeilles restassent pleines de morceaux, et cela sans créer une plus grande substance, mais en faisant suffire celle qui existait aux effets ordinairement produits par une quantité beaucoup plus considérable ; supposez qu'à une personne qui a été spectatrice d'un tel fait on vienne dire que l'être puissant qui en est l'auteur ne peut pas faire qu'un corps, ou plutôt un aliment, soit en même temps dans deux endroits : pensez-vous que cette personne aurait l'esprit assez résolu, assez hardi
pour décider, après avoir assisté au premier miracle, et qui ne laissait aucun doute sur la puissance suprême dont disposait celui qui en avait été Fauteur, que le second appartenait philosophiquement à un ordre de prodiges si différent, que la même puissance ne pourrait le produire? Je ne dis pas qu'un homme sans éducation, mais je prétends que le raisonneur le plus subtil ou le penseur le plus profond, s'il admettait un de ces faits comme vrai et authentique, ne pourrait dire que l'autre est régi par des lois philosophiques différentes ; et je soutiens qu'il ne pourrait rejeter l'un comme emportant avec lui une contradiction, tout en restant convaincu de l'existence de l'autre. Or, comme je l'ai déjà rappelé, l'esprit des apôtres était celui d'hommes illettrés et sans éducation. Ils avaient été habitués à voir le Christ accomplir ses grandes œuvres; ils l'avaient vu marcher sur les eaux ; ils avaient aussi vu son corps affranchi, pendant quelque temps, des propriétés de la matière, de cette pesanteur qui, suivant les lois de la nature, aurait du le faire enfoncer. Ils l'avaient vu commander par la parole aux éléments, et même ressusciter les morts; ils avaient aussi été témoins des deux miracles auxquels j'ai fait allusion, celui de changer une substance en une autre, et celui de multiplier un corps ou de l'ac- II. 31
croître dans une proportion immense. Pouvonsnous donc croire que, avec la nature de leur esprit et en présence de ces précédents, les apôtres ne pussent interpréter les paroles de notre Sauveur que d'après le raisonnement de nos adversaires, c'est-à-dire d'après ce principe : que l'assertion du Sauveur était philosophiquement impossible?
Voici quelque chose de plus. Nous voyons que le Sauveur inculquait à ses disciples l'idée que rien ne lui était impossible, et qu'il ne les blâmait jamais si sévèrement que lorsqu'ils doutaient de son pouvoir, v 0 homme de peu de foi, pourquoi » crains-tu? » 11 avait tellement inspiré ce sentiment à sesdisciples, que, lorsqu'ils lui demandaient quelque miracle, ils ne disaient jamais : « si vous pouvez, s'il est en votre pouvoir; » c'était sa volonté seule qu'ils cherchaient à se rendre favorable. On entend le lépreux s'écrier : « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me purifier. » — « Seigneur, dit Marthe, si vous aviez été là, mon frère ne serait pas mort; mais je sais que, maintenant même, Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. » Telle était devenue leur foi en lui, qu'ils croyaient que tout ce que le Christ demandait à Dieu, tout ce qu'il voulait, il pouvait l'obtenir.*
Leur croyance était naturelle, car notre Sauveur
ne faisait qu'encourager cette foi. Comment répondit-il au lépreux? « Je le veux, sois purifié. » C'est-à-dire, votre cure dépend de ma volonté; vous avez bien fait d'en appeler à elle, elle seule l'accomplira. Comment répondit-il à Marthe? « Mou père, je vous remercie de m'avoir entendu, et je sais que vous m'entendez toujours. » Il confirma donc en eux cette idée que rien ne lui était impossible. Nous l'entendons encore louer la foi du centurion : ce Je n'ai pas trouvé une telle foi dans Israël ! » Et pourquoi ? Parce que le centurion croyait et disait qu'il n'était même pas nécessaire, pour le Sauveur, d'être présent pour accomplir ce miracle. « En vérité, je vous dis que je n'ai pas trouvé une telle foi dans Israël, » non, pas une telle estime de mon pouvoir qu'en a faite cet homme. Si telle était donc la conviction des apôtres, et si notre Sauveur avait pris tant de soin de les convaincre que rien ne lui était impossible, pouvez- vous croire, un instant, qu'il voulût remettre à leur décision le sens de ses paroles, en aucune occasion, par cette raison que l'accomplissement lui en était impossible ?
Tout au contraire, nous le voyons faire ici la grande épreuve de ses faux et de ses vrais disciples; nous voyons que les premiers, comme nous le lisons dans le sixième chapitre de saint Jean , le
quittèrent en disant : « Cette parole est dure, et qui peut l'entendre? » tandis que les autres restèrent fidèles, quoiqu'ils ne pussent comprendre cette doctrine. Que fait-il alors? Il approuve les douze, en disant : « Ne vous ai-je pas choisis tous les douze ? » Quoique évidemment livrés aune certaine anxiété, quoique ayant à lutter contre d'é paisses ombres, ils persévérèrent et lui restèrent attachés; ils soumirent leur raison et leur jugement à son autorité : « A qui irons-nous ? carvous avez les paroles de la vie éternelle. » Notre Sauveur avait encore habitué les apôtres à cette manière de raisonner en toute occasion : « Quoique cette chose puisse nous paraître impossible , elle doit être, puisque notre divin maître le dit! » Pouvonsnous donc croire que, dans cette seule circonstance de l'institution eucharistique, il se soit servi d'expressions qu'il fallait expliquer d'une manière précisément contraire à cet argument ordinaire des apôtres, en disant : « quoique notre divin maître dise : Ceci est mon corps, ceci est mon sang y la chose, étant impossible, ne saurait être?)) S'il n'est pas possible que notre Sauveur ait pu attendre de ses apôtres qu'ils déterminassent le véritable sens de ses paroles, en prenant pour base de leur jugement la possibilité ou l'impossibilité de ce qu'il paraissait dire; si une telle considéra-
tion n'a été pour rien dans leur pensée cherchant la signification du texte divin, il résulte de là qu'il doit en être de même pour nous, lorsqu'il s'agit du même objet, parce que le seul sens véritable est celui que les apôtres attachaient à ses paroles, et que le seul moyen de le trouver est de le chercher comme eux.
Rappelons ici ce qui a été dit plus haut. Y at-il la moindre sûreté à vouloir interpréter l'Ecriture, en vertu de ce principe de contradiction aux lois naturelles, et de violation apparente des lois philosophiques? Qu'arrivera-t-il alors, je le demande, de tout mystère? Une fois entré dans cette voie, où s'arrêtera-t-on? Si l'on doit forcer ainsi le sens des paroles les plus claires de l'Écriture, parce qu'on y trouve une prétendue impossibilité, comment défendrez-vous la Trinité ou l'incarnation, qui, l'une et l'autre, ne sont pas moins en opposition avec les lois apparentes de la nature ? Mais, après tout, que savons-nous de la nature, nous qui ne pouvons expliquer comment l'herbe que nous foulons aux pieds sort de sa semence; qui ne pouvons pénétrer les propriétés d'un seul atome de l'air que nous respirons ? Embarrassés dans nos recherches quand il s'agit des plus simples éléments de la création, jouets de toutes les difficultés, dans l'analyse des propriétés
les plus sensibles de la matière, ferons-nous, dans les discussions religieuses, une baguette magique de notre faible raison, et nous en servirons-nous pour tracer autour de la toute-puissance un cercle qu'il ne lui soit pas permis de franchir? Certes, jusqu'à ce que nous soyons certains que nous connaissons parfaitement toutes les lois de la nature, toutes les ressources de la toute-puissance, nous n'avons aucun droit de rejeter les assurances les plus positives du Fils de Dieu, parce qu'elles ne se trouvent pas d'accord avec nos idées reçues.
Je le demande encore , qu'arrivera-t-il de ce même mystère, que nous avons vu Faber mettre en parallèle avec celui de la transsubstantiation , quand il a examiné cet argument, qu'arriverat-il de la Trinité? qu'arrivera-t-il de l'incarnation de notre Sauveur? quoi de la maternité d'une vierge? et enfin de chaque mystère de la religion chrétienne? Qui osera dire que son imagination ou sa raison peut se prêter à concevoir que trois personnes en un Dieu forment l'unité divine? Si nous admettons si facilement , en principe, la contradiction, l'apparente contradiction aux lois de la nature, quand il s'agit de recevoir le dogme de la Trinité, est-ce là un principe qui doive nous faire rejeter une autre doctrine, non moins clairement définie dans l'Écriture? Et si la doctrine
de l'eucharistie, qui est exposée avec plus de clarté même que celle-ci, doit être rejetée par cette raison, comment est-il possible de soutenir l'autre un instant? La seule idée de, la Trinité semble contredire toutes les lois des nombres , et aucun raisonnement philosophique, mathématique ou spéculatif ne pourra jamais en expliquer la possibilité. Il vous faut donc recevoir ce dogme important et fermer les yeux, comme vous devez le faire, sur son impossibilité; il nous faut le croire, parce que la révélation que Dieu en a faite a été confirmée par la tradition ; et, par conséquent, si vous ne voulez pas qu'on vous attaque à l'égard de ce dogme, par les mêmes raisonnements dont vous vous servez contre nous, il faut renoncer à ce système, et admettre la Présence réelle, seulement parce qu'elle vient de Dieu, malgré la contradiction apparente des sens ; car celui qui Ta révélée a les paroles de la vie éternelle.
On ne fait que répéter cette assertion, qu'un miracle comme celui de l'eucharistie , l'existence du corps du Christ, de la manière que nous supposons, est contraire à tout ce que nos sens, à tout ce que l'expérience ont pu nous apprendre. Eh bien , qu'un philosophe païen eut raisonné ainsi, quand le mystère de l'incarnation de notre Sauveur, l'union de Dieu avec l'homme, fut
d'abord proposé par lui aux apôtres , ce païen aurait eu parfaitement le droit de le rejeter, car non-seulement il aurait eu de son côté la théorie, mais une expérience non interrompue. Il aurait pu dire que c'était une chose qui n'était jamais arrivée, que nous ne pouvions concevoir qu'elle arrivât, et sa réponse, à ne prendre que le témoignage unanime de l'espèce humaine sur la possibilité ou l'impossibilité, aurait été péremptoire. Lorsqu'un mystère est donc révélé par Dieu , et l'observation s'applique surtout à ces mystères qui ont leur origine dans le temps, comme l'incarnation, il est évident qu'à dater de cette époque, ce mystère est en lutte avec toutes les observations philosophiques, et avec toutes les lois qu'on appelle lois de la nature, telles qu'on peut les déduire de l'expérience ou des observations philosophiques. En effet, comme la loi de la nature consiste dans ces règles, par lesquelles l'expérience nous montre que la nature se guide constamment, il est évident que, l'expérience ne nous ayant pas donné d'exemples d'un tel fait, la loi de la nature doit nous paraître nécessairement en contradiction avec le mystère. La seule question qui reste-est celle-ci : Dieu n'a-t-il pu instituer un mystère ? ou ne peut-il le révéler ? et cette révélation n'entrame-t-eUe pas déjà une modification
suffisante de la loi de nature, et, à plus forte raison, dès qu'il plaît à Dieu d'en faire le résultat d'une action logique, quoique surnaturelle?
Je demanderai, à l'égard du sacrement de baptême, qui pourrait dire qu'à l'examiner d'après les lois de la nature, ou les rapports qui existent entre le monde spirituel et matériel , ce rit ou sacrement n'est pas, suivant toute apparence, en contradiction avec ces lois et ces rapports. Pretendra-t-on qu'il y ait quelque relation connue entre ces deux ordres d'êtres, qui pût prouver, ou même faire supposer, que par l'effusion de l'eau sur le corps, jointe à certaines paroles, l'âme est purifiée du péché, et remise en état de grâce devant Dieu? Il est évident, au contraire, que notre expérience du monde physique et matériel nous ferait conclure que cela est impossible. Mais Dieu, dans ce cas, n'a-t-il pas modifié la loi de la nature? n'a-t-il pas permis qu'une influence morale agît dans la sphère de certaines circonstances? ne lui a-t-il pas plu que, au moment où l'acte était accompli, certaines circonstances en découlassent, comme le résultat de toute loi physique doit suivre l'acte qui le produit? ne s'est-il pas engagé lui-même par une sorte de convention, de même que dans le monde matériel, à ce que, dès que certaines lois sont mises en action,
elles aient leur effet surnaturel? et la même règle ne s'applique-t-elle pas ici? Si celui qui a promulgué la loi de nature juge à propos de la modifier, de faire dépendre certains effets de certaines causes spirituelles, cela n'est pas plus en opposition avec cette loi que d'autres exceptions miraculeuses aux lois philosophiques, car la cause en est la même.
En fait, cela paraît si évident, que plusieurs écrivains, qui ne sont pas de notre communion, reconnaissent que, sur ce point, il est impossible de nous attaquer, et font observer que cette doctrine de la transsubstantiation ne contredit pas nos sens, comme on le suppose vulgairement. Un de ceux qu'il m'importe le plus de citer est le célèbre Leibnitz. Il a laissé un ouvrage intitulé : « Système de théologie, » écrit en latin, qui est resté en dépôt dans une bibliothèque d'Allemagne, et n'a été imprimé que depuis très-peu d'années; le manuscrit fut acquis par le dernier roi de France, et publié par M. d'Emery, dans la langue originale, avec une traduction française. Leibnitz, dans cet ouvrage, examine la doctrine catholique sur tous les points, et la compare avec la doctrine protestante, et, en particulier sur cette matière, il entre dans des raisonnements trèssubtils et très-métaphysiques, et la conclusion à
laquelle il arrive est que la doctrine catholique n'offre pas la moindre brèche aux attaques de la philosophie , et qu'elle ne donne aucune raison qui puisse autoriser à s'écarter de l'interprétation littérale.
Il est donc patent que , sous le rapport philosophique comme sous celui des principes de l'interprétation biblique, on se place sur un terrain qui n'est pas tenable lorsqu'on veut nous interdire le sens littéral. Mais, outre cette simple réfutation des motifs qui font écarter le sens littéral,' nous avons nous-mêmes une preuve trèsforte et très-positive que ce sens est seul véritable.
1° Les paroles elles-mêmes où le pronom se présente d'abord sous une forme vague viennent à l'appui de notre doctrine. Si notre Sauveur avait dit : « Ce pain est mon corps, — ce vin est mon sang, » il y aurait pu avoir là quelque contradiction; — les apôtres auraientpudire : « Le vin ne peut pas être du sang, le pain ne peut pas être un corps; » mais, lorsque notre Sauveur se sert de ce mot indéfini, ceci^nous n'en comprenons le sens qu'à la fin de la phrase, par le commentaire qu'il y ajoute. Quand nous voyons qu'en grec il y a une différence de genre entre ce pronom et le mot pain, il est plus évident encore qu'il
voulait définir le pronom et en fixer le caractère , comme désignant son corps et son sang ; de sorte qu'en analysant les paroles elles-mêmes on y trouve essentiellement et positivement tout le sens que nous y attachons.
2° Mais, ce qu'il y a de concluant, ce sont les explications qu'il donne ensuite; car, dés qu'on se sert d'un langage vague et symbolique, on a soin d'ordinaire de ne pas définir trop minutieusement l'objet dont on parle. Or notre Sauveur dit : Ceci est mon corps, qui est brisé ou livré pour vous , et ceci est mon sang, qui est versé ; par ces additions à sa pensée primitive, par ces développements qui ne peuvent se rapporter qu'à son véritable corps et à son sang, il est clair qu'il tenait à définir encore mieux et à identifier les objets qu'il voulait exprimer.
3° Il y a aussi des réflexions à faire sur les circonstances dans lesquelles notre divin Sauveur était placé. S'il s'agissait de vous-mêmes, pensezvous qu'avertis par une sorte de prescience prophétique de votre lin prochaine, de la mort qui doit, dans quelques heures, vous enlever à votre famille et à vos amis, et les ayant appelés auprès de vous pour leur adresser vos dernières recommandations et leur expliquer ce que vous désirez qu'ils fassent en mémoire de vous, ce qui
sera un lien qui, après votre mort, les attachera plus spécialement à votre souvenir; pensez-vous, imaginez-vous que vous vous serviriez de mots qui, par leur nature, exprimassent un sens qui serait le contraire de votre pensée? Et en supposant que vous fussiez doués d'une prévision plus haute encore, et que, par conséquent, vous vissiez dans l'avenir les résultats de vos paroles, que vous y vissiez le plus grand nomhre de vos enfants, ne croyant pas possible qu'en une telle occasion vos discours pussent avoir un sens caché, s'en tenir au sens littéral; en supposant que vous assistiez ainsi, par une pensée prophétique, au renversement de tous vos plans, au travestissement de votre doctrine, dont le sens figuré ne serait saisi que par un petit nombre, croyez-vous qu'en de telles circonstances vous vous exprimeriez ainsi, lorsqu'il vous serait possible, sans dire une syllabe de plus, d'expliquer catégoriquement le sens que vous voudriez que l'on donnât à votre pensée?
4° Il y a plus, notre Sauveur semble vouloir cette nuit rendre ses paroles aussi claires et aussi simples que possible, et on ne peut lire son dernier discours aux apôtres, comme il est raconté par saint Jean, et ne pas observer combien de fois il fut interrompu par eux, et avec quelle douceur, avec quelle bonté, avec quel amour il s'ex-
pliquait devant eux. Il n'est pas encore satisfait, il faut qu'il leur dise lui-même qu'il ne leur parlera plus en paraboles ; que le temps est venu où ce n'est plus en maître qu'il veut leur parler, mais en ami qui ne leur cachera rien et qui leur fera comprendre ses paroles ; de sorte même qu'ils disent : « C'est maintenant que vous parlez tout ouvertement et que vous n'usez d'aucune parabole (1). » Pouvons-nous supposer que, dans de telles circonstances, il se fût servi de paroles si obscures, lorsqu'il instituait ce dernier et sublime mystère de son amour, en commémoration de leur dernière réunion sur la terre? Ce sont là de graves considérations, et tout ici nous porte à préférer le sens littéral comme le seul qui puisse convenir à la situation particulière dans laquelle les paroles étaient prononcées.
Mais il y a deux autres passages de l'Ecriture que nous ne devons pas omettre, quoiqu'il ne soit pas nécessaire de s'y arrêter longtemps ; ce sont les épîtres de saint Paul aux Corinthiens. J'ai pris pour texte un verset tiré de l'une d'elles; mais l'autre est encore plus remarquable. Dans la première, saint Paul dit : « Le calice de bénédiction que nous bénissons, n'est-ce pas la communion du corps du Christ; et le pain que nous rompons,
(1) Saint Jean, xvi, 20.
n'est-ce pas le corps du Seigneur que nous partageons? » Par ces paroles, l'apôtre met en opposition les sacrifices et les rites juifs et païens avec ceux des chrétiens. Il n'est pas douteux qu'en parlant de leurs sacrifices il parle de boire et de manger réellement, car il ne s'agit dans sa pensée que de choses réelles. Lors donc qu'il établit un contraste entre ces cérémonies et les réalités des institutions chrétiennes, et quand il demande si celles-ci ne sont pas bien plus relevées, bien plus parfaites que celles dont jouissaient les Juifs , parce que notre calice est le partage du sang du Christ, et que notre pain est le partage du corps du Seigneur, ces paroles n'impliquent-elles pas que le contraste existe, qu'il est véritable, et que, si leurs victimes servaient réellement de nourriture, nous avons, nous aussi, une victime que nous ne recevons pas moins?
Mais j'ai beaucoup plus à dire sur l'autre texte, car c'est un des passages les plus décisifs que nous ayons à citer en faveur de notre doctrine. Dans le chapitre suivant, saint Paul s'étend sur l'institution de la dernière cène, et il représente la conduite de notre Sauveur en cette occasion, précisément comme saint Matthieu, saint Luc et saint Marc, s'exprimant avec la môme simplicité de paroles. Mais ensuite il tire les conséquences
de cette doctrine. Il ne se contente pas de nous laisser un récit comme les autres écrivains sacrés, mais il déduit des conclusions pratiques, et il pose des préceptes accompagnés de menaces terribles. Ici nous devons nous attendre à un style clair et intelligible, et à des expressions qui ne puissent nous induire en erreur. Or, que dit-il ? « Celui qui mange et boit indignement mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement du corps du Seigneur. » Et encore : « Quiconque mangera ce pain, ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur (1). »
Il y a là deux menaces que saint Paul a fondées sur la doctrine de l'eucharistie. La première est que quiconque la reçoit indignement boit son jugement et sa damnation, parce qu'il ne discerne pas le corps du Seigneur. Que signifie discerner le corps du Seigneur ? N'est-ce pas le distinguer de la nourriture ordinaire, faire une différence entre lui et les autres choses ? Mais si le corps du Christ n'est point là réellement, comment peut-on dire que l'offense s'adresse au corps du Christ? On peut blesser sa dignité, sa bonté, mais assurément on ne peut offenser son corps.
(0 I, Cor. XI, p. 27—29.
Mais, à l'égard de la seconde phrase, il y a une remarque curieuse à faire, c'est que, dans toute l'Ecriture, cette forme de style ne parait plus qu'une autre fois, et c'est dans l'épître de saint Jacques (h, 1 0),, où il est dit que « quiconque transgresse un commandement est coupable de tous, » c'est-à-dire de la violation et de la transgression de tous les commandements. C'est le seul passage exactement pareil à celui où le communiant indigne est déclaré coupable, non d'offense ou de crime, mais coupable de la chose contre laquelle le crime est commis, c'est-à-dire coupable du corps du Christ. C'est là une expression particulière que Ton peut expliquer, peut-être, par une forme semblable de la loi romaine, où l'homme coupable de trahison ou d'offense envers le prince est désigné simplement comme « coupable de majesté » (reus majestatis), c'est-à-dire d'injure ou d'offense contre cette majesté. Nous voyons ici que le communiant indigne est coupable du corps, c'est-à-dire d'offense contre le corps du Christ; mais de même que, dans le premier cas, si la majesté n'était point là, on ne pourrait commettre le crime, de même il faut que le corps du Sauveur soit ici, et qu'on puisse s'en approcher indignement, 'pour qu'il soit exact d'appeler l'abus de l'eucharistie une offense contre ce II. 32
corps. Cette désignation même diminuerait la faute; car dire qu'une personne offense le Christ lui-même, ou qu'elle offense Dieu, c'est la déclarer bien plus coupable que de dire qu'elle offense le corps du Christ, excepté dans le cas d'une injure actuelle et personnelle. Pour que l'outrage contre son corps soit le plus grand qu'on puisse lui faire, il faut qu'il soit là, présent et passible comme du temps des Juifs qui l'insultèrent et le crucifièrent; en effet, en son absence, c'est la forme la plus faible d'indiquer l'offense qui lui est faite, quand nous devons supposer qu'il siège à la droite de Dieu, et que, par conséquent, aucun homme ne peut l'approcher. Maintenant, si nous considérons tous les textes de l'Ecriture sur l'eucharistie, il y a une observation qui ne peut manquer de frapper tout esprit réfléchi. Nous nous trouvons en présence de quatre séries de textes différentes. D'abord, c'est un long discours prononcé par notre Sauveur en des circonstances particulières, longtemps avant sa Passion. On a supposé qu'il n'y traitait que de la foi ou de la nécessité de croire en lui. Cependant il évite avec soin, dans une certaine partie de ce discours, toute expression qui pourrait le faire comprendre dans ce sens par ses auditeurs; mais il se sert, avec insistance, de phrases qui doivent nécessairement inspirer à
ceux qui l'écoutent la croyance qu'il faut manger sa chair et boire son sang, qu'il faut recevoir son corps; il s'inquiète peu que la foule murmure, que ses disciples se retirent : quoi déplus? il laisse ses apôtres dans les ténèbres sans éclaircir leurs doutes.
Admettons qu'une fois notre Sauveur ait parlé et agi ainsi ; voici une circonstance toute différente. Il ne s'adresse plus aux Juifs obstinés, ou à des disciples irrésolus ; il est avec les douze qu'il a choisis. Tout le monde reconnaît que ce n'est pas de la foi, en général, qu'il veut parler; d'après les protestants , il veut instituer un symbole commémoratif de sa passion; et , ce qu'il y a d'extraordinaire , il se sert d'expressions qui offrent précisément les mêmes idées que dans l'autre circonstance , quand il parlait d'un sujet tout à fait différent, n'ayant point de rapport avec cette institution. Et tout cela est raconté par plusieurs des évangélistes, sans commentaires, à peu près dans les mêmes termes. Ils considèrent évidemment cette institution comme très-importante ; mais aucun d'eux n'indique qu'il faille prendre les paroles dans le sens figuré.
Puis, c'est saint Paul, qui, par les paroles que j'ai prises pour texte, veut prouver que ce lit commémoratifdes chrétiens est supérieur à toutes
les victimes que mangent les Juifs et les païens. Encore une fois, quoiqu'il n'y ait pas la moindre nécessité de se servir d'expressions aussi caractéristiques, lorsqu'il pouvait employer les mots de symbole , figure ou emblème, et quoiqu'il écrive dans une circonstance toute différente , et qu'il s'adresse à d'autres personnes , il emploie le même langage extraordinaire , il se sert précisément des mêmes mots, et parle comme si réellement on recevait le corps et le sang du Christ.
Il continue en blâmant la profanation de l'eucharistie; au moins, alors, l'occasion se présentet-elle d'en définir le véritable caractère; mais, encore une fois, il a recours à ces phrases inusitées, du corps et du sang du Christ que l'on reçoit, et il nous dit que ceux qui le reçoivent indignement sont coupables d'outrage contre ce corps. Or ne serait-il pas étrange que, dans ces quatre circonstances différentes, notre Sauveur et ses apôtres, expliquant différentes doctrines, parlant à différentes assemblées, dans des circonstances tout à fait différentes, se fussent accordés à se servir de ces paroles dans un sens figuré, et que pas un mot ne leur fût échappé qui indiquât l'interprétation véritable de leur doctrine? Est-il même supposante que notreSauveur discourant dans le sixième chapitre de saint Jean, et saint Paul écrivant aux
Corinthiens , quoiqu'ils traitassent des matières diverses, au milieu de circonstances qui n'étaient pas les mêmes, aient adopté le même langage figuré, un langage si extraordinaire? Acceptez l'interprétation littérale des catholiques, et alors il n'y a plus la moindre diihculté; il peut y avoir quelque lutte à soutenir contre nos sens ; la doctrine peut paraître nouvelle, étrange, peu conforme à ce que nous savons de la nature; mais elle s'accorde avec l'interprétation biblique, avec les vrais principes d'examen delà parole de Dieu. Partout vous croyez que les expressions sont littérales, et vous croyez que, dans chacun de ces passages, c'est le même sujet dont il est question; et, par conséquent, depuis le premier jusqu'au dernier, l'analogie, la concordance sont de notre côté. De l'autre côté, au contraire, il faut trouver différentes explications des mêmes images et des mêmes phrases dans les différentes occasions ; et vous êtes réduits au misérable expédient d'aller à la découverte de quelque petit mot , ou de quelque petite phrase , dans un coin du récit , et de vous en servir pour renverser les conséquences évidentes du récit lui-même , et ébranler le témoignage de toute une suite de preuves par des détails.
Donnons une idée de cette manière de procé-
der. On dit que, dans le sujet qui nous occupe, nous trouvons encore les mots pain et vin appliqués aux éléments, après la consécration; et que, par conséquent, toute l'argumentation que j'ai exposée n'est d'aucune valeur, que ce fait seul la réduit à néant. Mais nous autres catholiques, nous nous servons des mots pain et vin après la consécration ; en conclura-t-on que nous ne croyons à aucun changement des éléments consacrés? On peut employer ces mots, et cependant soutenir notre doctrine. Dans le neuvième chapitre de saint Jean , notre Sauveur guérit un homme qui est aveugle; il lui rend parfaitement la vue ; et il y a , à ce sujet , entre lui et les Juifs, une longue discussion, qui est une magnifique démonstration du miracle. On fait venir l'homme aveugle, on le questionne, on veut savoir s'il était aveugle; on amène ses parents, ses amis pour le reconnaître ; ils attestent tous que cet homme était né aveugle, et que Jésus, par un miracle, l'a guéri. Mais raisonnez ici comme dans la question dont il s'agit; nous lisons au verset xvn, « ils disent encore à Y homme aveugle; » on l'appelle aveugle après avoir dit que le miracle a été opéré ; ainsi donc tout le raisonnement dont ce chapitre est la base n'est d'aucune valeur; ce fait seul qu'on l'appelle
aveugle prouve qu'aucun changement n'a en lieu ! Voilà précisément comme on argumente contre notre doctrine ; toutes les paroles claires, expressives, incontestables, qu'emploie notre Sauveur devant les apôtres , n'ont pas de valeur, parce qu'après la consécration il appelle encore les éléments du nom de vin ! Nous avons un autre exemple de ce genre dans une circonstance de la vie de Moïse : quand sa baguette est changée en serpent, cependant, elle continue à s'appeler baguette; il faut donc supposer qu'aucun changement n'a eu lieu! Mais c'est l'usage, la coutume ordinaire, dans toute langue, en présence d'un tel changement, de conserver le nom originel. Il est dit dans le récit du miracle des noces de Cana : « Quand donc le maître de la fête eut goûté L'eau changée en vin. » Or ce ne pouvait être en même temps de l'eau et du vin ; il fallait se servir simplement du mot vin, on se sert de l'expression suivante « l'eau changée en vin, » c'est-à-dire que l'on conserve le nom primitif. A cet égard, de tels exemples doivent suffire; on doit comprendre que le sens d'un passage entier ne peut dépendre d'un mot isolé, et qu'il ne suffit pas de ce mot pour compenser toutes les difficultés qui résultent de l'adoption du sens figuré.
Il est naturel que nous désirions connaître, sur
une question de cette nature, les sentiments de l'antiquité chrétienne. Or, quand nous recherchons les opinions de la primitive Église, nous rencontrons un obstacle très-sérieux , résultant d'une circonstance que j'ai déjà exposée dans une première occasion, comme très-favorable à notre règle de foi; c'est la discipline du secret en verfu de laquelle les convertis n'étaient pas admis à la connaissance des principaux mystères du christianisme avant leur baptême. Le plus grand mystère pratique qu'il leur fallait ignorer est le dogme de l'eucharistie. Il était de principe parmi les chrétiens , comme je l'ai déjà fait observer en cette occasion, de garder un secret inviolable à l'égard de ce qui se passait dans la partie la plus importante du service ou de la liturgie de TEglise. Par exemple, les anciens écrivains font une distinction entre la messe des catéchumènes et la messe des fidèles. La messe des catéchumènes était cette partie de l'office où ils étaient admis , et la messe des fidèles cette partie d'où les catéchumènes étaient exclus; par conséquent, ces derniers, et à plus forte raison les païens, ne savaient rien de ce que faisait l'Église pendant la célébration des mystères ; cela résulte manifestement de passages innombrables, et de ceux-là surtout où les Pères parlent de l'eucharistie. Rien n'est plus
commun que de trouver sous leur plume des expressions comme celles-ci : « Ce que je dis, ou ce que j'écris maintenant, est pour les initiés, » — m les fidèles savent ce que je veux dire. » « Si, dit l'un deux, vous demandez à un catéchumène s'il croit en Jésus-Christ , il fait le signe de la croix , comme un gage de sa croyance dans l'incarnation du Christ et la mort qu'il a soufferte pour nous; mais si vous lui demandez : Avez-vous mangé la chair du Christ et bu son sang, il ne sait ce que vous voulez dire. » Nous trouvons ce passage extraordinaire dans saint Epiphane, parlant de l'eucharistie : quelles furent les paroles dont se servit notre Sauveur à sa dernière cène? Il prit dans sa main une certaine chose, et il dit : « C'est ainsi et ainsi ; » il évite de se servir des paroles qui auraient livré la croyance des chrétiens. Origène dit expressément que celui qui trahit ces mystères est pire qu'un meurtrier; saint Augustin, saint Ambroise et d'autres affirment que ceux qui agissent ainsi sont traîtres à leur religion; la conséquence qui en résultait, comme le fait observer Terlullien , était que les païens ne savaient rien de ce qui se faisait dans l'Église; et, lorsqu'ils accusaient les chrétiens d'y commettre plusieurs crimes horribles, ceux-ci se contentaient de leur demander comment ils
pouvaient prétendre savoir quelque chose des mystères auxquels ils n'étaient pas admis et qu'on prenait tant de soin de leur cacher.
Cette autorité suffit pour prouver que cette discipline ne fut pas introduite tardivement dans l'Église , comme quelques-uns l'ont prétendu , mais qu'elle y était adoptée comme nous le disent d'anciens écrivains, dès le temps des apôtres; car, plus tard, on eût voulu cacher en vain ce qu'on aurait laissé connaître dès le commencement. Nous trouvons dans saint Chrysostôme un commentaire remarquable de cette discipline. Dans une lettre au pape Jules, il rend compte de troubles qui s'élevèrent dans l'Église de Constantinople, et il dit : « Ils ont renversé le sang du Christ. » Il parle ouvertement parce qu'il écrit une lettre particulière à quelqu'un d'initié. Palladius , racontant la même circonstance , ne s'exprime pas de même, il dit : « Ils renversèrent les symboles connus des initiés; >i il écrivait la vie du saint, et cette vie il devait la publier; il évitait donc de communiquer les mystères à ceux qui n'étaient pas initiés. Il y a un autre exemple du même fait dans la vie de saint Athanase, qui est cité devant un tribunal pour avoir brisé un calice; et le concile tenu à Alexandrie, en 360 , exprima son horreur des ariens, pour avoir dévoilé au
monde les mystères de l'Église par cette accusation. Le même sentiment est exprimé avec plus de force encore, dans une lettre que lui écrit le pape au nom du concile qui se tenait à Rome; il lui dit : « Nous ne pouvions le croire, lorsque nous avons appris qu'on avait fait mention, devant les profanes, d'une chose comme le calice dans lequel on administre le sang du Christ; et, avant d'avoir lu le récit du procès, nous ne croyions pas un tel crime possible (1).»
Ce sentiment et cette pratique doivent nécessairement jeter beaucoup d'ombre sur tout ce qui s'est dit de l'eucharistie dans ces premiers temps; et c'est seulement quand l'occasion s'offre de soulever le voile, que l'on peut réellement juger de la doctrine de cette époque. On a divers moyens de la découvrir : d'abord les calomnies mêmes inventées par les ennemis du christianisme. Nous voyons dans plusieurs vieux écrivains, et, entre autres, dans Tertullien, le plus ancien de l'Église latine, qu'une des calomnies les plus ordinairement répandues contre les chrétiens, c'était que, dans leurs assemblées religieuses, ils tuaient un enfant, trempaient du pain dans son sang et se le partageaient. Saint Justin, le martyr, nous dit
(1) Voyez le savant traité de mon ami le docteur Dollinger : Die Lehre von der Eucharistie,
que, lorsqu'il était païen, c'était ce qu'il avait constamment entendu raconter des chrétiens. Origène aussi en fait mention, comme la plupart des écrivains qui ont réfuté les accusations des Juifs et des païens contre les chrétiens. Quelle pouvait être la cause de cette calomnie? d'où venait cette allégation qu'ils trempaient du pain dans le sang d'un enfant, et qu'ils le mangeaient, s'ils n'avaient fait que prendre du pain et du vin? Cela n'impliquait-il pas que quelque chose avait transpiré parmi les païens, et qu'on avait dit qu'en ces occasions on se partageait le corps et le sang de notre Sauveur? Ici, la vérité ne ressort-elle pas de la calomnie même?
Secondement , la manière dont ces calomnies sont reçues nous offre une lumière nouvelle. Supposez que la croyance des anciens chrétiens eût été celle des protestants ; qu'y avait-il de plus facile que de réfuter ces accusations? « Nous ne faisons rien qui ressemble à ce que vous imaginez, )) aurait été la réponse, « rien qui puisse motiver une telle accusation. Nous ne faisons que prendre un peu de pain et de vin, en commémoration de la passion de notre Sauveur. Venez et voyezT » Au contraire , les chrétiens ont deux manières d'écarter l'accusation , deux manières bien différentes : d'abord, ils n'y répondent pas ;
ils évitent le sujet parée qu'ils auraient été forcés de révéler leur doctrines , et de les exposer à la dérision, aux outrages et aux blasphèmes des païens. Cependant ils n'auraient eu rien à craindre d'une telle révélation , s'ils n'avaient cru qu'en une cérémonie commémorative ; mais, évidemment, leur croyance était telle qu'ils n'osaient pas la découvrir; ils savaient à quoi les exposait la confession de leur doctrine, et ils évitaient donc de traiter ce sujet. Nous en avons un exemple dans le martyre de Blandina , louée par saint Irénée. Je n'ai pas le passage devant les yeux; mais il nous dit que les domestiques païens de quelques chrétiens, ayant été mis à la torture, et que le juge leur demandant quelle était la croyance de leurs maîtres, ils affirmèrent, au bout de quelque temps, que les chrétiens, dans leurs mystères, mangeaient de la chair et buvaient du sang humain. Blandina fut aussitôt accusée de ce crime et mise à la torture afin que les tourments lui arrachassent un aveu; mais l'historien dit : « Elle répondit sagement et prudemment : Comment pouvez-vous penser que nous sommes coupables d'un tel crime, nous qui, par esprit de mortification, nous abstenons de la chair ordinaire? » Or, à supposer que la doctrine que l'on impute à l'Église primitive eût
réellement existé , qu'y avait-il de plus aisé que de dire : « Nous n'avons aucune doctrine qui ait la moindre analogie, même apparente, avec cette affreuse imputation; nous prenons un peu de pain et de vin , comme un signe d'union et, en commémoration de la passion de notre Sauveur; c'est seulement du pain* et du vin, et nous ne croyons rien de plus. » Cependant, on la loue de sa sagesse et de son excessive prudence, parce qu'elle n'attaquait pas de front l'accusation tout odieuse qu'elle était. Or le silence , la réserve que gardaient les chrétiens lorsqu'ils avaient à répondre à ces accusations des païens , comparés aux accusations elles-mêmes, doivent nous faire juges de leur croyance avec assez de certitude.
Cependant, en second lieu, il arrivait qu'un apologiste soulevait quelquefois le voile pour les païens. Saint Justin juge à propos, comme il adressait son apologie à des sages et à des philosophes comme les Antonins , d'expliquer quelle était à cet égard la véritable croyance des chrétiens. Comment présente-t-il cette ex*plication ? Souvenez-vous que plus il aurait parlé clairement, mieux il aurait servi sa cause, si 1'euclîaristie chrétienne eût été un rit commémoratif. Maintenant , écoutez son explication
de la croyance chrétienne, lorsqu'il cherche à lui concilier l'opinion et à détruire les préjugés défa vorahlesdontelle était l'objet. Il dit: «INos prières étant finies, nous nous donnons mutuellement le baiser de paix , » cérémonie qui s'observe encore dans la messe catholique. « Alors à celui qui préside à l'assemblée de ses frères, on présente le vin mélangé d'eau; l'ayant reçu, il rend gloire au père de toutes choses, au nom du Fils et du Saint- Esprit , et le remercie par beaucoup de prières de l'avoir jugé digne de ces dons. Cette nourriture, nous l'appelons eucharistie; et ceuxlà seuls peuvent la recevoir, qui croient aux doctrines que nous enseignons, et qui ont été régénérés par l'eau pour la rémission du péché , et qui vivent comme le Christ Ta ordonné. Et nous ne recevons pas ces dons comme du pain ordinaire et une boisson ordinaire; mais de même que Jésus-Christ, notre Sauveur, fait homme par la parole de Dieu , a pris de la chair et du sang pour notre salut, de même on nous a enseigné que la nourriture qui a été bénie par la prière des paroles qu'il prononça, et par laquelle notre sang et notre chair sont ensuite nourris, est la chair et le sang de ce Jésus incarné (1). » Vous voyez comme il expose ici la doctrine de la ma- (1) Apol. I. Jlagœ-Comitum, 1742, p. 82, 83.
nière la plus concise et la plus claire, nous disant que l'eucharistie est le corps et le sang du Christ. Mais, outre les écrivains qui se trouvaient dans les positions que j'ai indiquées, il y en a heureusement une autre classe qui est venue jusqu'à nous, et à laquelle nous pouvons demander des éclaircissements naturels ; je veux parler des écrivains qui expliquaient aux nouveaux baptisés ce qu'ils avaient à croire sur ce sujet. On devait s'attendre à ce qu'en leur enseignant ce qu'ils avaient à croire ils se servissent du langage le plus simple, et ils donnassent du dogme la définition qu'ils voulaient faire accepter. L'autre classe est composée des écrivains dont les homélies et les sermons sont adressés exclusivement aux initiés. Tous ces écrivains fournissent d'abondantes preuves, sans parler des nombreux passages qui se rencontrent encore dans les ouvrages d'autres auteurs.
Je citerai quelques-unes des instructions adressées expressément aux nouveaux baptisés. Les plus remarquables de toutes sont celles de saint Cyrille de Jérusalem, car nous avons des séries entières de ses discours pour les catéchumènes. Dans l'un d'eux, il prévenait ses auditeurs contre le danger de communiquer ce qu'il enseigne aux païens ou à ceux qui ne sont pas baptisés, à
moins qu'ils ne soient sur le point de l'être. Il leur parle en ces termes : « Le pain et le vin qui, avant l'invocation de l'adorable Trinité , n'étaient rien que du pain et du vin, deviennent, après cette invocation, le corps et le sang du Christ (1 ). » — « Le pain eucharistique, après l'invocation du Saint-Esprit, n'est plus du pain ordinaire, mais le corps du Christ (2). » N'est-ce pas là une doctrine claire, très-simplement exprimée? Dans un autre endroit, il dit : « La doctrine seule du bienheureux Paul suffit pour nous prouver la vérité des divins mystères; et, en ayant été jugés dignes, vous êtes devenus le corps et le sang du Christ. » Après avoir parlé de l'institution dans les mêmes termes que saint Paul, il conclut ainsi : « Comme le Christ, parlant du pain, a déclaré et dit : Ceci est mon corps, qui osera en douter? Et comme, parlant du vin, il a dit positivement, et avec une pleine assurance : Ceci est mon sang, qui en doutera, et qui dira : ceci n'est pas son sang (3)? » Et encore : « Jésus-Christ, à Cana en Galilée, changea une fois l'eau en vin par sa volonté seule; nous paraîtra-t-il moins digne de croyance quand il change le vin en son sang? Invité à un mariage
(1) Catéch. Mystag.y ï, n. vu, p. 308.
(2) Ibid.y III, d. m, p. 31 G, (3)/Wd.,lV, n. ï, p. 319,
terrestre, il opéra ce miracle; et nous, hésiterons-nous à confesser qu'il a donné à ses enfants son corps à manger et son sang à boire? Recevons donc avec confiance le corps et le sang du Christ, car, sous la forme du pain, son corps vous est donné, et, sous l'espèce du vin, son sang vous est donné, afin que, recevant son corps et son sang, vous puissiez ne plus former avec lui que le même corps et le même sang. Ainsi, nos membres se partageant le corps et le sang du Christ , nous devenons Christophori, c'est-à-direque nous portons le Christ en nous; et ainsi, comme dit saint Pierre, « nous participons à sa nature divine (1 ). » Dans un autre endroit , il s'exprime d'une manière plus forte encore : « Car, de même que le pain est la nourriture qui est propre au corps, de même le Verbe est la nourriture qui est propre à l'âme. Je vous conjure donc, mes frères, de ne plus regarder comme du pain et du vin ordinaires ce qui est le corps et le sang de Jésus-Christ, d'après ses paroles; et, quoi que puissent vous suggérer vos sens, que la foi vous soutienne. Ne jugez point de la chose par votre goût, mais soyez assurés par la foi, et n'ayez aucun doute que vous êtes honorés du corps et du
(1) Ibid., n, h, m, p. 320.
sang du Christ, sachant et étant convaincus que ce qui parait être du pain n'est pas du pain, quoique le sens du goût le prenne pour du pain, mais que c'est le corps du Christ , et que ce qui paraît être du vin, quoi qu'il puisse sembler au goût, n'est pas du vin, mais le sang du Christ (1). » Est-il possible d'exposer en termes plus formels le dogme catholique de la transsubstantiation?
Or tels étaient les termes dont on se servait pour initier et pour instruire les nouveaux chrétiens; tel est le dogme comme il est présenté dans les instructions et les discours adressés aux catéchumènes sur le mystère de l'eucharistie.
Parmi ces catéchistes des premiers chrétiens , on remarque saint Grégoire de Nicée; écoutezle enseignant aux chrétiens leur nouvelle croyance. « Quand ce remède salutaire est en vous, il détruit, par sa vertu, les effets du poison que nous avons reçu. Mais quel est ce remède? Pas autre chose que ce corps que l'on a vu plus puissant que la mort, et qui a été le principe de notre vie, et qui ne pouvait entrer dans notre corps que par l'action du boire et du manger. Or il nous faut considérer comment il se fait qu'un corps qui est constamment distribué dans
(i) Catéch. Myst.y n. iv v vi, ix, p. 321, 322, 329.
le monde entier, à tant de milliers de fidèles, soit entier dans chacun de ceux qui le reçoivent, et cependant ne se partage pas lui-même. » C'est précisément l'objection que l'on fait maintenant à la doctrine catholique. Écoutez la réponse : « Le corps du Christ, par l'habitation du Verbe de Dieu, a été transmué en un état de dignité divine; et ainsi je crois maintenant que le pain sanctifié par le Verbe de Dieu est transmué au corps du Verbe de Dieu. Ce pain, comme dit l'apôtre, est sanctifié par le Verbe de Dieu et par la prière, non pas afin qu'il passe comme nourriture dans le corps, mais afin qu'il soit changé à l'instant au corps du Christ, suivant ce qu'il a dit : Ceci est mon corps. Et voilà pourquoi le Verbe divin se mêle à la faible nature de l'homme, pour qu'en participant à la divinité notre humanité soit exaltée. Par l'effet de la grâce, il entre par sa chair dans le sein des fidèles, et se mêle à leurs corps, afin qu'uni à ce qui est immortel , l'homme puisse jouir de l'incorruptibilité (1). » Dans ce passage, il y a un mot équivalent à la transsubstantiation , le mot de transmuer ou changer une substance en une autre (2). Il dit dans une autre
(i) Orat. catech.y c, xxxvii, t. II, p. 534-7,
(2) MirKKOMffQxi.
occasion : « C'est par la vertu de la bénédiction que la nature des espèces visibles est changée en son corps. » — « Le pain, aussi , est d'abord du pain ordinaire; mais, lorsqu'il a été sanctifié, il est appelé et devient le corps du Christ (1). »
Un écrivain distingué, un de ceux qui s'adressent exclusivement aux initiés, c'est saint Jean Chrysostôme. Or rien de plus positif en faveur de la croyance catholique que ses homélies au peuple d'Antioche. Je n'ai que l'embarras du choix parmi les citations qui s'offrent en foule. Je les transcrirai donc au hasard. « Touchons, dit-il, le bord de son vêtement, et, si nous sommes disposés, possédons-le tout entier. Car son corps est maintenant devant nous , non pas pour que nous le touchions seulement, mais pour que nous le mangions et que nous nous en rassasiions» Et si ceux qui touchaient son vêtement en retiraient un si grand avantage, n'en obtiendrons-nous pas un bien plus grand en le possédant tout entier? Croyez donc que la cène à laquelle il se trouva est maintenant célébrée; car il n'y a pas de différence entre ces deux cènes. Ce n'est pas un homme qui agit dans un cas, et le Christ dans l'autre ; dans toutes les deux, c'est le Christ qui agit. Lors-
(1) Oral, in Bapt. Christ^ t. II, p. 802.
que vous voyez donc le prêtre vous présenter le corps, ne pensez-vous pas que c'est sa main, mais la main du Christ qui est étendue vers vous (1).» Et encore : a Croyons Dieu en toutes choses, et ne le contredisons pas, quoique ses paroles puissent contredire notre raison et nos yeux; que sa parole triomphe de tout. Agissons ainsi à l'égard des mystères, ne regardons pas aux choses qui sont devant nous, mais tenonsnous à ses paroles, car sa parole ne peut tromper; mais notre sens se trompe facilement. Celle-là n'a jamais failli, celui-ci souvent; or, puisque sa parole nous dit : Ceci est mon corps, soumettons-nous, croyons et voyons ce mystère des yeux de l'intelligence. » Dans un autre passage : « Qui nous donnera, dit-il, de sa chair pour nous rassasier (Job. xxxi, 31)? C'est ce que le Christ a fait , ne se laissant pas voir seulement , mais toucher et manger; souffrant que sa chair fût tranchée par les dents, et voulant que tous nous fussions remplis de son amour. Les parents font quelquefois nourrir leurs enfants par d'autres, et moi, dit le Christ, je n'agis pas ainsi, mais je vous nourris de ma chair, et je me place moimême devant vous. J'ai voulu devenir votre frère; à cause de vous, j'ai pris du sang et de la chair; (1) Homil. L. in cap. xiv. Matth., t. VII, p. 516, 517.
et maintenant je vous livre cette chair et ce sang, par lesquels je me suis allié à vous (1). » — « Que dis-tu, ô bienheureux Paul? pour frapper d'effroi tes auditeurs, lorsque tu parles des redoutables mystères , tu les appelles la coupe de bénédiction (1Cor. , x, 16), cette terrible et redoutable coupe. Ce qui est dans la coupe, c'est ce qui a coulé de son côté percé d'une lance , et nous le recevons. Nous ne sommes pas seulement admis à l'autel, c'est le Christ lui-même qui nous est donné; approchons de lui avec respect et pureté , et , lorsque tu vois le corps étendu devant toi, dis-toi à toi-même : Par ce corps, je ne suis plus terre et cendres ; voilà le même corps qui a saigné, qui a été percé par la lance (2). Celui qui était présent à la dernière cène est celui qui est maintenant présent, et qui consacre notre festin. Car ce n'est pas l'homme qui fait devenir les choses qui sont sur l'autel le corps et le sang du Christ , mais ce Christ qui a été crucifié pour nous. Le prêtre remplit ses fonctions, et prononce les paroles ; — mais le pouvoir et la grâce sont le pouvoir et la grâce de Dieu. Il dit : Ceci est mon corps, et ces paroles produisent le changement des choses qui sont
(1) Homil., xlvi, alias, xlv, in Joan., t. VIII, p. 272-273.
(2) Homil., xxiv, in I ep. ad Cor., t. X, p. 212,213,214,217.
offertes (I ). » — « Quel que soit le nombre de ceux qui se partagent ce corps et qui goûtent de ce sang, ne croyez pas que ce corps et ce sang diffèrent en rien de celui qui est assis au-dessus de nous, et adoré par les anges (2). » Citons encore un passage très-court de saint Jean Chrysostôme : « 0 merveille! dit-il, la table est couverte de mystères; l'agneau de Dieu est égorgé pour toi, et le sang spirituel coule de la table sacrée. Le feu spirituel descend du. ciel ; le sang dans le calice est tiré du côté sans tache pour ta purification. Penses-tu que tu voies du pain? que tu voies du vin? que ces choses passent comme les autres aliments ? Loin de toi une telle pensée. Mais comme la cire approchée du feu perd sa première substance qui disparaît, ainsi tu dois conclure que \es mystères (le pain et le vin) sont consumés par la substance du corps. Lors donc que vous en approchez, ne pensez pas que vous recevez d'un homme le corps divin, mais du feu de la main du Séraphin (3). »
Ce sont là quelques preuves, entre un bien plus grand nombre, de la croyance des Pères, lorsqu'ils instruisaient les fidèles sans réserve et sans réti-
(1) Horail. I, de Prodit. Judae, t. II, p. 384.
(2) Homil. III, in c. l, ad Ephes., t. XI, p. 21.
(3) Homil. IX, de Pœnit., t. II, p. 349, 350.
cence; et voyez quel est leur langage! Le fait est que, à partir des temps primitifs de l'Église, les textes abondent, dans lesquels on trouve la même doctrine, exprimée quelquefois incidemment, d'autres fois à travers Certains voiles. Par exemple, saint Irénée nous dit : « L'Eglise seule fait celte pure oblation. Les Juifs ne la font pas, car leurs mains sont souillées de sang, et ils n'ont pas reçu le Verbe qui est offert à Dieu. Les assemblées d'hérétiques ne la font pas non plus , car comment peuvent-ils prouver que le pain, sur lequel les paroles d'actions de grâces ont été prononcées, est le corps de leur Seigneur, et lecalice son sang, puisqu'ils n'admettent pas qu'il est le Fils, c'est-à-dire le Verbe du Créateur du monde ( î ). » C'est là un passage d'un auteur qui parle d'un tout autre sujet; il s'agit de ceux qui se privent du bienfait de la rédemption en ne croyant pas au Christ. Dans les siècles suivants, les autorités sont toutes-puissantes. Je me contenterai dune ou deux dont le caractère est particulièrement remarquable. Saint Augustin parle toujours avec une nouvelle force de cette doctrine, comme on le verra par les citations suivantes : « En nous livrant son corps, il dit : Ceci est mon corps.
(î) Adv. Hœr., lib. IV, c. xvm, p. 251.
Le Christ a été tenu dans ses propres mains ; il tint son corps dans ses mains. » — « Comment l'a-t-il tenu dans ses mains ? » demande-t-il dans le sermon suivant sur le même psaume; — « parce que, lorsqu'il donna son corps et son sang, il prit dans ses mains ce que savent les fidèles ; et il se tenait lui-même en une certaine manière, quand il dit : Ceci est mon corps (1). » Et encore : « Nous recevons, avec un cœur et une bouche fidèles, le Médiateur de Dieu et de l'homme , l'Homme-Christ-Jésus , qui nous a donné son corps à manger et son sang à boire, quoiqu'il puisse paraître plus horrible de manger la chair d'un homme que de la détruire, et de boire du sang humain que de le verser (2). » Je conclurai par un magnifique témoignage de l'Église d'Orient; c'était celui d'Isaac, prêtre d'Àntioche, dans le ve siècle, qui s'exprime en ces termes d'enthousiasme : « Je vis le vase, au lieu de vin, plein de sang, etlecorpsdM lieu demain, placé sur la table. Je vis le sang et je frissonnai; je vis le corps et fus frappé de crainte. Lajoi me disait tout bas : Mange et tais- toi; bois, enfant, et ne t'enquiers point. Elle me montrait le corps meurtri, dont plaçant une portion sur mes lèvres,
(1) In Psal. xiv, t. IV, p. 335.
(2) Contra adv. Legis et Proph., 1. II, c. ix, t. VIII, p. 599.
elle dit doucement : Réfléchis à ce que tu manges. Elle me donna un roseau, m'invitant à écrire. Je pris le roseau, j'écrivis; je prononçai ces paroles : Ceci est le corps de mon Dieu. Prenant le calice, je bus; et ce que j'avais dit du corps, je le dis maintenant du calice : Ceci est le sang de mon Sauveur (1). »
Je terminerai mes citations par l'opinion d'un autre Père, l'un des premiers Pères de l'Eglise; ce texte n'a été mis en lumière que depuis peu d'années. Le passage est remarquable en lui-même par la sanction qu'il donne à noire croyance : il prouve combien peu nous avons à craindre la découverte des anciens écrits des Pères; combien, au contraire, nous devons désirer les posséder tous, car il n'y a pas un exemple que la découverte d'un de ces écrits ne nous ait pas été utile. Saint Ampbilochius, évêque d'Iconium, était l'ami intime de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze et de saint Jérôme, qui parlent de lui comme d'un des hommes les plus savants et les plus saints de leur temps. Nous n'avons que quelques fragments isolés de ce Père, mais le peu que nous avons est digne de la renommée dont il jouissait. Ces fragments ne contenaient rien sur l'eu-
(0 Serai, de Fide. Bibl. orient., t. L, p. 220; llomœ, 1719.
charistie et n'y faisaient pas la moindre allusion. Il y a quatre ou cinq ans que l'on publia pour la première fois les actes d'un concile tenu à Constantinople en 1166, sur ce texte. ((Le père est plus grand que moi. » Les évêques qui s'y trouvaient assemblés réunirent un grand nombre de passages des Pères pour commenter ces paroles, et entre autres un de saint Amphilocbius, dont nous avions déjà un fragment. La partie ainsi retrouvée renferme un témoignage puissant en faveur de notre doctrine. Comme il n'a pas encore été livré au public, je le citerai en entier. L'auteur sacré soutient le dogme de l'égalité du Père et du Fils; mais comme notre Sauveur avait dit que le Père était plus grand que lui, tandis que dans une autre occasion il nous dit qu'ils ne font qu'un, saint Ampbilochius s'efforce de concilier les deux assertions par une série d'oppositions, qui expliquent comment, sous' quelques rapports, le Père est égal, et, sous d'autres, supérieur. Voici le passage entier. « Le Père est donc plus grand que celui qui va à lui, non pas plus grand que celui qui est toujours en lui. Et, pour exprimer complètement ma pensée, il est plus grand (le Père), e(r cependant égal; plus grand que celui qui demanda : « Combien de pains avez-vous?» égal à celui qui satisfit avec cinq pains toute la multi-
tude; plus grand que celui qui demanda : « Où avez-vous mis Lazare? » égal à celui qui ressuscita Lazare par la parole; plus grand que celui qui dit : » Qui m'a touché ? » égal à celui qui arrêta le flux de sang ; plus grand que celui qui dormait dans le bateau, égal à celui qui commandait à la mer; plus grand que celui qui fut jugé par Pilate, égal à celui qui délivre le monde du jugement; plus grand que celui qui fut insulté et crucifié avec les voleurs, égal à celui qui justifia le bon larron; plus grand que celui qui fut dépouillé de ses vêtements, égal à celui qui vêtit l'âme; plus grand que celui auquel le vinaigre fut donné à boire, égal à celui qui nous donne son propre sang à boire; plus grand que celui dont le temple fut dissous, égal à celui qui, après cette dissolution, arelevé son propre temple ; plus grand que le premier, égal au dernier (1). » Pour preuve donc que le Christ et le Père sont égaux, ce Saint allègue que le Christ nous a donné à boire son propre sang. Or, s'il avait cru que le Christ ne nous présentait qu'un symbole de son sang, aurait-ce été pour le saint une preuve de la divinité du Christ et de l'égalité qui règne entre son Père et lui? Cette action symbolique serait-elle du
(i) Scriptorurn vet. nova colleclio; Rome, 123 1 , vol, IV, p. 9.
même caractère que celle de justifier le bon larron, de revêtir l'âme de grâce et d'affranchir le monde du jugement? La simple institution d'un symbole peut-elle être égalée à ces œuvres d'un pouvoir suprême? Et cependant saint Amphilochius la cite parmi la dernière des merveilles, comme une des plus grandes preuves de l'égalité du Christ avec son Père ; nous devons donc penser que c'était, suivant lui, un miracle de l'ordre le plus élevé. 11 n'y a que la croyance en la Présence réelle qui puisse justifier un tel argument; ce qui serait facile à démontrer si ce texte ne servait pas à lui-même de commentaire (1). Ce témoignage a été récemment découvert; or voyez comme il s'accorde avec la doctrine que nous soutenons.
Je n'ai demandé à la tradition qu'un petit nombre de preuves, parce que je me suis contenté de faire un choix dans les Pères qui ont traité expressément de l'eucharistie, et qui, par conséquent, ont parlé sans réserve pour l'instruction des fidèles.
Les circonstances dont j'ai parlé font que beaucoup de passages de leurs écrits sont très-obscurs;
(i) Voyez le compte rendu de ce texte communiqué au Catholic Magazine, vol. IV 1833, p. 284.
on en a profité pour affaiblir l'autorité de la tradition en noire faveur; mais je n'hésite pas à dire que, sur tous les points, les théologiens catholiques ont remporté la victoire et ont maintenu notre interprétation des paroles divines. Il y a cependant à cet égard deux ordres de témoignages que je ne pourrais passer sous silence sans faire presque tort à la justice de ma cause.
Ce sont d'abord les anciennes liturgies ou formulaires du culte dans l'ancienne Église latine, grecque et orientale; partout on y trouve clairement établi le principe de la Présence réelle et de la transsubstantiation. Tous ces livres parlent du corps et du sang de Jésus-Christ comme étant véritablement et réellement présents ; et, ce qu'il y a de plus important, on y voit des prières pour demander à Dieu que le pain et le vin soient changés au corps et au sang (1). Ce langage est partout le même, ce qui fait dire au savant Grotius qu'il faut que la tradition en remonte jusqu'aux apôtres et « n'ait pas été changée. »
Les autres documents, que je ne puis tout à fait omettre, ont une grande affinité avec les premiers. Ce sont les liturgies de sectes séparées de nous
(1 j Voyez ce que dit de ces liturgies le R. Pi . D. Poynter dans son Christianisme, ou dans sa Foi des catholiques, 2e éd., p. 190 et suivantes.
depuis plus de mille ans ; et cependant sur ce point elles sont d'accord avec nous. Je vous invite même sans crainte à consulter leurs confessions de foi ou les écrits de leurs docteurs; vous rencontrerez partout la même doctrine.
Demandez au Grec assis comme Jérémie sur les ruines de son antique empire, à quel dogme de sa foi il est le plus fermement attaché, comme à son soutien dans l'oppression, et sa consolation dans l'abaissement. Il répondra que c'est de sa foi dans ce mystère, clairement attesté par les confessions de foi de ses patriarches et de ses archevêques, qu'il tire toute sa confiance et tout son courage. Demandez au Nestorien, séparé, depuis le ve siècle, de la communion de notre Église, et à peu près, depuis le même temps, du reste du monde, au fond des Indes; demandez-lui comment ses pères ont reçu avec tant d'amitié et traité comme des frères les premiers Européens qui les ont visités dans leurs parages ignorés? Il vous montrera la lettre de ses pasteurs, qui atteste la consolation qu'ils ont éprouvée à voir que des hommes du Portugal, pays lointain dont l'existence leur était inconnue, célébraient le même sacrifice qu'eux-mêmes, avec la même croyance. Demandez au Monophysite basané de TAbyssinie, dans la géographie et l'histoire
duquel il est probable que le nom de Rome n'a pas eu place avant les temps modernes , quel est le plus grand des mystères qui , semblable à un rameau vivace, fleurit encore sur ce tronc rabougri , seul reste du christianisme qui enfonce ses racines dans cette terre aride et stérile. Il répond, avec la confession de foi écrite de la main d'un de ses rois, que le premier et le plus noble de ses sacrements, c'est le corps et le sang du Seigneur. En un mot, parcourez l'Asie et l'Afrique, partout où il reste quelque vestige de christianisme, demandez aux tribus éparses du désert, aux sauvages hordes des montagnes, ou aux habitants plus instruits des villes, quels sont les points sur lesquels ils s'accordent, à l'égard du Rédempteur du monde et de sa nature divine et humaine, et vous les trouverez divisés et prêts à combattre, pour tous ces points, les uns contre les autres; mais le dogme qui les ralliera tous, le principe sur lequel ils reconnaîtront qu'ils s'entendent, le voici : c'est que leur Sauveur, dans sa nature divine et humaine, est réellement présent dans le sacrement de l'autel. Ce mystère est un terrain neutre et commun sur lequel chacun se place pour défendre la foi qui lui est propre. D'où peut donc venir ce dogme, sinon de la source même du christianisme, puisque, même dans ces IL 34
citernes ruinées, le fleuve est resté limpide, et n'a rien perdu, en les traversant, de la rectitude de son cours? Lorsque nous voyons cette colonne de la foi, droite encore au milieu des débris du christianisme, partout où nous la rencontrons, et toujours la même, toujours intacte, ne devons-nous pas en conclure que c'était là un des ornements les plus précieux, une des bases les plus fermes du saint édifice, quelque part que les apôtres l'aient élevé, et que c'était aussi l'emblème le plus sûr de cette colonne de la vérité , sur laquelle l'apôtre des gentils nous ordonne de nous appuyer?
Avant de quitter ce sujet, je ferai quelques réflexions sur la manière admirable dont la doctrine de l'eucharistie se lie à tout le système de vérité qui a été l'objet de mes premières conférences. Vous avez vu comment cet adorable sacrement contient le corps réel et le sang de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, qui, par conséquent , y est présent, comme la nourriture réelle de notre âme, et nécessairement la source et le moyen de la grâce dont il est l'auteur . Or, à quelles nécessités de notre nature humaine notre divin Sauveur venait-il pourvoir? La chute de nos premiers parents réagissait sur leur postérité d'une double manière. D'abord, ayant mangé du fruit
de l'arbre de la science, leur châtiment fut l'aveuglement intellectuel; ils devinrent la proie de l'erreur, de l'incertitude et de la diversité d'opinion, par suite de la malédiction dont le poids retomba sur les intelligences de toute leur postérité. En même temps, il fallut quitter l'arbre de vie, cet arbre qui devait être leur nourriture et la nôtre, qui devait nous entretenir dans un état heureux de force et de vie perpétuelles , et nous donner une immortalité vertueuse. Dès que ce bien fut perdu pour nous, notre âme s'affaissa en dignité et en pouvoir; toutes ses facultés, tous ses sentiments moraux se corrompirent, et le vice et la dépravation suivirent cette perte irréparable. Cette double absence de la lumière intellectuelle et de la vie morale nous paraît si marquée, à chaque époque de l'histoire du monde, qu'il est impossible de ne pas y reconnaître la conséquence de la grande blessure originelle de l'humanité. Nous voyons, d'une part, l'homme chercher partout la science, non pas seulement dans de vaines spéculations, ou dans des philosophies plus profondes; nous le voyons non - seulement consulter la nature dans ses œuvres, ou étudier, dans son esprit même, le mécanisme du raisonnement humain, mais entrer dans des voies qui trahissaient bien tout le besoin qu'il éprouvait
d'une lumière surnaturelle. Il a recours à différentes espèces de superstitions, à de vains oracles, à des augures, et d'autres folles imaginations qui semblaient lui offrir une sorte de communion avec le ciel, ou produire, dans son âme, quelque faible lueur de lumière intérieure et de science mystérieuse.
Outre ce besoin de la lumière d'en haut, il y a toujours eu chez l'homme le désir secret d'un principe qui régénérât le cœur humain et le rétablit dans une communion plus étroite avec la Divinité, comme dans l'état primitif où il avait été créé. De quel autre sentiment serait venue la coutume de se nourrir de la chair des victimes offertes aux dieux du paganisme ? Cet acte même n'expliquait-il pas que la victime étant devenue la propriété du dieu , et pour ainsi dire sa nourriture, les hommes, en y participant, entraient, pour ainsi dire, dans sa société, devenaient ses commensaux et ses hôtes, et s'associaient avec lui, de manière à obtenir un droit à sa protection et à son amitié? Ajoutez encore que, chez quelquesuns de ces païens, il y a une analogie encore plus marquée avec la fête pascale de la nouvelle loi. -Dans la religion perse de Mithra y dans quelques-uns des sacrifices de l'Inde et du nord de la Chine et de l'Amérique, la ressem-
blance est si grande qu'elle a fait soupçonner une imitation corrompue du christianisme (1). Mais l'esprit du philosophe , sans entrer dans des recherches subtiles, se contente de retrouver, dans toutes ces institutions, le témoignage du besoin ressenti par l'âme humaine de quelque principe régénérateur, de quelque nourriture vivifiante , bénie d'en haut, destinée à nous mettre en communion avec le Dieu qui Ta donnée.
Si notre divin Sauveur vint sur la terre pour rétablir l'humanité déchue dans l'état heureux des hauteurs duquel elle était tombée, pour l'y rétablir, autant que pouvait le permettre la décadence de ses facultés intellectuelles et morales; s'il est venu pour satisfaire à toutes les nécessités humaines, dans ce qui est bon et saint, nous devons nous attendre à trouver dans sa sainte religion et dans l'Église, son paradis terrestre, des institutions qui répondent à ces grands objets : c'est ce que croient les catholiques.
D'abord, il a planté, dans ce paradis, un arbre de science, comme un signe sur le haut des montagnes, vers lequel puissent accourir toutes les nations, du faite duquel se répandent des rayons
(1) Voyez ie traité de l'abbé Gerbet : le Dogme régénérateur de la piété catholique.
de lumière sur les peuples, et qui leur offre de l'ombrage et des fruits. Nous croyons , et mes premières instructions ont eu pour but de le prouver, que dans l'Eglise de Dieu est une autorité infaillible et durable, préposée par le Christ à l'enseignement des fidèles, et trouvant dans sa parole l'immortelle garantie de la vérité de son enseignement.
A côté de cette autorité , il a placé l'arbre de vie, dans cette institution vivifiante que nous venons d'admirer, monument perpétuel des bienfaits de la rédemption, portant ce doux fruit du salut dont le poids divin faisait courber l'arbre de Golgotha ; durable et immortel comme l'arbre de la science, auprès duquel il s'élève. Ici nous recevons une victime qui nous unit et nous incorpore réellement à Dieu , nous donne un gage de son affection et de son amour, et nous offre une source inépuisable de bénédictions et de grâces.
Il n'y a que ceux qui siègent journellement autour de la même table qui soient les enfants de la même maison ; et , ainsi , cette sainte institution est-elle un lien entre ceux qui professent la même foi. Voyez comme les deux institutions s'harmonisent ensemble, comme elles sont nécessaires l'une à l'autre. L'une nous maintient dans Y unité religieuse ? par laquelle nos intelli—
gences et nos esprits sont dans un accord parfait dont la foi est la base ; l'autre nous met en cornmunioii dans des rapports d'affection, comme les membres d'un même corps. Le nom même qu'a reçu parmi nous la participation à ce sacré banquet montre que telle en est la nature ; et , ainsi , comme le grand principe dont nous avons d'abord parlé peut être appelé l'esprit ou l'intelligence de l'Église de Dieu , qui la dirige et la gouverne tout entière, on peut regarder ce divin sacrement comme son cœur, dans lequel jaillit la source éternelle d'un saint amour, dont les flots pleins de cbaleur versent partout la vie spirituelle. Cette influence de notre foi en la Présence réelle, sur toutes les parties de notre religion pratique, est trop manifeste pour avoir besoin de commentaires. Pourquoi nos pères , et nousmêmes , avons-nous élevé, quand nous l'avons pu, de magnifiques églises? pourquoi y avons-nous prodigué les richesses de la terre, sinon parce que nous croyons qu'elles sont de vrais tabernacles où habite réellement Emmanuel, « le Dieu avec nous ? » Pourquoi toute cette pompe et toute cette solennité de notre culte, sinon comme un hommage personnel au Verbe incarné de Dieu ? Pourquoi les portes de nos églises, dans les pays catholiques, sont-elles ouvertes toute la
journée, et pourquoi y entrons-nous à toute heure pour y murmurer une prière, ou nous prosterner en adoration, sinon par suite de la conviction où nous sommes de la présence substantielle de Dieu dans ce glorieux mystère? La pratique de la confession, et par conséquent de la pénitence, est liée plus étroitement encore à cette croyance , comme le fait observer lord Fitzwilliam (1 ) : c'est, en effet, la nécessité d'approcher de la sainte table avec un cœur pur, qui est la garantie de l'observance de cette pratique; et le pécheur repentant est soutenu, dans l'accomplissement d'un devoir pénible \ par les joies promises du banquet céleste.
Le caractère sacré du prêtre catholique aux yeux de son troupeau , le pouvoir de bénir dont il semble investi , ne sont encore que les résultats de cette familiarité sainte avec laquelle, dans les mystères, il lui est permis d'approcher du Seigneur. Le célibat auquel s'astreint le clergé n'est qu'une expression pratique de ce sentiment qu'éprouve TÉglise, sur la pureté invariable de conduite et de pensée avec laquelle on doit approcher de l'autel. De cette manière le sacrement de l'eucharistie constitue 1 âme et l'essence de toute re-
(l) Lettres à Atticus.
ligion pratique parmi les catholiques; mais il a à remplir une destinée encore plus sublime. J'ai fait observer, dans la première partie de ces conférences, que l'Église présente du Christ occupe un état mixte entre l'Église du passé et celle de l'avenir; j'ai montré comment l'Église juive jetait par sa forme et sa constitution, une vive lumière sur notre état actuel, dont elle était l'image prophétique (1). Mais notre état doit aussi recevoir quelque reflet de l'éclat de notre destinée future, de même que les montagnes et le ciel reçoivent comme une promesse de lumière, avant que le soleil ne se soit levé dans la plénitude de sa splendeur.
Quelle est donc l'essence de cet état bienheureux, si ce n'est l'amour et la charité dans lesquels, comme dans une atmosphère sans nuages, les esprits, devenus parfaits, vivent et respirent ? C'est ainsi qu'ils approchent de Dieu et le voient face à face, et qu'ils se nourrissent de sa gloire; c'est ainsi que leurs affections se confondent et qu'ils jouissent de leur bonheur mutuel. Et comment cet universel amour pouvait-il être mieux représenté ici-bas que par un sacrement comme celui-ci, qui , approprié par ses voiles mystérieux à notre
(1) Voyez la IVe conférence, vol. I.
existence corporelle , et ayant le principe de son efficacité dans une foi commune, qui est la vertu propre do notre état actuel, nous rapproche de Dieu par, l'union la plus étroite qui paraisse possible ici-bas, et nous réunisse tous par un même lien d'amour dans le sein de la Divinité?
Avant de conclure, il m'importe de présenter une pensée fertile en graves réflexions : je veux parler de la balance à établir entre les croyances opposées des catholiques et des protestants, et de l'enjeu que nous mettons chacun de notre côté.
Pour nous , j'avoue que nous avons risqué tout notre bonheur et toute notre liberté ici-bas. Nous avons fait pour notre doctrine le plus grand effort de la foi, le plus grand sacrifice du jugement individuel, nous avons souscrit à l'immolation de l'orgueil humain et de la suffisance personnelle, toujours prêts à se révolter contre les simples paroles de la révélation. Bien plus, c'est là que nous avons jeté l'ancre d'espérance, comme on dit ; nous avons considéré cette doctrine comme la voie la plus sûre de la miséricorde de Dieu à notre égard , comme le moyen de la sanctification individuelle, comme l'instrument d'une consécration personnelle et locale, comme la plus éclatante consolation de notre agonie ; comme l'avant-goût et le héraut de la
gloire éternelle. Comme si ces enjeux n'étaient pas d'un poids suffisant, nous y avons ajouté les liens de la charité, persuadés que dans ce sacrement divin nous sommes plus étroitement unis à Dieu et plus intimement unis en affection à notre Sauveur Jésus-Christ.
Voilà les conséquences de notre croyance dans toute leur étendue; mais, si, pour supposer l'impossible, on pouvait nous prouver que nous sommes dans Terreur, on ne prouverait qu'une chose, c'est que nous avons cru trop implicitement au sens des paroles de Dieu, et que nous nous sommes exagéré le pouvoir qu'il a de manifester sa bonté envers l'homme, sans se renfermer dans les limites de nos faibles intelligences et de nos calculs impuissants; que, réellement, nous avons mesuré son amour avec plus d'amour que de prudence, et que nous nous sommes formé de son pouvoir une idée plus sublime, quoique moins exacte, que d'autres ne l'ont fait; entin, que nous avons été trop simples de cœur et trop semblables aux enfants en lui abandonnant notre raison, parce qu'il a les paroles de la vie éternelle.
Mais, d'un autre coté, si notre foi est la vraie, voyez quels enjeux on a risqués de l'autre côté. Sur sa fausseté prétendue , on a risqué des
paroles de dédain et de mépris, de raillerie et de blasphèmes ! On a souvent profané le saint sacrement, on s'est moqué de l'adoration qui lui est due comme dune idolâtrie, de ses prêtres comme de trompeurs, et Ton a regardé la croyance seule à l'eucharistie comme titre illégitime d'exclusion aux droits politiques et sociaux. Ajoutez que, si nous disons vrai, ceux qui ne partagent pas notre croyance vivent dans la négligence d'un commandement souverain, négligence à laquelle est attachée cette pénalité terrible : « A moins que vous ne mangiez la chair du Fils de l'homme, et que vous ne buviez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. »
Quelle conclusion pouvons-nous tirer de cette comparaison de nos dangers respectifs , si ce n'est la nécessité qui existe pour tous d'examiner ce dogme important dans sa base, et d'en interroger les fondements ?
Arrivés au terme de ces instructions, faisons un retour, vous qui les avez écoutées, moi qui les ai données, sur notre situation réciproque. Pensons au compte mutuel que nous devons en rendre à llheure de la mort. Permettez-moi, d'abord, de parler quelques instants de moi-même.
A quoi me servirait-il, en ce jour qui viendra, un peu plus tôt un peu plus tard, mais qui vien-
dra, à quoi me servirait-il de vous avoir tenu le langage que je vous ai tenu, si je n'avais pas exprimé mes convictions les plus fermes et les plus sures? Qu'aurais-je gagné, s'il devait être prouvé, ce jour-là, que je n'ai cherché qu'à vous attirer dans les pièges de raisonnements captieux et de sophismes adroits, et non pas plutôt que j'ai désiré de captiver vos âmes par la vérité, comme elle est dans le Christ Jésus? Quelle satisfaction, même maintenant, pourrais-je éprouver, si je savais que je vous ai égarés, au lieu de mettre tous mes efforts à vous guider dans la seule voie du salut; si, pendant tout le temps que je vous ai parlé, outre l'impression d'abaissement et de honte personnelle qu'une telle conduite doit inspirer, j'avais eu, comme en effet je l'aurais eue, la terrible conviction que le bras de Dieu était étendu sur ma tête, et provoqué, par chaque mot que je prononçais, à me frapper et à m' écraser comme un prophète de mensonge et d'imposture? Notre religion, pensez-y bien , n'est pas celle qui donne les richesses, les dignités et les honneurs à ses ministres, ou qui leur offre aucun équivalent de leur seule récompense véritable (1).
Mais, si, de mon côté, je suis pleinement con-
(1) 3. Reg. xviii, p. 44.
vaincu de n'avoir pas dit un mot dont je n'eusse la conviction entière, et si vous avez foi, comme je l'espère, dans la sincérité de mes discours et dans la loyauté de mes efforts, j'ai une grâce à vous demander en retour de ce que j'ai tenté de faire pour vous. Quelque légère impression que vous aient faite mes paroles, ne permettez point qu'elle s'efface. Si quelqu'un de vous a senti que son ancien système de foi avait reçu quelque ébranlement, que ce soit une raison pour lui de rechercher si l'édifice lui-même est bien solide. Que si un petit nuage s'est formé sur la lumière de ses doctrines premières, qu'il ne le méprise et ne le néglige pas, car ce nuage peut, semblable à celui que le prophète commandait à son serviteur de regarder sur le Carmel, être riche en bénédictions, en fertilité et en rafraîchissement pour l'âme qui est altérée de vérité.
Personne, j'ensuis sûr, en jetant les yeux sur les divisions religieuses de ce pays, ne supposera un instant qu'il représente Fétat propre et régulier de l'Église du Christ sur la terre. Il est certain que, pendant des siècles, l'unité de croyance a régné parmi nous, comme elle devrait y régner encore. H est hors de doute qu'un amour de la vérité consciencieux et persévérant nous ramènerait à l'unité antique. Je vous en conjure donc.
si quelque lumière s'est manifestée à vos esprits, si la religion s'est présentée à vous sous un jour dont vous n'eussiez pas encore d'idée, je vous en conjure, ne repoussez point cette lumière, suivez-la avec sollicitude et reconnaissance, jusqu'à ce que vous ayez trouvé une entière satisfaction d'esprit et de cceui\
C'est vers toi que je me tourne, ô source de toute science, c'est de toi que j'implore l'appui de ta grâce pour ces conférences. Si mes discours et ma prédication n'ont pas été dans les termes persuasifs de la sagesse humaine (1), c'est ta parole au moins que je me suis efforcé d'annoncer. Souviens-toi donc de ta promesse; car tu as dit : « Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n'y retournent plus, mais trempent la terre, l'arrosent, la fertilisent, et donnent la semence à celui qui sème et le pain à celui qui mange, ainsi doit être ma parole ; mais elle ne me reviendra pas vide, elle prospérera dans les choses pour lesquelles je l'ai émise (2). » Qu'elle tombe donc, ici, sur un bon terrain, et qu'elle produise des fruits au centuple. Ecartez , o mon Dieu, les préjugés, l'ignorance et l'orgueil , des cœurs de
(i) 1. Cor. il, p. i.
(2) Is. LV, p. 10, 11
tous ceux qui l'ont entendue, et donnez-leur un esprit d'humilité et de docilité , et aussi la force nécessaire pour étudier et approfondir , s'ils ne les connaissent pas, les doctrines de votre vérité tutélaire. Ecoutez, pour eux, les dernières prières de votre bien-aimé Fils , quand il dit : « Et je prie non-seulement pour eux , mais pour ceux qui, sur leur parole, croiront en moi, afin qu'ils ne fassent qu'un, comme toi, mon Père, tu n'es qu'un en moi , et moi en toi , afin qu'ils puissent aussi n'être qu'un en nous (1). »
(l) Jo, XVII, p. 20, 21.