‹ Confâerences sur les doctrines et les pratiques les plus importantes de l'Eglise catholiqueChapitre 2 sur 15 · II · texte numérisé non relu

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de sa durée infiniment moindres ? Si donc l'unité est le caractère essentiel de la foi véritable, et si l'établissement d'une suprématie de juridiction est le seul moyen d'assurer l'unité, ce qu'il est impossible de révoquer en doute , cette suprématie devient évidemment essentielle à la véritable religion du Christ, comme l'unité qu'elle maintient, et elle doit participer à sa perpétuité.

Le second caractère indiqué par cette figure de la construction de l'Église sur un roc, c'est la durée. J'ai déjà montré que les paroles de notre Sauveur impliquaient clairement la durée de l'Église, comme une conséquence de la solidité de sa base. Mais dire qu'un édifice ne périra point à cause de la solidité de sa base , n'est-ce pas dire que cette base sera éternelle? Nous avons vu que cette base consistait dans la suprême juridiction donnée à Pierre, et la conclusion nécessaire à en tirer, c'est que la juridiction suprême de Pierre dans l'Église durera jusqu'à la fin des temps.

En troisième lieu , il a été si bien dans l'intention du Christ que l'autorité confiée à Pierre subsistât toujours dans la chrétienté, que nous voyons, dans les premiers siècles, tout le monde reconnaître qu'elle existe dans ses successeurs comme un droit inhérent à leur siège. Le pape Clément recherche et corrige les abus qui se sont

glissés dans l'Église de Corinthe; le pape Vietor exerce le même droit sur l'Église d'Éphèse; le pape Etienne n'en agit pas autrement vis-à-vis l'Afrique; saint Denis, dans le troisième siècle, cite son homonyme, patriarche d'Alexandrie, pour qu'il ait à comparaître devant lui, afin de s'expliquer sur sa foi, accusée à Rome par les chrétiens de son Église, et le vénérable patriarche n'hésite pas un moment à se rendre à cet appel. Lorsque saint Athanase fut dépossédé de son siège par les ariens, le pape Jules cita toutes les parties à comparaître devant un tribunal, et rencontra dans l'un et l'autre camp la même obéissance. Non-seulement il rétablit ce grand patriarche sur son siège, mais il prit connaissance de l'affaire de Paul, patriarche de Constantinople, et le rendit de la même manière à son Église. Le grand saint Jean Chrysostôme, patriarche de la même Église, lorsqu'il fut injustement déposé, écrivit au pape Innocent pour lui annoncer qu'il porterait devant lui le procès qu'il allait intenter. Tous ces cas où les évêques de Rome exercèrent une juridiction incontestable et incontestée, nonseulement sur les prélats, mais sur les patriarches de l'Orient, sont tirés des quatre premiers siècles; et, si leur autorité n'était aussi décisive, il nous eût été facile de multiplier les exemples et les preuves.

L'opinion des Pères sur le même sujet n'est ni moins unanime, ni moins positive. Pour ne point nous jeter dans un déluge de textes, nous choisirons et nous abrégerons les citations. Saint Irénée, l'un des plus anciens d'entre eux, a écrit ce qui suit : « Comme il serait trop long de re- » tracer la longue liste des successeurs des apô- » très, je me bornerai au siège de Rome, la plus » grande, la plus ancienne et la plus illustre » Église de l'univers, fondée par les glorieux » apôtres Pierre et Paul , recevant d'eux sa doc- » trine, qui a été annoncée à tous les hommes, et » qui, par l'intermédiaire de ses évêques, est par- » venue jusqu'à nous. A cette Eglise, à cause de » sa suprématie, toutes les autres doivent avoir » recours, c'est-à-dire les fidèles de toutes les » contrées. Les apôtres dont il vient d'être parlé, » ayant fondé cette Église, en commirent l'admi* » nistration à Lin; à Lin succéda Anaclet; en » troisième lieu vint Clément ; Clément eut pour » successeur Évariste, et celui-ci, Alexandre; » après lequel nous voyons Sixte , qui fut suivi m par Télesphore, Hygine, Pie et Anicet. Puis » Soter ayant succédé à Anicet, Éleuthère, le dou- » zième pontife , à partir des apôtres , gouverne » aujourd'hui cette Église (i). »

(l) Adi\ Ifœr., lib. III, cap. m.

De même, Tertullien indique une voie courte et certaine d'apaiser les différends et de terminer les controverses, en invitant les deux parties opposées à s'adresser à l'Église apostolique la plus proche : « S'il s'agit de l'Afrique, dit-il, Rome » n'est pas loin, et peu de temps suffit pour la » consulter ; » et il poursuit en ces termes : « Heu- » reuse Église, que les grands apôtres impré- » gnèrent de toutes leurs doctrines et de leur » sang (1). »

En poursuivant notre route dans les siècles, nous trouvons saint Cyprien employant précisément le même langage, car voici les termes dont il se sert : « Après ces tentatives , ayant choisi un » évêque pour eux-mêmes, ils osèrent sceller et » envoyer des lettres de schismatiques et de gens » profanes à la chaire de saint Pierre et à la » principale Église ou V unité sacerdotale prend » sa source , sans réfléchir que les memhres de » cette Église sont ces Romains dont la foi a été » louée par saint Paul, et auprès desquels laper- » fidie ne saurait avoir d accès (2). » Ainsi ce Père ne l'appelle pas seulement la chaire de saint Pierre, la principale Église, mais il ajoute que

(1) De Prœscript., cap. xxxvi.

(2) Ep. synod. ad Julium Rom. con. gen., t. n.

c'est de son sein qu'est sortie l'unité, et qu'elle est à l'abri de toute erreur par une protection spéciale de la divine providence.

Nous trouvons un témoignage aussi remarquable et plus décisif encore peut-être, dans le concile tenu à Sardique en Thrace, à la requête de saint Atbanase, et auquel trois cents évêques assistèrent. Dans les décrets de ce concile , nous remarquons cette expression : « Il paraîtra très- » convenable que, de toutes les provinces, les » prêtres du Seigneur s'en réfèrent au chef de » l'Église, c'est-à-dire à la chaire de saint Pierre. » Voilà donc un concile reconnaissant qu'en dernier appel il faut en référer au chef de l'Église, et ce chef de l'Église, pour prendre ce terme dans le sens où on le prenait dans l'ancienne langue française, cette tête de la chrétienté, c'est la chaire de Pierre, où ses successeurs résident.

Saint Basile le Grand a recours au pape Damase, dans la détresse de son Église; or, pour mieux parvenir aie toucher, il lui rappelle toutes les occasions où, par le passé, les pontifes romains intervinrent dans les affaires de son siège; voici ses paroles : « Par les documents conservés » dans cette ville, nous savons que le bienheureux » Denys, comme vous si recommandable par sa » foi et ses autres vertus, visita par ses lettres

» noire Église de Caîsarée; donna du coin fort à nos » aïeux, et délivra nos frères de l'esclavage. Mais » notre condition est plus déplorable encore. Si m vous ne vous hâtez pas de nous secourir, tout m sera bientôt soumis ici au pouvoir des héréti- » ques , et lorsque votre main s'étendra vers nous )) elle ne trouvera plus personne à sauver (1). » Dans un autre passage, il dit qu'Eustathius, évêque de Sébaste, ayant été déposé, se rendit à Rome : quel arrangement intervint entre lui et l'évêque de cette ville , saint Basile l'ignore ; mais , à son retour, Eustathius montra une lettre du pape au concile de Thyane , lettre qui le fit immédiatement réinstaller sur son siège. De sorte qu'un évêque de l'Orient en appelle au pape, revient de Rome avec une lettre du souverain pontife au synode provincial ; et, quoiqu'il soit évident que saint Basile pense que sa déposition n'avait pas été sans être motivée par quelques circonstances, dès qu'il a montré la lettre du souverain pontife, il est rétabli dans tous ses droits. Saint Jérôme, écrivant au même pape, va aussi loin que les plus zélés catholiques de notre temps peuvent aller : « Je ne veux suivre que le Christ, « uni à la communion de Votre Sainteté, c'est-

(l) Ep, 1, XX a<i Damasum, t. m.

» à-dire, à la chaire de Pierre. Je sais que sur ce » roc est fondée l'Eglise. Quiconque conduit le » troupeau hors de cette maison est un homme » profane. Quiconque n'est pas dans l'arche pé- » rira dans les eaux. Mais, comme, retiré dans » les déserts de la Syrie, je ne puis recevoir lesa- » crement par vos mains, je suis vos collègues, » les évêques d'Egypte. Je ne connais point Vita- » lis; je n'ai aucun rapport avec Mélélius; Pau- » linus est un étranger pour moi (c'étaient trois » hommes soupçonnés d'hérésie); celui qui ne » moissonne pas avec vous perd son travail (1). » Il est un autre passage dont j'ai parlé comme étant l'expression des sentiments de saint Jean Chrysostôme; il est si positif et si explicite, que je crois devoir le citer. Ce grand homme écrit au pape Innocent, pour se plaindre d'avoir été dépossédé de son siège et traité avec la plus grande injustice : « Je m'adresse à vous pour vous prier » d'ordonner d'abord que ce qu'on a fait si mé- » chamment ^contre moi, pendant mon absence » et tandis que je ne refusais pas de soumettre ma » conduite à une enquête, soit frappé de nullité ; » ensuite, que ceux qui ont ainsi procédé contre » moi soient soumis à une punition ecclésiasti-

(i) Ep. xiv od Damasum, t. iv.

» que : admettez-moi, en outre, moi qui n'ai été » convaincu d'aucune transgression , à jouir de » la consolation de vos lettres, et de la société de » mes premiers amis (I). » Ces paroles ne supposent-elles pas l'opinion, ou plutôt la ferme croyance que l'évèque de Rome exerce une juridiction, une prérogative qui a sa sanction pénale, sur les évêques de l'Asie? et, cet appel d'un patriarche de Constantinople au saint-siége, n'est-ce pas une preuve décisive de l'autorité suprême du saint-siége sur l'Église universelle? Ajoutez à cela que nous trouvons encore ces expressions plus positives, plus formelles : « Pour quelle rai- » son le Christ a-t-il versé son sang?, certaine- » ment pour sauver ces brebis qu'il a commises » à la garde de Pierre et de ses successeurs (2) ! » J'aurais pu multiplier à l'infini ce genre de citations, mais il est un autre ordre de preuves auquel je dois arriver, je veux parler des divers passages dans lesquels les conciles généraux, c'est-à-dire les conciles de toute l'Église, ont reconnu l'autorité suprême du pape, pour les décisions qui regardent toutes les matières ecclésiastiques. D'un côté, tous les légats apostoliques

(1) Ep. ad Innoc, t. m.

(2) De sacerdot., t. î, lib. II, cap. i.

qui ont présidé ces grandes réunions ont érigé cette prérogative en axiome; d'une autre part, tous les Pères et tous les ëvèq;ies dent ae composait chaque synode l'ont toujours admise. Par exemple, dans le concile d'Ephèse, Philippe, l'un des délégués du pape Célestin, s'adressa ainsi à cette vénérable assemblée : « Personne ne révo- » que en doute , et tous les siècles ont su que lu » très-saint Pierre, le prince des apôtres, l'arc- » boutant de la foi et le fondement de l'Église, a » reçu de Notre-Seigneur les clefs du royaume, » et le pouvoir de lier et de délier. Il vit mainte- » nant dans ses successeurs, et il exerce toujours » cette autorité par leurs mains. Notre saint Père, » Célestin , le successeur légitime de saint Pierre, » et qui maintenant tient sa place, nous a dé~ » puté en son nom, vers ce vénérable concile, » convoqué par nos très-chrétiens empereurs » pour la conservation de la foi reçue de leurs )) pères (1). »

De la même manière, les Pères du concile de Calcédoine, après avoir entendu la lettre que leur écrivait le pape Léon, s'écrièrent d'une voix unanime : « C'est la foi de nos pères, Pierre a » parlé par la bouche de Léon ; c'est ce que les

(1) Conc.gén., t. m, act. pi.

)> apôtres ont enseigné (1). » Et, lorsqu'au moment de la clôture du concile, ils s'adressèrent à ce saint pontife, leurs expressions furent si remarquables, que c'est pour nous un devoir de les reproduire : « Dans la personne de Pierre , » écrivaient-ils , » devenu notre interprète, vous » perpétuez, par l'ordre de votre maître, la chaîne de la foi qui descend jusqu'à nous. C'est » pourquoi, vous regardant comme notre guide, » nous avons fait connaître la vérité aux fidèles, i) non par une interprétation particulière, mais » par notre confession unanime. Si, lorsque deux >/ ou trois fidèles se réunissent au nom du Christ, » il est au milieu d'eux, à combien plus forte » raison ne se trouvera-t-il pas au milieu de cinq » cent vingt ministres de son Évangile ? Comme » la tête domine les membres , vous présidez à » notre réunion par ceux qui ont reçu de vous » cette mission ; nous vous prions donc d'honorer » notre décision en la formulant en décret; et » comme nous déférons au chef de l'Église, nous » prions Votre Eminence de rendre efficaces des » mesures prises dans l'intérêt de vos enfants. » Maintenant que Dioscore donne carrière à sa » rage contre celui auquel le Christ a donné la

(1) Conc. gén., t. iv.

» garde de sa vigne, c'est-à-dire contre Votre » Sainteté apostolique (1). »

Vous voyez donc qu'il ne s'agit pas ici d'une doctrine nouvelle ; toute l'antiquité croit, avec nous , que notre divin Sauveur a donné à Pierre une primauté et une suprématie sur l'Église, et que cette prérogative, traversant les âges, a été continuée au siège de Pierre représenté par les évêques de Rome. Nous trouvons des actes positifs de l'exercice de cette autorité vis-à-vis les dignitaires les plus élevés de l'Église d'Orient ; nous voyons les Pères les plus instruits en reconnaître toute l'étendue; nous avons rappelé la déférence et la soumission des conciles généraux eux-mêmes aux décisions et aux décrets émanés de cette autorité. On ne saurait rien prouver au monde, si cet amas de preuves ne suffit point pour établir la croyance de tous les siècles à la suprématie du saint-siége.

Mais, en outre, la meilleure interprétation d'une prophétie, c'est l'histoire de son accomplissement. Certes, les prophéties qui annonçaient la dispersion des Juifs et l'abandon où Dieu devait les laisser ont été obscures jusqu'au jour où on les a vues réalisées. Les Juifs seraient-ils seule-

(i) Conc. gén., t. iv.

nient privés de leur temple , ou bien perdraientils toute forme colleetive d'un culte national? Devaient-ils seulement renoncer à avoir un gouvernement particulier v ou bien le droit de cité leur serait-il refusé partout, et n'auraient-ils aucune communication avec le genre humain ? Lisez la prophétie aux clartés du flambeau de l'histoire, tout devient clair, logique, tout porte sa conviction avec soi. Eh bien, appliquez cette règle à la promesse que reçut Pierre. Un pouvoir qui affirme descendre de cet apôtre nous apparaît, existant, d'âge en âge, au milieu de la chrétienté, inaccessible aux variations, aux vicissitudes, comme aux interruptions auxquelles toute domination temporelle est sujette. C'est la seule chaîne qui, sans solution de continuité, traverse tous les siècles, et aille renouer aux derniers anneaux de l'histoire profane les premiers anneaux de l'histoire sacrée. Tandis que des dynasties à courte échéance s'élèvent et tombent, l'historien, pour fixer l'époque de leur commencement, les événements qui marquèrent leur durée, et les catastrophes qui amenèrent leur chute, se règle sur la suite non interrompue des souverains pontifes. Or on ne saurait attribuer cette perpétuité à un respect aveugle porté à la papauté. A plusieurs reprises, le patrimoine des papes a été

usurpé par les étrangers, leur capitale saccagée par les envahisseurs, leur chaire mise en pièces par les barbares; pendant plusieurs générations, on les a vus exilés par la turbulence de leurs sujets; ils ont été jetés dans les chaînes, quelquefois même égorgés ; que dirons-nous? ils ont éprouvé tous les malheurs, essuyé toutes les catastrophes qui mettent ordinairement un terme aux dynasties et aux gouvernements. Mais une force mystérieuse semble animer cette race de princes sacrés. D'autres évêchés ont pu disparaître de la surface du monde; là, les pontifes succèdent aux pontifes; en dépit de tous les obstacles , l'assemblée tenue pour leur élection se réunit, tantôt dans une province éloignée de l'Italie, tantôt en France, tantôt en Allemagne; cependant il y a toujours un pape élu, dans les formes prescrites, et reconnu par toute la chrétienté; toute tentative faite pour rompre cette succession de pontifes avorte et demeure inutile.

En même temps , cet établissement exerce une vaste influence sur la civilisation et sur le bonheur des hommes. Avec les vertus de ses membres, les vertus semblent fleurir sur la terre entière ; les vices et l'immoralité viennent-ils à s'asseoir sur la chaire de saint Pierre, tout le monde chrétien en- ressent l'atteinte. Le flux et le reflux des

choses humaines sont gouvernés par une grande loi dont le dernier mot est à Rome ; mais son influence s'étend encore plus loin. Le sort de toute la religion est lié à sa destinée; car, depuis des siècles, on peut dire qu'il n'existe de religion que dans son unité et sous sa dépendance ; qu'il n'y a de pasteurs que ceux qui ont reçu du saint-siége leur juridiction, de prédicateurs que ceux qui enseignent ses doctrines , de fidèles que ceux qui mettent l'espoir de leur salut dans la communion où ils sont avec le pontificat de Rome. Toutes les splendeurs de la religion semblent un reflet de ses lumières, les formes et les cérémonies, les canons et les lois , les symboles de foi et les termes de communion, tout est emprunté à cette Église mère, avec une docile obéissance.

Un système lié pendant tant de siècles avec l'existence même du christianisme et servant de règle à son existence ne saurait être une modification accidentelle; il doit, au contraire, ou faire partie intégrante du plan, ou être, depuis l'origine, dans une situation d'antagonisme complet avec la pensée qui a présidé à ce plan. De deux choses l'une : ou c'est un puissant organe du christianisme, un organe sans lequel ce dernier ne serait rien , ou c'est un vice organique par lequel il doit périr. Si vous adoptez la seconde

alternative, voyez quelles difficultés vous allez rencontrer de tous côtés !

D'abord vous mettez en poudre les plus beaux ouvrages du christianisme. La soumission du cœur et de la volonté aux enseignements de la foi ; l'espérance, cette ancre que nous jetons de l'autre côté du temps ; les liens religieux de l'affection et de la charité entre les personnes des caractères les plus différents ; l'attachement de tous les points de l'univers aux grandes maximes de la religion , tout le savoir des docteurs, toute la constance des martyrs, toute la dévotion des pasteurs, tout ce qui fait du christianisme quelque chose de plus saint , de plus noble, de plus divin que ce que la terre et les hommes avaient enfanté, dans les temps antérieurs , il n'y a rien de tout cela qui n'ait existé en communion avec cette autorité usurpée, comme vous le supposez , qui ne se soit fait gloire de lui payer un tribut d'hommages et de déférence, et de lui rendre témoignage. Vous proclamerez donc que ce sont là autant de témoignages rendus à la plus monstrueuse des faussetés et à la plus incroyable des exceptions; par conséquent, vous rendez toutes ces preuves stériles, vous leur ôtez toute leur valeur ; le christianisme voit ainsi disparaître ses plus-admirables titres, et ses lettres de noblesse, déchirées par vos mains , sont jetées au vent.

Ce n'est pas tout encore; vous ne pouvez oublier l'assistance continuelle que Dieu a donnée à l'institution de la papauté. 11 est dans la destinée des choses humaines de naître, de lleurir et d'entrer en décadence; d'être aborieusement créées, de subsister un moment et puis de disparaître sans retour. Jamais dynastie, jamais royaume n'atteignit la moitié de cette durée immense qui marque la carrière du pontificat; jamais le dessein le plus favorisé de Dieu ne traversa, d'une manière plus victorieuse, touslesobstacles et toutes les vicissitudes. Il en est de cette institution comme du juste; les tribulations lui sont envoyées pour la punir et pour la purifier, jamais pour la détruire. Cependant vous voila, obligés de supposer que cette intervention continuelle, cette intervention merveilleuse de la Providence a eu lieu en faveur d'une usurpation antichrétienne, instrument d'égarement pour les hommes, de ruine pour la cause de Dieu.

En outre, vous devez reconnaître que Dieu s'est servi de cette horrible apostasie , ainsi que vous la nommez , comme du seul moyen propre à propager la religion et à la défendre; car, durant tant de siècles, ce n'est pas seulement une hérésie qui a été combattue , anathcmatisée par le pontificat, toutes les erreurs, toutes les opinions II. 4

que les protestants eux-mêmes flétrissent du nom de schismatiques, Ariens, Macédoniens, Eutychéens, Nestoriens, Pélagiens et mille autres encore, ont été excommuniés par les papes. Ainsi c'est cette prodigieuse erreur de la papauté qui a préservé la pureté et l'inviolabilité de la foi; c'est au nom des papes, c'est par leur autorité que les conciles ont été rassemblés, les canons promulgués; on peut donc dire qu'ils ont maintenu et préservé la religion. Ils l'ont propagée , car toutes les parties du monde qui ont été converties au christianisme, depuis le temps des apôtres, sont redevables de leur conversion au saint-siége. L'Ecosse, l'Irlande, l'Angleterre, la Germanie, le Danemarck , la Hongrie , la Pologne et la Li~ vonie, furent convertis, depuis le ve jusqu'au Xe siècle, par des missionnaires envoyés de Rome. Les Indes orientales et occidentales ont la même obligation aux papes; on peut dire qu'elles ne connaissent le christianisme que comme la foi de l'Eglise romaine, devant laquelle elles s'inclinent avec soumission; et je peux ajouter, sans crainte d'être contredit, que, tandis qu'il n'y a peut-être pas une seule contrée où le souverain pontife n'ait pas de sujets spirituels, aucune autre Eglise ainsi que je l'ai déjà prouvé , ne peut se glorifier d'avoir possédé la puissance de convertir

d'une manière un peu durable, et de l'avoir exercée avec quelque étendue. Maintenant faites-y attention; Dieu s'étant servi de ce système antichrétien , c'est le nom que vous lui donnez , comme du seul instrument propre à propager et à maintenir la religion, on a eu le droit de voir là une preuve incontestable que c'était le roc sur lequel l'Église était fondée, et que le saint-siége représentait le Christ sur la terre. Ea acceptant votre hypothèse, il faut donc admettre que Dieu s'est plu à donner tous les caractères de la vérité à une déception désastreuse et fatale à l'humanité.

Qu'on ne me dise pas que Dieu sait tirer les résultats les plus tutélaires des causes les plus pernicieuses, et qu'il emploie les moyens les plus funestes en apparence pour arriver à ses lins. Ce sont là les voies extraordinaires de sa providence, mais ce n'est point là le cours régulier de ses desseins et la marche naturelle de ses conseils. Qu'il envoie un Sennachérib ou un Nabuchodonosor pour convertir et purifier son peuple en le châtiant, je le conçois; mais je croirais blas^ phémer sa bonté, si je supposais que de pareils fléaux sont les instruments ordinaires de sa providence , et que c'est dans les mains de ces destructeurs qu'il remet habituellement le soin de

gouverner son peuple et de protéger son héritage. Je puis comprendre un Balaam venu pour maudire, et forcé de bénir, contre son gré, le peuple de Dieu, et de prophétiser la naissance d'une étoile sortie de Jacob ; mais je ne saurais admettre, sans outrager la sainteté divine , que tous les prophètes, depuis Samuel jusqu'à Malachie , aient été autant de Balaam contraints à instruire, contre leur gré, un peuple dont ils auraient surpassé la perversité et les corruptions. Telles sont pourtant les difficultés insolubles où vous tombez, en supposant que la suprématie du saint-siége existe dans l'Église, en dehors et contre l'ordre des desseins de Dieu.

Si vous admettez l'institution divine de la papauté, tout dans le christianisme redevient conséquent, sublime, merveilleux. Nous suivons, à travers les âges, l'accomplissement des prophéties; nous savons comment le christianisme a résisté à l'atteinte de tant de convulsions, comment il s'est relevé, invincible et immortel, de tous les échafauds sur lesquels on l'a fait monter; comment il a été affranchi de cette loi de décadence et de néant qui pèse sur toutes les choses humaines.

Ici, il faut que vous le reconnaissiez avec moi, l'institution dont il s'agit porte la marqu d 'un

ouvrier divin. Quand on voit une religion sur laquelle les vicissitudes de la terre n'ont pas de prise; qui franchit les vaines barrières qui séparent les hommes et confond tous les peuples dans la grande communion de l'humanité ; qui trouve obéissance pour ses décrets, dans les pays les plus lointains, dans ceux auxquels l'Évangile seul a fait connaître le nom de Rome; qui rapproche, par les liens de l'amour et de la charité, les nations les plus diverses, malgré le contraste des langages, des races et des gouvernements, on est obligé de s'avouer que c'était là l'idée qu'on s'était faite d'une religion fondée par celui qui embrasse d'un seul regard les deux bouts de la terre. N'ètes-vous pas frappés d'admiration à la pensée que, lorsqu'à l'approche de la grande fête du printemps , le pasteur universel étend ses mains chargées de bénédictions sur tout son troupeau , ces bénédictions, plus rapides que le soleil, traversant les mers et les océans, parviennent jusqu'aux climats sur lesquels la lumière ne se lève pas encore, et tombent, comme une rosée, sur les églises qui ne seront éclairées par ce soleil du printemps que lorsque les feuilles que vous voyez s'ouvrir sur les arbres seront tombées dans le sépulcre que leur creuse la saison d'automne?

Il est affligeant de détourner son esprit de

ces consolantes pensées, pour s'occuper des objections faites par les préjugés ou par l'ignorance contre le pouvoir papal. Mais je dois remplir cette tâche. On me le rappellera, il y a des volumes entiers écrits contre les crimes et les iniquités des papes ; on médira que, pendant des siècles, on a vu paraître sur la chaire de saint Pierre une race d'hommes aux pensées mondaines, n'aspirant qu'à la puissance terrestre , cherchant à faire tomber la couronne du front des rois, toujours prêts à lutter contre les pouvoirs temporels, et devenus les maîtres spirituels et les directeurs politiques du monde.

A cela je répondrai d'abord que, quelles que soient nos impressions au sujet de plusieurs papes, ou môme d'un grand nombre de papes, personne de nous n'a le droit de s'en faire un prétexte ou un titre pour changer le sens des paroles du Christ ou pour juger l'existence d'une institution. Beaucoup de grands prêtres de l'ancienne loi, depuis Élie jusqu'à Caïphe , se montrèrent indignes de leurs hautes fonctions, sans que la sainteté du sacerdoce suprême fût pour cela ternie et que sa constitution divine éprouvât aucune atteinte. Nous savons que, même parmi les apôtres , il y en eut un capable de, trahir son maître , c'est-à-dire de commettre le crime le plus exécrable qu'ait ja-

mais éclairé le soleil; et cependant, nous ne voyons pas que la grandeur de l'apostolat en ait été amoindrie. Or , si l'on compte les papes indignes de leurs fonctions et que l'on compare leur nombre à celui des papes qui ont été l'honneur du christianisme par leurs vertus , on verra que les premiers ne sont pas, vis-à-vis les seconds, dans la même proportion que Judas vis-à-vis les apôtres. Si la trahison de Judas n'a ni altéré la dignité, ni amoindri la juridiction de l'apostolat, comment donc l'institution de la papauté seraitelle condamnée pour les crimes de quelques-uns de ses titulaires?

Mais, dans ce sujet, on ne rencontre qu'égarement, et l'on heurte à chaque pas un sophisme ou une erreur, tant on a bouleversé les notions les plus simples et mis en oubli tous les principes. D'abord on confond ordinairement ensemble le caractère privé, individuel du pontife et sa conduite publique , et cependant il y a ici une distinction importante à faire, comme je l'ai dit au commencement de cette conférence. Notre Sauveur, en donnant aux papes un si grand pouvoir, leur a ouvert une source immense de bien, s'ils en sont dignes, et s'ils en sont indignes une source immense de maux, car il ne leur a point ôté leur responsabilité individuelle, il leur a laissé leur

libre arbitre, dans la position la pins clan g en se on l'intelligence humaine puisse se trouver placée.

Il est donc possible, en principe, que quelques papes aient été indignes de leur saint ministère ; nous dirons plus, cela est vrai, en fait : mais, dans une foule d'occasions, d'un principe vrai on a tiré de fausses conséquences ; d'un fait particulier, on a conclu au général. Pour ce qui regarde les pontifes du premier âge , il n'est personne qui ne proclame qu'ils étaient dignes de la place qu'on leur a donnée sur le calendrier des saints et des bienheureux. Quant aux papes des époques les plus voisines de la nôtre , ce ne sont pas seulement les écrivains catholiques, ce sont les écrivains protestants qui ont reconnu, et cela non point dans des temps déjà éloignés, mais il y a peu d'années, mais hier encore , que depuis le changement de religion qui a eu lieu dans une partie de l'Europe, depuis la réforme et même avant la réforme, rien de plus exemplaire, rien de plus irréprochable que la conduite de ceux qui ont occupé la chaire de saint Pierre.

Les papes contre lesquels s'élèvent les objections dont il a été parlé parurent donc dans cette époque intermédiaire qu'on a appelée le moyen âge,' les siècles de ténèbres. Or les per-

sonnes qui entreprennent de juger cette période de l'histoire sont ordinairement complètement étrangères à l'esprit dont elle était animée. C'est avec les idées , c'est sous le point de vue du siècle où elles vivent , qu'elles jugent et qu'elles condamnent la conduite des papes, comme n'étant inspirée que par la soif du pouvoir temporel. Mais la lumière commence à poindre au sein du chaos et de la confusion, où des préjugés opiniâtres et des idées systématiques avaient jeté toute cette partie de l'histoire ; cette lumière nous arrive du côté de l'horizon où on s'attendait le moins à la voir briller, et son origine l'empêche d'être suspecte. Depuis ces dix dernières années, on a vu paraître, sur le continent, un grand nombre d'ouvrages dans lesquels le caractère des papes du moyen âge a été non-seulement réhabilité , mais placé sous le point de vue le plus magnifique et le plus beau; et je remercie Dieu, comme je vous le disais, que l'origine de ces livres leur ôte tout caractère suspect , car les auteurs de tous les ouvrages dont je viens de parler sont des protestants. Depuis ces dernières années, nous avons vu paraître plusieurs vies, plusieurs réhabilitations du pontife qui a été regardé comme le type et la personnification de cette soif démesurée d'agrandissement et de puissance qu'on attribue aux

papes du moyen âge ; je parle de Grégoire VII , vulgairement connu sous le nom d'Hildebrand. Dans un ouvrage volumineux, publié il y a peu d'années par Voigt et approuvé par les meilleurs historiens de l'Allemagne moderne , nous voyons la vie de ce pontife , retracée d'après les documents contemporains, d'après ses propres correspondances , et au moyen du double témoignage de ses amis et de ses adversaires; or quel est le résultat de cette consciencieuse enquête? Je voudrais pouvoir vous citer les paroles mêmes de l'auteur; mais, comme cette citation m'entraînerait trop loin, en voici la substance. Si l'historien s'affranchit des langes étroits des idées locales et des préjugés nationaux, pour juger de plus haut le caractère de ce pontife, il est obligé de convenir que c'était un homme de l'esprit le plus élevé , d'un désintéressement admirable , d'un zèle plein de pureté; un homme qu'on vit agir dans toutes les occasions, comme sa position lui ordonnait d'agir, et qui n'employa que les moyens qu'il avait le droit d'employer. Remarquez que Voigt n'est pas le seul à penser ainsi , et que cette appréciation est adoptée par d'autres écrivains qui parlent du même pape avec un enthousiasme qu'un catholique ne saurait pousser plus loin; et l'on a fait observer que l'un

deux ne pouvait parler du même pontife sans une espèce de ravissement (I).

On a vu également paraître , il y a peu d'années, un ouvrage plein d'intérêt , c'est la Vie d'Innocent 111, l'un des papes les plus calomniés qui soient au monde, écrite par Harter, ministre de l'Église protestante d'Allemagne. L'auteur a examiné avec une froide impartialité toutes les récriminations accumulées contre la mémoire de ce pape; il a pris, pour élément de son travail, les monuments de l'époque, et, à la fin de cette longue étude, il est arrivé à conclure non-seulement qu'il n'y avait pas dans la conduite de ce pape le sujet d'un reproche, mais qu'il méritait l'admiration de la poste'rité. Deux extraits de cet ouvrage, qui se rapportent à la question générale que j'examine/donneront une idée de l'esprit dans lequel il est conçu. Dans le premier, l'auteur s'exprime ainsi : * instrument m immédiat, placé dans les mains de Dieu pour » assurer le plus grand bien de la communauté, » tel apparaissait aux chrétiens de cet âge, aux » ecclésiastiques, et encore plus à ceux qui se rap-

» piochaient du cœur de l'Église, celui qui en

(i) Eichborn, Luden, Léo, Millier, et plusieurs autres écrivains protestants. J'espère trouver plus tard l'occasion de citer leur témoignage, in. extenso. ( Note de l'auteur. )

» était, le chef. Tonte puissance de ce monde » travaille seulement pour le bien de cette vie » terrestre , pour un but transitoire ; l'Eglise » seule travaille pour le salut de tous les hommes, » pour un résultat immortel. Si les pouvoirs du » monde viennent de Dieu , n'est-ce pas dans le » sens, dans la mesure, et dans les limites où se » trouvait le grand pouvoir spirituel de ces âges ; » pouvoir dont l'origine, le développement , l'ém tendue, l'influence, indépendamment de toutes » les formules dogmatiques, se dessinent d'une » manière si remarquable dans l'histoire du » monde (1)? »

Voici le second passage : « Fouillez du regard » toutes les époques, et voyez comment l'institu- » tion de la papauté, qui avait précédé toutes les » institutions de l'Europe, les a laissées derrière » elle^ comme elle a vu les autres gouvernements » s'élever et périr; comment, au milieu des varia- » tions sans fin des pouvoirs de main d'hommes, » elle est invariable et conserve toujours le même » esprit ; pourrez-vous alors vous étonner que » bien des hommes regardent cette institution » comme le roc qui s'élève inébranlable au-dessus » des vaines tempêtes de l'océan des âges ? »

(1) Hafter Geschichte Pabst Innocent III , und Sciner Zeilgenossen; Hambourg, 1834, vol. i, p. 56.

Pour conclure sur ce sujet, je pense que le travail qui se fait sur le continent se fera peu à peu chez nous, et que, lorsque nous commencerons à envisager ces temps sous leur véritable point de vue, nous découvrirons qu'il y avait des erreurs dans les jugements que nous avions formés sur des hommes que nous trouverons dignes de notre respect et de notre admiration, même indépendamment de tout sentiment religieux; de sorte que le nombre des objections élevées contre la suprématie de la papauté, à cause de la conduite individuelle des papes, sera considérablement diminué.

Vous le voyez, quand bien même les objections dont on parle seraient toutes appuyées sur des faits réels , elles ne seraient point plausibles , parce que les vices des papes ne détruisent en rien l'institution divine de la papauté. A quoi il faut ajouter que le progrès des lumières du siècle et une impartialité, inconnue jusqu'à nos jours, tendent à dissiper une partie de ces objections, en détruisant les faits sur lesquels elles sont fondées. La démonstration de la suprématie du saint-siége ressort donc plus éclatante et plus plausible que jamais. Vous n'avez pas oublié sur quelles bases nous l'avons appuyée. Ce sont des textes de l'Ecriture positifs, précis et formels ; des textes que

nous n'avons pas eu besoin de torturer, mais que nous avons expliqués d'après leur construction naturelle, et en les rapprochant d'autres passages du livre de Dieu. Vous avez vu ensuite cette institution, si solidement établie , prouver son origine divine par ses effets, traverser les siècles en répandant les bienfaits autour d'elle, survivre à toutes les morts, demeurer solide au milieu de toutes les ruines, et devenir, par sa durée merveilleuse, un reflet terrestre de l'éternité de son fondateur.

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