‹ Conférence de l'OdéonChapitre 11 sur 57 · Lisez : Henri Dupuy · texte numérisé non relu

Lisez : Henri Dupuy

BODOGUNE. 69

raient-elles plus librement, plus largement, plus monstrueusement? Et la raison n'en est elle pas bien simple? Empereurs ou rois, t qui n'ont plus rien à désirer du côté de la fortune, n'y trouvent rien aussi qui gêne leurs plaisirs »,et nés, et destinés à mourir dans leur pourpre, rien ne traverse, ni ne partage, ni ne rompt leurs passions... si ce n'est les obstacles qu'elles se créent à elles-mêmes en courant à leur satisfaction '. Ils n'ont pas davantage à se soucier de l'opinion, et encore bien moins de la justice des hommes, puisqu'en fait ils en sont eux-mêmes la source et la sanction. Et ne peuventils pas enfin, quand et comme il leur plaît, couvrir du prétexte ou du masque de l'intérêt public ce que leurs caprices ont de plus inique et de plus immoral? C'est pourquoi, dans la plupart des hommes, tandis qu'on ne peut guère étudier que la physiologie des passions, au contraire, dans les personnes souveraines, c'est proprement la pathologie qui s'en offre à nous d'elle-même. Là vraiment, dans le cœur d'une Hermione, d'une Phèdre ou d'une Roxane, — là surtout, — l'amour exerce ses fureurs, et va pour ainsi dire d'une course ininterrompue jusqu'au bout de ses ravages. Là encore, dans lame d'une Cléopàtre, d'un Mithridate ou d'une Agrippine, — et là seulement peut-être, — l'ambition se déchaîne en toute liberté. Et là toujours, je ne puis pas dire dans le cœur, mais dans les entrailles d'un Néron, d'un Commode ou d'un Caligula, le goût du sang et de la volupté mêlés s'exaspèrent jusqu'au ci'inio et jusqu'à la folie. De telle sorte, MessitMirs. (|ue l'iiistoirtM^st ainsi

1. J'emprunte ces express^)ns a Massillon, — dans sou sermon sur les Tentations des grands, — .luquel je renvoie le lecteur, si peut-ùtre il était curieux de voir la chaire, pour une fois, venir au secours du tljéàlre, et un prêtre Justifier, par des raisons psychologiques, le choix (jue nos grands tragiques ont fait de leurs personnages ordinaires.

non seulement le vrai théâtre des passions, le seul même où souvent le poète et l'artiste les puissent observer, mais elles y sont aussi plus violentes qu'ailleurs, presque toujours extrêmes, comme y étant débarrassées de toutes contraintes, et ne rencontrant d'obstacles sérieux que dans la volonté même de ceux qui les laissent se développer en eux. C'est ce que Corneille a encore admirablement vu ; — et qu'il y avait ainsi comme une convenance interne entre la nature de l'histoire et sa propre conception dramatique.

Les passions, en effet, ne suppriment pas la volonté, quoi qu'on en dise; elles la détournent seulement de son véritable objet; et si, comme je le disais, l'histoire est le théâtre des passions, elle est en même temps ce que j'appellerai « le lieu des volontés ». Vous le savez, Messieurs, et vous aussi, Mesdames, ce n'est pas la sensibilité qui gouverne le monde. Vertu de femme ou de dilettante, elle est trop délicate, trop facile à émouvoir ou plutôt à surprendre, et par suite à tromper; elle répugne à trop de besognes; elle paralyse enfin Faction plus souvent qu'elle ne l'aide. Ce n'est pas non plus l'intelligence. Dirai-je qu'elle habite trop haut? dans une sphère trop éloignée de la vie présente? ou peutêtre qu'elle discerne avec trop de lucidité le fort et le failjle des choses, le pour et le contre, et que, par exemple, jusque dans l'application des principes delà justice elle trouve toujours je ne sais quoi d'injuste qui se mêle encore? Summum jus, summa injuriai Elle a d'ailleurs de quoi se satisfaire en elle-même, et je ne me rai)polle pas qu'aucun Platon, aucun Descartes, aucun Spinosa ait rêvé d'échanger les joies pures de la spéculation contre les voluptés, si grandes, à ce qu'il paraît, de l'action, mais toujours si troubles et si courtes! Mais la volonté, voilà la maîtresse du monde! Ceux qui

veulent, ceux qui savent vouloir, ceux mêmes, comme on l'a dit, qui ne veulent rien, mais < qui le veulent bien », voilà ceux qui nous mènent! Nous rongeons le frein qu'ils nous imposent, mais nous le subissons, et nous nous retournons un jour contre eux, nous nous révoltons, nous les renversons, mais nous les avons suivis et nous ne remontons pas le courant qu'ils nous ont creusé. Au contraire, trop d'intelligence en a gêné plusieurs, et leur sensibilité, quand ils en ont eu, les a perdus. Et voilà pourquoi, si l'histoire n'est que le spectacle du conllit des volontés entre elles, ou du combat de la volonté contre la force des choses, voilà pourquoi l'histoire est devenue naturellement l'inspiratrice d'un théâtre fondé tout entier, comme celui de Corneille, sur la croyance au pouvoir de la volonté.

Je ne crains pas, Messieurs, d'avoir exagéré l'originalité de ces vues de l'auteur de Hodogune sur l'emploi de l'histoire dans le drame, et je me reprocherais plutôt de no pas l'avoir assez développée. Elles vous expli(iuont, en elïet, — et nous y reviendrons sans doute, — le caractère de grandeur de notre tragédie classique : elles en font l'une aussi des impérissables beautés. Sans cet emploi de l'histoire, vous sentez bien que ni Cinna, ni hodogune ou HêracUus ne seraient tout ce qu'ils sont, et Uàùnice, Britannicus, Mitliridntc, Atltulie mémo ne le seraient pas davantage. Pourquoi faut-il, seuleniont, que le progrès ne s'acquière pas à titre gratuit, mais s'achète? que Corneille, étant à sa manière de ces esprits extrêmes, ait abondé sans mesure dans son sens? et que les mêmes raisons qui nous ont rendu compte de ce qu'il y avait dans liodoyune do {)his que dans Polycucte soient ainsi celles qui nous expliquent ce qu'on y trouve de moins que dans le Cid1 C'est ce que je vous disais tout à l'heure, et c'est ce qu'il me reste ù vous montrer maintenant.

Il ne me semble donc pas, Mesdames et Messieurs, qu'à mesure qu'il débattait dans son drame des intérêts historiques plus définis et plus particuliers, Corneille se soit douté qu'il risquait par là même et en même temps de moins nous intéresser. Vous rappelez-vous, à ce propos, une page curieuse et significative de Beaumarchais dans cet Essai sur le genre dramatique sérieux qui sert de préface à son Eugénie^

Que me font à moi, paisible sujet d'un État monarchique du xvHi* siècle, les révolutions d'Athènes et de Rome? Quel véritable intérêt puis-je prendre à la mort d'un tyran du Péloponnèse? au sacrifice d'une jeune princesse en Aulide? Il n'y a dans tout cela rien à voir pour moi, aucune moralité qui me convienne. Car qu'est-ce que la moralité? C'est le résultat fructueux et l'application personnelle des réflexions quun événement nous arrache. Qu'est-ce que l'intérêt? C'est le sentiment involontaire par lequel nous adaptons cet événement, sentiment qui nous met en la place de celui qui souffre, au milieu de sa situation. Une comparaison prise au hasard dans la nature achèvera de rendre mon idée sensible à tout le monde. Pourquoi la relation du tremblement de terre qui engloutit Lima et ses habitants à trois mille lieues de moi me trouble-t-elle, lorsque celle du meurtre juridique de Charles I", commis à Londres, ne fait que m'indigner? C'est que le volcan ouvert au Pérou pouvait faire son explosion à Paris, m'cnsevelir sous ses ruines, et peut-être me menace encore, au lieu queje ne puis jamais rien appréhender d'absolument semblable au malheur inouï du roi d'Angleterre. Ce sentiment est dans le cœur de tous les hommes; il sert de base à ce principe certain de l'art qu'il n'y a ni moralité ni intérêt dramatique au théâtre, sans un secret rapport du sujet dramatique à nous.

La citation est un peu longue, mais elle bien instructive. Ce n'est pas d'ailleurs le moment encore de relever ce qu'il y a de paradoxal dans la boutade de Beaumar-

chais, laquelle n'est pas une boutade, au surplus, mais tout un système dont le moindre tort, — je puis bien en faire en passant la remarque, — est d'expulser de Tart la notion même de Fart, pour n'y laisser subsister que celle de l'imitation de la réalité. Beaumarchais ne conçoit évidemment pas que le poète se puisse proposer € la réalisation de la beauté > pour but; et ne serait-ce pas pour cela qu'il a fait de si mauvais drames, son Eugénie, ses Deux Amis, sa Mère coupable'^ Mais il n'y a pas moins quelque vérité dans son paradoxe. Il a raison, lorsqu'il dit qu'il n'y a t ni moralité ni intérêt dramatique au théâtre, sans un secret rapport du sujet dramatique à nous ». Et si j'insiste, Messieurs, c'est que nous voyons poindre ici l'une encore de ces lois du théâtre, — que nous sommes convenus de supposer, en attendant que l'expérience et la critique les aient solidement établies.

En raison même de l'abus de l'histoire, c'est en elTet € ce secret rapport, » et par conséquent cet intérêt dont parle Beaumarchais qui commencent à faire défaut dans la Rndogune de Corneille. Ils ne manquaient pas, remarquez-le bien, dans Horace ni dans Citma, ou plutôt ils en faisaient l'âme! Car à qui de nous est-il indilTérent de savoir jusqu'où s'étendent les devoirs du patriotisme, et si l'État peut exiger de nous quelque chose de plus, un autre et plus grand sacrifice, que celui de notre fortune et de notre vie? C'est la question que Corneille agitait dans Horace. Pareillement dans Cinnu, quelque intérêt que nous prenions aux angoisses d'Auguste, ce qui défend, ce qui soutient Tune dos moins dramatiques assurément des tragédies de Corneille, c'est qu'il y va de savoir où commence le droit l't l'insurrection; si nous avons celui de donner des bornes h une tyrannie (jui n'en veut reconnaître aucune; et si tous les moyens sont

légitimes, permis, ou excusables pour les lui imposer? Mais au contraire, dans Rodogune, si je ne l'oserais pas encore, je suis cependant déjà tenté de m'écrier avec Beaumarchais : « Et que m'importe à moi le trône de Syrie? que m'importe si c'est Rodogune qui triomphera de Cléopàtre ou Cléopâtre de Rodogune? Que m'importe même de savoir si c'est Séleucus ou Antiochus qui sera l'heureux époux de la princesse des Parthes? > L'intérêt décroît précisément ici de tout ce que Corneille a voulu mettre d'étroite conformité entre le développement de son drame et la réalité d'une histoire qui nous est aussi étrangère que l'est celle des Syriens et des Parthes.

En même temps que l'intérêt, — et pour la même raison, parce que Corneille ne se borne pas à user de l'histoire, parce qu'il en abuse, — la vraisemblance tend à diminuer. N'a-t-il pas écrit quelque part que « le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable » ! Et il voulait dire par là qu'une belle tragédie doit avoir pour fondement quelque-une de ces actions « illustres ou extraordinaires » à la vérité desquelles nous ne croirions pas, si l'histoire n'était là qui nous l'atteste et nous la garantit? C'est ce qu'il aimait dans sa Rodo- Qune; c'est ce qu'il louera dans son Héraclius. L'histoire ainsi, Messieurs, lui devient un répertoire de situations invraisemblables, lesquelles même ne vont pas tarder à l'attirer d'autant plus vivement qu'il aura des raisons de les croire moins connues : Théodore, Pertharite, Nicomédej Attila, Pulchcrie. Mais nécessairement, à mesure qu'il s'enfoncera dans l'histoire des Lombards ou des Huns, guidé, vous le voyez, par des motifs qui n'ont rien de commun avec ceux qu'on lui prête quand or loue son c sens historique », à mesure aussi s'éloignera-l-il de la nature et de la vérité. L'exception est

dans la nature, mais elle n'est pas « la nature », et déjù dans hodoyune, en nous peignant sa Gléopàtre, peut-être Corneille l'a-t-il oublié.

C'est un peu comme si nous disions qu'en devenant une galerie de < monstres », sa tragédie, la tragédie de l'auteur du Cid et de Polyeucte, va devenir, à sa manière, une école d'immoralité... Je ne sais, là-dessus, qui a prétendu le premier que Corneille était dans l'histoire du théâtre le poète de la victoire du devoir sur la passion. Mais j'ose bien dire en réponse qu'il n'y a rien de moins vrai. Dans le Cid même, est-ce que ce n'est pas la passion qui triomphe? Est-ce qu'en vérité Rodrigue ou Chimène essayent, je dis un seul instant, de l'étourter dans leur cœur?Est-ce que l'Académie n'avait pas raison, dans ses Sentiments sur le Cid, de trouver cette fille bien peu fidèle au souvenir de son père? Et nous-mêmes. Messieurs, si ce n'était justement le prestige de l'histoire ou de la légende, quelle idée nous ferions-nous, que penserions-nous d'une jeune fille qui accepterait la main du meurtrier de son père? Je ne parle pas d'Horace, du jeune et brutal Horace, qui ne lutte un moment contre aucune passion, que je sache, et qui tue sa sœur Camille avec une férocité qui ne relève pas tant qu'elle déshonore son patriotisme. MaisPolyeucte, qu'en dironsnous? et qui soutiendra ([ue son c devoir » fût d'aban-. donner Pauline, contre la foi jurée, contre le commandement de l'Eglise, pour s'olVrir à un martyre qu'au contraire son vrai « devoir », à tous égards, était précisément d'éviter? Mettons, Messieurs, que sa passion soit noble, qu'elle passe l'ordinaire de l'humaine nature, qu'il faille même des Polyeucte pour nous élever audessus du culte des intérêts matériels, pour nous faire sentir combien il y a de choses qui valent mieux que la vie. Mais ne changeons pas le sens des mots, ui surtout

n'embrouillons les vrais noms des choses, et convenons franchement que si jamais héros de théâtre a suivi les mouvements de sa passion à rencontre des injonctions de son devoir, c'est le mari de Pauline. Je ne connais que bien peu de tragédies de Corneille où le devoir triomphe de la passion, — si même j'en connais une, dont le titre, en ce cas, m'échapperait, — mais j'en connais beaucoup où je crains qu'il n'ait outré, sous prétexte d'histoire, la vérité de l'histoire d'abord, et celle même de la passion.

Avouons-le donc une fois, et achevons de le comprendre : ce n'est proprement ni le devoir ni la passion qu'il s'est plu à nous représenter, c'est la volonté, quel qu'en fût d'ailleurs l'objet; et ce n'est ni la pitié, ni la terreur même qu'il s'est proposé d'exciter ou de remuer en nous, c'est l'admiration. Heureux, s'il n'eût pas oublié que, pour être voisine de l'étonnement ou de la surprise, l'admiration n'est pas cependant la même chose; et que la volonté, pour être toujours une force, n'est pas d'elle-même ni toujours une vertu! Là est l'erreur de sa Bodogune, habilement palliée par la peinture de l'amour et de l'amitié des deux frères ; là sera le vice de son Pertfiarite ou de son Attila. De ne reculer devant aucun crime pour perdre une rivale ou pour conquérir un trône, il n'y verra qu'une preuve de résolution ou de volonté, de « grandeur d'âme » au besoin, comme il l'a dit lui-même de sa Cléopâtre. Et comme une volonté ferme est peut-être ce qu'il y a de plus rare parmi nous, — qui, sous le nom de notre volonté, ne suivons guère en général que l'impulsion de nos instincts ou l'opinion de la foule, — il y trouvera justement ce qu'il lui faut pour exciter l'admiration...

Je ne veux pas dire par là. Messieurs, que sa Rodogune ne demeure une œuvre singulièrement forte, et toute

pleine encore de quelques-unes de ses plus rares qualités. Je n'en louerai pas le style, et même, quoique les commentateurs en aient pu dire pour le défendre, je crains bien que vous n'y retrouviez pas tout à Theure cette aisance et cette facilité que je vous signalais l'autre jour dans le Menteur. J'ai relu Rodoyune deux ou trois fois cette semaine, et il m'a décidément paru qu'avec Héradius elle était l'une des pièces les moins bien écrites de Corneille *. Ce qu'elle a surtout pour elle, c'est la manière dont l'intérêt y est soutenu, suspendu, renouvelé d'acte en acte. C'est aussi cette gradation des effets dont Corneille, dans son Examen a eu

1. Je crois devoir ici donner quelques exemples, et justifier Voltaire, dont il est devenu trop banal de redire que, dans le Commentaire qu'il a donné de Corneille, il ne l'a pas compris.

Le peuple épouvanté, qui déjà dans son Ame Ne suivait qu'à regret les ordres d'une femme, Voulut forcer la reine à choisir un époux. Que pouvait-elle faire et seule et contre tous? Croyant son mari mort, elle épousa son frère.

J'ai souligné les chevilles et l'incorrection.

11 est des nœuds secrets, il est des sympathies, Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre et se laissent piquer Par un je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

C'est du galimatias pur; et il importe assez peu qu'au temps de Corneille les « nœuds secrets », les •« doux rapports -, et le « je ne sais quoi >> fussent de la langue du jargon galant : on n'est pas Corneille pour écrire comme Scudéri.

Le verbiage abonde également dans Hodogune :

I^, nous n'avons rien su que de la renommée Qui, par un bruit confus diversement semée, N'a porté jusqu'à nous ces grands renversements Que sous l'obscurité do cent déguisements.

Et les vers prosaïques aussi :

Sur les noires couleurs d'un si triste tableau, // faut passer t'éponge ou tirer le rideau.

On en trouvera ailleurs autant d'exemples que l'on voudra dans le Commentaire de Voltaire; — et Voltaire n'a pas tout relevé.

raison de se louer lui-même. Un art dans lequel il a excellé, c'est celui d'épuiser ce qu'une situation dramatique donnée peut contenir d'intérêt, d'émotion ou d'horreur, et quand on croirait qu'il a tout dit, de trouver le moyen d'y ajouter encore. A cet égard, je ne serais pas éloigné de croire que Rodogune est peut-être le chefd'œuvre de Corneille; son Héraclius même, plus obscur, plus difficile à suivre, n'est pas mieux intrigué; et puisque la tradition raconte qu'il n'avait pas mis moins d'une année tout entière à disposer son sujet, il faut avouer que, sous ce rapport, le succès n'a pas trompé sa patience.

Mais ce que je veux dire, et ce sera ma conclusion, c'est que les beautés mêmes de Rodogune n'empêchent pas qu'il fût dès lors orienté dans une direction fausse, et que, parti d'une idée juste, mais portée ou poussée tout de suite à l'extrême, il n'eût dès lors détourné la tragédie de son véritable objet, tel qu'il le lui avait, comme vous l'avez vu, si nettement assigné dans le CM. Chose singulière ! l'histoire, qui lui avait d'abord servi dans Horace, dans Cinna, dans Pompée, pour expulser le romanesque de la tragédie, allait maintenant lui servir à l'y réintroduire lui-même, dans son Don Sanche, dans son Pertharite, dans son Othoîi plus tard. Encouragé par le mauvais goût de son temps, — qui était effroyable, aux environs de 1645, et dont ni les pointes de sa Rodogune ni la déclamation de son Héraclius ne sauraient vous donner une idée, — il allait retourner aux errements de sa jeunesse, peindre vraiment

»... Caton galant et Brutus dameret;

non seulement Brutus et Caton, mais Attila, le roi des Huns; entraîner à sa suite, pendant plus de vingt ans, toute une école d'imitateurs hors de la nature et de

l'observation; et vérifier enfin lui même, en sa propre personne, ce que l'on a dit de tant de grands artistes, que leur longue carrière se divise en trois périodes, ])endant la première desquelles ils se cherchent; dans la seconde, ils se trouvent; et dans la troisième, — ils se perdentr*

19 novembre 1891.

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